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Full text of "Revue des deux mondes"

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TUFTS COLLEGE LIBRARY. 

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JAMES D. PERKINS, 

OCT. 1901. 



HôJJi^ 




REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



IMPUlMliRIE DE AUGUSTE AUFFRAY, 

PASSAGE DU CAIRE , N" 5^. 



KEVUE 



DES 



DEUX MONDES. 



TOME HUITIEME. 



... " . • 



PARIS. 

AU BUREAU, RUE DES REAUX-ARTS, N" 6. 



1832. 



TDFTS CGLLBOa 

libeaht. 



POETES ET ROMANCIERS MODERB7ES 



DE LA FllAîVCE. 



HT. 



LAMARTINE. 



De tout temps et même dans les âges les plus troublés, les 
moins assujétis à une discipline et à une croyance , il y a eu des 
âmes tendres, pénétrées, ferventes, ravies d'infinis désirs et 
ramenées par un naturel essor aux régions absolues du Vrai , de 
la Teauté et de l'Amour. Ce monde spiiltuel des vérités et des 
essences, dont Platon a figuré l'idée sublime aux sages de notre 
occident , et dont le Clnist a fait quelque chose de bon , de vi- 
vant et d'accessible à tous , ne s'est jamais depuis lors écli])sé 
sur- notre terre : toujours, et jusque dans les tumultueux dé- 
chiremens, dans la poussière des luttes humaines, quelques té- 
moins fidèles en ont entendu l'harmonie, en ont glorifié îa lumière 
et ont vécu en s'efforçant de le gagner. Le plus haut type parmi 
ceux qui ont produit leur pensée sur ces matières divines, est 
assurément Dante, comme le plus édifiant parmi ceux qui ont 
agi d'après les divines prescriptions est saint Vincent de Paule. 
Pour ne parler ici que des premiers, de ceux qui ont écrit, des 

TOME VIH. I 



6 REVUE DES DEUX MONDES. 

théologiens, théosophes, philosophes et poètes (Dante était tout 
cela) , on vit par malheur, dans les siècles qui suivirent, un dé- 
membrement successif, un isolement des facultés et fonctions 
que le grand homme avait réunies en lui : et ce démembre- 
ment ne fut autre que celui du catholicisme même. La théologie 
cessa de tout comprendre et de plonger dans le sol immense qui 
la nourrissait : elle se dessécha peu à peu , et ne poussa plus que 
des ronces. La philosophie, se séparant d'elle, s'irrita et devint 
un instruisent ennemi , une hache de révolte contre l'arbre ré- 
véré. Les poètes et artistes , s'inspirant moins à la source de toute 
vie et de toute création , déchurent du premier rang où ils 
siégeaient dans la personne de Dante , et la plupart finirent par 
retomber à ce sixième degré où Platon les avait relégués au bas 
de l'échelle des âmes , un peu au-dessus des ouvriers et des la- 
boureurs. La théosophie, c'est-à-dire l'esprit intelligent et in- 
time des religions, s'égara, tarit comme une eau hors de son 
calice, ou bien se réfugia dans quelques cœurs et s'y vaporisa en 
mystiques nuées. C'est là que les choses en étaient venues au dix- 
huitième siècle, principalement en France. Et pourtant les âmes 
tendres , élevées , croyant à l'exil de la vie et à la réalité de l'in- 
visible , n'avaient pas disparu ; la religion , sous ses formes ré- 
trécies, en abritait encore beaucoup; la philosophie dominante 
en détournait quelques-unes sans les opprimer entièrement. Mais 
toutes manquaient d'organe général et harmonieux , d'interprète 
à leurs vœux et à leurs soupirs , de poète selon le sens animé du 
mot. Racine dans quelques portions de son œuvre , dans les 
chœurs de ses tragédies bibliques , dans le trop petit nombre de 
ses hymnes imités de saint Paul et d'ailleurs , avait laissé échap- 
per d'adorables accens , empreints de signes profonds sous leur 
mélodieuse faiblesse. En essayant de les continuer , d'en faire 
entendre de semblables, non point parce qu'il sentait de même, 
mais parce qu'il visait à un genre littéraire , Jean-Baptiste éga- 
rait toute spiritualité dans les échos de ses rimes sonores : Racine 
fils, bien débile sans doute, était plus voisin de son noble père, 
plus vraiment touché d'un des pâles rayons. Mais où trouver 
l'ame sacrée qui chante? Fénelon n'avait pas de successeur pour 
la tendresse insinuante et fleurie, pas plus que Mallebranche 



POr.TES CONTEMPORAINS, «J 

pour l'ordre majestueux et lucide. En même temps que l'esprit 
grave , mélancolique , de Y auveuargues , retardé par le scepti- 
cisme , s'éteint avant d'avoir pu s'appliquer à la philosophie re- 
ligieuse où il aspire , des natures sensibles , délicates , fragiles et 
repentantes , comme mademoiselle Aïssé , l'abbé Prévost , Gres- 
set , se font entrevoir et se trahissent par de vagues plaintes ; 
mais une voix expressive manque à leurs émotions ; leur monde 
inte'rieur ne se figure ni ne se module en aucun endroit. Plus 
tard, Diderot et Rousseau, puissances incohérentes, eurent en 
eux de grandes et belles parties d'inspiration; ils ouvrent des 
jours magnificpies sur la nature extérieure et sur l'ame ; mais ils 
se plaisent aussi à déchaîner les ténèbres. C'est une pâture mêlée 
et qui n'est pas saine que la leur. La raison s'y gonfle , le cœur 
s'y dérange, et ils n'indiquent aucune guérison. Ils n'ont rien de 
soumis ni de constamment simple : la colère en eux contrarie 
l'amour. Cela est encore plus vrai de Voltaire , c{ui toutefois dans 
certains passages de Zaïre, surtout dans quelqucs-mies de ses 
poésies diverses, a effleiué des cordes touchantes, deviné de se- 
crets soujîirs, mais ne l'a fait qu'à la traverse et par caprices ra- 
pides. Un honnne, un homme seul au dix-huitième siècle, nous 
semble recueillir en lui , amonceler dans son sein et n'exhaler 
qu'avec mystère , tout ce qui tarissait ailleurs de pieux , de lucide 
et de doux , tovit ce qui s'aigrissait au souffle du siècle dans de 
bien nobles âmes; humilité, sincérité parfaite, goût de silence 
et de solitude , inextinguibles élancemens de prière et de désir , 
encens perpétuel , harpe voilée , lampe du sanctuaire , c'était là 
le secret de son être , à lui ; cette nature mystique , ornée des 
dons les plus subtils, éveille l'idée des plus saints emblèmes. Au 
milieu d'une philosophie matérialiste envahissante et d'un chris- 
tianisme de plus en plus appesanti , la quintessence religieuse s'é- 
tait réfugiée en sa pensée comme en un vase symbolique, soustrait 
aux regards vulgaires. Ce personnage, alors inconnu et bien ou- 
blié de nos jours, qui s'appelait lui-même à travers le désert 
bruyant de son époque le Robinson de la spiri/ualilc, que M. de 
Maistre a nommé le plus aimable et le plus élégant des théoso- 
phes, ci'éature de prédilection véritablement faite pour aimer, 
pour croire et pour prier , Saint-Martin s'écriait , en s'adressant 



8 UEVUE DES DEUX MONDES. 

de bien loin aux lioiumes de sou temps, dans ce langage fluide 
et coiniue ini{)iégné d'ambroisie, qui est le sien : « Non, lionnne, 
« objet cher et sacré pour mon cœur , je ne craindrai point de 
« t'avoir abuse' en te peignant ta destinée sous des couleurs si 
« consolantes. Regarde-toi au milieu de ces secrètes et intérieures 
« insinuations qui stimulent si souvent ton ame, au milieu de 
« toutes les pensées pures et lumineuses qui dardent si souvent 
« sur ton esprit, au milieu de tous les faits et de tous les ta- 
« bleaux des êtres pensans, visibles et invisibles, au milieu de 
« tous les merveilleux pbénomènes de la nature physique , au 
« milieu de tes propres œuvres et de tes propres productions ; 
« regarde-toi comme au milieu d'autant de religions ou au mi— 
« lieu d'autant d'objets qui tendent à te rallier à l'immuable vé- 
« rite. Pense avec un religieux transport que toutes ces religions 
« ne cherchent qu'à ouvrir tes organes et tes facultés aux sour- 
« ces de l'admiration dont tu as besoin — Marchons donc en— 
« semble avec vénération dans ces temples nombreux que nous 
« rencontrons à tous les pas , et ne cessons pas un instant de nous 
« croire dans les avenues du Saint des Saints. » N'est-ce pas un 
prélude des Harmonies qu'on entend? Un bon nombre des psau- 
mes ou cantiques qui composent l'Homme de Désir, pourraient 
passer pour de larges et mouvans canevas jetés par notre illustre 
contemporain , dans un de ces momens d'ineffable él^riété où il 
chante : 

Encore un ii^nine, ô ma Ijie I 
Un hyni'.iC pour le Seigneur ! 
Un hymne dans ipon delir. , 
Un hymne dans mon bonheur ! 

/ 

Aux soi-disans poètes de son époque qui dépensaient leurs rimes 
sur des descriptions , des tragédies ou des épopées , toutes de 
convention et d'artifice , Saint-Martin [fait honte de ce matéria- 
lisme de l'art : 

Mais voyez à quel poinK va votre inconséquence 1 
Vous vous dites sans cesse inspirés par les cieux, 
Et vous ne frappez plus notre oreille, nos yeux , 



POliTIiS CONTEMPORAINS. C) 

Que par le seul lableaii des choses de la terre; 
(Quelques traits copiés de l'ordre élémentaire , 
Les erreurs des mortels , leurs l'ausses passions , 
Les récits du passé i quelques prédictions 
Que vous ne recevez que de votie mémoire , 
Et qu'il vous faut suspendre où s'arrête l'iiistoirc ; 
\ oilà tous vos moyens , voilà tous les trésors 
Dont vous fassent jouir vos plus ardens efforts ! 

Par malheur, Saint-Martin lui-niéme , ce réservoir immense 
d'onction et d'amour, n'avait qu'un instrument incomplet pour 
se répandre ; le peu de poésie qti'il a essayée , et dont nous venons 
de donner un échantillon, est à peine tolérable; bien plus, il 
n'eut jamais l'intention d'être pleinement compris. Lié à des doc- 
trines occultes , s'environnant d'obscurités volontaires , tourné en 
dedans et en haut , il n'est là , en quelque sorte , que pour per- 
pétuer la tradition spiritualiste dans une vivacité sans mélange , 
pour protester devant Dieu par sa présence inaperçue , pour prier 
angéliquement derrière la montagne d tirant la victoire passagère 
des géans. J'ignore s'il a gagné aux voies trop détournées où il 
s'est tenu, beaucoup d'ames de mystère; mais il n'a en rien tou- 
ché le grand nombre des âmes accessibles d'ailleurs aux belles et 
bonnes paroles et dignes de consolation. Il faut, en effet, pour 
arriver à elles, pour prétendre à les ravir et à être nonmié d'elles 
leur bienfaiteur, joindre à un fond aussi précieux , aussi excellent 
que celui de l'Homme de désir, une expression peinte aux veux sans 
énigme , la forme à la fois intelligente et enchanteresse , la beauté 
rayonnante, idéale, mais suffisamment humaine, l'image simple 
et parlante comme l'employaient Virgile et Fénelon , de ces images 
dont la nature est semée , et qui répondent à nos secrètes em- 
preintes; il faut être un homme du milieu de ce monde, avoir 
peut-être moins purentent vécu que le théosophe , sans que 
pourtant le sentiment du Saint se soit jamais affaibli au cœur ; il 
faut enfin croire en soi et oser, ne pas être Jiuinble de l'humilité 
contrite des solitaires , et aimer un peu la gloire comme l'aimaient 
ces poètes chrétiens qu'on couromiait au Capitole. 

Rousseau , disions-nous , avait eu de grandes parties d'inspi- 
ration ; il avait prêté uti admirable langage à une foule de mou- 



lO REVUE DES DEUX MONDES. 

vemens obscurs de l'ame et d'haimonies e'parses dans la nature. 
La misanthropie et l'orgueil qui venaient à la traverse , les per- 
pétuelles discussions qui entrecoupent ses rêveries , le recours aux 
hypothèses hasardées, et, pour parler juste, un ge'nie politique 
et lop ique , qui ne se pouvait contraindre , firent de lui autre 
chose qu'un poète qui charme , inonde et apaise. El ^ïs c'était 
de la prose ; or , la prose si belle , si grave , si rhythmique qu'on 
la fasse (et quelle prose que celle de Jean-Jacques ! ) , n'est jamais 
un chant. A Rousseau, par une fdiation plus ou nroins soutenue, 
mais étroite et certaine à l'origine, se rattachent Bernardin de 
Saint-Pierre, madame de Staël et M. de Chateaubriand. Tous 
les trois se prirent de préférence au côté spiritualiste , rêveur , 
enthousiaste , de leur auteur, et le fécondèrent selon leur propre 
génie. Madame de Staël se lança dans une philosophie vague sans 
doute et qui , après quelque velléité de stoïcisme , devint bientôt 
abandonnée, sentimentale, mais resta toujours adoratrice et bien- 
veillante. Bernardin de Saint-Pierre répandit sur tous ses écrits 
la teinte évangélique du Vicaire savoyard. M. de Chateaubriand , 
sorti d'une première incertitude, remonta jusqu'aux autels ca- 
tholiques dont il fêta la dédicace nouvelle. Ces deux derniers, 
qui , sous l'appareil de la philanthropie ou de l'orthodoxie , 
cachaient mal un fond de tristesse chagrine et de personnalité 
assez amère , dont il n'y a pas trace chez leur rivale expansive , 
avaient le mérite de sentir , de peindre , bien autrement qu'elle , 
cette nature solitaire qui , tant de fois , les avait consolés des 
hommes ; ils étaient vraiment religieux par là , tandis qu'Elle , elle 
était plutôt religieuse en vertu de ses sympathies humaines. Chez 
tous les trois , ce développement plein de grandeur auquel , dans 
l'espace de vingt années, on dut les Etudes et les Harmonies de la 
Nature, Delphine et Corinne, le Génie du Christianisme et les 
Martyrs , s'accomplissait au moyen d'une prose riche , épanouie , 
cadencée , souvent métaphysique chez madame de Staël , pure- 
ment poétique dans les deux autres, et d'autant plus désespé- 
rante , en somme , qu'elle n'avait pour pendant et vis-à-vis que 
les jolis miracles de la versification delilienne. Mais Lamartine 
était né. 

Ce n'est plus de Jean-Jacques qu'émane directement Lamav- 



POliTES CONTEMPORAINS. I I 

tine ; c'est de Bernardin de Saint-Pierre , de M. de Chateaubriand 
et de lui-même. La lecture de Bernardin de Saint-Pierre produit 
mie délicieuse impression dans la première jeunesse. Il a peu 
d'ide'es , des systèmes importuns , mie modestie fausse , une pré- 
tention à l'ignorance, qui revient toujours et impatiente un peu. 
Mais il sent la nature , il l'adore , il l'embrasse sous ses aspects 
magiques, par masses confuses , au sein des clairs de lune où elle 
est baignée ; il a des mots d'un effet musical et qu'il place dans 
son style comme des harpes éoliennes pour nous ravir en rêverie. 
Que de fois enfant, le soir, le long des routes, je me suis surpris 
répétant avec des pleurs son invocation aux forêts et à leurs ré- 
sonnantes clairières.' Lamartine, vers 1808, devait beaucoup lire 
les Éludes de Bernardin; il devait dès-lors s'initier par lui au 
secret de ces voluptueuses couleurs dont plus tard il a peint dans 
le Lac son souvenir le plus chéri : 

Qu'il soit dans le zéphir qui frémit et qui passe, 
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, 
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface 
De ses molles clartés ! 

Le génie pittoresque du piosateur a passé tout entier en cette 
muse : il s'y est éclipsé et s'est détruit lui-même en la nourris- 
sant. Aussi, à part Paul et J^irginie, que rien ne saurait attein- 
dre , Lamartine dispense à peu près aujomd'hui de la lecture de 
Bernardin de Saint-Pierre ; quand on nommera les Harmonies , 
c'est uniquement de celles du poète que la postérité entendra 
parler. Lamartine , vers le même temps , aima et lut sans doute 
beaucoup le Génie du Christianisme , René : si sa simplicité , sa 
droiture de goût ne s'accommodaient qu'imparfaitement de quel 
ques traits de ces ouvrages , son éducation religieuse non moins 
que son anxiété intérieure le disposait à en saisir les beautés 
sans nombre. Quand il s'écrie à la fin de V Isolement , dans la pre- 
mière des premières Méditations : 

Et moi je suis semblable à la feuille flétrie 

Emportez-moi comme elle , orageux aquilons ! 



12 REVUE DES DEUX MONDES. 

il n'est que l'éclio un peu affaibli de cette autre voix impétueuse : 
Lei>ez-i^ous , orages désirés, qui devez emporter René, etc. Rous- 
seau, je le sais, agit aussi très-puissamment sur Lamartine; mais 
ce fut surtout à travers Bernardin de Saint-Pierre et M. de Cha- 
teaubriand qu'il le sentit. Il n'eut rien de Werther; il ne connut 
euère Byron de bonne heure , et il en savait peu de chose au-delà 
du renom fantastique qui circulait, quand il lui adressa sa ma- 
gnifique remontrance. Sou génie préexistait à toute influence loin- 
taine. André Chénier, dont la publication tardive ( 1819) a donné 
l'éveil à de bien nobles muses, particulièrement à celle de M. Al- 
fred de Yigny, resta, jusqu'à ces derniers temps, inaperçu et, 
disons-le, méconnu de Lamartine, qui n'avait rien, il est vrai, 
à tirer de ce mode d'inspiration antique , et dont le style était déjà 
né de lui-même à la source de ses pensées. J'oserai affirmer, sans 
crainte de démenti, que, si les poésies fugitives de Ducis sont 
tombées aux mains de Lamartine, elles l'ont plus ému dans leur 
douce cordialité et plus animé à produire , que ne l'eussent fait 
les poésies d'André, quand elles auraient paru dix ans plus tôt, 
Saint-Martin, que j'ai nommé, n'aura jamais été probablement 
de sa bien étroite connaissance. Lamartine n'est pas un homme 
qui élal3ore et qui cherche; il ramasse, il sème, il moissonne sur 
sa route ; il passe à côté , il néglige ou laisse tomber de ses mains ; 
sa ressource surabondante est en lui; il ne veut que ce qui lui 
demeure facile et toujours présent. Simple et immense , paisible- 
ment irrésistible , il lui a été donné d'unir la profusion des pein- 
tures naturelles , l'esprit d'élévation des spiritualistes fervens , et 
l'ensemble de vérités en dépôt au fond des moindres cœurs. C'est 
une sensibihté reposée ,] méditative , avec le goiit des mouvemens 
et des spectacles de la vie , le génie de la solitude avec l'amour des 
liommes , une ravissante volupté sous les dogmes de la morale 
universelle. Sa plus haute poésie traduit toujours le plus familier 
christianisme et s'interprète à son tour par lui. Son ame est comme 
l'idéal accompli de la généralité des âmes que l'ironie n'a pas des- 
séchées , que la nouveauté n'enivre pas Immodérément , que les 
agitations niondaines laissent encore délicates et libres. Et en 
même temps, sa forme, la moins circonscrite, la moais mate- 
vielle, la plus diffusible des formes dont jamais langage humain 



POÈTES CONTEMPORAINS. l3 

ait revêtu une pensée de poète , est d'un symbole constant , par- 
tout lucide et imniodiateinent perceptible V 

Alphonse de Lamartinp doit être né à Maçon, tout à la fui de 90 
ou au commencement de 91 : on était en pleine révolution. Son 
grand— père avait exercé autrefois une charge dans la maison d'Or- 
léans , et s'était ensuite retiré en province. La révolution frappa 
sa famille comme toutes celles c|ui tenaient à l'ordre ancien par 
leur naissance et leurs opinions : les plus reculés souvenirs de 
Lamartine le reportent à la maison d'arrêt où on le menait visiter 
son père. Au sortir de la terreur, et pour traverser les années en- 
coi'C difficiles qui suivirent, ses parens vécurent confinés dans 
cette terre obscure de Milly , que le poète a si pieusement illus- 
trée , comu'.e M. de Chateaubriand a fait pour Combovirg , comme 
Victor Hugo pour les Feuillantines. Il passa là , avec ses sœurs , 
une longue et innocente enfance, libre, rustic[ue, errant à la 
manière du ménestrel de BeaLtie, formé pourtr.nt à l'excellence 
morale et à cette perfection de cœur qui le cai-actéiise , par les 
soins d'une admirable mère, dont il est, assiue-t-on , toute 
l'image. Il ne laissa cette vie domestique c[ue pour aller à Belley, 



' Cans un article inséré au Clobe, le 20 juin i 83o, lors de la publication 

des Harmonies, on lit : « 31. de Lamartine, par cela même qu'il range 

humblement sa poésie aux vérités de la tradition, qu'il voit et juge le 
monde et la vie suivant qu'on nous a appris dès l'enl'ance à les juger et i\ 
les voir, répond merveilleusement à la pensée de t- us ceux qui ont garde 
ces preuiières impressions, ou qui , les ayant rejetées plus tard , s'en sou- 
viennent encore avec un regret mêlé d'attendrissement. Il 'c trompe lors- 
qu'il dit en sa prcl'ace que ses vers ne s'adressent qu'à un petit nombre. 
De toutes les poésies de nos jours, aucune n'est autant que la sienne, selon 
le cœur des femmes, des jeunes filles, ,des hommes accessibles aux émo- 
tions pieuses et tendres. Sa morale est celle que nous savons : il nous ré- 
pète avec un charme nouveau ce qu'on nous a dit mille fois , nous fait re- 
passer avec de douces larmes ce que nous avons senti , et l'on est tout 
surpris en l'écoutant de s'entendre soi-même chanter ou gémir par la voix 
sublime d'un poète. C'est une aimable beauté de cœur et de génie qui nous 
ravit et nous touche par toutes les images connues, par tous les senti mens 
éprouvés, par toutes les vérités lumineuses et éternelles. Cette manière de 
comprendre les diverses heures du jour, l'aube, le matin , le crépuscule, 
d'interpréter la couleur des nuages, le murmure des eaux, le bruissement 



1/| REVUE DES DEUX MONDES. 

au collège des pères de la foi; moins heureux qu'à Milly , il y 
trouva cependant du clianne , des amis qu'il garda toujours , des 
guides indulgens et faciles , auxquels il disait en les quittant : 

Aimables sectateurs d'une aimable sagesse , 
Bientôt je ne vous verrai plus ! 

Sans parler de tout ce qu'il y avait de primitivement affable dans 
la belle ame de Lamartine, on doit peut-être à cette éducation pa- 
ternelle de Belley de n'y avoir rien déposé de timide et de farouche, 
comme il est arrive' trop souvent chez d'autres natures sensibles 
de notre âge. Après le collège, vers 1809, Lamartine vécut à Lyon, 
et fit, je crois, dès ce temps , mi premier et court voyage d'Ita- 
lie. Il fut ensuite à Paris, s'y laissa aller, bien qu'avec décence, 
à l'entraînement des amitiés et de la jeunesse, distrait de ses prin- 
cipes , obscurci dans ses croyances , jamais impie ni raisonneur 
systématique ; versifiant beaucoup dès-lors, jusque dans ses lettres 
familières , songeant à la gloire poétique , à celle du théâtre en 

des bois, nous était déjà obscurément familière avant que le poète nous la 
rendît vivante par le souffle harmonieux de sa parole. Il dégage en nous , 
il ravive, il divinise ces empreintes chères à nos sens , et dont tant de fois 
s'est peinte notre prunelle, ces comparaisons presque innées, les premières 
qui se soient gravées dans le miroir de nos âmes. Nul effort , nulle réflexion 
pénible pour arriver oii sa philosophie nous porte. Il nous prend où nous 
sommes , chemine quelque temps avec les plus simples , et ne s'élève que 
par les côtés où le cœur surtout peut s'élever. Ses idées sur l'Amour et la 
Beauté , sur la mort et l'autre vie, sont telles que chacun les pressent , les 
rêve et les aime. Sans doute, et nous nous plaisons à le dire, il est au- 
jourd'hui sur ces points d'autres interprétations non moins hautes, d'au- 
tres solutions non moins poétiques , qui , plus détournées de la route com- 
mune, plus à part de toute tradition, dénotent chez les poètes qui y attei- 
gnent, une singulière vigueur de génie , une portée immense d'originalité 
individuelle. Mais c'est aussi une espèce d'originalité bien rare et désirable 
que celle qui s'accommode si aisément des idées reçues , des sentimens con- 
sacrés , des préjugés de jeunes filles et de vieillards j qui parle de la mort 
comme en pense l'humble femme qui prie, comme il en est parle depuis un 
temps immémorial dans l'église ou dans la famille, et qui trouve en répé- 
tant ces doctrines de tous les jours une sublimité sans efforts , et pourtant 
inouïe jusqu'à présent , etc. etc.. « 



POETES CONTEMPORAINS. l5 

particulier; d'ailleurs assez mécontent du sort et trouvant mal de 
quoi satisfaire à ses goûts innés de noble aisance et de grandeur. 
La fortune , en effet , qu'il obtint plus tard de son chef par héri- 
tage d'un oncle , n'était pas près de lui venir , et , comme tous les 
fils de famille, il sentait quelque gène de sa dépendance. En i8i3, 
sa santé s'étant altérée, il revit l'Italie; un certain nombre de 
vers des Méditations et beaucoup de souvenirs dont le poète a fait 
usage par la suite datent de ce voyage : le Premier Amour des Har- 
monies s'y rapporte probablement. La chute de l'empire et la res- 
tauration apportèrent de notables changemens dans la destinée 
de Lamartine. Il était né et avait grandi dans des sentimens op- 
posés à la révolution : il n'avait jamais adopté l'empire et ne l'avait 
pas servi. En i8i4, il entra dans une compagnie des gardes-du- 
corps. Son royalisme pourtant se conciliait déjà avec des idées 
libérales et constitutionnelles : il avait même composé une bro- 
chure politique dans ce sens , qui ne fut pas publiée , faute de li- 
braire. Après les cent jours , Lamartine ne reprit point de service : 
une passion partagée , dont il a éternisé le céleste objet sous le 
nom d'Elvire , semble l'avoir occupé tout entier à cette époque. 
Nous nous garderons de soulever le plus léger coin du voile étin- 
celant et sacré dont brille de loin aux yeux cette mystérieuse 
figure. Nous nous bornerons à remarquer qu'Elvire n'a point 
fait avec son poète le voyage d'Italie, et que le lac célébré n'est 
autre que celui du Bourget. Toutes les scènes qui ont pour cadre 
l'Italie , principalement dans les secondes Méditations , ne se rap- 
portent donc pas originairement à l'idée d'Elvire , à laquelle je les 
crois antérieures ; ou bien elles auront été combinées , transpo- 
sées sur son souvenir par une fiction ordinaire aux poètes. La 
mort d'Elvire , une maladie mortelle de l'amant , son retour à 
Dieu , le sacrifice qu'il fait , durant sa maladie , de poésies an- 
ciennes et moins graves, quoique assurément avouables devant les 
hommes , tels sont les événemens qui précèdent l'apparition des 
Méditations poétiques, laquelle eut lieu dans les premiers mois 
de 1820. Le succès soudain qu'elles obtinrent fut le plus éclatant 
du siècle depuis le Génie du Christianisme^ il n'y eut qu'une voix 
pour s'écrier et applaudir. Le nom de l'auteur , qui ne se trouvait 
pas sur la première édition, devint instantanément glorieux : mille 



l(> rxEVUE I)KS LEUX MONDES. 

lables, mille conjectures empressées s'y mêlèrent. Docile aux désirs 
de sa famille, Lamartine profita de sa réussite pour mettre un pied 
dans la carrière diplomatique , et il lut attaché à la léjjation de 
Florence. La renommée, un héritage opulent, un mariage con- 
forme à ses goûts , tout lui arriva presque à la fois ; sa vie depuis 
ce temps est trop connue , trop positive , pour que nous y insis- 
tions. Dans le peu que nous avons essayé d'en dire, relative- 
ment aux années antérieures, on trouvera que nous avons été 
bien sobre et bien vague ; mais nous croyons n'avoir i ien pré- 
senté sous un faux jour. Lamartine est de tous les poètes cé- 
lèbres celui qui se prête le moins à une biographie exacte , à une 
chronologie minutieuse , aux petits faits et aux anecdotes choi- 
sies. Son existence large , simple , négligemment tracée , s'idéa- 
lise à distance et se compose en massifs lointains , à la façon des 
vastes paysages qu'il nous a prodigués. Dans sa vie connue dans 
ses tableaux, ce qui domine, c'est l'aspect verdoyant, la brise 
végétale ; c'est la lumière aux flancs des monts , c'est le souffle 
aux ombrages des cîmes. Il est permis, en parlant d'im tel homme, 
de s'attacher à l'esprit des tenqis plutôt qu'aux détaUs vulgaires 
qui, chez d'autres, pourraient être caractéristiques. Tout lyrique 
qu'il est, il a peu de retours , peu de ces regards profonds en ar- 
rière qui décèlent toujours ime certaine lassitude et le vide du 
moment. Il décore ça et là quelques endroits de son passé ; il ral- 
lume de lom en loin , au soir, ses feux mourans sur quelque 
colUne, puis les abandonne; l'espérance et l'avenir l'appellent 
incessammment ; il se dit : 

Mais loin de moi ces temps ! que l'oubli les dévore ! 
Ce qui n'est plus pour l'I-.omme, ;i-t-il jamais été? 

A l'ami qui l'interroge avec une curieuse tendresse , il répond : 

Et tu veux aujourd'hui qu'ouvrant mon cœur au tien , 

Je renoue en ces vers notre intime entretien ; 

Tu demandes de moi les lialtes du ma vie? 

Le compte de mes jours?... Ces jours, je les oublie; 

Comme le voyageur quand il a dénoué 

Sa ceinture de cuir, etc. etc.. 



POETES CONTEMPORAINS. 1 7 

A une distance plus rapprochée clos premières uiéclitations , il 
pouvait sembler du moins que l'image d'Elvire dominait sa vie , 
qu'elle en était l'accidentelle, la romanesque inspiration, et qu'à 
mesure qu'il s'éloignerait d'elle , tout eu lui pâlirait. Le public 
qui aime assez les belles choses, à condition qu'elles passeront 
vite, se l'était si fort imaginé ainsi, que, durant plusieurs années, 
à chaque nouvelle pubUcation de Lamartine , c'était un murmure 
peu flatteur où l'étourderie entrait de concert avec l'envie et la 
bêtise : ou avait l'air de vouloir dire que l'astre baissait. Mais en 
avançant encore davantage , en contemplant surtout ce dernier et 
incomparable développement des Harmonies , il a bien fallu se 
rendre à l'évidence. Le poète chez Lamartine était ne avant El- 
vire et lui a survécu; le poète chez Lamartine n'était subordonné 
à rien, à personne, pas même à l'amant. D'autres sont plus 
amans que poètes : un amour particulier les inspire , les arrache 
de terre, les élève à la poésie; cet amour mort en eux, il 
convient qu'ils s'ensevelissent aussi et qu'ils se taisent. Lamartine , 
lui, était poète encore plus qu'amant: sa blessure d'amour une 
fois fermée, sa source vive de poésie a continué de jailhr par 
plus d'endroits de sa poitrine et plus abondante. Il existait avant 
sa passion, il s'est retrouvé après, avec ses grandes facultés inoc- 
cupées, irrassasiables , qui s'élançaient vers la suprême poésie, 
c'est-à-dire, vers l'Amour non déterminé, vers la Beauté qui n'a 
ni séjour ni symbole ni nom : 

Mon ame a l'œil de l'aigle, et mes fortes pensées , 
Au but de leurs désirs volant comm;' des traits , 
Chaque fois que mon sein respire, plus pressées 

Que les colombes des forêts , 
Montent, montent toujours, par d'autres remplacées, 

Et ne redescendent jamais ! 

On a dit que Lamartine s'adressait à l'ame encore plus qu'au cœur : 
cela est vrai si par ame on entend , en quelque sorte , le cœur 
plus étendu et miiversalisé. Dans les femmes qu'il a aimées , même 
dans Elvire , Lamartine a aimé mi constant idéal, un être angé- 
lique qu'il rêvait, l'immortelle Beauté en un mot, l'Harmonie, 
la Muse. Qu'hnportent donc quelques détails de sa vie? Dans sa 



l8 REVUE DES DEUX MONDES. 

vocation invincible , cette vie n'était pas à la merci d'un heureux 
hasard : il ne pouvait manquer un jour ou l'autre de conquérir 
lui-même en plein et de faire retentir par le monde son divin or- 
gane. La nuée de colombes pressées dont il parle , devait tôt ou 
tard échapper bruyamment de son sein. 

Cependant l'absence habituelle où Lamartine vécut loin de 
Paris et souvent hors de France , durant les dernières années de 
la restauration , le silence prolongé qu'il garda après la publica- 
tion de son chant d'Harold, firent tomber les clameurs des 
critiques qui se rejetèrent sur d'autres poètes plus présens : sa 
renommée acheva rapidement de mûrir. Lorsqu'il revint au com- 
mencement de i83o pour sa réception à l'Académie française et 
pour la publication de ses Harmonies , il fut agréablement étonné 
de voir le public gagné à son nom et familiarisé avec son œuvre. 
C'est à un souvenir de ce moment que se rapporte la pièce de 
vers suivante , dans laquelle on a tâché de rassembler quelques 
impressions déjà anciennes et de reproduire , quoique bien fai- 
blement , quelques mots échappés au poète , en les entourant de 
traits qui peuvent le peindre. — A lui, au sein des mers brillantes 
où ils ne lui parviendront pas, nous les lui envoyons, ces vers, 
comme un vœu d'ami durant le voyage I 

Un jour, c'était au temps des oisives années , 

Aux dernières saisons , de poésie ornées 

Et d'art, avant l'orage où tout s'est dispersé, 

Et dont le vaste flot , quoique rapetissé , 

Avec les rois déchus , les trônes à la nage, 

A pour long-temps noyé plus d'un secret ombrage , 

Silencieux bosquets mal à propos rêvés, 

Terrasses et balcons , tous les lieux réservés, 

Tout ce Delta d'hier, ingénieux asile, 

Qu'on devait à quinze ans d'une onde plus facile ! 

De retour à Paris après sept ans , je crois , 

De soleils de Toscane ou d'ombre sous tes bois , 

Comptant trop sur l'oubli, comme durant l'absence, 

Tu retrouvais la gloire avec reconnaissance. 

Ton merveilleux laurier sur chacun de tes pas 

Etendait un rameau que tu n'espérais pas; 



POETES CONTEMPORAINS. 

L'écho te renvoyait tes paroles aimées ; 

Les moindres des chansons anciennement semées 

Sur ta route en festons pendaient comme au hasard : 

Les oiseaux par milliers , nés depuis ton départ , 

Chantaient ton nom, un nom de tendresse et de flamme , 

Et la vierge, en passant, le chantait dans son ame. 

Non jamais toit chéri , jaloux de te revoir. 

Jamais antique bois oîi tu reviens l'asseoir, 

Milly, ses sept tilleuls ; Saint-Point, ses deux collines, 

N'ont envahi ton cœur de tant d'odeurs divines , 

Amassé pour ton front plus d'ombrage, et paré 

De plus de nids joyeux ton sentier préféré ! 

Et dans ton sein coulait cette harmonie humaine 
Sans laisser d'autre ivresse à ta lèvre sereine, 
Qu'un sourire suave , à peine s'imprimant; 
Ton œil étincelait sans éblouissement, 
Et ta voix mâle, sobre et jamais débordée , 
Dans sa vibration marquait mieux chaque idée ! 

Puis, comme l'homme aussi se trouve au fond de tout, 

ïu ressentais parfois plénitude et dégoût. 

■ — Un jour donc, un matin, plus las que de coutume. 

De tes félicités repoussant l'amertume , 

Un geste vers le seuil qu'ensemble nous passions : 

« Hélas ! t'écriais-tu , ces admirations, 

« Ces tributs accablans qu'on décerne au génie, 

« Ces fleurs qu'on fait pleuvoir quand la lutte est finie , 

« Tous ces yeux rayonnans éclos d'un seul regard , 

« Ces échos de sa voix , tout cela vient trop tard ! 

« Le Dieu qu'on inaugure en pompe au Capitole , 

« Du Dieu jeune et vainqueur n'est souvent qu'une idole ! 

« L'âge que vont combler ces honneurs superflus , 

« S'en repaît, — les sent mal, ■ — ne les mérite plus ! 

« Oh ! qu'un peu de ces chants , un peu de ces couronnes , 

« Avant les pâles jours , avant les lents automnes , 

« M'eût été dii plutôt à l'âge efflorescent, 

« Où jeune, inconnu , seul avec mon vœu puissant, 

« Dans ce même Paris cherchant en vain ma place , 

n Je n'y trouvais qu'écueils , fronts légers o»i de glace, 

« Et qu'en diversion à mes vastes désirs , 

«< Empruntant du hasard l'or qu'on jette aux plaisirs. 



20 REVUE DES DEUX MONDES. 

n Je m'agitais au port, navigateur sans monde, 
« Mais aimant , espérant, ame ouverte et Jecondc ! 
« Oh ! que ces dons tardifs où se heurtent mes yeux , 
« Devaient m'échoir alors, et que je valais mieux ! » 

Et le discours bientôt sur quelque autre pensée 
Echappa, comme une onde au caprice laissée; 
Mais ce qu'ainsi ta bouche aux vents avait jeté, 
Mon souvenir proi'ond l'a depuis médité. 

Il a raison , pensais-je , il dit vrai , le poète ! 

La jeunesse emportée et d'humeur indiscrète 

Est la meilleure encor ; sous son souffle jaloux 

Elle aime à rassembler tout ce qui flotte en nous 

De vif et d'immortel ; dans l'ombre ou la tempête 

Elle attise en marchant son brasier sur sa tête; 

L'eracens monte et jaillit ! elle a loi dans son vœu ; 

Elle ose la première à l'avenir en feu , 

Quand chassant le vieux Siècle un nouveau s'initie , 

Lire ce que l'éclair lance de prophétie. 

Oui , la jeunesse est bonne ; elle est seule à sentir 

Ce qui, passé trente ans , meurt , ou ne peut sortir. 

Et devient comme une ame en prison dans la nôtre ; 

La moitié d'une vie est le tombeau de l'autre ; 

Souvent tombeau blanchi , sépulcre décoré , 

Qui reçoit le banquet pour l'hôte préparé. 

C'est notre sort à tous ; tu l'as dit, ô grand homme ! 

Eh ! n'étais-tu pas plus celui que chacun nomme, 

Celui que nous cherchons , et qui remplis nos cœurs, 

Quand par de là les monts d'où fosident les vainqueurs. 

Dès les jours de Wagram , tu courais l'Italie , 

De Fisc à Nisita promenant ta folie , 

Es-ajant la lumière et l'onde dans ta voix, 

El chantant l'oranger pour la première fois? 

Oui, même avant !a corde ajoutée à ta lyre, 

Avant le Crucifix, le Lac, avant Elvire, 

Lorsqu'à regret rompant te» voyages chéris. 

Retombé de Hœstum aux étés de Paris , 

Passant avec Jussieu tout un jour à Vincennes 

A tailler en sifflets l'aubier des jeunes chênes ; 

De Talma, les matins, pour Saùl , accueilli ; 

Puis retournant cacher tes hivers à Milly, 



Î'OKTES CONTEMPORAINS. 5.1 

Tu condamnais le sort, — oui , dans ce temps-là même, 
( Si tu ne l'avais dit , ce serait un blasphème) , 
Dans ce temps, plus d'amour enflait ce noble sein , 
Plus de pleurs grossissaient la source sans bassin , 
Plus de germes errans pleuvaient de ta colline , 
Et tu ressemblais mieux à notre Lamartine l 
C'est la loi : tout poète à la gloire arrivé , 
A mesure qu'au jour son astre s'est levé, 
A pâli dans son cœur. Infirmes que nous sommes! 
Avant que rien de nous parvienne aux autres hommes , 
Avant que ces passans , ces voisins , nos entours , 
Aient eu le temps d'aimer nos chants et nos amours , 
Nous-mêmes déclinons ! comme au fond de l'espace 
Tel soleil voyageur qui scintille et qui passe, 
Quand son premier rayon a jusqu'à nous percé , 
Et qu'on dit : le voilà, s'est peut-être éclipsé i 

Ainsi d'abord pensais-j« ; armé de ton oracle. 
Ainsi je rabaissais le grand homme en spectacle-, 
Je niais son midi manifeste , éclatant , 
Redemandant l'obscur, l'insaisissable instant. 
Mais en y songeant mieux, revoyant sans fumée 
D'une vue au matin plus fraîche et ranimée , 
Ce tableau d'un poète harmonieux , assis 
Au sommet de ses ans , sous des cieux éclaircis , 
Calme , abondant toujours , le cœur plein sans orage , 
Chantant Dieu, l'univers, les tristesses du sage, 
L'humanité lancée aux Océans nouveaux,.... 
— Alors je me suis dit : non , ton oracle est faux , 
Non, tu n'as rien perdu; non, jamais la louange, 
Un grand nom , — l'avenir qui s'entr'ouvre et se range , — 
Les générations qui murmurent, C'est lui, 
Ne furent mieux de toi mérités qu'aujourd'hui. 
Dans sa source et son jet, c'est le même génie; 
Mais de toutes les eaux la marche réunie , 
D'un flot illirnité qui noierait les déserts, 
Egale j en s'y perdant, la majesté des mers. 
Tes feux intérieurs sont calmés , tu reposes; 
.Mais ton cœur reste ouvert au vif esprit des choses. 
L'or et ses dons pesans , la Gloire qui fait roi , 
T'ont laissé bon , sensible , et loin autour de toi 

Répandant la douceur, l'aumône et l'indulgence, . 

TOME VUI. 2 



22 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ton noble accueil enchante , orné de négligence. 
Tu sais l'âge où tu vis et ses futurs accords ; 
Ton œil plane; ta voile, errant de bords en bords , 
Glisse au cap de Circé, luit aux mers d'Artémise; 
Puis l'Orient t'appelle , et sa terre promise , 
Et le Mont trois fois saint des divines rançons.! 
Et de là nous viendront tes dernières moissons, 
Peinture, hymne , lumière immensément versée, 
Comme un soleil couchant ou comme une Odyssée !.. 



Oh ! non , tout n'était pas dans l'éclat des cheveux , 
Dans la grâce et l'essor d'un âge plus nerveux , 
Dans la chaleur du sang qui s'enivre ou s'irrite ! « 
Le Poète y survit , si l'Ame le mérite ; 
Le Génie au sommet n'entre pas au tombeau , 
Et son soleil qui penche est encor le plus beau ! 

Depuis les premières Méditations jusqu'aux Harmonies , La- 
martine est allé se développant avec progrès, dérivant de plus en 
plus de l'élégie à l'hymne , au poème pur, à la méditation véri- 
table. Il y a bien de la grandeur dans son volume de 1820; il est 
merveilleusement composé sans le paraître; le roman y glisse 
dans les intervalles de la religion ; l'Elégie éplorée y soupire près 
du Cantique déjà éblouissant. Le point central de ce double 
monde , à mi-cliemin des Hauts lieux et du Vallon , le miroir 
complet qui réfléchit le côté métaphysique et le côté amoureux , 
est le Lac , le Lac , perfection inespérée , assemblage profond et 
limpide , image une fois trouvée et reconnue par tous les cœurs. 
Rien ne saurait donc être plus achevé en soi que ce premier vo- 
lume des Méditations. Mais, depuis lors, le poète n'a cessé de 
s'étendre aux régions ultérieures dans des dimensions croissantes. 
Les secondes Méditations en offrent assez de preuves , les Etoiles , 
les Préludes par exemple. Et avec cela , elles ont l'inconvénient 
de toute transition , moins bien composées et un peu indécises 
dans leur ensemble. Le roman n'a pas disparu, la nacelle flotte 
toujours; mais nous sommes à Ischia, mais ce n'est plus le nom 
d'EIvire que la brise murmure. Et pourtant Elvire elle-même 
revient : le Crucifix l'atteste en assez immortels accens. Pourquoi 
donc alors ce Chant d'Amour tout aussitôt après le Crucifix? Poé- 




POÈTES CONTEMPORAINS. P.3 

tiquenient, cela ne peul pas être. Les secondes Mcditalions ne 
finissent pas , ne s'accomplissent pas comme les premières; elles 
ouvrent un champ nouveau , indéfini , plus serein , plus paisible el 
lumineux ; elles laissent entrevoir la consolation , l'apaisement 
dans l'ame du poète ; mais elles n'apaisent pas le lecteur. Par 
beaucoup de détails , par le style , par le souftle et l'ampleur des 
morceaux pris séparément , elles sont souvent supérieures aux 
premières Méditations ; comme ensemble , comme volume défini- 
tif, j'aime mieux les premières. La Morl de Sacrale et surtout le 
Dernier Chant d'Harold sont d'admirables méditations encore, avec 
un flot qui toujours monte et s'étend , mais avec l'inconvénient 
grave d'un cadre historique donné et de personnages d'ailleurs 
connus : or, Lamartine, le moins dramatique de tous les poètes, 
ne sait et ne peut parler qu'en son nom. C'est donc aux Harmo- 
nies qu'il faut venir , pour le voir se déployer tout à l'aise, sans 
mélange ni entourage , dans FcfFusion de sa jjrande manièie. Là, 
l'élégie, la scène circonscrite , la particularité individuelle , n'exis- 
tent presque plus; je n'entends qu'une voix générale qui chante 
pour toutes les âmes encore empreintes, à quelque degré, de 
christianisme. Cette voix chante les beautés et les dangers de la 
nuit , l'ivresse virginale du matin , l'oraison mélancolique des 
soirs; elle devient la douce prière de l'enfant au réveil, l'invoca- 
tion en chœur des orphelins , le gémissement plaintif des souve- 
nirs en automne, quand les feuilles jonchent la terre, et qu'au 
penchant de la vie soi-même, on suit coup sur coup les convois 
des morts. Elle exhale enfin, elle exprime dans Noi>issima Verha 
ces quarts d'heure de navrante agonie, qui, comme une horrible 
tentation ou un avertissement salutaire, s'emparent souvent des 
plus nobles mortels au sommet de l'existence et les inondent 
d'une sueur froide, rappetissés soudain et criant grâce, au sein 
des félicités et de la gloire! 

Lamartine avait d'abord une nacelle; il l'abritait , il la rame- 
nait au rivage ; il en détachait l'anneau par oubli , il s'y balançait 
tout le jour , au gré de la vague amoureuse , le long d'un golfe 
bordé de myrtes et d'amandiers. Bien des fois, sans doute, bercé 
nonchalamment, il regardait le ciel, et sa pensée planait dans 
l'abymc d'azur ; mais on avait là toujours à deux pas la terre , les 



24 REVUE DES DEUX MONDES. 

fleurs , le bosquet du rivage , le phare allumé de l'amante. Puis 
la nacelle est devenue une barque plus hardie , plus confiante 
aux étoiles et aux larges eaux. Le rivage s'est éloigné et a blanchi 
à l'horizon ; mais de la rade on y revenait encore , on y recueillait 
encore de tendres ou cruels vestiges : on y voyait à chaque approche 
comme plusieurs phares scintillans qui vous rappelaient : c'était 
trop s'éloigner ou trop souvent revenir. La barque a fait place au 
vaisseau. C'a été la haute mer cette fois , le départ majestueux et 
irrévocable. Plus de rivages qu'au hasard, ça et là , et en passant; 
les cieux , rien que les cieux et la plaine sans bornes d'un Océan 
Pacifique. Le bon Océan sommeille par intervalles ; il y a de longs 
jours, des calmes monotones; on ne sait pas bien si l'on avance. 
Mais quelle splendeur, même alors, au poli de cette surface; 
quelle succession de tableaux à chaque heure des jours et des 
nuits ! Quelle variété miraculeuse au sein de la monotonie appa- 
rente ! et à la moindre émotion , quel ébranlement redoublé de 
lames puissantes et douces, gigantesques, mais belles; et surtout, 
et toujours , l'infini dans tous les sens , profundum , allitudo! 

En même temps que la matière et le fond ont augmenté chez 
Lamartine, le style et le nombre ont suivi sans peine et se sont 
tenus au niveau. Le Rhythme a serré davantage la pensée; des 
mouvemens plus précis et plus vastes l'ont lancée à des buts cer- 
tains ; elle s'est multipliée à travers des images non moins natu- 
relles et souvent plus neuves. En faisant ici la part de ce qu'il y a 
de spontané et d'évolutif dans ce progrès du talent, nous croyons 
qu'il nous est permis de noter une influence heureuse du dehors. 
Si, en eff'et, Lamartine resta tout-à-fait étranger au travail de style 
et d'art qui préoccupait alors quelques poètes, il ne restait nul- 
lement insensible aux prodigieux résultats qu'il en admirait 
chez son jeune et constant ami, Victor Hugo. Son génie facile sai- 
sit à l'instant même plusieurs secrets que sa négligence avait igno- 
rés jusque-là. Quand le Cygne vit l'Aigle , comme lui dans les 
cieux , y dessiner mille cercles sacrés, inconnus à l'augure, il n'eut 
qu'à vouloir, et, sans rien imiter de l'Aigle, il se mit à l'étonner 
à son tour par les courbures redoublées de son essor. 

Un des caractères les plus propres à la manière de Lamartine , 
c'est une facilité dans l'abondance, une sorte de fraîcheur dans 



POKTKS (:O.NTEMPORAI>S. ?.5 

l'extase, et avec tant de souffle l'absence d'écliauffeinent. S'il était 
possible d'assigner aux vrais poètes des heures naturelles d'inspi- 
ration et de chant , comme cela existe dans l'ordre de la création 
pour certains oiseaux harmonieux , nous dirions, sans trop de 
crainte de nous tromper , que Lamartine chante au matin , au ré- 
veil , à l'aurore : ( et réellement la plupart de ses pièces , celles 
même où il célèbre la nuit , sont écloses à ces premiers momens 
du jour ; il ébauche d'ordinaire en une matinée , il achève dans la 
matinée suivante.) Il est presque évident, au contraire, qu'à part 
ce que la volonté impose à l'habitude , les heures instinctives où 
la voix éclate chez Victor Hugo , doivent être celles du milieu du 
jour, du soleil embrasé, du couchant poudreux, ou encore de 
l'ombre fantastique et profonde. On devinerait également , ce me 
semble , que de Vigny ne réveille l'écho de son sanctuaire em- 
baumé qu'après l'heure discrète de minuit, à la lueur de cette 
lampe bleuâtre qui éclaire Dolorida, 

Lamartine a peu écrit en prose : pourtant son discours de ré- 
ception à l'Académie française , sa brochure de la Politique ration- 
nelle, un charmant morceau sur les Devoirs civils du Curé , mi 
discours à l'académie de Mâcon , indiquent assez son aisance par- 
faite en ce genre , et avec quelle simplicité de bon sens jointe à la 
grâce et à l'inséparable mélodie , sa pensée se déroule sous une 
forme à la fois plus libre et plus sévère. La brochure politique , 
ou plutôt philosophique, qu'il a publiée sur l'état présent de la 
société , indépendamment de ce vif désir du bien qui respire à 
chaque ligne , révèle en lui un coup-d'œil bien ferme et bien se- 
rein au milieu des ruines récentes d'où tant de vaincus et de vain- 
queurs ne se sont pas relevés. Quoiqu'attaché par des affections 
antiques aux dynasties à jamais disparues , quoique lié de foi et 
d'amour à ce Christianisme que la ferveur des peuples semble dé- 
laisser et qu'on dirait frappé d'un mortel égarement aux mains 
de ses pontifes, M. de Lamartine, pas plus que M. de Lamen- 
nais ne désespère de l'avenir ; derrière les symptômes contraires 
qui le dérobent, il se le peint également tout embelli de cou- 
leurs chrétiennes et catholiques ; mais , pas plus que le prêtre il- 
lustre, il ne distingue cet avenir , ce règne évangélique, comme il 
l'appelle, du règne de la vraie liberté et des nobles lumières. 



26 REVUE DES DEUX MONDES. 

Heureux songe , si ce n'est qu'un songe ! Consolante perspective 
cligne du poète religieux qui veut allier renchaîneiiient et l'essor, 
la soumission et la conquête , et qui conserve en son cœur le Dieu • 
individuel, le Dieu fait homme, le Dieu nommé et prié dès l'en- 
fance, sans rejeter pour cela le Dieu universel et presque sourd 
qui régénère l'humanité en masse par les épreuves nécessaires ! 
Assez d'hommes dans ce siècle , assez de cœurs et des plus grands, 
n'admettent désormais à leur usage que ce dernier aspect de Dieu, 
cet universalisme inexoi'able qui assimile la providence à une loi 
fatale de la nature, à un vaste rouage, intelligent si l'on veut, mais 
devant lequel les individus s'anéantissent, à un char incompré- 
hensible qui fauche et broie, dans un but lointain , des généra- 
tions vivantes , sans qu'il en rejaillisse du moins sur chacun une 
destinée immortelle. Lamartine est plus heureux que ces hommes 
qui pourtant sont eux-mêmes de ceux qui espèrent : il est plus 
complètement religieux qu'eux; il croit aussi fermement aux fins 
générales de l'iuimanité , il croit en outre aux fins personnelles 
de chaque ame. Il n'immole aux vastes pressentimens qu'il nour- 
rit, ni l'ordre continu de la tradition , ni la croyance morale des 
siècles, le rapport intime et permanent de la créature à Dieu, 
l'humilité , la grâce , la prière , ces antiques alimens dont le ra- 
tionalisme veut enfin sevrer l'humanité adulte. Sa suprême rai- 
son, à lui , n'est autre que l'éternel logos , le verbe de Jean, in- 
carné une fois et habitant perpétuellement parmi les hommes. Il 
ne conçoit les transformations de l'humanité , même de nos jours, 
que sous la redoutable condition du mystère qui est le fond de 
tout acte vivant, création ou renaissance. — Tel nous apparaissait 
Lamartine , lorsqu'hier sa voile s'enflait A^erS l'Orient; tel il nous 
reviendra bientôt, plus pénétré et plus affermi encore , après avoir 
touché le berceau sacré des grandes métamorphoses. 

- Sainte-Beuve. 



ASPIRANT ET JOURNALISTE 



©(©qa^isîîiiias 



DES CEIVT JOURS ET DE LA RESTAURATION. 



N'allez pas croire que je vais écrire un chapitre de Mémoires- 
je n'ai point , grâce au ciel , la fatuité que cette prétention sup- 
pose. Pour écrire des Mémoires , il faut avoir été célèbre par son 
talent, ou par le rôle qu'on a joué dans le monde. — Je ne sais 
pas si la Contemporaine , qui n'a été que belle et femme d'esprit , 
avait le droit de nous donner autant de volumes que madame 
de Genlis ! — Or , je n'ai rien été , moi , qu'un pauvre aspirant 
de marine, je ne suis rien qu'un pauvre homme de lettres fort 
peu connu , excepté peut-être de quelques artistes et de quelques 
marins; je serais donc souverainement ridicule si je venais singer 
l'auteur des Confessions , et ajouter un tome aux cent mille vo- 
lumes de Mémoires qu'on a écrits et publiés depuis quinze ans. 
N'ayez pas peur que cette folle envie me prenne. J'ai trop d'a- 
mour - propre pour ne pas me tenir en garde contre les déman- 
geaisons d'une aussi sotte vanité ! 

J'ai vu cependant des choses curieuses , ou qui , du moins , 



28 REVUE DES DEUX MONDES. 

me semblent telles , et je voudrais bien vous les raconter. Fer- 
mettez-moi le rôle de narrateur. IVe faites pas attention à moi , 
je ne serai pas plus un personnage dans ce récit, que je ne l'ai 
été dans le drame comique et tragique qui s'est joué eu ma pré- 
sence. Une ou deux fois seulement, peut-être, je m'avancerai 
un peu sur le devant de la scène pour parler seul , connue font 
les acteurs secondaires qui ont aussi à expliquer leur position , 
leurs intérêts et leur participation au drame , mais à qui les con- 
venances interdisent de longues communications avec le public. 

Ce sont les souvenirs de la fin d'une carrière que j'avais rêvée 
si belle , et qu'on m'a interdite si tôt , et ceux du commencement 
d'une autre où j'ai été plus heureux , qui me reviennent aujour- 
d'hui. 

C'est eu mai 1816 que cinq ou six cents jeunes officiers de 
marine furent licenciés , et privés par un caprice , ou plutôt par 
une combinaison ministérielle, du droit de servir la patrie. Deux 
hommes , dont l'un avait du moins l'excuse d'une véritable et 
aveugle passion politique , firent ce tort à nous et à la profession 
qu'on nous arrachait violemment : le vieux vicomte Dubou- 
chage et M. Portier. Pourquoi fûmes-nous renvoyés ? Je l'ai su 
hier seulement. Pendant seize ans j'ai cherché à connaître le 
motif de cette indigne exclusion , je l'ai demandé cent fois , ja- 
mais je n'ai pu obtenir de réponse ; hier enfin ( 8 septembre 
i832 ) , un ancien enqîloyé qui a eu les secrets du temps , m'a 
dit : (t C'est pour opinion que vous avez été renvoyé ; toutes les 
dénonciations les plus absurdes , anonymes ou signées , venues 
de haut ou de bas , issues des ports , de la cour ou de la police , 
ont été accueillies avec empressement. Vous avez été accusé de 
lîonapartisme ; on vous a reproché la part que vous avez prise 
aux Cent-Jours ; et comme vous étiez sans protections , on n'a 
jamais voulu vous réintégrer. Du reste , vous ne trouveriez plus 
«le traces de ceci ni dans votre dossier , ni dans aucun de nos 
cartons. Nous avons eu tellement honte de ce que nous avions 
fait, que nous avons tout brûlé , et que jamais nous n'avons osé 
avouer ce que je vous confesse aujourd'hui. » 



ASPIRANT ET JOURNALISTE. 29 

Ainsi , c'est l'opinion d'iioaunes de vingt ans que l'on consul- 
tait pour défaire leur avenir ! On les sacrifiait à une délation ou 
à une de leurs paroles étourdies! Et les Bourbons se sont étonnés 
de trouver ensuite leurs adversaires , ces mêmes hommes de vingt 
ans, à qui ils avaient appris leur importance , car aucun de nous 
ne s'était trompé sur la cause de sa disgrâce ; elle ne nous avait 
pas été avouée , mais au train dont allaient les choses , après la 
seconde restauration , nous l'avions dû deviner. Depuis long- 
temps j'ai pardonné au ministre extravagant de Louis XVIII la 
longue misère à laquelle il tne condamna ; c'est à lui que je dois 
la douce existence d'artiste dont je jouis , et cette médiocrité 
tranquille que me rendent si précieuse la constante amitié des 
officiers , mes anciens camarades , l'intimité de quelques hommes 
de lettres et de quelques artistes des plus distingués de notre 
époque , et la conscience que j'ai de n'être l'objet d'aucune 
malveillance de la part de qui me connaît un peu , parce que je 
n'ai jamais été jaloux de personne , et qu'autant c{ue je l'ai pu, 
j'ai été bienveillant pour tout le monde. Un critique fort spiri- 
tuel, et ordinairement moins indulgent, M. Gustave Planche, a 
dit : — c'était trop de bonté de s'occuper de moi I — « Il ne restera 
rien de cet écrivain ; mais il n'a point d'ennemis. » Et que m'im- 
portent après cela mes livres ! ai-je jamais compté d'ailleurs sur 
l'avenir? la mémoire des lecteurs , ai-je jamais espéré de la fixer 
plus de deux jours? Que mon souvenir reste au cœur de mes 
amis ; puis-je avoir un autre souhait à faire ?.. 

Et voilà que je me laisse aller à un mouvement d'orgueil; je 
m'étais bien promis pourtant de m'en défendre ! Mais n'y a-t-il 
pas de quoi être fier d'un éloge aussi rare? J'aurais fait le Contrat 
social, V Essai sur /es Mœurs , et tout ce que fera sans doute 
l'ingénieux flatteur à qui j'adresse ici mes remercimens , que je 
donnerais cela volontiers pour que M. Planche eût dit vrai. 

Quand vint la première restauration , nous étions à Brest , sur 
le vaisseau où l'empereur avait voulu que nous apprissions notre 
métier. Personne à bord du Toun-ille , pas même notre connnan- 
dant, jM. Faure de la Creuze , qui avait été membre de la con- 
vention, ne savait qu'il existât quelque part au monde des Bour- 



3o REVUE DES DEUX MONDES. 

bons ; personne surtout ne pensait qu'un Bourbon pût succéder 
au trône de l'empeieur. Aussi, quand la première fleur de lis 
nous arriva à la tète d'un journal , quand on nous annonça l'en- 
trée à Paris d'un frère de Louis XVI , et le règne continuant du 
successeur de Louis XVII , mort au Temple , nous ne comprîmes 
rien à tout cela. Nous crûmes que Paris était devenu fou ; il y 
eut en nous un moment de doute et d'hésitation auquel succéda 
une morne tristesse. Cependant l'empire nous avait appris à 
obéir sans discuter, et nous obéîmes. Les derniers événemens 
ayant retardé le jour de notre promotion , nous espérions que 
bientôt le ministère songerait à nous. Nous attendîmes long- 
temps; et, à la fin, le lo février i8i5, nous fûmes nommés 
aspirans de première classe. Il y avait trois ans et demi que nous 
étions à l'école où nous devions rester trois ans au plus. Nous 
quittâmes tous Brest pour aller dans nos familles. 

J'étais à Paris quand la nouvelle s'y répandit du débarquement 
de Napoléon à Fréjus ; je me souviens de cela , comme s'il y avait 
huit jours. Le télégraphe avait apporté le 5 mars , vers l'après- 
midi , le bulletin de cet événement qui devait changer encore 
une fois la face du royaume ; le gouvernement le tint secret toute 
la soirée. Cependant de vagues rumeurs couraient dans les théâ- 
tres et dans cette vieille galerie de bois du Palais-Royal , où se 
promenaient , chaque soir, un grand nombre d'anciens militaires 
assez peu amis de la covir. On ne savait ce dont il s'agissait , mais 
on était certain qu'il y avait cjuelque chose. L'événement était 
fort inattendu , au moins , de la majorité de la population , tel- 
lement que lorsque le 6, à huit heures du matin , tout Paris sut 
que l'empereur avait touché la côte de France malgré la croi- 
sière de l'île d'Elbe, personne n'y crut d'abord. L'aspect de la 
ville était étrange. Ce qu'il y avait d'inquiétude , d'assurance, 
de tristesse morne , de joie mal dissimulée , de crainte et d'es- 
pérance sur la physionomie de cette grande cité qui avait tant 
regretté Napoléon et si bien fêté Louis XVIII, ne saurait se 
dire. Il fallait voir les vieux courtisans des Bourbons accourir 
dès le matin aux Tuileries pour savoir si la rumeur publique 



ASPIRANT ET JOURNALISTE. 3l 

ne les avait pas abusés ! Il fallait voir, allant de l'un chez l'autre, 
les anciens dignitaires de l'empii-e pour se féliciter du succès 
d'une entreprise dont ils avaient la confidence , et c£ue rien dé- 
sonnais ne pouvait empêcher de réussir! C'était un mouvement, 
une activité dont on n'a pas une idée I 

Ce fut ce jour-là que nous vîmes reparaître les singuliers uni- 
formes que les émigrés rentrés en i8i 4 avaient fait faire pour se 
montrer aux Tuileries, à l'heure de la messe. Je n'oublierai jamais 
un ancien major de Champagne-infanterie , et un ci-devant mous- 
quetaire gris de Louis XV , cjui nous donnèrent la comédie dans 
le salon de la Paix, où l'un étalait son long et vaste habit 
blanc à revers bleu de ciel , et l'autre sa veste courte de drap 
écarlate, cuirassée d'un spincer de drap gris à croix noire. Chacun 
de ces défenseurs de la monarchie menacée était plus que sep- 
tuagénaire. La traînante rapière du fantassin qui avait appris en 
Angleterre à suspendre son épée à deux tresses de soie ; le petit 
chapeau à la Saxe galonné d'or , la perruque à la brigadière , les 
jambes de vanneau dans les bottes hautes, larges et pointues, qui 
montaient jusqu'aux rotules saillantes du cavalier de Fontenoy, 
excitèrent le rire des spectateurs. Ils étaient pourtant bien affligés 
ces deux vieillards ! Le mousquetaire qui avait bercé à Versailles 
toute cette famille , que l'exil allait revoir peut-être pour la se- 
conde fois , pleurait de grosses larmes , des larmes de regret 
véritable ; car il n'avait rien gagné à la restauration que le droit 
de porter son antique uniforme , et une cocarde de ruban blanc 
qu'il avait faite d'autant plus énorme ce jour-là , que le péril lui 
paraissait plus grand ! Il n'avait eu pension, ni dignité, ni croix 
de Saint-Louis ; tout ce qu'il avait obtenu , le vieux soldat de Ri- 
chelieu qui avait pris part à cette belle charge de la maison du 
roi contre les escadrons anglais, c'était un brevet du lis ! Il nous 
dit cela en essuyant ses yeux avec le revers de sa main sèche, 
qu'il n'avait même pu ganter ; il nous le dit sans amertume , sans 
adresser un seul reproche au roi : bien différent en cela de 
tant de gens qui se réjouissaient aux Tuileries même de la ca- 
tastrophe prochaine, parce qu'elle allait renverser un pouvoir 
qu'on avait , disaient-ils, vu avare à l'égard des émigrés et des 



32 REVUE DES DEUX MONDES. 

hommes de la révolution, ralliés aux Bourbons depuis un an. 
« — Les Bourbons n'ont rien fait pour moi, mais c'est égal ; je les 
ai vus naître, je les sers depuis soixante ans, et ce n'est pas aujour- 
d'hui que je les abandonnerai! Ils ont besoin de moi, me voilà. 
Mon épée leur appartient , je viens mourir à côté d'eux sur les 
degrés du trône. » Et le bonhomme levait en l'air son chapeau, 
l'agitait avec enthousiasme et criait de toutes ses forces : « Vive 
le roi ! A bas le tyran corse ! » Cris impuissans qui trouvaient à 
peine deux ou trois échos dans ce salon , où nous étions plus de 
deux cents personnes. 

Jusqu'au 19 mars , le major du régiment de Champagne et le 
mousquetaire de Louis XV ne quittèrent pas le château; ils se 
retirèrent quand ils virent qu'on les avait trompés , et que roi ni 
princes n'étaient disposés à arroser de leur sang les marches du 
trône. Ils assistèrent au départ de Louis XVIII , et Gros les a 
oubliés dans le tableau où il a représenté cette scène d'adieux qui 
fut si triste , et arracha des pleurs à ceux mêmes des témoins qui 
aimaient le moins les Bourbons , et les blâmaient le plus de cette 
nouvelle fuite. Il était écrit apparemment que la restauration n'au- 
rait pas un souvenir pour ces deux vieux officiers! rien pour eux, 
pas même une place dans une peinture liistoricjue , où certaine- 
ment auront voulu figurer bien des gens qui n'étaient pas cette 
nuit-là dans l'escalier du pavillon de Flore î Ils y étaient pour- 
tant , eux , mais Gi-os ne l'aura pas su , et ils n'auront point été 
chez le peintre officiel pour réclamer leur rang dans cette proces- 
sion funèbre. L'artiste aurait peut-être été fort embarrassé de 
rendre convenablement ces deux personnages épisodiques ; mais 
la douleur ennoblit tout et jusqu'au ridicule. Un grand peintre fe- 
rait quelque chose de très-touchant de Don Quichotte rêvant 
Dulcinée infidèle; il aurait fallu que Gros fût ce grand peintre , 
car mes deux longs vieillards étaient bien autrement grotesques 
que Don Quichotte ! Quand je les vis pour la première fois entrer 
dans le salon de la Paix où tout le monde parlait bas et d'un air 
< omposé , il me sembla voir deux masques se trompant de porte , 
et entrant dans uixe chandoie mortuaire, croyant se présenter dans 
une salle de hal. 



ASPIRANT ET JOURNALISTE. 33 

Du jour OÙ le débarqucmenUle Napoléon ébranla le sceptre aux 
mains de Louis XVIII , les consignes des Tuileries furent modi- 
fiées. Tout homme ayant un uniforme d'officier ou seulement de 
garde national fut admis à la salle des marécliaux ; on ouvrit 
bien large la porte au dévouement , et il faut dire que ce fut la 
curiosité qui profita de ces avances tardives faites à ce qu'il y 
avait d'énergique dans la société de Paris. On allait tous les jours 
là, comme à la bourse et au café, pour savoir des nouvelles, les nou- 
velles qu'on faisait dans le cabinet du roi pour soutenir le plus 
long- temps possible l'opinion. Elles étaient les plus étranges , les 
plus incroyables; aussi personne n'y ajoutait foi V Les hommes 
les plus importans de la cour se chargeaient de les propager et de 
les discuter pour en démontrer la véracité. 

Je me souviens qu'au moment où le roi revenait de renouveler 
son serment à la Charte , cérémonie qui ressemblait beaucoup à 
celle de l'extrême-onction , administrée à un mouvant, le vieux 
comte de Viomesnil vint dans l'embrassure d'une croisée où je 
causais avec un colonel , mon compatriote , et dit à son glorieux 
camarade : <( Réjouissez-vous, colonel , Bonaparte est perdu ; il a 
« quitté Lyon où les jacobins l'ont d'ailleurs assez froidement reçu, 
« et toute son escorte a déserté. — Vous êtes bien sûr de cela, 
« général ? demanda le baron **'^ à M. de Viomesnil. — Fort sur , 
« monsieur le baron ; c'est le roi qui nous l'a annoncé tout à 
« l'heure. — J'en demande bien pardon à monsieur le comte, 
« dis-je alors étourdiment , mais on a voulu flatter le roi, ou 
« le roi n'a pas voulu vous décourager. — Monsieur, répliqua 
« le vieillard d'un air sévère , on ne s'aviserait pas de trom- 
« per le roi, et le roi est trop gentilhomme pour vouloir tromper 
« personne. — Encore une fois pardon, monsieur le comte, 
« mais le fait est impossible ; si un simple aspirant de marine 
« pouvait décemment proposer un pari à un officier -géne- 



' Louis XVIII , malade d'un accès de goutte, se faisait rouler dans un fau- 
teuil jusque derrière la porte du salon de la Paix ; puis il se mettait sur ses 
pieds et disait en souriant : « N'ayez pas de craintes , nous avons de bonnes 
.« nouvelles; je me porte bien. » L'un était aussi vrai que l'autre. 



34 REVUE DES DEUX MONDES. 

« rai , j'aurais l'honneur de parier avec vous que Bonaparte ne 
« marche pas seul vers Paris. Il est dans la partie de la France 
■( qui lui est le plus dévouée. Lyon est fort napoléoniste , de- 
» mandez plutôt à monsieur qui est de cette ville aussi bien 
« que moi , et qui y a conservé des relations. Tout ce qui en- 
<( vironne Lyon pense à peu près de même ; loin donc que Bo- 
« naparte y ait perdu son escorte , il a dû l'y grossir. » Le général 
était fort en colère. « Croyez-vous ce que dit ce jeune homme? » 
Le colonel ne se hâtait pas de répondre. « En deux mots, monsieur 
« le comte, voici ce que je prévois comme certain : nous sommes 
« le i6 , eh bien ! le 30 , Bonaparte sera à Paris. — Mais, iiion- 
« sieur , savez-vous bien que ce que vous dites-là est horrible , ou 
<< tout au moins fort imprudent? — Imprudent, pourquoi? ce n'est 
<i ni vous ni le colonel qui me dénonceriez sans doute , si j'avais 
« dit quelque chose qui pût me compromettre ! Bonaparte aime les 
« anniversaires ; son fils est né le 20 mars, et je suis convaincu que 
« fût-il à St.-Cloud maintenant , il n'entrerait aux Tuileries que 
« le 20 mars. » Le colonel sourit , l'autre me regarda avec bon- 
homie et me dit : « Vous êtes fou , mon ami ; vos désirs seront 
« trompés. Bonaparte n'entrera pas dans la capitale, nous avons 
<i donné ordre qu'on l'arrêtât entre Paris et Lyon. » 

Il n'y avait rien à répondre à cela ; aussi ne chercbai-je pas une 
jjarole. On avait donné ordre qu'on arrêtât Napoléon entre Paris 
et Lyon! Et qui avait donné cet ordre? à qui cet ordre avait-il 
été donné? On rirait de Darius s'il avait dit avec confiance : « J'ai 
« donné ordre qu'on arrête Alexandre. » Et Darius avait huit 
cent mille soldats ! et après tout c'était Darius ! Mais Alexandre 
et Bonaparte ne s'arrêtaient pas ainsi ! La confiance du bon M. de 
Viomesnil , les courtisans , dont l'événement dérangeait les habi- 
tudes , la partageaient , ou cherchaient à se la donner. Leurs pro- 
pos étaient à cet égard les plus plaisans qu'on puisse imaginer. 
N'avons-nous pas entendu au pavillon Marsan , madame de Ser- 
rent, femme tout-à-fait d'autrefois, qui apparemment était restée 
dans le sommeil de la Belle ait bois dormant pendant vingt-deux 
années , nous dire sérieusement : « On n'a pas idée de cela , mes- 
« sieurs I je ne comprends pas conunent M. le lieutenant de police 



ASPIRANT ET JOURNALISTE. 35 

« n'en finit pas tout de suite avec ce gueux de Bonaparte ; avant 
(t la révolution , si un polisson de cette espèce s'était présenté sur 
« les côtes de France , avec des intentions malveillantes , on lui 
« aurait envoyé un exempt et quatre soldats du guet , et tout 
« aurait été dit ! » 

Yoilà où on en était à la cour en 1814! Louis XVIII seul ne 
s'abusait pas. Quand il eut appris que Napoléon était débarqué, 
sans que les douaniers du golfe Juan et les paysans du midi eussent 
tiré sur lui un coup de fusil, il comprit qu'un basard seul pouvait 
empêcber une restauration impériale ; il fit alors préparer ses 
voitures et ses bagages. Cela se fit assez secrètement, mais tout se 
sait vite à Paris , et la nouvelle du départ futur du roi se répandit 
en même temps que celle de la défection des soldats de l'île d'Elbe, 
jetée par la police aux crédules du faubourg Saint-Germain et du 
Marais. 

Tous les cbefs d'administration , pour faire preuve de dévoue- 
ment, chercbèrent à enrôler des volontaires qui devaient s'opposer à 
l'invasion des conquérans de l'île d'Elbe. Le ministre de la marine 
convoqua dans la cour de son hôtel ce qu'il y avait à Paris de 
marins des trois familles, militaire , administrative et médicale. 
Nous nous trouvâmes une soixantaine qu'on mit sous les ordres 
de l'amiral Missiessy ; puis , vieux et jeunes , officiers et pharma- 
ciens, chirurgiens et commissaires , enfans de la révolution et de 
la vieille France , nous nous rangeâmes sur deux rangs ; on nous 
fit mettre l'épée à la main et l'on nous mena par les rues voisines 
du château, faire une innocente promenade. Cette démonstration, 
qui , du reste, fut la seule , amusa assez les habitans. Quelques 
anciens serviteurs des Bourbons, qu'on avait fait rentrer dans 
le corps des officiers de vaisseau , où ils étaient tout étonnés de 
se retrouver , essayèrent de réchauffer le royalisme éteint de la 
capitale ; on accueillit par de bruyans éclats de rire leurs cris 
d'amoui- et de fidélité. « Mon cher camarade , me dit un capi- 
« taine de frégate qui marchait à côté de moi , le peuple est un 
« ingrat. Louis XYIII a refait ou travaillait à refaire ce que la 
« révolution avait défait , et les Parisiens ne comprennent pas 



36 REVUE DES DEUX MONDES. 

« cela. Ils ii'ont au-devant du tyran , et ils retrouveront bien 
« leurs voix pour crier : vive ! à cet empereur de la canaille! » 

Le 20 mars vint, malgré les ordres de M. de Viomesnil, mal- 
gré le nouveau baiser donné à la Charte ; malgré l'argent distri- 
bué à Lyon par le comte d'Artois aux soldats qui attendaient 
l'empereur, des cocardes tricolores dans leurs gibernes ; malgré 
les volontaires royaux , et même malgré les souvenirs récens de 
la terrible campagne de Russie, qui devaient être plus forts contre 
Napoléon que toute l'armée royaliste. La nation ne se souvint de 
rien , ni du dix-huit brumaire , ni des libertés confisquées , ni de 
la conscription qui l'avait décimée, ni des longues guerres dont 
elle sortait à peine ; elle ne se rappela que l'occupation du terri- 
toire par les troupes étrangères , les prétentions de la noblesse , 
l'influence du clergé ; elle laissa partir le roi goutteux qui gou- 
vernait sur un fauteuil , et courut sous les pas du monarque à 
cheval. 

On a beaucoup exagéré de part et d'autre l'effet que produisit 
l'entrée de Napoléon à Paris ; les passions y voient mal. J'ai cela pré- 
sent à la mémoire comme aux yeux , et je me souviens de la fausse- 
té des divei'ses relations. Depuis le matin le drapeau blanc avait été 
amené du pavillon de l'Horloge; les Tuileries attendaient les trois 
couleurs. A une heu.re après midi, un officier-général, célèbre 
dans les fastes de la guerre comme commandant de la cavalerie, 
prit possession du château au nom de l'empereur son maître 
cl le notre , comme il nous le dit dans son langage monarchique 
impérial. Quelque temps après, un lieutenant-colonel des ci-de- 
vant lanciers rouges vint dire que l'empereur serait à Paris dans 
quatre heures ; il était alors à Ville-Juif, et il laissait à Louis XVIII 
le temps de s'éloigner afin de n'être pas obligé de le prendre , cap- 
ture dont il ne se souciait pas apparemment. A la nuit tombante , 
Napoléon se présenta à la porte des Tuileries ; il y avait beaucoup 
de monde sur la place du Carrousel , mais là étaient les indiffé- 
rens , les curieux ; les napoléonistes étaient dans la cour des Tui- 
leries et dans les appartemens dont ils avaient repris possession 
dès le commencement de la journée , comme si l'empereur reve- 
nait seulement d'un voyage à Fontainebleau. Napoléon et son 



ASPIRANT ET JOURNALISÏK. St 

cljeval furent portés, c'est le mot propre, de la grille à la porte 
<lu pavillon , comme ils l'avaient été huit jours auparavant dans 
la rue de la Barre à Lyon, en descendant du pont de la Guillotière. 
On pressait tellement l'empereui-, qu'il fut plusieurs fois obligé 
de prier qu'on s'éloignât un peu de lui , et d'avertir qu'on lui 
faisait mal. 

Dans cette cour , l'eutliousiasme était au comble , mais tout se 
passait assez froidement sur la place. On criait peu, on regardait; 
on était plus surpris que joyeux , parce que tout cela avait l'at- 
trait d'un drame encore à sa péripétie. Et puis , ce peuple qui 
était sur le Carrousel se rappelait que très-peu de mois aupara- 
vant, il avait fait au comte d'Artois et à Louis XYIII vuie récep- 
tion où la joie était allée jusqu'au délire. Il Lui fallait voir 
l'empereur au grand jour ; il lui fallait un de ces regards 
fascinateurs dont Napoléon savait si bien l'effet sur les masses 
jnobiles du peuple parisien , pour prendre son parti d'une nou- 
veUe inconséquence , d'un retour à ses anciennes affections. Le 
temps était sombre, et la nuit close; il y avait des patrouilles 
dans les rues; beaucoup de boutiques s'étaient fermées, parce 
que l'opinion de la plupart des bourgeois était qu'un combat 
<levait avoir lieu dans la ville entre ce qui restait encore de la 
maison du roi, et ce qui arrivait de la vieille armée avec Napoléon : 
ce doute refroidit beaucoup l'entrée de l'empereur ; il n'y eut 
<jue peu de cris hors l'enceinte des Tuileries. La nuit ne fut pas 
sans inquiétude; Paris attendait le lendemain pour savoir s'il de- 
vait croire à l'empereur , ou si ce n'était qu'une apparition fan- 
tastique dont il avait été frappé. 

Le jour vint enfin. Le peuple était allé en foule , dès six heures, 
voir le soleil se lever sur le pavillon tricolore. Quelques groupes 
de curieux étaient restés au Carrousel , amusés par le bivouac du 
bataillon d'Exceimans. L'empereur se montra au balcon de 
bonne heure ; un cri général : « Le voilà I le voilà ! Vive l'em- 
« pereur ! » salua son arrivée. Il était sans chapeau et remercia 
de la main. 11 avait sa capote grise , usée , trouée ; reste de cette 
tapote historique qu'il n'avait pas manqué de mettre aussi en en- 
trant à Lyon , pour frapper la population lyonnaise du spectacle 

TOME VIII. 3 



38 HKVliF l»l S DEUX MONDKS. 

(le la misère «ju'oji avait laite à sa royauté de l'ile d'Elbe. Je nie 
lappelle que plusieurs d'entre nous qui étions dans la cour des 
Tuileries, nous rendîmes naïvement complices de ce petit charla- 
tanisme. « Yoyez , disions-nous aux personnes qui se tenaient 
« pressées contre les grilles et passaient leurs visages entre les 
« barreaux , voyez, voilà pourtant à quel état de dénviment on 
» l'a réduit! une capote rapiécée ! Et si vous aviez vu ses bottes 
« sans talons , c'était à faire pitié ! Quant à son chapeau , dont 
« un fd de fer est la ganse , personne n'en voudrait pour deux 
« sous , à moins que ce ne fût pour faire une relique ! » Chacune 
de ces paroles produisait un effet extraordinaire. Compères de 
bonne foi, nous étions si émus, que nous propagions cette émotion 
profonde et que les vwat allaient croissans tie minute en minute, 
au point que Napoléon, assourdi par le bruit, se retira, après avoir 
dit quelques paroles qui ne descendirent pas jusqu'aux spectateurs 
militaires placés sous l'horloge. J'étais contre la grille de l'arc- 
de-triomphe quand l'empereur parut ; derrière moi était une 
vieille femme du peuple à qui je racontais quelcjues-uns des épi- 
sodes de la soirée de la veille ; elle pleurait à chaudes larmes à 
ces récits que l'enthousiasme d'une imagination jeune et fortement 
frappée colorait assez vivement , et tout en pleurant , elle me di- 
sait : « Ce cher empereur , je l'aime , m'sieur l'officier , encore 
« plus que je n'aimais Louis XYI ; cependant j'aimais ben 
» Louis XVI I C'est tout simple, il avait doté feu mon mari qu'é- 
» tait valet de garde-robe chez le petit dauphin , qu'est donc 
u mort àMeudon, le pauvre enfant ! Mais l'enqjereur a donné la 
« croix d'honneur à mon fils , de sa propre main , à Leipsicre ; et 
« ça c'est une bonté dont je lui saurai gré toute ma vie , parce 
« que mon fils est simplement le fils d'un portier ! Louis XYI ne 
« lui aurait pas donné la croix de St. -Louis, dans les temps! » 
J 'écoutais cette bonne femme , cjuand tout à coup elle pousse 
un cri : -* Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! voyez-donc , monsieur ! 
« — Et qu'avez-vous , madame ? » Elle me montrait du doigt 
le ciel , au-dessus du balcon où était l'empereur. « — Des cor- 
« beaux!... voyez, juste au-dessus de la tète de l'empereur!... 
« l'pauvre cher homme! ça ne lui portera pas bonheur !... c'est 




ASPIRANT KT JOURNALISTE. So 

« qu'on n'a jamais vu mentir ces pronostics-là ! . . . Bonne sainte 
<( Vierge , ayez pitié de lui et de nous ! . . . » Ses larmes redou- 
blèrent , mais ce n'était plus sa joie si vraie de tout à l'heure qui 
les provoquait. Je cherchai à la dissuader , à la consoler ; je ne 
trouvai aucune raison convaincante... Je ne suis pas plus super- 
stitieux que beaucoup d'esprits forts que j'ai vus se targuer de 
leur incrédulité sur le chapitre des présages , mais j'avoue que je 
fus frappé du ton de conviction de la vieille portière. Le soir je 
quittai Paris , poursuivi par cette idée fatale , qui me fit entre- 
voir comme très-menaçante la politique de la sainte-alliance , et 
comme très-prochaine une terrible guerre. 

J'allai passer à Lyon le temps qui me restait de mon congé , et 
ne revins à Paris que pour assister à l'assemblée du Champ-de- 
MaiyXe. i*"' juin. 

Ce fut un grand et triste spectacle que celui de cette fête ! Le 
Champ-de-Mars offrait un coup d'œil magnifique, mais que l'en- 
ceinte politique avait un aspect différent! Là , enthousiasme , ar- 
deur militaire, patriotisme exalté; ici contrainte, réserve, défiance. 
La garde nationale de Paris rivalisait de tenue avec la garde impé- 
riale qu'on avait réunie en un instant ; mais ce n'était pas le même 
élan d'amour pour Napoléon. Elle défila en beaux pelotons , bien 
formés , marchant à merveille , mais trop souvent muets. Cepen- 
dant elle n'y mit pas de froideur calculée ; elle ne voyait pas 
arriver l'impératrice et le roi de Rome qu'on lui promettait de- 
puis deux mois , et que retenait l'empei'eur d'Autriche ! Les cris 
qui partirent des rangs de cette garde civique étaient forts signi- 
ficatifs ; pour un : vive l'empereur ! dix : vive la garde impériale ! 
Napoléon ne s'y trompa point, il comprit bien que ces souhaits 
adressés à sa garde par les citoyens se résumaient tous dans une 
pensée de crainte pour l'avenir, et qu'il n'était plus considéré par 
la population parisienne comme le sauveur unique du pays. Aussi 
parut-il ennuyé et grondeur pendant la distribution qu'il fit des 
drapeaux sur l'autel de la patrie. Pour aller jusqu'à cette estrade , 
il passa au milieu d'une haie dont les deux rangs étaient si rap- 
prochés par la curiosité, que souvent il éloigna de sa main , adroite 



4o RKVUt DliS DEUX MONDES. 

et à gauche , les personnes qui le touchaient de trop près : tout le 
monde voulait lire dans ses yeux les destins de la France, et 
cette investigation paraissait le contrarier un peu. Une chose qui 
le gênait aussi et lui causait une impatience assez mal dissi- 
mulée , c'était le grotesque costume dont il était revêtu. Figu- 
rez-vous l'homme à la capote grise ou au simple habit vert, .si 
beau comme cela , si noble , si bien coiffé de ce petit chapeau au- 
près duquel celui de Nansouty était un géant ; figurez-vous cet 
homme caché sous l'attirail d'un courtisan de François I^"", qui 
aurait mis son manteau comme le Crispin de la parade I quel dé- 
guisement ! Les soldats de la vieille garde, cjui brillaient là avec 
leurs habits rougis par le soleil, avec leurs bonnets à poils rongés 
par une longue campagne avant l'exil dans la mer italique , ne 
purent s'empêcher de sourire en voyant leur général ainsi vêtu. 
La toque à plume blanche , à ganse et à bouton de diamant , allait 
mal à la figure grasse de Napoléon. Les artistes le remarquèrent, 
ce qu'ils remarquèrent aussi , c'est le mauvais goiit qui avait pré- 
sidé à la composition de ce costume de cérémonie , amalgame 
étrange du manteau court à la Henri III , de la tunique théâtrale 
qu'Elleviou avait mise en réputation dans Françoise de Foix , de 
la coiffure de Charles IX , du tricot de soie collant qu'on portait 
sous Henri IV , et des souliers de satin blanc dont se paraient 
tous les seigneurs du temps de Louis XII. Les royalistes se mo- 
quèrent, les artistes critiquèrent , bien que David eût passé par-là, 
les compagnons d'armes de l'empereur gémirent tout bas du 
ridicule qu'il se donnait; les représentans du peuple dirent assez 
haut combien un tel travestissement leur paraissait peu conve- 
nable. De l'hémicycle où les députés étaient placés selon l'ordre 
alphabétique de leurs départemens , s'éleva un murmure désap- 
probateur quand Napoléon parut sur l'amphithéâtre où l'on allait 
dire la messe ; je fus effrayé de cette rumeur. 

La députation du Finistère avait eu la bonté de me faciliter l'en- 
trée de l'enceinte réservée , afin que je pusse bien voir ce spectacle 
qui m'avait fort tenté. J'étais placé presqu'en face de l'empereur, 
et je ne perdis pas un de ses mouvemens , un de ses fréquens 
froncemens de sourcils, un de ses gestes d'impatience; j'assi.ste 



ASPIRANT KT JOURNALISTE. 4' 

encore aujoiud'liui à ce supplice auquel il était comlainné ; je le 
vois encore accuser par sa contenance la lenteur du prélat officiant ; 
je le vois regardant, d'un œil fixe , M. Dubois ' qui lui débitait 
le discours voté par la majorité des électeurs , discours où se trou- 
vait cachée sous le dévouement une scission trop prochaine entre 
l'assemblée et l'empereur ; je le vois prenant, pour se distraire , 
du tabac à poignée dans les boîtes de l'archevêque de Uourges et 
de l'archichancelier de l'empire qui se tenaient debout à ses côtés. 
Ohl qu'il était malheureux I que tout cela le faisait souffrir! quelle 
vesponsabihté il avait assumée sur sa tête I Son génie suffi ra-t-il 
aux difficultés? La victoire sera-t-elle fidèle à ses aigles? Que de 
nuages sur ce vaste front! Cette haute confiance qu'avait jadis en 
lui le vainqueur de l'Europe , qu'est-elle devenue ? il est incertain, 
il hésite , il est timide ! Lui , timide ! Oui , écoutez-le. Il va répon- 
dre à M. Dubois.... Il paile de liberté sans éloquence, en honune 
qui n'y croit pas, qui la caresse et la prend comme une alliée 
nécessaire, dont il se défera quand il n'en aura plus besoin; il 
parle de gloire avec amour, mais de ses victoires futures sans 
conviction. Ce n'est plus là Bonaparte si sûr de lui , si abondant 
en grands effets de poésie dont il réalisera les merveilleuaes pra- 
messes ; ce n'est plus le Bonaparte d'Egypte et d'Italie , le Napo- 
léon d'Austerlitz et même de Moscou ! Sa foi en lui-même n'est 
pas ardente comme autrefois; il est descendu Dieu du trône, il 
vient d'y remonter homme ; il sent cela , et s'en inquiète. Que fera 
l'homme ? Retrouvera-t-il quelque cliose du Dieu dans la péril- 
leuse entreprise où le voilà lancé ? S'il faut qu'il i^este au-dessous 
de sa vaste renommée, que deviendra-t-il? Le voyage de Cannes à 
Paris est une aventure heureuse , mais ce n'est qu'une aventure ; la 
gueiTC déclarée , et qu'il faut bien accepter, est une autre chose 
■vraiment! La nation aura-t-elle encore ce sentiment aveugle de 
dévotion à l'empereur qu'elle lui avait voué jadis ? Ne lui garde- 
ra-ton pasrancune defEspagne et de Moscou ? Les idées libérales 
que l'opposition aux Bourbons a développées déjà dans les classes 
élevées et moyennes, ne seront-elles pas exigeantes envers lui? Le 

' M. Dubois d'Angers, aiijoiird'liiii aus^i députe de Maine-et-Loire. 



4?, KEVUE DES DEUX MONDES. 

peuple qui fut blessé de Toctioi de la cliarte ne le sera-t-il pas 
aussi de l'octroi de l'acte additionnel aux constitutions de l'empire? 
Une première parole violée ne j citera- t-elle pas le pays dans la 
défiance? 11 faudra vaincre d'abord, et cpiand on aura vaincu, il 
faudra gouverner ; gouverner pendant la paix, gouverner le petit 
empire, non plus le grand qui étendait ses bras de la Hollande à 
la pointe d'Italie pour lever les contributions dont s'enrichissait 
le trésor impi'rial ! La parole libre reprendra sa puissance , la 
presse aidera la tri!)une, la chambre des représentans oubliera les 
traditions du corps législatif pour remonter jusqu'à celles de l'as- 
semblée nationale , la chambre des pairs aura honte des souve- 
nirs du sénat ; il faudra enfin être empereur constitutionnel ! 

Qui pourra dire qu'en ce moment , lorsque tant de pensées déso- 
lantes l'assiégeaient, l'obsédaient, pâlissaient son front, contrac- 
taient ses lèvres et donnaient à ses yeux une effrayante immobilité. 
Napoléon n'ait pas jeté un souvenir de regret à son île d'Elbe! Oh! 
sans doute il la regretta; mais ce coup d'œil en arrière fut rapide ; 
c'est en avant qu'il avait besoin de regarder. En avant!... Il ne 
voit peut-être que trop bien l'événement futur ! Aussi , comme il 
voudrait toucher à la fin de cette cérémonie qu'il juge bien au fond 
du cœur , misérable parodie des vieilles assemblées du peuple ! 
Hatez-vous donc, hérauts d'armes à la dalmatique semée d'abeilles 
d'or , à la voix retentissante , hâtez-vous donc de proclamer au 
nom del'empereur que l'acte additionnel est accepté par le peuple 
français ! Grand chambellan , prince archi-chanceher , prince Jo- 
seph Napoléon, hâtez-vous; hâtez-vous, messeigneurs, d'apporter 
la table , et de présenter la plume à l'empereur qui doit signer 
l'acte de promulgation de la constitution ! Et le serment! Allons, 
vite, M. de Bourges, monsieur le premier aumônier, à genoux 
devant Sa Majesté; présentez-lui le livre des Evangiles. — 11 jure. 
^Répétez, monsieur l'archi-chancelier, et que nous jurions tous ! 
Au Te deum maintenant. Louez Dieu, remerciez Dieu ; mais ayez 
pitié de l'empereur ! Ne voyez-vous pas que son sang bout , qu'il 
veut partir ? Son œil vous demande un cheval ! Amenez-lui son 
cheval de bataille ! Comme le Richaid de Shakespeare, il donne- 
rait son rnyauinc pour un cheval ! Otez lui son manteau lie-dc- 



ASPIRANT EX JOURNALISTE. /JO 

vin , son épée île théâtre , sa coiffure de velours à plumes ; ren- 
dez-lui son habit vert , et ses petites épaulettes , et son épée de 
oénéral et son petit chapeau sans panache si connu de ses gro- 
gnards ! Il n'entend plus vos tandjours ; les trompettes de Bulow , 
de Blucher et de Wellington résonnent seules à ses oreilles ; vos 
fanfares , vos cris , vos sermens ne le tireront pas de son rêve 
militaire ! Tout ce c{ui l'entoure lui reste étranger ; il court par la 
pensée dans les plaines de Belgique , augiand galop de son che- 
val blanc; il Ivresse ses régimens ; il parle aux soldats; il multi- 
plie ses ordres; il fait déployer ses longues colonnes pour opérer 
un grand mouvement, décisif peut-être ! 

Tout à coup l'empereur se leva, et nous nous levâmes tous. 
Près de moi était un nègre, un officier décoré , chef d'escadron 
de chasseurs à cheval , député de je ne sais quel département. 
Comme moi , il avait étudié avec un intérêt soutenu la figure de 
Napoléon. Pendant cette longue séance nous n'avions pas échangé 
une parole , mais quelquefois mes yeux avaient rencontré les siens 
où se lisait un singulier mécontentement. Quand l'empereur 
descendit les gradins de l'amphithéâtre pour aller distribuer les 
drapeaux, le nègre franchit l'enceinte où«ious étions, pour se 
trouver mieux sur son passage ; je le suivis machinalement. J'étais 
à côté de lui au moment où Napoléon passa ; il me prit la main le 
long de sa cuisse , la pressa bien fort , regarda fixement l'em- 
pereur, puis il me dit d'un ton qui ine fit une impression dou- 
loureuse : « 11 n'en a pas pour trois mois ! » L'officier noir remit 
son chapeau avec humeur , me regarda , me salua , et disparut. 
Je ne l'ai jamais rencontré depuis , et depuis seize ans je le 
cherche I 

La journée du i^"" juin où nous eûmes tant de vent, tant de 

poussière, tant de chaleur et tant d'ennui , finit par des fêtes 

Quinze jours après , c'était fait de l'empire et de l'empereur ! 
Alors me revinrent en mémoire la prédiction du nègre et les cor- 
beaux de ma bonne femme du 20 mars ! et je pleurai amèrement. 

M. le baron Vouty de la Tour, premier président de la Cour 
impériale de Lyon , était président de la députation du Rhône 
au Champ~de-Mai. Je lui avais été adressé et recommandé par 



^4 REVUE DES DEUX MONDES. 

un oncle de mon père, magistrat de notre ville. Il m'avait fait 
un excellent accueil, et m'avait engagé à dîner pour le 2 juin. 
Je trouvai à son hôtel nombreuse et brillante compagnie ; il trai- 
tait plusieurs députés des départemens et quelques officiers-gé- 
néraux de ses amis. On faisait cercle au salon quand j'y fus 
introduit. La conversation était animée ; on parlait politique avec 
une liberté qui gênait beaucoup notre anq^liytrion , homme de 
beaucoup d'esprit , mais un peu méticuleux , et qui n'aurait pas 
voulu cju'on pût redire à l'empereur que chez lui on se permet- 
tait de faire de l'opposition à l'Acte additionnel. Il cherchait à 
mettre d'accord les opinions les plus divergentes; par politesse, 
par bienséance, presque tout le monde lui cédait ; il n'y avait là 
qu'un homme intraitable , un homme d'un extérieur fort simple , 
espèce de campagnard éloquent , aux manières énei'giques , à la 
voix rude et forte; il ne concédait rien à personne. « \otru 
u Bonaparte, disait -il, je m'en défie. \ous ne me ferez pas 
« croire qu'il aime jamais la liberté et l'égalité. Quelle parade 
» il nous a fait jouer hier! Et toute cette cour, tous ces valets 
c( dans leurs costumes de saltimbanques ! Et puis des princes , 
« des ducs et des barons !» — Le salon de M. Vouty de la Tour 
était plein de barons , de ducs et de princes , et le malin républi- 
cain leur jetait durement cette épigrannne au visage. — « Ou il 
« étouffera la liberté, leur empereur, ou la liberté l'étouftera ; 
" et je parie pour la liberté ! » M. le baron de la Tour était fort 
embarrassé ; il fit hâter le dîner pour se tirer de la situation où 
le mettait son malencontreux opposant. 

On servit enfin. Chacun cherchait sa place à table ; je trouvai 
la carte qui portait mon nom entre celles de deux honnnes fort 
célèbres. Leur voisinage m'effraya. L'un d'eux était cet ennemi 
de l'empereur que je venais d'entendre discuter si vertement, 
et dont j'avais cherché à deviner le nom pendant qu'il parlait : 
c'était un membre de la Convention , un régicide. L'autre était 
aussi un conventionnel ayant voté la mort du roi , mais d'une 
trempe liien différente. Le premier, loyal, convaincu, sincère, 
incapable de transiger avec sa conscience , a laissé une mémoire 
honorable dans l'iiistoire de la révolution. Le second, jacobin à 



ASPIRANT rr JOURNALISTE. 4^ 

ailes clc pigeon , saiis-culoUe à lalons rouges , cruel par peur , 
courtisan de la guillotine, n'a jamais eu l'estime de ceux mêmes 
à la suite desquels il marchait en serviteur soumis. J'étais fort 
peu content d'avoir ce dernier à ma gauche , et son collègue à 
ma droite ; j'avoue que j'eus peur, et j'en ris aujourd'hui quand 
j'y songe. Mais figurez-vous un pauvre garçon de vingt ans, — 
alors à vingt ans on n'était pas homme ; l'empire avait mis bon 
ordre aux prétentions des jeunes gens de cet âge qui auraient eu 
des velléités trop mâles en matière de politique! — figurez-vous, 
dis-je , un garçon de vingt ans , né à Lyon quelques mois après 
le siège de cette ville, pendant les horreurs d'une terreur locale 
qui a gardé le nom du représentant Réverchon , bercé par consé- 
quent avec les récits des funestes événemens de la veille , et 
voyez - le à table entre deux des hommes les plus fameux de la 
terrible époque qu'on lui apprit à détester en lui racontant son 
père cherché par la hache du bourreau, et sauvé par un gen- 
darme; son aïeul guillotiné après avoir été un des premiers 
partisans de la révolution ; un de ses oncles égorgé et empaillé 
par des furieux qui finissent par jeter ce mannequin de chair 
dans la Saône ! Elevé dans la crainte de Dieu et dans la haine 
de la Convention, dont je ne connaissais que les œuvres san- 
glantes, je frémis en m'asseyant sur cette chaise, que le hasard 
avait si mal placée ; je ne sais pas si , un instant , je ne me 
dis pas en moi-même : « Ces gens-là me mangeront pour leur 
dessert ! » 

Je m'eftorçai cependant de faire bonne contenance, et je me 
résignai à tout ce qui pouvait arriver. Je dînai mal, très-mal, 
quoique j'eusse bon appétit. Je mangeais du bout des dents sans 
dire une parole , et en écoutant la conversation des deux vieux 
poUtiques. Je ne fus pas long-temps à m'apercevoir que ces mes- 
sieurs avaient peu d'affection l'un pour l'autre. L'homme aux 
bas de soie et à la coiffure poudrée n'aimait pas son ci-devant 
collègue , mais il affectait avec lui beaucoup de politesse , il le 
caressait de paroles flatteuses ; du reste , c'était un causeur spiri- 
tuel , assez gai et fin ; il appelait l'empereur : Sa Majesté Bona- 
parte. A ma gauche on avait un autre langage, on supprimait la 



46 REVUE DES 1>EUX MONDES, 

qualité et le titre , on disait : AJonapai'te, tout court, ou quelque- 
fois M. Bonaparte. Louis XVIII , au moins, disait : M. de Bo- 
naparte ! La politique du moment fit le fonds de la conversation, 
dont je ne perdis pas un mot , parce qu'elle se croisait devant 
moi, gâtant tous les mets que je touchais. L'empire y était con- 
damné à mort. Napoléon était traité avec un mépris incroyable , 
on le prenait par force et comme pis-aller pour la guerre , mais 
on se promettait de lui faire violence à la paix , s'il durait jusqu'à 
la paix. J'étais indigné. Du moment présent aux temps passés , 
la transition n'était pas difficile pour des votans; la guillotine fut 
toute la précaution oratoire. Oh ! alors , je fus bien à plaindre , 
et je me hasardai à jeter une parole au milieu de ce dialogue qui 
courait railleur, insouciant , — et à mon sens , féroce, — comme 
s'il eût été question de fêtes, de spectacles ou d'histoire ancienne. 
« — Encore un régicide, messieurs, dis-je d'une voix que la frayeur 
rendait discrète. — Oh ! c'est une hypothèse lointaine , monsieur, 
et qui n'est peut-être pas réalisable , répondit le révolutionnaire 
marquis. — Et pourquoi pas? répliqua l'autre. Vous voilà tou- 
jours avec vos timidités et vos temporisations ! Vous avez été 
cependant bon à l'œuvre , mais il fallut teri^ibleinent vous pous- 
ser. « L'autre resta froid à ce compliment ; celui qui l'avait fait , 
reprit : « — Le peuple sait son droit contre les tyrans ; il en a usé 
une fois, et ne le laissera plus tomber en désuétude. — Ainsi, 
ajoutai-je , rien ne plaiderait devant vous la cause de Napoléon , 
tyran pendant la paix , ni sa gloire , ni le souvenir des grands 
services qu'il a rendus à la patrie comme administrateur ? — As- 
surément non. C'est un grand capitaine, je l'avoue, mais il a 
fait la guerre pour lui , pour faii-e de toute sa famille des boutures 
impériales plantables à Naples , en Espagne , en Hollande , en 
Westphalie, à Rome, que sais-je ? Quant à l'administrateur, 
qu'a-t-il inventé ? La Convention a tout fait avant lui ; il nous a 
imités , et voilà tout. Et quand il aurait trouvé quelque chose , 
peut-on inettre cela en compensation avec toutes les libertés per- 
dues ? C'est un tyran. Qu'il se tienne bien, car nous lui ferons 
une dure guerre , nous autres qui ne nous laissons pas facilement 
sétluirc , et qui ne nous sommes point pris par les pâtes dans la 



ASPIRANT KT JOURN ALKSTU. 4? 

glu iinpciiale ! Moi , je n'aurai pas plus de ménagement pour 
lui que je n'en ai eu pour l'autre. » 

J'ai eu toujours à cœur la mort de Louis XVI ; j'avais presque 
appris à lire dans le Cimetière de la Madeleine , et j'aimais ce roi 
faible et malheureux dont je ne comprenais pas les crimes , dont 
je comprenais moins encore le jugement: j'éprouvai donc le be- 
soin de protester contre ces dernières paroles : 

— Ah ! monsieur , peut-on se vanter de la mort d'un homme, 
d'un roi que j'ai tant vu pleurer ! n'était-ce pas... ? 

— Oui , répondit doucereusement celui des deux convention- 
nels que vous savez , oui , nous sommes peut-être allés un peu 
loin. 

— Un peu loin , interrompit l'autre en me prenant le bras , et 
en me le serrant avec une force que la passion triplait chez ce 
vieillard, vous n'y étiez pas, jeune homme, et vous ne pouvez 
comprendre la nécessité de cette mort 1 Qu'il vous suffise de sa- 
voir que l'arrêt était indispensable. Louis XVI trahissait ; soit 
faiblesse ou autrement , il entretenait avec l'étranger des corres- 
pondances coupables , j'en suis sûr ; nous avons dvi l'en punir. Je 
ne dis point que ce ne fût pas un honnête particulier , un ouvrier 
intelligent , mais c'était un mauvais roi pour une république , et 
la république était indispensable. Maintenant encore , vous me 
présenteriez cent fois Louis XVI avec toutes ses vertus , que cent 
fois je lui ferais couper la tête. » 

Ce sang-froid à parler d'une tête coupée me confondit. Je regar- 
dai fixement mon tueur de rois, comme pour savoir si c'était en- 
têtement d'opinion , cruauté , faux point d'honneur , qui fait 
soutenir ce qu'on a fait de mal , même quand on a la certitude 
qu'on a eu tort , ou conviction profonde ; je vis qu'il n'y avait 
dans ce cœur ni remords , ni cruauté , ni obstination , mais fana- 
tisme sincère. Quant au marquis, je remarquai qu'il était mal à 
son aise de la franchise de notre interlocuteur; la mort de 
Louis XVI ne lui paraissait plus, sans doute , vue du point ovi 
nous étions placés , une chose aussi nécessaire qu'il l'avait cru 
jadis. Il était plus libre qu'autrefois , et ne se voyait pas obligé 
•l'obéir aux ordres dune majorité qui avait les cachots et les bour- 



48 REVUE DES DEUX ÎIONDES. 

leaux pour punir la minorité. Il sourit comme pour me dire : 
«c C'est un vieux fou, un niais qui conserve ses croyances de vingt- 
« deux ansi » Le vieux fou me faisait peur; mais j'éprouvais, 
pour celui qui le jugeait ainsi , un tout autre sentiment, celui du 
mépris le plus profond. Je sortis malade de ce dîner. Je n'ai ja- 
mais revu depuis celui que j'ai désigné par sa coiffure à frimas , 
mais j'ai retrouvé son inflexible collègue dans le inonde ; je l'ai vu 
bon, aimable, indulgent, toujours ferme dans ses principes ré- 
publicains. J'ai su qu'il était excellent père de famille, excellent 
ami. Cela ne me surprend pas aujourd'hui ; j'en fus alors très- 
étonné. Je m'étais fait d'un régicide l'idée qu'on a d'un de ces 
criminels vulgaires que la société rejette avec horreur de son 
sein ; l'éducation m'avait fait ces premières impressions qui ont 
eu beaucoup de peine à s'etlacer. 

Le 4 jïtin , l'empereur devait recevoir dans la galerie du Mu- 
séum tous les députés du Champ-de-Mai ; je voulus assister à celte 
réception, et avant de me rendre au Louvre, je montai aux Tuile- 
ries. Il y avait beaucoup de monde dans la salle des maréchaux ; 
toutes les personnes qui avaient quelque chose à demander à Na- 
poléon étaient là , le placet à la main. Je ne sollicitais rien , mais 
je tenais à voir de près l'empereur. Je pris mon rang dans une 
des deux files qui étaient formées obliquement , de la porte par 
où il devait sortir à celle de la galerie vitrée qu'il allait traverser 
pour se rendre à la chapelle. J'étais à côté d'un soldat décoré 
qui venait prier l'empereur cie faire entrer son fils dans un des 
lycées ; il obtint cette faveur. Napoléon le reconnut très-bien ; 
il y avait dix ans pourtant qu'il ne l'avait vu. Quand l'huis- 
sier annonça l'empereur , le plus grand silence succéda au 
tumulte des conversations particulières ; il ne fut interrompu 
que par deux ou trois salves de vii>al poussées au moment où pa- 
rut l'homme au frac vert. J'étais à droite dans la haie que par- 
courait Napoléon , le douzième environ des expectans. Je le vis 
très-bien venir: il était sérieux , tenait à la main son chapeau, 
parlait vite , s'arrêtait quelques secondes à peine devant chacun 
des pétitionnaires , se retournait de temps à autre vers les gcnc- 



ASPIRANT ET JOURNALISTE. 40 

laux Bertrand etDrouot, pour leur recommander les afl'aires 
dont on venait de rentretcnir , et continuait rapidement 
sa visite. Il s'arrêta à quelcjues pas de Tendroit où j'étais, et 
se mit à rire. Il voyait venir ciuelqu'un à lui, c'était un homme 
vieux et maigre , marchant vite comme un courtisan attardé , af- 
fublé d'un habit de soie à la française, et d'une culotte couleur 
forge de pigeon. L'accoutremeAt était parfaitement ridicule. Un 
défenseur du tiers-état dans ce costume gothique de l'ancienne 
cour , il y avait de quoi se moquer jjendant un mois ! Tout le 
monde sourit en le voyant , et peut-être aussi en voyant sourire 
l'emperevu-. Napoléon reconnut à dix pas son visiteur essoufflé , 
et le montrant avec gaîté aux généraux de sa suite : » Tiens , dit- 
« il, c'est l'abbé Sièyesl » Il appuyait malignement sur le mot 
abbé comme pour faire une antithèse de l'habit avec la qualité. 
Au reste , toutes les fois que l'empereur voyait l'abbé Sièyes, ou 
prononçait son nom , il ne pouvait s'empêcher de rire , en se 
rappelant sans doute le bon tour qu'il avait joué à ce directeur si 
fin , si habile , qui avait eu la prétention de gouverner la France , 
et s'était laissé si facilement duper par le petit général Bonaparte, 
à qui l'on accordait bien des talens militaires , mais dont le di- 
rectoire , tout en redoutant son ambition , niait la capacité poli- 
tique. Après quelques mots échangés entre l'empereur et l'abbé 
faiseur de constitutions , Sièyes salua profondément , et Napoléon 
reprit sa promenade un moment interrompue : il arriva à mon 
soldat qui m'avait fait lire sa pétition , morceau d'éloquence sol- 
datesque vraiment fort remarquable, je vous assure. Ce vétéran 
d'Aboukir et de Marengo tremblait de tous ses membres. « — Que 
veux-tu? lui demanda l'empereur. — Sire, votre majesté... — 
Eh bien! parle. — Dame, sire... — Quelles campagnes as-tu faites? 
— Oh I pour ça , sire , toutes avec vous. — Tu as la croix , que te 
faut-il de plus? — Sire... sire., ce papier vous le dira — » Na- 
poléon prit le placet , l'ouvrit , le parcourut , et se retournant 
avec bonté du côté du pétitionnaire : « Accordé , mon camarade , 
« ton fds sera élevé aux frais de l'empire. » 

« Et vous , ajouta l'empereur en venant à moi , que voulez- 
vous? » Je n'étais pas préparé à cette question; je croyais que 



C)0 BEVUE DES DEUX MONDES. 

Napoléon ne parlait qu'à ceux qui cheicliaient à obtenir de lui 
une parole ; je restai interdit ; je tremblais encore plus fort que le 
soldat ; ma langue , soudainement épaissie , restait collée à mon 
palais ; mes yeux attachés à ses yeux se fermaient insensiblement 
comme ils auraient fait aux rayons du soleil ; j'étais magnétisé. Je 
n'avais pas pour me tirer d'embarras vingt campagnes à énumé- 
rer , et une pétition à présenter ; il fallait pourtant se décider ; j'a- 
vais entendu dire que l'empereur n'aimait pas qu'on hésitât de- 
vant lui, et cette pensée ajoutait encore à mon embarras. A la 
fin , — il me semble qu'un siècle s'était passé depuis que l'em- 
pereur m'avait demandé : « que voulez-vous ? — à la fin je ré- 
pondis : « — Je sors de l'école de la Marine, et j'espère être em- 
barqué bientôt. » — Et la garde ! parlez de cela à Drouot. » Il 
me salua de la tète, et passa à mon voisin de droite. Je restai 
immobile, stupéfait de ma bonne fortune. Peu à peu, je me 
rassurai et j'en vins à me demander pourquoi l'empereur m'avait 
proposé d'entrer dans les marins de la garde, quand je lui parlais 
d'un futur embarquement. J'étais jeune, grand et fort; et puis 
Napoléon avait pu être trompé par un sabre traînant que je por- 
tais , un grand sabre qui était devenu proverbe parmi mes cama- 
rades. J'allai rappeler au général Drouot la paiole de l'empe- 
reur ; mais cela ne put }')as s'arranger. Au lieu de rejoindre le 
corps des marins de la garde , je fus incorporé dans la compagnie 
des aspirans , à laquelle on confia la défense tle la butte Mont- 
martre. Nous restâmes à ce poste, que les transactions diplo- 
matiques rendirent tout-à-fait inutile , jusqu'au jour de la capi- 
tulation de Paris. On nous fit évacuer Montmartre avant que 
les troupes étrangères entrassent dans la capitale. Pendant le 
trajet que nous fîmes sur les boulevarts , encombrés par les 
femmes qui attendaient l'arrivée des Russes, et qui manifestaient 
une joie atroce, nous fûmes souvent insultés. Il nous fallut 
une grande modération pour ne pas tirer vengeance de ces igno- 
bles outrages. Je vis le lendemain un officier de cuirassiers , 
moins patient que nous , punir avec énergie , et d'une manière 
assez plaisante , un monsieur et sa compagne qui, en passant près 
d'un détachement que cet officier conduisait à pied, s'avisèrent 



ASl'IllA.NT KT JOllU.NAI.ISTi:. ;» ( 

de dire : « En voilà encore de ces briî^jands de soldats de Bona- 
parte I » Notre cuirassier s'approcha de l'impertinent duo , aji- 
pliqiia un vigoureux soufflet au cavalier , puis se plaçant côte à 
côte avec la dame, leva, très-grand qu'il était, son talon à la 
hauteur de la hanche de cette femme , et son éperon, déchirant 
du haut en bas la robe de mousseline blanche et le jupon , il la 
laissa demi-nue, fort embarrassée de sa contenance et obligée 
de chercher un refuge dans un fiacre. 

Je ne voulais pas assister à la seconde entrée des Bourbons ; 
mais je ne pus quitter Paris que luiit jours après celui où 
Louis XYIII s'y montra entouré de toutes les troupes étrangères 
qui l'escortaient comme un roi captif. Il était trop clair, à voir la 
composition de ce cortège , que c'était au nom de la sainte-al- 
liance qu'il était appelé à régner. La joie des fenniies et d'une 
certaine partie de la population fut d'une telle indécence à cette 
occasion, que Wellington se crut obligé de leur en faire affront en 
disant aux folle.s qui allèrent lui faire visite, l'embrasser et le re- 
mercier de la bataille de Waterloo , qu'en Angleterre , après un 
malheur public aussi grand , les femmes , loin de se parer de leurs 
habits de fête, traîneraient en pleurant des voiles de deuil. Je 
me souviens que l'empereur Alexandre , passant dans la rue de la 
Paix, où il allait, je crois, empêcher qu'une centaine d'imbéciles , 
sous la direction d'un jeune enthousiaste qui depuis a donné un 
nouveau synonyme à naïveté, ne cherchassent à ébranler la colonne 
qu'ils avaient la prétention de renverser par flatterie , pour les 
cosaques et les grenadiers autrichiens ; — l'empereur Alexandre 
se sentant pressé de tous côtés par des femmes qui le dévoraient 
des yeux , lui disaient qu'il était magnanime comme prince et beau 
comme homme , baisaient ses genoux , ses bottes , le bout de sa 
longue ceinture d'argent, sa main qu'il retirait avec modestie , et 
jusqu'à la croupe blanche de son cheval , sourit d'abord de pitié 
et finit par dire : « En vérité , c'est trop ; j'ai honte pour vous de 
« tant d'amour, vous me feriez rougir de la victoire. » 

C'est à Lyon que je retournai. En arrivant à Roanne, j'appris 
que mon père était à quelques lieues de là , à Saint-Alban , ou 



5?. REVUE DES DEUX MONDES. 

il prenait les eaux. Je m'y rendis. Cet établissement était tenu par 
un lie nos parens , M. Jailly. Lorsque je descendis de cheval, 
mon père et son cousin vinrent à moi d'un air contraint auquel 
je ne concevais rien. Cela m'inquiétait; je leur demandai la rai- 
son de cet endiarras qui me paraissait si peu naturel après une 
longue séparation. Après bien des précautions oratoires, bien des 
reconnnandations discrètes, mon père me dit : « — H y a ici une 
personne qui a intérêt à n'être pas connue , apparemment ; elle 
est à Saint-AUian sous le nom du comte de Neubourg ; peut-être 
la reconnaîtras-tu , mais n'en fais pas semblant. Tu entends bien ! 
cela importe beaucoup. » Je n'eus pas de peine à promettre de 
respecter un incognito qui me paraissait, aU surplus, sans aucun 
intérêt pour ma curiosité. On sonna le dîner, et je vis tous les 
pensionnaires revenir du jardin à la maison. Parmi eux , je re- 
marquai , un livre à la main , sevd et dans une allée tournante , 
un lîonnne grand, enveloppé dans une longue redingote blanche, 
une toque de velours sur la tête. Je le reconnus tout de suite. 
C'était le maréchal Ney que j'avais vu souvent. Mon père me re- 
gardait avec inquiétude ; il s'aperçut que je savais le secret du 
prétendu comte de Neubourg , et , pendant tout le dîner, il veilla 
sur ma langue dont il redoutait cjuelque écart. Quand le repas 
fut fini, le maréchal reprit sa promenade et sa lecture. — Il li- 
sait le Mérite des Femmes, de Legouvé ; je vois encore le volume 
entre ses mains. — Je pris à part mon père et M. Jailly , pour 
leur demander conseil sur ce cpie je devais faire ; car le hasard 
m'amenait à Saint-Alban pour rendre un service au maréchal 
iVey. <i — Votre comte de Neubourg , je le connais. — Eh bien I 
— Il faut que je lui parle. — Que tu lui parles , et pourquoi ? — 
Voici pourquoi. La veille de mon départ, j'ai rencontré dans un 
salon un homme qui a des relations avec la cour ; cet homme n'a 
pas voulu me tromper, j'en suis persuadé. Il est royaliste, et 
d'autant plus dévoué aux Bourbons , qu'il est sans naissance et 
qu'il veut faire un chemin rapide. Mais son dévouement n'exclut 
pas la générosité. Il a surpris aux courtisans une liste de proscrip- 
tion qui doit être publiée bientôt à Paris. « Vous partez, m'a-t-il 
dit , voici une liste de noms d'hommes qui seront proscrits avant 



ASPIRANT KT JOURNAl.ISTK. 53 

huit jours ; si vous en rencontrez quelques-uns, prévenez-les du 
danger qu'ils courent. » — Est-ce que sur cette liste...? — Le 
maréchal Ney y est en tète. Il faut que je l'avertisse. — Je tournai 
rapidement l'allée où Ney marchait en lisant , et me trouvai face 
à face avec lui. Je l'abordai , j'étais eu uniforme, et je ne sais 
quel soupçon de déguisement lui vint à l'esprit , mais il s'arrêta , 
et sa figure exprima l'anxiété la plus grande. — Rassurez-vous, 
monsieur le maréchal , votre secret sera gardé tout aussi bien que 
s'il n'était connu de personne. Ne soupçonnez aucune trahison 
de ma part ; je suis le fils et le parent de deux personnes qui vous 
sont toutes dévouées, le propriétaire des eaux et son cousin. — 
Où voulez-vous en venir? — Je lui dis ce que j'avais déjà confié 
à mon père. — Bah! vous êtes sûr de cela? — Très -sûr, mon- 
sieur le maréchal. Et en admettant que ce ne soit pas certain , 
n'est-ce pas probable? il faut donc agir en conséquence. — Et, 
ajouta-t-il après un instant de silence, que pourront-ils me 

faire ? — Vous fusiller, par exemple Il réfléchit. — Je partirai 

bientôt, demain peut-être. — Lyon et Grenoble vous offrent mi 
passage facile ; les autorités n'y ont pas encore été changées , elles 
vous assureront votre arrivée en Suisse. — Je quittai le maréchal, 
persuadé qu'il serait la nuit même à Lyon. Il passa par Aurillac , 
et vous savez le reste. 

Lyon était agité par les factions, à ce point que le séjour m'en 
devint bien vite insupportable. Je n'y restai pas long-temps; 
j'allai passer à la campagne deux mois avec mon père , qui com- 
mençait celte horrible maladie de poitrine, si prompte et si inopinée 
qui le ravit , jeune encore , à l'amour de toute une famille , à l'es- 
time de toute une ville. Je reçus ordre quelque temps après de re- 
joindre Brest ; mais on me faisait défense de passer par Paris. On 
alongeait ainsi ma route , en la rendant difficile ; j'étais malade , 
et c'était en novembre, la saison était très-froide. — L'hiver de 
i8i5 fut aussi rigoureux que l'été de 1816 fut humide. — Les voi- 
tures étaient rares et chères ; je fus souvent réduit aux pataches , 
invention diabolique qui augmenta beaucoup les accidens graves 
de l'hémoptysie dont je souffrais. Tout le long de la jetée de la 
I-.oire, je n'eus pour me transporter qu'une charrette à veaux; et, la 
TOME vm. ^ 



54 REVUE DES DEUX MONDES. 

tète pendante entre les deux liarreaux de l'arrière , je marquai 
cette longue route d'une trace de sang qui rougissait la neige. A 
Bourges, je fus logé, par billet de logement , chez M . le comte de 
Grandmaison, ancien garde du corps de Louis XVI , où je reçus 
la plus touchante hospitalité , bien que nos opinions diiïérassent 
beaucoup. J'aime adonner ici un souvenir de reconnaissances 
ce couple de vieillards indulgens et empressés. Je regrette de ne 
pas me rappeler le nom d'un chaudronnier de Tours, qui me re- 
çut avec une cordialité qui prouvait ses sympathies, non pas pour 
moi qu'il ne connaissait point , mais pour l'armée dont il voyait 
passer depuis c|uel temps les débris. Je fus soigné dans cette mai- 
son d'artisan aussi bien que j'aurais pu l'être dans l'hôtel d'un 
riche. J'eus pour garde-malades les trois filles du chaudronnier, 
aimables et jolies personnes , qui traitèrent l'étranger en frère. 
Elles n'avaient jamais quitté la Touiaine, et tout leur bonheur 
était d'entendre parler de Paris qu'elles se mouraient d'envie de 
voir , et de la mer dont la seule pensée leur faisait une peur in- 
croyable. Je leur racontai l'empereur, Paris, la cour, Louis XVIII, 
la mer , la tempête, le calme, le naufrage, et cela avec cette gaîté, 
cette chaleur, cet enthousiasme , cette verve de raillerie , cette poé- 
sie qu'on a au cœur et dans la voix , lorsqu'on est jeune et qu'on 
éprouve le besoin de plaire. Plaire par des récits qui trouvaient 
un si charmant auditoire, était tout ce qu'espérait et pouvait l'aspi- 
rant malade. Je n'étais pas riche, et il m'était bien cruel de ne 
pouvoir, en partant, laisser à chacune de ces enfans si obligeantes 
un de ces petits présens c[ui sont plutôt une date dans la vie de 
celui qui les reçoit, qu'une valeur attachée à un seivice; je le leur 
dis naturellement , et forcé de prendre en plaisanterie une chose 
qui me paraissait sérieusement fâcheuse, je leur demandai si elles 
avaient jamais mis à la loterie ? • — << Non , et nous n'avons pas en- 
vie d'y mettre. — Mais si vous étiez sûres d'y gagner? — Est-ce 
qu'on est jamais sûr du hasard ? — Si je vous donnais des numéros, 
vous gagneriez. — Quelle folie ! — Voulez-vous des numéros? les 
mettrez- vous? — Donnez toujours, et si nous ne les mettons pas, 
nous verrons au moins si votre pressentiment était bon. — J'écrivis 
trois numéros, le chilfre de mon ;ige, celui du jour de mon départ, 




5 






ASPIRANT ET JOURNALISTE. 55 

etle nombre 9, qui marquait celui des nuits passées auprès de mou 
lit par ces excellentes illlcs. Je partis. A Blois, où je me reposai 
près d'une semaine, je vis sur un journal le tirage de Paris ; quelle 
surprise! quel bonheur I 20, 17 et 9 étaient sortis ! .l'avais fait 
cadeau d'un terne à mes hôtesses! Elles avaient pu gagner quinze 
ou dix-huit cents francs! — Je n'ai jamais su si elles avaient joué. 
Je l'aurais été demander à la boutique du chaudronnier , quand je 
suis passé à Tours en revenant d'Alger ; mais toute la ville était 
en émoi, pour l'arrestation de M. de Peyronnet, et d'ailleurs le 
conducteur de la diligence ne m'aurait pas donné le temps de 
faire cette visite qui aurait été longue. Que sont devenues ces trois 
belles filles depuis i8i5? 

D'Orléans à Bourges, j'avais voyagé dans une grande voiture 
avec huit officiers de différentes armes de la garde impériale. 
Cette partie de ma longue l'oute me fut très-agréable ; je rencon- 
trai là un des hommes les plus gais et les plus spirituels c|ue j'aie 

entendus de ma vie, M. Dur qui sortait des chasseurs à cheval 

de la garde. C'est lui qui inventa la plupart des jolies histoires de 
M. de La Jobardicre, que M. de Loiirdoueix recueillit ensuite, et 
orna de ses dessins ; péché de sa jeunesse royaliste que la censure 
racheta plus tard. 

J'arrivai à Brest, j'étais mourant. On me reçut à l'hôpital où 
je fus condamné par tous les médecins. Je puis dire cpie j'ai été 
mort, et je pourrais écrire l'histoire de cette lente agonie de l'es- 
prit, plus cruelle que celle du corps. J'entendis, bien triste, 
M. Billard, dire au forçat infirmier qui me soignait : «Quand 
il sera mort, vous viendrez me prévenir. » Et je n'avais pas la 
force d'ouvrir les yeux, de soulever un doigt pour protester contre 
cet arrêt! Et j'avais toute ma raison! Oh! ce supplice, le compre- 
nez-vous ? c'est celui qu'endure l'individu qu'on a enterré vivant. 
François le forçat couvrit ma figure du drap fatal , que mon dili- 
gent docteur souleva promptement: quinze jours après, j'entrais 
en convalescence. A ma première sortie , j'allai rendre visite au 
préfet maritime, qui me reçut fort mal ; il se mit sur la hanche , 
et posant , lui , vieux sei-vitcur de la république , en partisan dé- 



56 REVUt DIS DELX MONDES. 

voué des Bourbons , il me dit : « Je sais de vos nouvelles , mon- 
sieur ! quoi, vous vous pexmettez de tenir des propos outrageans 
et injurieux à la famille royale! Savez-vous bien que je pourrais 
vous faire mettre enti'e quatre murailles ! » Je ne cherchai pas à 
me justifier; mais le fait était faux. L'amiral me montra une dé- 
nonciation anonyme , qui lui avait été envoyée par la préfecture 
de Quimper; avec cela je fus condamné. Plus tard, je prouvai 
qu'il y avait une erreur matérielle, on la reconnut et l'on me dit: 
» C'est un malheur, la mauvaise note est partie , et elle restera. » 
Je rapporte ce fait parce qu'il est caractéristique de l'époque ; 
toute la justice du temps est formidée dans la réponse qu'on vient 
de lire. Voici, au surplus, ce qui donna lieu à la méprise dont en 
définitive je fus la victime. A Vannes je m'étais trouvé à table 
d'hôte avec tous les officiers d'une légion vendéenne qui faisaient 
de la politique , Dieu sait laquelle ! J'étais au service , je m'abstins 
de répondre aux motions sanguinaires qui couraient comme des 
toasts de Cannibales; tout le monde ne fut pas aussi prudent. Un 
garde du corps de la compagnie du Luxembourg , qui fuyait la 
France, était à table à côté de moi; il fit quelques plaisanteries dont 
on ne lui demanda pas raison, mais qu'on se rappela. Ce qu'on ne 
se rappela pas , ce fut le plaisant. Je dois dire pourtant qu'une 
ressemblance de costume put tromper nos délateurs : le garde du 
corps et moi avions capote , bonnet de police , bottes éperonnées, 
— que je portais toujouis depuis qu'après le 20 mars, M. le maré- 
chal Grouchy m'avait donné à Lyon l'organisation et le com- 
mandement d'une compagnie d'artillerie qui devait marcher contre 
l'armée des paysans , sous les ordres du duc d'Angoulème ; com- 
mandement que je laissai bientôt à un officier aussi capable que 
je l'étais peu. Mais j'étais seul, et le maréchal avait compté sur mon 
zèle plus que sur mes connaissances, qui n'allaient pas alors au- 
delà des manœuvres de l'artillerie de mer. — Les galons et les 
lioutons de nos uniformes étaient les seules choses qui nous distin- 
guaient; le garde du corps les avait d'argent, et les miens étaient 
d'or. TJn accessoue remarquable me signalait à l'attention des 
gens c|ui avaient intérêt à me reconnaître, des lunettes auxquelles 
on ne fit pas attention. L'offider de la maison du roi allait à Brest 



ASPIRANT liT JOUllNALlSTii. !^n 

s'enibaïquer pour l'Amérique ; il me l'avait dit. Lorsque je lus 
accusé du délit dont il s'était rendu coupal>le, je lui laissai le temps 
de partir avant de présenter ma justification complète ; il n'a ja- 
mais su cette circonstance , dont je ne prétends tirer avantage 
que contre les folles passions du parti qui tenait alors la France 
sous la terreur de ses prévôtés. Cet oflicier (;st mort dans la guerre 
des indépend ans. 

On ne savait trop comment renvoyer de la marine ceux d'entre 
nous qui n'étaient pas nobles ou fils de vilains dévoués. Pourtant' 
on voulait épurer là comme ailleurs ; on s'avisa d'un moyen jésui- 
tique. Nous fumes forcés de subir de nouveaux examens, et sous 
ce prétexte qui était véritablement odieux , on nous partagea en 
quatre catégories d'opinions. Je fus placé dans la dernière et ren- 
voyé. Ceci est de l'histoire, et où il faut la voir ce n'est pas dans 
ce qui m'arriva à moi personnellement, car je ne suis rien, mai» 
dans ce qui advint à six cents officiers : on les cliassa pendant 
qu'on rappelait des hommes d'une ignorance et d'une incapacité 
révoltantes (il y a eu trois ou quatre exceptions parmi les ren- 
trons) , et qui n'avaient pas vu la mer depuis vingt ans. Yoilù 
comme on avait à cœur les intérêts de la marine ; voilà comme 
entendaient le bien du service les hommes à qui les destinées du 
pays étaient confiées. 

Quand on aime vme profession , quand on se sent une aptitude 
pour son art, quand on a fait des études et dépensé du temps , 
plus précieux que l'argent, pour se rendre propre à l'exercer, on 
n'y renonce pas tout de suite. J'aimais la marine, je l'aime en- 
core avec passion ; je n'avais pas d'autre avenir , je cherchai à me 
faire réintégrer : toujours je fus repoussé. On me traita comme 
on aurait traité un homme influent. Il me fallut chercher à vivre 
par une nouvelle industrie. Mon père était mort sans laisser de 
fortune ; son petit héritage était nécessaire à ma mère et à l'édu- 
cation d'un frère cadet qui commençait la médecine. Il était 
juste que je n'y prétendisse rien ; on avait dépensé beaucoup pour 
me iairc un état, et l'on devait autant au futur médecin., Quelle 



58 REVUE DES DEUX MONDES. 

carrière aborder ? Quelles études faire ? Comment vivre en atten- 
dant? Mon frère aîné se dévoua généreusement pour nous tous. 
Mais la fortune trompa ses espérances , elle se joua de sa cons- 
tance et de ses efforts. Je voyais à Paris bon nombre d'officiers 
qui supportaient mal leur infortune , s'adressaient à M. Lafitte 
])our en obtenir des secours , et ciiaient ensuite contre le ban- 
quier libéral , s'il ne leur donnait que de faibles sommes , comme 
s'il devait sa fortune , laborieusement acquise , à qui ne voulait 
pas travailler de peur de déi'ôger ! Cette façon d'aumônes ac- 
cordées à l'opinion ne pouvait me convenir; c'est du travail que 
je demandais partout , sans en trouver. J'avais fait d'assez mau- 
vaises études , et j'étais parti du lycée débiteur envers mon pro- 
fesseur de rhétorique d'un pensum de six mille vers; je songeai 
à rap]>rendre : on ne rapprend pas c|uand on est tourmenté par 
le besoin , et qu'on n'a pas tout ce qu'il faut pour étudier com- 
modément. Ensuite, toute sa vie, on marche toujours, près de 
tomber, sur ce vide qu'on n'a pas su combler. Aussi , Dieu sait , 
depuis douze ans , quelles précautions il m'a fallu prendre pour 
marcher sur ce terrain miné. C'est l'art du danseur de corde qui 
consiste à paraître solide sur la voie étroite du funin. 

J'avais le goût des arts, je m'y livrai avec bonheur , non pour 
produire, hélas! mais pour juger l'artiste. Je me fis critique, 
comme on se fait spécidateur à la Bourse; j'avais la même mise 
de fonds que la plupart des coulissiers ! Je n'avais qu'une excuse, 
la bonne foi et la nécessité. La nécessité ! elle était bien impérieuse ! 

J'avais frappé à tovites les portes , nulle part on ne m'avait dit : 
« Entrez , » excepté dans une bonne famille , qui est devenue la 
mienne, mais qui ne pouvait rien pour me faire vme position. Je 
ne puis dire tout ce que j'ai entrepris ; il n'y a peut-être que le 
valet de la comédie qui ait le droit de dire comme moi : 

J'ai fait tant de métiers dedans le nalnrel , 
Qu'on peut bien m'appeler un homme universel ! 

J'ai dessiné des châles de cachemire chez M. Lupin , sous la di- 
rection d'un homme de talent dans ce genre, M. Glev... , ({ui 



ASPIRAÎST ET JOURNALISTE. 5t) 

n'a pu parvenir à faire de moi qu'un copiste malhabile. Je m'avi- 
sai un jour d'enseigner une langue que je n'ai jamais bien sue , 
et de donner à des étrangers des leçons de français : saint 
Jean donnait bien le baptême sans l'avoir reçu ! Un remords 
me prit et je quittai le professorat par respect pour la langue. 
Ce que je fis de mieux , le voici : 

J'étais fort pauvre, et j'avais adopté pour mon restaurant, non 
pas leCafé Anglais où je savais que certaines personnes dînaient tou- 
jours avec l'argent du respectable M. Lafitte , mais un petit caba- 
ret de la rue Montpensier, où l'on dînait pour dix sou.s; et de bons 
dîners , je vous assure ! un morceau de bœuf excellent , du pain 
et quelquefois du vin ! Mes commensaux étaient des cochei's de 
cabriolets et cjuelques honnêtes ouvriers , presque tous anciens 
soldats. Je n'avais qu'un seul habit, un habit d'uniforme ayant 
des anci^es brodées au collet et aux retroussis ; il me donnait un 
peu de considération à cette auberge; seulement je n'y boutonnais 
pas mes épaulettes que je conservais pour faire mes visites dans 
quelques maisons où j'étais fort bien reçu, mais où l'on ignorait 
une misère que je cachais avec un col de chemise assez propre. Je 
n'étais pas si gai que les cochers , et leurs éclats de rire me fai- 
saient mal quelquefois , bien que je fusse assez philosophe pour 
ma position. J'allais donc prendre mon repas vers quatre heures, 
avant que la société fût nombreuse; et puis j'avais le choix des 
morceaux ! Un ouvi'ier me regardait souvent dans le coin obscur 
où je me plaçais d'ordinaire. Un soir, il s'approche poliment de 
moi , pose son assiette , son pain et sa bouteille, — ce jour-là je 
bus du vin I — sur la toile cirée qui servait de nappe à ma table , 
et me dit:, « Excusez, mon officier, si je vous dérange; mais 
j'ai à vous parler. — Asseyez-vous ^ monsieur , et causons. — Vous 
êtes déplacé ici, mon officier. — Mais non , je suis conformément 
à ma fortune , il y a ici d'honnêtes gens dont la société ne saurait 
me déplaire ; et quant à la vie animale I... — Eh bien ! ça me fait 
de la peine , voyez-vous , vous n'êtes pas fait pour vivre avec nous 
autres , et il faut que chacun soit à sa place. — La mienne est 
humble, que voulez-vous? je n'y resterai pas toujours , j'espère. 
— Auriez-vous de la répugnance pour un état manuel ?--: A Hfuue. 



6o REVLE DES DEUX MONDES. 

Je ne répugne qu'à l'oisiveté. — Voulez -vous venir avec moi 
tout à l'heure ? — Volontiers. — Achevons donc de dîner. » 

Il ne m'en dit pas davantage. Nous finîmes notre repas en 
causant de choses indifférentes, et nous partîmes. C'est au fau- 
bourg Saint-Martin qu'il me conduisit. J'entrai après lui chez un 
tireur d'or. Il était à table avec sa femme , bonne et grosse mère 
de quarante ans , et leur tille , jolie blonde de dix-huit ans envi- 
ron. On se leva obligeamment pour me recevoir , et l'on m'offrit 
du café. « Bourgeois , dit, après ces politesses , mon inti'oducteur , 
voilà monsieur qui vous demande de l'ouvrage ; c'est un officier 
qui n'a pas d'argent de reste ; il a eu des malheurs; enfin suffit; 
il veut travailler, ce qui est très-bien, et j'en réponds. » Je serrai 
affectueusement la main à ce brave homme qui se portait caution 
pour quelqu'un qu'il avait deviné , mais qu'il ne connaissait pas. 
« Mais, répondit le maître tireur d'or, je ne sais pas à quoi je 
pourrais employer monsieur; il n'a jamais été dans la partie, à 
ce que je crois; et je pense , ajouta-t-il en regardant mes boutons 
timbrés d'une ancre , qu'il s'entendrait mieux à tirer sur une coi'de 
qu'à alonger un lingot. Cependant , si monsieur veut tourner la 
roue! — Je tournerai la roue, monsieur, et je tâcherai de me 
figurer que c'est celle du gouvernail d'un vaisseau. — Je ne 
pourrai vous donner que quinze sous par jour. — Je suis à vous , 
monsieur. » Quinze sous , quand on n'a rien , c'est une fortune. Je 
soupirai tout en riant. « A demain donc , monsieur. On entre à 
sept heures à l'atelier. » 

Je demeurais en haut de la rue de La Harpe; il me fallait trois 
grands quarts d'heure pour aller chez mon patron; je partis à 
six heuxes. Je mis de la coquetterie à ma toilette pour faire mon 
entrée. J'attachai mes épaulettes à mon habit , je ceignis mon 
épée : c'était fort ridicule , sans doute ; mais cela produisit un 
bon effet sur mes nouveaux camarades. Pas une plaisanterie, pas 
un mot grossier, pas une demande indiscrète, et cela tant que 
je restai à l'atelier du tireur d'or. Cette déférence , ce respect 
pour le malheur me touchèrent infiniment I 

Me voilà tournant une roue , comme le chien de La Fontaine 
tournait la broche. La fonction était pénible, et je n'étais pas 
encore bien rétabli de ma longue maladie. Au bout de quelques 



ASPIRANT ET JOURNALISTE. Gl 

jouis , j'allai trouver le bour^jecis , et lui dis : » Je n'ai pas osé 
vous demander de m'eniployer mieux ; mais je puis faire autre 
chose que tourner la loue et étirer vos Larres d'argent doré. Je 
suis de Lyon, où j'ai vu faire la passementerie ; donnez-moi des 
instrumens et vous verrez ! — Je veux bien essayer. » 

Mademoiselle Céleste, la jolie blonde, eut pitié de l'audacieux 
novice. Son père eut la bonté d'être un peu content , et je passai 
ouvrier à trente sous, heureux comme si j'avais été nommé en- 
seigne de vaisseau. Pour le coup j'étais riche , et je buvais du 
vin tous les deux jours ! J'avais l'amour du spectacle ; je n'y avais 
pas été depuis long-temps. Tous mes plaisirs se bornaient à de 
longues visites au musée du Louvre et à la galerie du Luxem- 
bourg, sur laquelle j'avais écrit une brochure pseudonyme. Je 
parvins à mettre de côté quatre francs , et j'allai à l'Opéra , les 
bottes bien cirées, mes mains d'ouvriers cachées dans des gants 
honnêtement propres , mes brillantes épaulettes sur le dos et le 
sabre trauiant au côté. Quel régal qu' Orphée , quand on aime la 
musique , la danse , et qu'on soupire après l'Opéra depuis un 
an! Je passai une soirée délicieuse! Lais, Nourrit père, ma- 
dame Alberl-Him , mademoiselle Bigottini , tout ce qu'il y avait 
de mieux , et le foyer entre les deux pièces ! 

Cette soirée changea mon sort. Je rencontrai au foyer un colo- 
nel de mes amis qui me demanda ce que je faisais à Paris ; je le lui 
dis , peut-être avec plus d'orgueil que de naïveté. — Vous per- 
drez le reste de votre santé. Utilisez vos premières études et lais- 
sez la cannetille. — Je ne demanderais pas mieux, mais que faire? 
Si je pouvais écrire quelque part. — On écrit beaucoup à pré- 
sent, et les journaux sont très-courus. — Si je pouvais domier 
quelques leçons de dessin à des enfans et de grammaire à des cui- 
sinières! — Ou à des étrangers? C'est une bonne idée. Je vous 
trouverai demain un écolier au moins. — En effet, le lendemain 
j'avais un Espagnol qui me donnait cent sous par cachet et pre- 
nait quatre leçons par semaine : c'était un gentihomine pressé de 
lire nos auteurs. Je me rappelle une niaiserie du piofesseur que 
l'écolier prit pour une malice; le premier livre où je le fis 
lire fut le don Quichotte de Florian. Pas mal choisi , n'est-ce 



6î REVUE DES DEUX MONDES. 

pas?... J'allai dire adieii à mon bourgeois du faubourg Saint- 
Denis ; j'embrassai sa femme en la remerciant ; j'embrassai 
aussi mademoiselle Céleste ; je dis seulement : à revoir, à Dupuis 
mon protecteur, que j'ai vu souvent jusqu'en 1820 où il est allé 
s'établir en Allemagne , et j'engageai à dîner tout l'atelier pour la 
fin du mois. Alors j'achetai un habit bourgeois , un habit vert, un 
habit à la model C'est une époque dans ma vie. L'Espagnol m'amena 
un Portugais , et celui-ci un Brésilien. J'étais au comble de mes 
vœux; je ne devais rien à personne ; je dînais à vingt-deux sous 
tous les jours, et je voyais Talma une fois par semaine! 

Comment je fus un instant commis delà guerre à la place d'un 
de mes amis qui avait été soldat du train, apothicaire, précepteur 
et qui depuis s'est fait prêtre, c'est ce qu'il est inutile que je dise. 
Comment je m'associai à un agent d'affaires qui gagnait de l'argent 
pendant que j'en perdais , moi , c'est ce qui serait trop long à ra- 
conter. Comment je devins journaliste... et parbleu comme tout le 
monde , par amour du théâtre où je voulais avoir des entrées fran- 
ches, par désir de me voir imprimer, par vanité, et puis aussi par 
besoin d'avoir une existence stable. Le hasard me favorisa, et 
bientôt je fus associé à cinq ou six littérateurs de l'empire fort 
renommés. Ma nouvelle carrière fut heureuse ; elle m'a permis de 
payer une dette d'amour et d'élever un enfant!... Que de nuits j'ai 
passées! combien j'ai travaillé! que de tourmens d'amour-propre 
m'ont torturé! et les choses que j'ai vues, les hommes que j'ai 
connus, les intrigues politiques et les intrigues de coulisses qui se 
sont nouées devant moi ! si je disais cela , quel appendice je join- 
drais à certains mémoires! je m'en garderai bien. De tout ce qui 
m'est arrivé dans cette vie du journahste quotidien, si active, si 
diverse, si fatigante, si agréable, si désolante et si gaie, je ne 
veux vous raconter qu'une aventure. 

C'était en 1823, si je ne me trompe. Louis XVIII avait donné 
à madame du Cayla la petite maison de Saint- Ouen , que tout le 
monde connaît. Le don était connu du public ; on jasait beaucoup 
dans les salons de cette libéralité; les femmes qui n'avaient pu 
obtenir l'honneur de l'amitié déclarée que le roi avait pour la 
jolie comtesse , en médisaient très-fort et se moquaient du vieux 
monarque qui affichait des prétentions de jeune homme, seule- 



ASPIRANT ET JOURNALISTE- 63 

ment parce que les courtisans lui avaient persuadé qu'un roi de 
Fiance , témoins tous ses aieux , ne pouvait se passer décemment 
d'une amie en titre. Ruse de courtisans qui voulaient battre en 
brèche le crédit de M. Decazcs. Louis XVIII savait bien qu'on 
murmurait, mais il était fier de ces attaciucs. Pour que le pavillon 
de Saint-Ouen dit mieux à tout le monde qui l'avait donné, le roi 
commanda à M. le baron Gérard un portrait en pied , qui devait être 
placé dans un des salons de madame du Cayla, et rester là comme 
une signature au bas d'un contrat. M. Gérard fit le portrait, qu'on 
porta aux Tuileries et de là à Saint-Ouen. 

Pour l'inaugurer et pour pendre convenablement la crémaillère , 
comme nous disons , nous autres bourgeois , dans ce petit château 
royal, Louis XVIII, qui savait son Suétone, se rappela les fêtes de 
Bayes; mais il se rappela aussi Pétrone , et il eut peur. La presse 
l'effrayait, il hésita; les bons conseils de ses amis le raffermirent. 
Il fit arranger une fête au milieu de laquelle il devait paraître en 
personne et en peinture ; la musique de la chapelle et du Conser- 
vatoire reçut ordre d'embellir cette solennité: des invitations fu- 
rent faites; des tables furent dressées dans les jardins et chargées 
de rafraîchissemens ; à un signal convenu , un rideau vert , ca- 
chant le chef-d'œuvre de M. Gérard, — c'était une expression con- 
sacrée alors pour tout ce que produisait ce peintre, — devait s'ou- 
vrir aux cris de vive le roi! Tout était bien convenu et le jour 
pris. — Ce jour c'était le 3 mai. La politique se trouvait aussi de 
la partie. Cependant, la veille, Louis XVIII fut ébranlé; on 
se moquait si ouvertement de cette parodie des galanteries de 
François I ' et de Louis XIV, qu'il résolut de ne pas aller à Saint- 
Ouen. Il avait prié le comte d'Artois de s'y rendre : autrefois, cet 
aimable seigneur, — c'est le nom flatteur que les dames du Vaux- 
hall de Torré lui avaient donné unanimement en 1 779 , — n'aurait 
pas manqué d'obéir à un ordre de cette nature. Mais il avait 
vieilli, il avait pris le rôle d'un homme revenu des folies de 
l'amour : il était sage , pieux , et puis il faisait de l'opposition ; 
il avait élevé le pavillon Marsan contre le pavillon de Flore , et 
M. de Latil contre M. Decazes. Il refusa net. Grand scandale à la 
cour, bonne matière à railleries pour les salons et les journaux. 
On se passera donc du comte d'Artois , et le roi n'ira pas. Ce sera 



kV] REVUE DES DEUX MONDES. 

seulement une femme amie des arts qui aura préparé un triom- 
phe à M. le baron Gérard , et donné à quelques amis le régal 
d'une bonne musique et d'une collation délicate. 

Le jour arriva, il faisait un temps magnifique : beau, cliaucl, 
tout- à-fait propice à la fête. J'étais fort occupé au bureau du 
journal que nous publiions alors , journal qui a fait assez de bruit 
dans son temps. Je jetais bien vite en moule cette prose impro- 
visée que les iniprimeurs arrachent au rédacteur quand l'heure 
est venue de la composition ; j'avais grandement à faire , car 
j'étais seul et je voulais aussi aller à Saint-Oueu; on vint m'an- 
noncer M. le ducd'Escars. Cela me dérangeait beaucoup ; de quoi 
voulait me parler le vieux gentilhomme? Avait-il inventé quelque 
nouveau plat dans ses conférences culinaires avec son glorieux 
maître? — Failes entrer. — M. d'Escars entra. — Vous êtes, me 
dit-il le rédacteur en chef du Miroir? — Oui, monsieur, jusqu'à 
la fin de ce mois ; je suis même le seul rédacteur présent, car tous 
mes collaborateurs sont à la campagne aujourd'hui. — Monsieur, 
je suis le duc d'Escars, et je viens. . . — Qu'y a-t-il pour votre ser- 
vice, monsieur le duc? — Je viens à vous de la part du roi... 
— De la part du roi , monsieur ! Ne vous trompez- vous pas? Le 
roi a bien eu des relations avec le Miroir^ mais elles ont été se- 
crètes. Il lui a adressé des articles, peut-être un peu pour le com- 
promettre , mais dans tous les cas pour satisfaire à son besoin 
royal de moquerie contre ses courtisans... — Monsieur, ce que 
vous me dites-là... — Est très-vrai; le premier article que le Mi- 
roir ait publié contre M. Dudon était du roi. Tout se sait, surtout ces 
choses-là où il y a une petite vanité d'auteur en jeu. Louis XVIII 
n'a pas gardé son secret, pourquoi le tiendrais-je? Mais enfin le roi 
s'est fait notre collaborateur , et c'est sans doute à ce titre qu'il 
nous fait demander un service. — Sa Majesté m'a chargé de vous 
prier... — Voyons, monsieur le duc , parlez sans hésiter. — Eh ! 
bien, monsieur, vous savez qu'aujourd'hui à Saint-Ouen — — 
Oui , monsieur le duc , j'ai un billet, j'y vais y aller tout à l'heure 
et je réserve deux colonnes pour parler au public demain de ce 
spectacle de la cour. — C'est justement ce que le roi redoute. — 
Je le crois , monsieur , mais il faudra bien pourtant que cela soit. 
— Le roi voudrait bien !... — Je suis désolé de refuser le voi , mais 



ASPIRANl KT JOURNALISTE. Gf) 

c'est impossible. — llefuseï- le roi , c'est hieii dur. — C'est seule- 
ment raisonnable. Que voulez-vous qu'on pense du Miroir, s'il ne 
parle pas de cette fête qui est un scandale public , entre nous ? Ne 
dira-t-on pas qu'il est vendu au roi ? — Mais il s'agit d'une af- 
faire toute privée. Auriez-vous le droit de divulguer ce qui se passe 
chez moi? Ce qui se passe à Saint-Ouen n'est pas davantage de 
votre domaine. — C'est une question que les tribunaux pourront 
juger, monsieur le duc. — Mais si votre voisin le boucher ouïe bou- 
langer venait vous dire : Monsieur , je donne une fête chez moi ; 
il y aura à ma porte des lampions et des gendarmes; cela fera de 
l'effet dans le quartier, cependant, je vous en prie, n'en dites rien 
dans votre feuille, que feriez-vous? — Dès que le roi comprend 
assez bien sa position pour se comparer ici à mon voisin le boulan- 
ger, dès qu'il n'emploie ni la menace ni la séduction, je vous 
promets que j'arrangerai les choses de inanière à satisfaire Sa 
Majesté , sans déserter la cause des lecteurs du Miroir. M. Ter- 
naux donne aujourd'hui une fête industrielle à Saint-Ouen , par 
opposition à la fête de madame du Cayla ; je rendrai compte de 
celle-là, et quant à madame du Cayla et au portrait de M. Gérard, 
ils n'y seront que par allusion ou comme les statues de Cassius et 
de Brutus. — Le moins possible, n'est-ce pas, monsieur? — 
Soyez tranquille , monsieur le duc. Mais service pour service. 
Nous avons un procès, ridicule comme tous ceux qu'on nous a faits 
Jusqu'ici, pour des pointes, des épigrammes , des allusions ; peut- 
être parmi les articles incriminés y a-t-il quelques plaisanteries 
du roi lui-même ; que M. Marchangy ne poursuive pas, et ce sera 
justice. — J'en vais parler au roi. 

Le duc revint une demi-heure après, chargé des remercuiiens 
de Louis XVIII pour mon procédé de bon voisinage , et de sa 
promesse pourlasuspensiondespoursuitesdu parquet. M. d'Escars 
me dit en s'en allant et en n;e serrant la main : « Je vous en prie, 
tenez cela bien secret, monsieur , le roi vous en saura bon gre'. » 
Ce secret, je ne l'ai point divulgué ; un seul de mes collaborateurs 
l'a connu dans le temps. Le Miroir ne parla point de la fête de 
madame du Cayla ; notre procès fut appelé , jugé, et nous fûmes 
condamnés. Quinze jours après le M'ivir fut supprimé. Il avait 
commis un grand crime : M. Jouy et moi avions osé critiquer 



66 REVUE DES DEUX MONDES. 

Louis XVI 11 , poète et auteur de la Relation du Voyage a Co- 
blentz! 

L'écrivain eut plus de vanité que le roi n'eut de cœur. Il avait 
échange' sa parole d'honneur contre la mienne par ambassadeur; 
il la retira , parce que M. Jouy s'était avisé de relever une faute 
de français dans l'écrit royal, et parce que moi, je louais trop mal 
ses vers. 

A. Jal. 



MOEURS DES AMÉRICAINS. 



TROISIEME ARTICLE 



En exposant un peu d'après la logique , et beaucoup d'après 
mistress Trollope , ce que devaient être et ce qu'e'taientles habi- 
tudes américaines, nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs , 
dans nos deux précédens articles, des fragmens assez considé- 
rables de son livre. C'est sans doute à ces fragmens que nous 
sommes redevables de l'honneur qu'on nous fait , de désirer que 
nous revenions encore une fois sur le spirituel ouvrage de cette 
dame. Aussi bien nous reprochions-nous de nous être beaucoup 
trop mis à la place de la voyageuse , et d'avoir mal à propos substi- 
tué nos fioides déductions à ses pittoresques récits. Nous sommes 
charmés d'avoir un prétexte de réparer ce tort , et nous le saisis- 
sons. Nous allons, dans ce dernier extrait, céder entièrement la 
parole à mistress Trollope, en nous contentant de jeter un fd entre 
ses narrations. S'il arrive que ses peintures soient parfois ou 
fausses ou exagérées , nous pensons en avoir assez dit dans nos pré- 
cédens articles , pour prémunir le lecteur contre ces exagérations 
et ces erreurs. Nous croyons à la bonne foi et au bon sens de mis- 
tress Trollope; mais nous croyons aussi à ses préjugés et aux 

' Domestic maiiners of the Americans , by mistress Trollope. Voyez les 
livraisons du i6 juin et du i" juilUt. 



68 REVUE DES DEUX MONDES. 

bornes de son esprit. Nous croyons surtout qu'un grand peuple 
ne peut être jugé sur la déposition d'un seul témoin, et Dieu 
merci, l'Amérique ne manque parmi nous ni de sympathies ar- 
dentes, ni de défenseurs éloquens. La république des Etats-Unis 
a succédé dans nos admirations à la république de Lacédémone, et 
toutes les républiques seront toujours en bonne réputation parmi 
nous; ceci est dans notre génie et dans notre mission; j'engage 
beaucoup les républicains à se fier à cette tendance, et à ne pas 
trop s'inquiéter des coups d'épingle d'une femme : cela ferait peu 
d'honneur à leur galanterie et à leur prévoyance. 

Là où le peuple est souverain , toute autorité doit émaner de la 
sienne, et par conséquent chaque fraction du pouvoir, depuis 
la plus petite jusqu'à la plus grande , être déléguée par lui. De là 
l'élection tous les jours et partout, tantôt pour une chose, tantôt 
pour une autre ; et comme en vertu du principe de souveraineté , 
tous les citoyens participent au droit d'élire , on peut dire que 
l'Amérique n'est qu'une vaste salle électorale , et la vie de chaque 
Américain, une élection perpétuelle. Rien au monde ne peut être 
plus ennuyeux pour un ami de la paix , que cet éternel mouve- 
ment; mistress Trollope en est malheureuse, et cependant ne 
peut y échapper. 

« Même dans le village retiré où nous passâmes la belle saison , dit- 
elle , nous ne fûmes pas à l'abri de la fièvre électorale qui parcourt e( 
tourmente sans relâche toutes les parties du pays. Quand l'Aniériquci 
réunirait tous les agrémens que la nature et la société peuvent offrir, 
cette mononamie d'élection sulfirait pour me la rendre insupportable- 
elle envahit toutes les conversations, elle aigrit tous les caractères, en 
substituant partout les jugemens de l'esprit de parti à ceux du bon sens; 
en un mot, elle infecte et corrompt toutes les relations sociales. » 

En effet, toute élection est accompagnée d'un certain nombre 
de circonstances qui en sont inséparables, et auxquelles il fau( 
savoir se résigner en considération de la chose elle-même. Touti 
la sagesse des lois et toute la vertu des hommes ne feront jamai> 
qu'une élection de ville ou de village , de député ou de garde-cham- 
pêtres, puisse être dégagée de ces circonstances qui sont comme la 



MOEURS DES AMERICAINS. 6r) 

loi du phénomène. Ecoutons mistress Trollope, et notons en pas- 
sant la mobilité essentielle au régime démocratique. 

« Lorsqu'un candidat se présente pour une fonction quelconque, son 
parti le revêt de toutes les vertus et de tous les lalens. Il est prêt à arra- 
cher les yeux aux hommes du parti opposé , et souvent on en vient là 
dans les états du sud, où le soleil donne plus d'énergie aux passions. 
3Iais à peine cet homme si prôné est-il é!u, que toutes ses vertus , tous 
ses lalens s'évanouissent , et sauf le petit nombre des électeurs qu'il 
place dans ses bureaux, tous les autres se mettent aussitôt en mouve- 
ment pour l'élection de son successeur. Lorsque j'arrivai en Amé- 
rique, M. Adams était président, et il était impossible de révoquer en 
doute, même à s'en tenir à l'opinion de ses ennemis, qu'il ne fût très- 
propre à honorer ces hautes fonctions : le seul reproche que j'aie depuis 
entendu faire contre lui, c'est qu'il était beaucoup trop gentilhomme. 
Toutefois, un nouveau candidat devait être mis en lumière, et M. Adams 
fut écarté, sans autre raison à moi connue que celle-ci qui n'en est 
pas une, à savoir qu'il était mieux de changer. Le cri n Jackson for 
ever » fut donc poussé à outrance par la majorité des électeurs, ivres 
ou non ivres , jusqu'à ce qu'il fût élu ; mais à peine le fut-il, qu'en vertu 
du principe qui l'avait porté au pouvoir, le vœu de l'opinion tourna, et 
l'on n'entendit plus qu'un cri : Clay for ei>er ! Clay for ever l » 

Le respect des magistrats élus pour le peuple électeur, et l'ir- 
révérence du peuple électeur pour des magistrats éphémères qui 
n'ont d'autorité que par lui , sont une autre conséquence du prin- 
cipe électif. Nous avons vu comment le laitier de mistress Trol- 
lope parlait des représentans au congrès , et comment le président 
de la république était traité par les mariniers du bateau à vapeur. 
A'oici de quelle façon respectueuse un percepteur, eu Amérique, 
invite les contribuables à payer l'impôt; cette sommation sous 
forme d'homélie est curieuse. 

AYIS AUX CONTRIBUABLES. 

« Les personnes qui ne m'ont point encore payé les taxes sont ins- 
tamment priées de le faire d'ici au lei décembre prochain. Je les y ai 
déjà invitées bien des fois par avertissement et autrement, mais avec 
peu de succès. Aujourd'hui le moment est venu oîi ma situation exige 
que je sois immédiatement payé de ce qui m'est dû. Je prie les con- 
ÏOME VIII. 5 



"O nCVUK DES DliUX MONDES. 

tiibuables de considérer qu'il m'est impossible de verser le montant des 
taxes, et de rembourser les sommes qu'il m'a fallu emprunter, si je 
ne les recouvre pas de ceux qui les doivent. Je ne saurais imaginer 
la raison pour laquelle ceux sur qui les taxes sont impo.sées , négligent 
de les acquiter. A en juger par la négligence d'un grand nombre, on 
croirait qu'ils pensent que c'est pour moi que je les perçois , ou que j'ai 
assez de fortune pour les payer à moi seul , oîi que je puis attendre jus- 
qu'à ce qu'il leur soit commode de le faire eux-mêmes. Ce n'est pas pour 
moi que je perçois les taxes, et je ne suis pas assez riche pour les ac- 
quitter à moi seul; je ne suis chargé que de les recueillir. Il m'en coû- 
terait beaucoup d'être obligé, pour les recouvrer, de recourir à l'autorité 
que me donne la loi. Il me semble que ce devrait être le premier souci 
d'un bon citoyen de payer ses impôts, car c'est par là que le gouver- 
nement est soutenu. A quoi servirait que les taxes fussent assises , si elles 
n'étaient pas perçues? Comptez donc que je procéderai selon la loi pour 
y parvenir, et gouveruez-vous en conséquence. 

John Spencer, collecter. 

P. S. MM. St- Clair et Dunn partent pour Indianapolis, le 27 du 
courant : je prie tous ceux qui pourront me payer d'ici là de le faire» 
afin que je puisse m'acquitter autant que possible, et m'éviter, en partie 
du moins, l'amende de 21 pour cent dont je serai frappé après le 8 dé- 
cembre prochain. » 

A en croire mistress Trollope , les lois en Amérique ne seraient 
guère plus respectées que les magistrats; il est vrai que ces deux 
choses se tiennent d'assez près. Entr 'autres passages, nous citerons 
le suivant. 

« Quant à leur incomparable liberté , je ne la comprends pas davantage. 
Leurs common laws sont copiées des nôtres, et la seule différence, c'est 
qu'en Angleterre elles sont respectées , tandis qu'en Amérique elles ne 
le sont pas. 

« Je ne dirai rien de la police des villes de la côte ; je la crois bien 
faite : celle de New-York du moins a cette réputation ; mais hors du 
rayon des villes, le mépris de la loi est si grand, qu'en le signalant je 
n'ai pas l'espérance d'être crue. L'injure, l'outrage, le vol, le meurtre 
même, sont journellement commis sans le plus léger essai de répression 
légale. 

« Pendant l'été que nous passâmes au Maryland , nos promenades se 



^'/^ 'y:^<tei. 



■MOr.VlRS DES AMKRICAI.NS. 



trouvaienl souvent circonscrites dans un étroit rayon, par l'avis de nos 
amis qui connaissaient le pays. Quand nous en demandâmes la raison , 
on nous répondit : « Il y a une auberge sur la route , et il ne serait pas 
prudent de pousser jusque-là. » 

« Le canal de la Chesapeak à l'Ohio passait à quelques milles de l'ha- 
bitation de mistress S.. .. Il arriva deux fois, durant le séjour que nous 
y fîmes, que des cadavres furent trouvés dans le voisinage; on par- 
lait de ces événemens comme de choses très-ordinaires. Un jour que 
je demandais des détails: « Oh! probablement il a été assassiné, me dil- 
» on ; ou peut-être est-il mort de la fièvre du canal ; on dit au reste que 
» le cadavre porte des marques de strangulation. » Aucune enquête ne 
fut ordonnée, et la sensation ne fut pas plus grande que si le cadavre trou vc 
eût été celui d'un mouton. » 

Cette négligence dans la répression des délits et des crin es 
vient de plusieurs causes; mistress Trollope signale d'abord la 
facilité avec laquelle les coupables échappent aux poursuites de 
la loi. 

« L'abondance des subsistances et la rareté des exécutions sont deux 
textes favoris sur lesquels la vanité des Américains se plaît à s'appuyer 
pour prouver la supériorité de leur pays sur l'Angleterre. Que ce soient 
là deux très-bonnes choses, j'en conviens, mais je ne saurais admettre 
la conséquence. Il est aisé de faire rendre à un territoire vaste et fertile, 
de quoi nourrir abondamment une faible population; et dans un pays où 
les mauvais sujets savent qu'après avoir fait un mauvais coup il suffira 
qu'ils se transportent à quelques milles, pour trouver , ailleurs comme 
chez eux , du bœuf et du wiskey en abondance , sans le moindre danger 
d'y être suivi par la loi , il n'est pas extraordinaire du tout que les exé- 
cutions soient rares. » 

Mais celte négligence tient beaucoup aussi au respect qu'ins- 
pire l'individu dans un pays où l'individu joue un si grand rôle. 

« Pendant mon séjour à Cincinnati, dit mistress Trollope, un meurtrier 
fut pris , mis en jugement et condamné à mort. L'instruction prouva que, 
quelques années auparavant , il avait assassiné sa femme et son enfant à 
la Nouvelle-Orléans ; mais ce crime n'avait point attiré l'attention de la 
justice. Le nouvel attentat qui l'avait mis entre ses mains était le meur- 
tre d'une seconde femme, et le principal témoin était son propre fils. 



r2 REVUE 1>ES DEUX. MONDES. 

«Jamais homme blanc n'avait encore été exécuté à Cincinnati; et le 
jour de rexéculion arrive , la sensation produite dans le pays par un 
événement aussi étrange avait fait accourir dans la ville de soixante 
milles à la ronde. 

«Toutefois quelques personnes avaient conçu des doutes sur le droit 
de la société de donner la mort à un homme, et avaient adressé une 
pétition au gouverneur de l'état d'Ohio pour une commutation de 
peine. Le gouverneur résista quelque temps, ne voulant pas empê- 
cher l'exécution de la sentence du tribunal qui avait jugé ; mais à la 
fin, effrayé de la situation tout-à-fait nouvelle dans laquelle il se 
trouvait , il céda à l'imporlunilé du parti presbytérien , qui n'a- 
vait cessé de le tourmenter, et expédia un ordre au shérif. Cet ordre 
toutefois ne prescrivait pas la commutation de la peine; le shérif devait 
demander au condamné si cette commutation lui convenait; et, dans le 
cas seulement d'une réponse affirmative, il devait, au lieu de le pen- 
dre , l'envoyer dans la prison pénitentiaire. Le shérif se rendit donc 
auprès du criminel, et lui fit la proposition. Celui-ci lui répondit : « Si 
quelque chose pouvait me déterminer à accepter votre offre, ce serait 
l'espérance de vivre assez pour tuer mon chien de fils ; cependant je 
n'en veux point, et vous aurez, monsieur le shérif, la bonté de me 
pendre. )> 

« Le digne sliérif sur qui retombait la mauvaise commission d'exécuter 
le condamné, n'épargna rien pour l'engager à signer l'acte de commuta- 
tion qu'il lui présentait : mais tous ses efforts furent inutiles ; il en fut 
pour ses frais d'éloquence. 

« Le jour de l'exécution arriva donc. Le lieu où elle devait se faire 
était le penchant d'une colline , la seule qui fût défrichée dans le 
voisinage de la ville, et long-temps avant l'heure fixée, nous la vîmes 
entièrement couverte par une immense multitude d'hommes, de fem- 
mes et d'enfans. A la fin , l'heure arriva ; on vit la fatale charrette 
s'avancer et gravir lentement la colline ; un silence solennel succéda au 
bruissement. de la multitude; le criminel monta sur l'échafaud , et le 
shérif le pria de nouveau de signer l'acceptation de la commutation ; 
mais il repoussa le papier avec mépris , et cria d'une voix forte : « Qu'on 
me pende ! » 

. « Midi était l'heure fixée pour couper la corde. Le shérif était debout , 
sa montre dans une main et un couteau dans l'autre. L'heure sonna , et 
la main était levée , lorsque le patient s'écria brusquement : « Je signe. y> 
Il fut mené en prison au milieu des cris, des risées et des plaisanteries 
de la foule. » 



MOEURS DES AMERICAINS. "j .} 

Le passafje suivant prouve que c'est encore moins la vie de l'iioni- 
me que celle de l'Américain, qui excite le respect du magistrat. 

« Pendant que j'étais à Philadelphie, l'attention publique fut vivement 
excitée par la situation de deux criminels condamnés à mort pour avoir 
arrêté et volé la malle-poste de Baltimore. Comme la peine capitale est 
rare en Amérique , la prochaine exécution de ces deux personnages était 
le sujet de toutes les conversations. Un gentleman qui mangeait à notre 
table d'hote nous apprit un fait qui augmenta cet intérêt. Un des deux 
condamnés avait déclaré à l'ecclésiastique qui allait le visiter en prison, 
qu'il était certain de sa grâce, et rien de ce qu'avait pu lui dire ce der- 
nier pour le désabuser de ce qu'il considérait comme une illusion , n'a- 
vait ébranlé sa conviction. Pendant plusieurs jours, la conversation 
roula sur ce fait dont l'exactitude ne tarda pas à se confirmer , et bien- 
tôt on commença à conjecturer que l'espérance du criminel pouvait bien 
n'être pas sans quelque fondement. Ces diseussions m'apprirent que l'un 
des condamnés était Américain et l'autre Irlandais , et que c'était le pre- 
mier qui avait une conviction si forte qu'on ne le pendrait pas. Quelques- 
uns de nos habitués soutenaient la thèse que , si l'un était pendu et que 
l'autre ne le fût pas , l'exécution du pi-emier serait un meurti-c et nul- 
lement une exécution légale. Un point admis comme constant dans ces 
discussions , c'est que presque tous les hommes de couleur blanche exé- 
cutés depuis la déclaration d'indépendance des États-Unis avaient été 
des Irlandais. Je n'avais aucun moyen de vérifier l'exactitude de ce fait; 
tout ce que je puis dire, c'est qu'il n'était point contesté. J'ajoute que 
dans le cas particulier dont il s'agit, l'Irlandais fut pendu et l'Amcri- 
cain gracié.» 

Du reste, la détenlioa solitaire qui est ordinairement suLsti- 
lue'e à la peine de mort , est aux yeux de mistress TroUope un 
cliâtiment plus terrible eucore. 

«Nous visitâmes à Washington la maison pénitentiaire qui venait d'être 
terminée: elle est destinée à recevoir les criminels condamnés pour la 
vie à la détention solitaire. Le spectacle d'une prison ordinaire produit 
une impression agréable, quand on la compare à celle qu'on éprouve 
en visitant ces effrayiuites cellules. Il n'y a point de miséricorde à subs- 
tituer une telle peine à celle de la mort, et pour trouver un motif légi- 
time de préférence, il faut l'aller chercher dans la plus grande terreur que 
la détcnlion solitaire produit sans doute sur les citoyens. Sur cent créatu- 
res humaines qui auraient subi pendant une année seulement cette terrible 



n^ REVUE UJiS DKUX JilONUES. 

peine, il n'en est pas une qui ne préférât une mort immédiate à la cer • 
tilude de la subir pour la vie. J'avais écrit une description de ces hor- 
ribles cellules , mais celle qu'en a donnée le capitaine Hall est si exacte 
et si claire , qu'il serait superflu que je l'insérasse ici.» 

La susceptibilité d'indépendance qu'engendi-e la démocratie est 
bien représentée dans le passage suivant : 

« Tous les débats du congrès auxquels j'ai assisté roulaient sur un seul 
point , l'entière indépendance de chaque état par rapport au gouverne- 
ment fédéral. Cette jalousie d'indépendance me paraît une des passions 
les plus étranges qui se soit jamais emparée de l'esprit humain. Je n'ai 
point la prétention de trancher la question politique à laquelle elle se 
rattache ; je ne parle que de la singulière impression que produit le 
spectacle d'une assemblée dans laquelle chaque membre , l'un après 
l'autre, se lève impétueusement, pour déclarer que la plus grande in- 
jure, la plus criante injustice, la plus odieuse tyrannie qu'on puisse 
commettre ou exercer à l'égard de l'état qu'il représente, c'est de voter 
quelques millions de dollars pour y faire des routes , pour y dessécher 
des marais , pour y introduire une amélioration quelconque. 

« Pendant mon séjour à Washington , on s'entretenait beaucoup de la 
non-réélection d'un membre du congrès qui, sous tous les rapports , 
était un des hommes les plus estimés de la chambre. Le crime qui avait 
fait perdre à ce gentilhomme les voix de ses meilleurs amis et de ses plus 
chauds admirateurs était d'avoir voté une somme sur le trésor public 
pour le dessèchement d'un marais qui répandait la fièvre et la mort dans 
un district de l'état qu'il représentait. « 

Une extrême défiance des fonctionnaires qu'ils emploient , est 
un autre caractère des gouvernemens républicains qu'on retrouve 
en Amérique. 

« La pureté du caractère américain , conséquence évidente de la pureté 
du gouvernement américain, est matériellement démontrée à la secré- 
tairerie d'état, par la cclîeciiou de toutes les bagues, tabatières, et 
autres présens ofïerts aux envoyés américains par les différens souve- 
rains de l'Europe, depuis la déclaration d'indépendance jusqu'à nos 
jours. Le but de la loi qui impose aux diplomates américains U; devoir 
([e déposer ainsi à la secrétaircric d'état les présens qu'ils peuvent re- 
cevoir, nous fut expliqué. La république a voulu les sauver de la ten- 
tation de se laisser corrompre, et se préserver elle-même des conséquen- 
ces de cette corruption. 11 nie semble qu'il serait plus simple denecon- 



MOEDRS DES AMERICAINS. 7^ 

fier de pareilles fonctions qu'à des hommes naturellement supérieurs à 
l'attraction que peut exercer une tabatière ou une bague. Mais ce sont 
là les afifaires de la république, et sans aucun doute, elle les entend 
mieux que moi.j> 

Mistress Trollope s'attache beaucoup à mettre en lumière les 
principaux traits du caractère national des Américains. Elle place 
au premier rang la vanité , probablement parce que c'est le défaut 
dont elle a le plus souffert, et comme Anglaise et comme femme. 
Parmi les exemples qu'elle en donne, nous ne citerons que les 
plus plquans. 

o II existe au fond du cœur de tout véritable Américain une insurmon- 
table aversion pour tout ce qui est Anglais ; ce sentiment perce à tout 
propos; il se glisse même dans les relations les plus amicales, mais le 
plus souvent c'est sous une forme plus comique qu'offensante. 

« Un jour on me disait : « Je ne comprends pas comment vos ministres 
ne se pendent pas après l'issue de la guerre qu'ils nous ont faite. Cette 
guerre a dû ruiner l'Angleterre , car elle a été sur le point de nous ruiner 
nous-mêmes. 

«Un autre jour on me disait : « Je commence à comprendre un peu 
mieux votre mauvais anglais; mais je ne l'entendais pas du tout lorsque 
vous êtes arrivée; et c'était tout simple, car tout le monde sait que la 
prononciation de Londres est la pire qu'il y ait au monde. C'est une 
chose élrange que toutes les personnes qui habitent Londres placent \'h 
où il n'est pas et ne le placent pas où il est. » 

« Je fus assez perfide pour demander à la dame qui me disait cela, si 
elle trouvait que je piononçasse ainsi. 

« — INon , me dit-elle , avec un sourire complaisant, vous ne le faites 
pas; mais il est aisé de voir la peine que vous prenez à cet égard. \ous 
avez vu combien cette faute nous choquait, et vous vous êtes eftorcéc 
d'apprendre notre prononciation. » 

« Un soir une de mes amies m'efl'raya presque , en me disant d'un ton 
moitié atïecteux moitié compatissant : « Comment pouvez-vous vous ré- 
soudre à retourner en Angleterre , et à reconduire vos enfans dans un 
pays où vous savez assez qu'on ne fait pas plus de cas de vous et d'eux 
que de la poussière des rues? » 

« Je la suppliai de vouloir bien s'expliquer. 

« — ^Vous savez, me dit-elle, que je ne voudrais pour rien au monde vous 
faire de la peine ; mais le fait est que nous autres Américains, nous en 



"jG REVUK VUS DEUX MONDES. 

savons plus que vous ne pensez ; et certainement si j'étais eu Angleterre, 
je ne voudrais voir que des lords ; j'ai toujours fait partie en Amérique 
de la plus haute société, et si je voyageais, je voudrais qu'il en fût de 
même ailleurs. Ce n'est pas à dire que je ne vous allasse pas voir si j'étais 
à Londres, mais enfin voire mari n'est pas un lord, el je sais fort bien 
comment vous êtes traitée dans votre pays. » 

« Il m'arrivait rarement de contredire de pareilles idées ; je trouvais 
plus commode et infiniment plus amusant de les laisser passer. Du reste 
j'y aurais perdu mon temps; je ne me souviens pas d'avoir jamais ren- 
contré un Américain qui ne pensât de bonne foi en savoir plus long que 
moi sur mon propre pays. 

« Sur le sujet de la gloire nalionnale , je crois avoir subi plus que ma 
part d'allusions; étant femme, je n'étais pas reçue à opposer des objections 
à leurs fanfaronnades. Une dame, ardente patriote , fit preuve un jour 
d'une grande délicatesse à mon égard ; car comme quelqu'un parlait de 
la Nouvelle-Orléans , elle l'interrompit en disant : « Je désire que vous 
ne parliez pas delà Nouvelle-Orléans; » puis se tournant vers moi , elle 
ajouta avec une grande amabilité : « Il doit être si pénible pour vous 
d'entendre prononcer le nom de cette ville ! » 

« Mais le sujet favori, le sujet constant, le sujet universel des railleries 
américaines , c'est notre stupide attachement pour les choses anciennes. 
S'ils avaient reçu du ciel une étincelle de ce qu'on appelle esprit , je suis 
persuadée qu'ils nous donneraient le surnom de ma grand' mère l'An- 
gleterre, car le ton queprennent les jeunes gens en parlant d'une vieille 
femme tombée en enfance, est préciséme;:t celui que prennent les Amé- 
ricains en parlant de nous ; et c'est ainsi qu'ils se consolent de la nou- 
veauté désolante de tout ce qui les entoure. 

« -^Je m'étonne toujours que vous ne soyez pas malades de rois, de 
chanceliers, d'archevêques, et de tout votre bagage de longues perruques 
et de vieilles broderies, » me disait un malin gentilhomme, avec un 
bâillement affecté ; « je proteste que les noms seuls de toutes ces choses 
suffisent pour m'endormir. » 

« Il est amusant de voir combien leur semble flatteuse l'idée qu'ils sont 
plus modernes et plus avancés que l'Angleterre; notre littérature clas- 
sique, nos anciennes familles, nos nobles institutions, tout cela n'est à 
leurs yeux qu'un débris des siècles de ténèbres. 

« J'eus un soir une longue conversation littéraire avec un gentilhomme 
de Cincinnati , qui passait pour un des hommes les plus éclairés et les 
plus savans de la ville. Ce qu'il y a de sûr du moins , c'est qu'il avait le 
sentiment de sa supériorité, et ne doutait en aucune manière de ses 



MOEURS DES AMÉRICAINS. ']'] 

droits à être écouté sur tout ce qui louchait à la littérature et aux arts. 
Je ne saurais décrire l'air avec lequel il voulut bien condescendre à cau- 
ser avec moi de quelques-uns de nos poèlcj: comme c'était la première 
fois que je rencontrais un Américain qui parlait littérature , je lui ac- 
cordai toute mon attention. » 

Nous ne citerons que quelques traits uc celte conversation. 

« li n'avait, dit mistress Trollope , qu'une connaissance très-imper- 
faite de nos auteurs ; mais sescriliques étaient fort amusantes. J^ lui 
parlai de Pope. «Il est si entièrement passé, me répondit-il, qu'il y 
a de la pédanterie chez nous à le nommer. » 

«Au nom de Dryden, il sourit; et ce sourire disait aussi clairement 
qu'un sourire peut dire quelque chose : « La bonne vieille femme ! elle 
radote ! « Cependant il eut ia politesse de me répondre : « Nous ne con- 
naissons Dryden que par des citations, madame, et encore ces citations 
ne se rencontrent-elles que dans des livres qu'on ne lit plus depuis long 
temps. » 

— Et Shakespeare, monsieur? 

— Shakespeare , madame, est un auteur obscène; et, grâce à Dieu, 
nous sommes assez avancés 2>our l'estimer à sa juste valeur. Si nous tolé- 
rons encore les représentations théâtrales , au moins voulons-nous que 
le drame porte l'empreinte de la civilisation avancée de notre époque 
et de notre pays. » 

« Un jour, dit ailleurs mistress Trollope, je me trouvais au milieu 
d'une société de dames parmi lesquelles étaient une ou deux jeunes 
filles; leur curiosité l'emportant sur leur patriotisme , elles me faisaient 
une foule de questions sur l'étendue et les merveilles de Londres ; je 
m'efforçais de les satisfaire , en leur donnant d'aussi exactes descriptions 
que je pouvais, lorsque nous fûmes brusquement interrompus par une 
respectable dame qui s'écria; « Taisez-vous, petites filles, et laissez là 
« Londres. Si vous voulez savoir ce que c'est qu'une belle ville , allez 
« à Philadelphie ; quand mistress Trollope y aura été , elle avouera elle- 
« même qu'elle mérite mieux qu'on en parle , que cet informe amas de 
« maisons sales et de rues poudreuses qu'on appelle Londres. » 

« A deux reprises différentes, on déploya devant moi un atlas, afin de 
me convaincre, par mes propres yeux, combien mon pays était peu de 
chose. Jamais je n'oublierai la gravité avec laquelle la dernière fois, un 
digne gentilhomme tira de sa poche son porte-crayon gradué , et me dé- 
montra, par une opération d'arpentage, que toutes les possessions de 
l'empire britannique n'égalaient pas les Élals-LTnis en étendue, .l'oublie- 



•j8 UEVUIi DtS DEUX MONDES. 

rai encore moins l'aii- de supériorité satisfaite avec lequel, la démouslra- 
lion finie , il plaça son pied sur le marbre de la cheminée , et se mit à 
siffler le Yanhee doodle. » 

On comprend aisément que cette exclusive préocupalion d'eux- 
mêmes , et ce mépris pour tout ce qui est étranger, fassent des 
Américains un peuple peu aimable. Ainsi l'a trouvé notre voya- 
geuse , qui s'en plaint en mille endroits. 

« Le défaut d'intérêt , de sensibilité , de chaleur d'ame pour tout ce 
qui ne touche pas immédiatement à leur intérêt particulier, est univer- 
sel parmi les Américains, et paralyse toute espèce de conversation. Tout 
l'enthousiasme de l'Amérique est concentré sur un seul point, son éman- 
cipation et son indépendance ; à cet égard , rien ne peut surpasser la 
viTacité de ses sentimens. L'Amérique ressemble à une jeune mariée, 
qui n'a d'yeux , d'oreilles et de cœur que pour son mari , et pour qui le 
reste est indifférent. La lune de miel n'est pas encore écoulée ; quand 
elle le sera , l'Améiique apprendra peut-être la coquetterie , et saura 
mieux se rendre aimable aux autres nations. » 

Après la vanité, l'amour de l'argent est, aux yeux de mistress 
Trollope , le trait le plus saillant du caractère américain : elle dé- 
veloppe fort au long, et les causes qui rendent aux Etats-Unis 
cette passion si universelle et si ardente, et toutes les conséquences 
bonnes et mauvaises qu'elle engendre. Nous allons extraire quel- 
ques passages de son livre sur ce sujet important. 

« Je ne partage pas , dit quelque part mistress Trollope , l'opinion de 
ceux qui regardent Cincinnati comme une des merveilles du monde; 
mais quand on songe que le sol oii elle s'élève était encore une forèl 
vierge il y a trente ans, on ne peut s'empêcher d'admirer son étendue et 
son importance. Cette ville croît, pour ainsi dire, à vue d'œil , et chaque 
mois ajoute à sa grandeur et à ses richesses. 

« En cherchant la cause de celte rapide transformation d'un repaire de 
bêtes sauvages en une cité populeuse , les économistes indigènes n'hési- 
tent pas à en faire honneur aux institutions républicaines. Mais, sans être 
profonde en ces matières, j'en trouve une explication plus naturelle dans 
le double fait de la nécessité du travail , et de l'impossibilité delà paresse 
en un tel pays. Pendant un séjour de près de deux ans que j'ai fait à Cin- 
cinnati, je puis dire que je n'y ai jamais vu ni un mendiant, ni un 
liommc assez aisé pour se livrer au repos. Toutes les abeiilcs de cette 



MOEURS DKS AMÉIUCAI-NS. 7i;) 

Irlande ruche sont incessamment en quête de ce miel d'Hybla qu'on appelle 
argent, et nulle distraction de science ou de plaisir ne vient les détourner 
un moment de cette ardente poursuite. Qu'on ajoute à cette concentration 
ile toutes les facult(5s vers un seul but, l'esprit d'entreprise et la sagacité 
qui distinguent les Américains ; qu'on y ajoute surtout une absence de 
probité qui le dispute atout ce qu'on raconte des rusés habitans du York- 
shire , et l'on comprendra sans peine les effets qui en résultent. 

« Rien ne saurait, dit-elle ailleurs, surpasser l'activité et la persévé- 
rance des Américains dans toute espèce de métier, de spéculation et d'en- 
treprise qui peuvent donner un bénéfice pécuniaire. J'ai entendu dire à un 
Anglais qui avait long-temps résidé aux Etats-Unis , que jamais il n'avait 
surpris deux Américains causant ensemble dans la rue , sur la grande 
route ou au milieu des champs , au théâtre , eu café , ou dans l'intérieur 
d'une maison , sans que le mot de dollaine lût venu frapper son oreille. 
Une telle unité de but , une telle sympathie de scntimens ne saurait, je 
crois, se rencontrer ailleurs, si ce n'est peut-être dans le iiid d'une fourmi. 
L'effet est conséquent à la cause. L'éternelle contemplation de ce but sor- 
dide doit rétrécir l'esprit, et ce qui est pire encore, endurcir la con- 
science. Je ne sais rien qui prouve mieux la dégradation morale engendrée 
par cette avidité universelle et continue , que la manière dont les Améri- 
cains parlent de leurs corapaîriotes des états du nord. Tous conviennent 
que ces états présentent un développement admirable d'industrie et de 
prospérité , et ils ne cessent de les citer quand ils veulent faire l'éloge de 
leur incomparable pays. Et, toutefois, je n'ai jamais rencontré un seul 
Américain , à quelque partie de l'Union qu'il appartînt , qui ne repré- 
sentât les habitans de ces mêmes étals comme les plus rusés , les plus 
artificieux, les plus cupides et les plus fourbes des hommes. Les Ya/ikecs, 
c'est le nom spécial qu'on leur donne, s'attribuent à eux-mêmes ces 
excellentes qualités, et se vantent, avec un sourire de complaisance, 
qu'aucun peuple de la terre ne peut lutter avec eux dans l'art défricher 
eu affaires. Je les ai entendus raconter sans rougir des traiis d'habileté 
de leurs amis et connaissances, qui suffiraient parmi nous pour bannir a 
jamais leurs héros de la société des honnêtes gens; et tout cela était dit 
avec une simplicité qui laissait douter si le narrateur lui-même savait ce 
que signifiaient les mots d'honnêteté et d'honneur. Cependant les Amé- 
ricains se proclament hautement le peuple le plus moral de la terre ; 
en conversation , dans les journaux , à l'église, j'ai entendu partout ré- 
péter cette assertion. J'ai passé quatre ans à en chercher avec conscience 
et bonne foi les fondemen?; , et mon opinion bien arrêtée est que la 
moyenne de la moralité américaine est de beaucoup inférieure à celle 
des peuples de l'Europe. ■ 



8o KËVUE DES DEUX MONDES. 

Nous citerons encore le passa{>e suivant : 

« Si je voulais consigner ici la dixième partie des actions peu délicates, 
que des Américains m'ont racontées de leurs concitoyens et de leurs 
amis , je suis persuadée que mes lecteurs suspecteraient ma véracité ; je 
ferai donc mieux de m'en abstenir. Mais je ue puism'empêcher d'expri 
mer une opinion dont quatre années d'observations attentives m'ont 
convaincue, c'est que le sens moral est moins développé dans la nation 
américaine que chez les peuples de l'Europe. Faites qu'un Américain soit 
parfaitement persuadé que son voisin est un malhonnête homme; j'ose af- 
firmer qu'il rompra avec lui, si toutefois il ne peut espérer aucun avan- 
tage de son amitié ; mais quant à la question de savoir ce qui constitue 
un malhonnête homme , il n'est presque pas un article du Décalogue 
sur lequel vous ne trouviez son opinion infiniment plus indulgente que 
la nôtre; en un mot, sa conscience est plus obtuse, moins délicate 
et moins susceptible en tout ce qui concerne le juste et l'honnête. 

« Cervantes a tourné en ridicule l'exagération des senlimens cheva- 
leresques ; mais il en a respecté l'esprit. Ce qu'il y avait de noble et 
de bon dans ces sentimens vit encore dans le sang européen , sons la 
puissante protection des habitudes, infiniment plus sûre que celle du 
bouclier etdel'épée. Peut-être n'est-il pas donné aux nations qui n'ont 
point passé par l'époque chevaleresque , d'avoir jamais cette délicatesse 
de moralité qu'elle nous a laissée. Assurément je ne regrette point la 
chevalerie errante, et je ne changerais pas la sauve-garde des lois contre 
celle du plus loyal champion qui ait jamais manié la lance ; mais je 
crois fermement que la susceptibilité d'honneur introduite par la cheva- 
lerie et qu'elle nous a léguée, est le meilleur antidode à l'influence 
abrutissante des triviales occupations de la vie commune ; et que l'ab- 
sence absolue de cette susceptibilité morale dans la race américaine est 
précisément ce qui la rend si indifférente pour cette vertu vulgaire qu'on 
appelle probité. » 

L'histoire suivante d'un petit garçon qui, à dix ans, est déjà 
possède' de cet esprit de spéculation et d'épargne eminement amé- 
ricain , nous paraît plus propre cjue toutes les réflexions du monde 
à peindjece côté remarquable du génie et du caractère des habi- 
tans de l'Union. 

« Il y avait dans le village une maison que sa pauvreté faisait remarquer; 
elle avait un si grand air de misère , que cela m'empêcha pendant long- 
temps d'y entrer. Un jour cependant informée que j'y trouverais des 
poulets et des œufs dont j'avais besoin, je me décidai à le faire. Je 



MOEURS D.KS AMÉRICAINS. Ht 

frappai, et, quand la porte s'ouvrit, je fus sur le point de renoncer à 
mon entreprise. Jamais pareil repaire de misère et de saleté n'avait 
frappé mes yeux. Une femme , vivante image de la malpropreté et de la 
fièvre , tenait sur son bras gauche un sale enfant , tandis que de la droite 
elle pétrissait de la pâte dans une huche. Une grande fille maigre , de 
douze aus, était assise sur nn tonneau , rongeant une croûte de pain. 
Quand j'eus dit l'affaire qui m'amenait , la femme me répondit : « Je n'ai 
ni poulets ni œufs à vendre; mais mon garçon en a, et en abondance. 
Holà ! Nick ! s'écria-t-elle en se tournant vers le haut d'une échelle 
qui se perdait dans une ouverture du plafond , descends ; voici une 
vieille femme qui a besoin de poulets. » 

« Au même instant , Nick parut au haut de l'échelle ; je reconnus en 
lui un des principaux personnages d'une troupe de polissons que j'avais 
remarqués dans mes promenades, jouant aux billes dans la poussière, et 
jurant à qui mieux mieux ; il avait l'air d'avoir une dixaine d'années. 

■ — Avez-vous des poulets à vendre, mon garçon? lui dis-je. 

— Oui , et des œufs aussi, et plus que vous n'en achèterez. 

» M'étant informé du prix, je me rappelai que c'était précisément celui 
que je payais au mai'ché ; mais au marché on me livrait les poulets tout 
plumés et tout prêts à être mis en broche. Je fis part de cette observa- 
lion à mon jeune commerçant. 

— Oh! si ce n'est que cela, me dit-il, je puis vous retrousser vos pou- 
lets tout aussi bien qu'on le fait au marché. 

—Vous , Nick ? 

— Oui certainement, et pourquoi pas? 

— J'imaginais que vous aimiez trop les billes pour être capable de 
pareille chose. 

»I1 me lança un regard moqueur : — 'Vous ne me connaissez guère, dit-il; 
quand avez-vous besoin de vos poulets? 

» Je le lui dis, et à l'hevire indiquée il me les apporta fort bien pré- 
parés. Depuis, je fis souvent affaire avec lui. Lorsque je le payais, il 
plongeait toujours sa main dans le gousset de son pantalon. Comme c'é- 
tait là sa caisse, je présume que la citadelle était mieux fortifiée que 
les ouvrages extérieurs de la place, lesquels tombaient en ruines. Il 
avait coutume d'en tirer plus de dollars, de demi-dollars et de menue 
monnaie que sa sale petite main ne pouvait en tenir. Cela excita ma 
curiosité ; et quoique j'éprouvasse un dégoût involontaire pour ce petit 
juif, il m'arrivait presque toujours de causer avec lui. 

— En vérité, Nick, vous êtes bien riche , lui dis-je un jour qu'il étalait 
avec son ostentation ordinaire son petit trdsor. — Il se mit à sourire avec 



82 



REVUK DKS DEUT MONDES. 



une expression qui n'était nullement enfantine, el il me répondit : « Ce 
serait une mauvaise affaire pour moi , si je n'avais d'argent que ce que 
j'en montre. » 

«Je lui demandai comment il menait son coramerce.il me dit qu'il ache- 
tait des œufs au cent et des poulets à la douzaine , des charettes qui al- 
laient au marché et qui passaient devant leur porte; qu'il engraissait les 
poulets dans une cage qu'il avait construite lui-même, et qu'après il en 
tirait le double , et que pour les œufs ils lui donnaient aussi un bon bé- 
néfice, vendus à la douzaine. 

— Et donnez-vous l'argent à votre mère ? 

— Ah ! bien oui , me répondit-il , en me lançant un autre regard sour- 
nois de ses vilains petits yeux bleus. 

— Eh! qu'en faites-vous donc, Nick? — Son visage me répondit très- 
franchement: Qu'est-ce que cela vous fait? mais sa bouche fut plus 
discrète, et il me dit d'une manière assez gracieuse : « Je le soigne, 
madame. » 

« De quelle manière Nick avait-il gagné son premier dollar? c'est ce 
qu'on ne savait pas. J'appris que lorsqu'il entrait dans la boutique du vil- 
lage, la personne qui était au comptoir regrettait toujours de n'avoir 
pas deux paires d'yeux ; mais une fois ce dollar gagné , l'intelligence , 
l'activité , l'industrie avec laquelle il réussit à le faire croître et multi- 
plier, aurait été charmante de la part d'un de ces petits héros irlandais 
de miss Edgeworth qui aurait porté le profit à sa mère, mais était 
détestable dans la personne de Nick. Aucun sentiment humain ne sem- 
blait échauffer son jeune cœur, pas même l'amour de sa propre perîonne; 
car il n'était pas seulement sale et déguenillé, mais il avait l'air à demi 
mort de faim , et je suis sûre que la moitié de ses dîners et de ses sou- 
pers servaient à engraisser ses poulets. 

« Je ne donne pas cette histoire de Nick, le marchand de poulets, comme 
une anecdote dont tous les traits soient américains ; la seule partie de 
cette histoire qui soit caractéristique de l'Amérique, c'est l'indépendance 
de cet enfant de dix ans. C'est un exemple, entre mille, du caractère 
avide , sec et calculateur que cette indépendance engendre. Selon toutes 
les probabilités, Nick deviendra très-riche, et rien n'empêche qu'il ne 
soit un jour président de l'Union. Je fus un jour si chaudement relevée 
pour avoir demandé si tous les citoyens américains étaient également 
éligibles à cette place , que je ne me hasarderai de ma vie à le révoquer 
en doute. ^> 

L'auteur met sur le compte de cette aviditt' américaine 



MOEURS DES AMERICAINS. 83 

la mesure qui a expulsé les tiùbus indiennes des territoires qui 
leur avaient été concédés dans quelques états de l'Union. Voici 
comment elle s'explique sur cette mesure, qui a donné lieu à de 
si vives discussions entre les ennemis de l'Amérique et ses dé- 
fenseurs. 

« J'étais à Washington à l'époque où la mesure d'expulser des terrains 
qui leur avaient été concédés , les derniers restes des tribus indiennes , 
fut adoptée par le congrès et sanctionnée par le président. Si l'on devait 
juger du caractère américain par la conduite de la nation en cette af- 
faire , certes on aurait peine à compter les sentimens d'honneur et de 
justice au nombre de ses élémens. C'est au milieu des Américains et 
par des bouches américaines que j'ai entendu repiésenter leurs procé- 
dés à l'égard des infortunés Indiens , comme le comble de la perfidie et 
de la déloyauté. Quelque choquée que j'aie été des mœurs et des habitu- 
des des Américains, j'ose dire que, si durant mon séjour parmi eux , 
j'eusse observé dans leur caractère national quelques traits qui justi- 
fiassent l'éloge qu'ils ne cessent de faire de leur amour pour la liberté et 
la justice , les jugemens de mon goût n'eussent fait aucun tort à ceux 
de ma raison, et je leur aurais accordé mon estime en leur refusant ma 
sympathie. Mais il est impossible, pour quiconque porte un cœur 
d'homme, de n'être pas révolté de la contradiction de leurs principes et 
de leur conduite. Ils déclament sans cesse contre les gouvernemens eu- 
ropéens , dont la tendance, à les en croire, est de favoriser le fort et 
d'opprimer le faible; allez au congrès , pénétrez dans les tavernes , as- 
sistez aux sermons de l'église et aux représentations du théâtre , vous 
entendrez cette prétendue tendance de nos gouvernemens, signalée, 
accusée , tournée en ridicule et analhématisée sous toutes les formes 
possibles. Et cependant considérez ce que fait ce peuple qui parle si 
bien; vous le verrez d'une main élever le bonnet de la liberté, et de l'autre 
fouetter ses esclaves ; vous le verrez le matin prêcher à la tribune les 
imprescriptibles droits de l'homme , et le soir , chasser de leurs foyers 
les enfans du sol qu'il s'était engagé à protéger par les traités les plus 
solennels. 

« Pour rendre justice à ceux des Américains qui n'approuvent pas cette 
honteuse politique, je transcrirai ici un passage d'un journal de New- 
York qui prouvera qu'il se trouve des hommes aux Etats-Unis qui ont 
en horreur les impudentes et odieuses mesures arrêtées à Wasghinton 
en i83o. 

« Nous ne connaissons rien , dit ce journal , qui touche de plus près 



S4 REVUE DES DEUX MONDES. 

« à la répnt.ition île justice et d'intégrité du caractère américain, quel'af- 
« faire des tribus indiennes de la Géorgie et d'Alabama , et spéciale- 
« ment des Cherokees dans le premier de ces deux états. L'acte adopté 
« par le congrès à la fin de la session complète le statut odieux et 
« tyrannique de la législation de Géorgie, et imprime une tache ineffa- 
» cable sur la politique des Etats-Unis, lesquels viennent de violer 
)> ouvertement leur foi, clairement engagée à plusieurs reprises dans une 
)> multitude de conventions et de traités plus solennels les uns que les 
» autres. » 

« Ce qui rend plus déplorable l'expulsion des Indiens de leur terre na- 
tale , c'est qu'ils cédaient rapidement à la force de l'exemple; c'est qu'ils 
avaient renoncé à leur vie de chasseurs et à leurs habitudes vagabondes ; 
c'est qu'ils devenaient des agriculteurs laborieux ; c'est que le pouvoir 
tyrannique et brutal qui vient de violer à leur égard la foi des traités, 
ne les bannit pas seulement comme autrefois de leursjterrains de chasse , 
deleurs cantons de prédilection, du voisinage des ossemens ensevelis de 
leurs pères , mais bien de leurs maisons que leurs pi'ogrès vers la civili- 
sation leur avaient enseigné à rendre commodes et agréables; mais bien 
des champs qu'ils avaient labourés et dont ils étaient fiers ; mais bien des 
moissons qui couvraient ces champs et qui étaient les fruits de leurs 
sueurs. Et pourquoi cette odieuse injustice? Pour ajouter quelques mil- 
liers d'arcs de territoire à l'état à moitié désert qui les louchait ! 

Parmi les différens chefs d'accusation portésparnolre voyageuse 
contre les Américains , il n'en est point sur lequel elle insiste da- 
vantnge et revienne plus souvent que la grossièreté de leurs 
habitudes, elle défaut de politesse et d'élégance de leurs manières. 
Cette culture du goût qui non-seulement sauve la bonne société 
européenne de toute habitude grossière , mais encore répand je ne 
sais quelle fleur de délicatesse, plus aisée à sentir qu'à définir, sur 
tous les sentimens, sur toutes les actions , et jusque dans les mou- 
vemens et le langage d'un liomme bien élevé ; cette culture du 
goût n'existe pas en Amérique. C'est une des choses qui ont ren- 
du le plus désagre'able à mistress TroUope le séjour de ce pays: 
aussi y revient-elle à chaque instant. La rudesse des habitudes 
américaines la frappe d'abord dans la société du bateau à vapeur, 
sur lequel elle remonte le Mississipi. 

« Les gentilshommes de la cabine, à en juger par leur langage , leurs 
manières et leur tournure, n'auraient certainement pas reçu ce nom en 



MOEUllS DES AMÉniCAI.NS. 85 

Europe. Mais aux lilres de colonel , de géiuTaJ , do major qu'ils se don- 
naient , nous reconnûmes bicnlôt rju'ils avaient des droits bien fondés 
à celte dési!;nation. Tant de diîjnités militaires réunies sur un lialcau 
m'cHonnaient, et quelque temps après je demandai à un Anglais de mes 
amis ce que cela signifiait; il me répondit qu'ayant fait le même voyage 
dans la même société, et ayant remarqué que parmi tant d'olftciers supé- 
rieurs ii ne se trouvait pas un seul capitaine, il en avait demandé la 
raison à un des passagers. « Oli! monsieur , lui avait répondu celui-ci , 
les capitaines sont sur le pont. » 

« Le défaut absolu de politesse à table , la voracc rapidité avec laquelle 
les viandes étaient saisies et dévorées, l'étrange conslrnction des phrases, 
et la prononciation plus étrange encore, l'insupporlable crachement dont 
il était absolument impossible de préserver ses vêlemens, l'effrayante 
habitude de se servir do couteau en guise de fourchette et de renfon- 
cer jusqu'au manche dans la bouche, et l'habitude non moins effrayante 
de nétoyer ses dents avec un canif, tout cela nous fit sentir que nous 
n'étions point environnés des généraux, des colonels et des majors de 
l'ancien monde, et que l'heure du dîner ne serait pas pour nous, durant 
la traversée, une heure agréable.» 

Elle retrouve la même (grossièreté au tliéàtie Je Ciiicinnali. 

« Le théâtre était assez passable à Cincinnati , bien que la pauvreté des 
recettes ne permît pas un grand luxe de décorations. Mais ce qui était 
infiniment plus choquant que des décorations fanées, c'étaient la tenue et 
les habitudes des spectateurs. Leshommes paraissaient aux premières lo- 
ges sans habits, et j'en ai vu qui avaient les manches retroussées jus- 
qu'à l'épaule. Le crachement était perpétue! , et la double odeur des 
ognons et du wiskcy aurait fait payer trop cher le jeu même d'un Talma 
ou d'un Kemble. 

« Quant à la conduite et au!t altitudes des honorables spectateurs , elle 
estparfaitementindescriplible. Lestalonsdes unsposés sur le bord des lo- 
ges , le dos des autres tourné du côté de l'auditoire, plusieurs étendus tout 
de leur long sur les banquettes, telles sont quelques-unes des postures 
variées que rencontre le bon goût des Américains. Le bruit était con- 
tinuel et de la nature la plus désagréable; au lieu de battre des mains 
pour applaudir, ils jettent des cris et exécutent des roulemens avec les 
pieds , et lorsque un accès de patriotisme les saisit , et que le chant de 
Vnnkee Dnodlc est demandé , on croirait que la réputation civique de 
cliaque spectateur dépend de la quantité» de bruit qu'il fait. » 

TOMF. vni. 6 



8G KF.\ LU. Dl'.S I>t:uX MONDKS. 

Même cliO'^e dniis tous les tliéàtves de l'Union , même dan;» 
celui de Washington. 

« On crachait continuellement , cl sur dix hommes il n'y en avaitpas un 
qui lut assis comme une créature humaine. Les pieds de l'un étaientpo- 
sés sur le bord de la loge, ceux de l'autre appuyés contre un des côtés. 
Par ci, par là xui sénateur couvrait de son corps loute la longueur d'une 
banquette, et sur plusieurs points le devant des loges servait de sièges 
à ceux qui les occupaient. 

« Je vis un beau jeune homme d'une mise très-recherchée , et qui était 
certainement un personnage de distinction, introduire ses deux doigts 
dans la poche de son élégant gilet de soie, en extraire délicatement ce 
que je n'ose appeler de son nom , et le déposer gravement au fond de sa 
bouche. » 

Contentons-nous de dire que ces habitudes et celte tenue sont 
celles des juges dans les tribunaux, des représentans du peuple 
dans la salle du congi'ès , et des hommes de la meilleure société 
dans les salons, et hàtons-nous de laisser là ces formes extérieures 
pour en venir au défaut plus intimedont elles ne sont que l'expres- 
sion la plus choquante , la grossièreté du goût lui-même , l'ab- 
sence de rafinement , comme dit mistress Trollope ; et là-dessus , 
laissons la parler, elle est sur son terrain, et dira beaucoup 
mieux que nous, 

« Avant mon voyage aux États-Unis, je n'avais point l'idée du retour que 
l'impôt fait à ceux qui le paient , non-seulement sous forme de salaire de 
leur industrie, mais encore sous forme de jouissance et de plaisir. Si 
j'avais l'honneur de siéger au parlement d'Angleterre , au lieu de mettre 
les séditieux à la Tour, je les enverrais faire une promenade aux Etats- 
Unis. J'étais moi-même assez séditieuse à mon départ pour l'Amérique, 
mais je puis bien dire que je me suis trouvée complètement guérie avant 
d'avoir parcouru la moitié du chemin que j'y ai fait. 

« Comme une autre, j'ai lu dans les livres de fort belles choses sur les 
besoins simples et peu nombreux de l'homme de la >iûfurc, et comme 
une autre j'ai admis, avec une foi implicite, cette belle maxime, que cha- 
que nouveau besoin qu'on acquiert est une nouvelle source de privation 
et de misère. Mais j'ose dire que ceux qui raisonnent là-dessus , dans les 
salons parfumés de Londres, ne sont point du tout en position d'en bien 
juger. Si les besoins physiques étaient nos seuls besoins, ce qui suffit à 






MOEUUS DKS AMÉKICAINS. 8^ 

ranimai suliliiMiL à l'honimc , et Dieu ne nous .'-urait pas donné cran- 
Ires facilités qu'à lui. Mais il n'en est point ainsi; si nous cherchoiis 
(lequoi se compose une heure de plaisir, nous trouverons qu'elle est faile 
d'une multitude de sensations agréables, produites par une niultiludc 
d'impressions, qui ont ému successivement presque toutes les fibres 
de notre constitution. Quand ces fibres, pourn'avoir jamais été touchées, 
sont encore endormies , les choses qui nous entourent importent moins 
parce qu'elles sont à peine senties ; mais lorsque toute notre nature est 
sur pied, lorsque chaque nerf éveillé est comme une touche qui rend un 
son , alors tout nous importe, parce qu'il n'est rien qui ne puisse être 
pour nous une occasion de souffrance ou de plaisir. Que les créatures 
humaines qui en sont là , se gardent bien de visiter les Etats-Unis , ou 
du moins que si elles y vont , elles ne s'y arrêtent que ce qu'il faut , 
pour mettre dans leur mémoire des images qui leur rendront plusdouci s 
par le contraste les habitudes de leur pays. 
Guarda e passa ( e poi ) ragionam' di lor. 

« J'ai fait connaissance à Cincinnati avec les beautés de la vie simple , 
et je puis dire qu'elle m'était plus dés^gréable encore par ses effets 
sur les manières des habitans que par les privations personnelles qu'elle 
m'imposait. Jusque-là , je ne m'étais pas fait une idée de la foule des 
sensations agréables que donnent la demi - élégance et la demi -civi- 
lisation auxquelles sont parvenues les classes moyennes en Europe. A 
toute minute nous nous sentions choqués d'une foule de petites cho.scs 
trop futiles même pour être consignées dans ces pages frivoles, et qui 
venaient péniblement nous rappeler que nous étions loin de notre chère 
patrie. 

«Tous les besoins physiques trouvent abondamment de quoi se satis- 
faire à Cincinnati , et à très-bon marché. Mais hélas! ce n'est là qu'un 
bien petit chapitre dans l'histoire d'un jour agréable. Le défaut uni- 
versel et absolu de manières dans les deux sexes est si remarquable, 
([ue j'étais constamment occupée à en chercher l'explication. Assurément 
il ne vient pas d'un défaut d'intelligence : j'ai entendu en Améri.'jue beau- 
coup de conversations lourdes et ennuyeuses ; mais ( sauf la classe tou- 
jours privilégiée des jeunes personnes ) je puis dire que j'en ai rarement 
entendu desottes. Les Américains ont l'intelligence î.ette etl'esprit actif: 
s'il? sont ignorans, c'est plutôt sur les sujets qui n'ont qu'une valeur con- 
ventionnelle que sur ceux qui ont une importance réelle. Mais il n'y a 
ni charme ni grâce dans leur conversation ; à peine durant tout mon séjour 
parmi eux ai-je entendu une phrase élégamment tournée et correctement 
prononcée, snrtirdc la bouche d'un Américain : il y avait toujours, soi 



88 REVUK DES DI'.UX MONDES. 

dans l'expression, soit dans l'accent, quelque chose qui blessait le sen- 
timent et choquait le goût. 

'I Lapuelle vaut le mieux d'une personne qui a besoin d'élégance dans 
les manières et les habitudes de la société qui l'entoure, ou d'une 
autre qui est incapable delà sentir? c'est ce que je ne prétends pas dé- 
cider : mais ce qu'il y a de sûr , c'est qu'en Amérique , cette politesse qui 
consiste à ne pas laisser voir les sentimens de notre nature qui peuvent 
être désagréables aux autres, est complètement inconnue; on ne la rêve 
pas même. La vie matérielle est très-confortable dans les grandes villes; 
on y rencontre même quelque luxe. A n'en juger que par le dehors , ces 
villes sont, comme Londres et Paris , de vastes associations d'êtres actifs 
et intelîigens. Mais de près et sous le rapport moral , la différence est 
prodigieuse. Et que quelque Américain raisonnable (comme les Etats- 
Unis en renferment des millions) , ne vienne pas me demander ce que je 
veux dire par là? Il me serait difficile, probablement impossible de le 
lui expliquer : mais en revanche, il n'existe pas un seul Européen qui, 
après avoir visité l'Union, trouve la moindre difficulté à me comprendre. 
Je ne suispointun juge compétent des institutions politiques de l'Améri- 
que, et si je me hasarde de loin en loin à faire une observation sur leurs ef- 
fets , c'est en passant et comme une femme qui peut bien dire ses im- 
pressions, mais qui n'a point la prétention de les justifier. Mais les na- 
tions ozit une physionomie dont les femmes sont aussi bons juges que 
les bomraes, et on peut s'en rapporter à elles sur tout ce qui constitue 
la forme exlérieurc de la société. 

« Le capitaine Hall nous dit que si on lui demandait ce qui con- 
stitue la différence entre un Anglais et un Américain, il répondrait, le 
défaut de loyauté. Cette réponse est celle d'un brave et loyal marin. Que 
si l'on me faisait la même question, la mienne serait : C'est le défaut d'e- 
le'gance. 

«Si les Américains se résignaient à être ce qu'ils sont, et accep- 
taient francliement la vie toute unie des Suisses aux jours de leur pit- 
toresque simplicité (et remarquons cependant que les Suisses alors ne 
chiquaientpoint), ilseraittout-à-fait absurdeet de mauvais goùtdeles cri- 
tiquer. Mais il n'en est point ainsi. L'Américain a la prétention d'être 
gentilhomme accompli, et déplus celle de l'êlrc à sa manière; car n'est- 
il pas né libre? Et cependant s'il veut entrer en rivalité avec l'ancien 
monde , l'ancien juonde a un droit dont il use et dont il continuera 
d'user, celui d'examiner les titres du nouveau it cette prétention. 

« Je n'ai rien à démêler avec les heures que les Américains consacrent 
aux affaires . je ne doute pas qu'ils ne les emploient d'une manière sage 



MOEUKS DES AMERICAINS. 8^ 

et proiilable; mais quant aux heiucs de récréation , à ces heures qui 
s'écoulent pour nous dans les jouissances des plaisirs réunis de l'art et 
de la nature , à ces heures dont la présence de la beauté et l'élégance 
des manières rachètent les excès passagers; quant à ces heures, elles 
m'appartiennent, et j'ai le droit d'examiner co qu'en [ont les Améri- 
cains. Les dîners môme ne sauraient être comparés dans les deux pajs : 
des Américains m'ont dit qu'ils ne pouvaient y apercevoir aucune diffé- 
rence; mais d'abord il est très-rare qu'on dine eu société aus Etats- 
Unis ailleurs que dans les tavernes et les pensions bourgeoises ; et de 
plus , tout le plaisir se réduit à manger avec la plus grande rapidité pos- 
sible et dans le plus profond silence. Des Américains m'ont avoué que 
l'heure de la plus haute volupté gastronomique pour les hommes 
était celle où un verre de genièvre ou de punch aux œufs puisait dans 
l'absence de toute contrainte, et par conséquent des femmes, son plus 
haut degré de saveur. 

« Malgré tout cela, les Etats-Unis sont un beau pays , digue d'être vi- 
sité par mille raisons. Sur ces mille raisons , neuf cent quatre-vingt-dix- 
neuf sont tirées de ses mérites même; le millième pour moi est l'atta- 
chement plus grand qu'il m'inspire pour le mien. » 

Mistress TroUope clierclic les cûuses de cette absence Je f,oùt 
et d'élégance, et la trouve dans le rôle subalterne, pour ne pas 
dire servile, auquel les femmes sont condamnées en Amérique, et 
principalement dans l'éloignenient où leurs maris les tiennent de 
tous leurs plaisirs. Continuons de citer. 

a Les dispositions pour le souper me parurent liès-siugulières et cajac- 
térisent éminemment le paj'^. Une table magniliquement servie dans 
une vaste salle attendait les hommes ; ils allèrent y prendre place. Les 
femmes restèrent dans la salle de danse, et bientôt on leur apporta à 
chacune une assiette. Elles conlinîtèrcnt de se promener tristement celte 
assiette à la main , pendant qu'on était occupé des hommes. A la i'in , des 
domestiques parurent avec des pyramides de sucreries , des gâteaux et 
des crèmes. Alors toute la troupe s'assit sur une iile de chaises placées le 
long des rains , et chacune faisant une ta'ole de ses genoux commença à 
manger d'un air triste et ennuyé. 

« Le contraste de ces pauvres femmes abondonnccsel de leur maigre 
souper, avec le splendide festin et la salle éclatante de lumières réservée 
aux hommes , était aussi absurde que comique. 

«J'appris que je ne devais attribuer cet arrangement ni à des vues d'é- 



<)*' REVUK i)KS DEUX MOMDES. 

ronomie, ni au défaut d'une saile assez vaste pour contenir toute la 
société. La seule raison qu'on m'en donna , c'est qu'il était plus agréable 
aux hommes d'être seuls. Cette réponse qu'on me fit, me lut ensuite ré- 
pétée par une foule de personnes à qui j'adressai la même question. 

« Jecilecet usage , non-seulement parce qu'il est général en Amérique , 
mais parce que j'y vois une des principales causes de cette absence ab- 
solue de bonnes manières et d'habitudes élégantes, si remarquable chez 
les hommes et chez les femmes de ce pays. 

« On ne saurait s'attendre à trouver dans une république la recherche 
et l'élégance de manières que l'existence d'une cour qui en inspire le 
goût, répand à quelque degré parmi toutes les classes dans les monar- 
chies. Mais cette cause ne saurait suffire pour expliquer la rudesse de la 
société américaine; et la manière dont les heures consacrées au plaisir y 
sont employées, concourt sans aucun doute à la produire. Partout, 
les heures de délassement ont de l'importance aux yeux des hommes , et 
partout on les voit s'étudier à les employer le mieux possible. Ceux qui 
préfèrent la société s'attachent de préférence aux moyens d'y paraîtte 
aimables, et deviennent par cela même incapables de goi^iter les dou- 
ceurs de la solitude ; ceux au contraire qui sont accoxitumés à trouver 
leur plaisir dans la solitude , sont inhabiles à en mettre ou à en prendre 
beaucoup dans la société. Là où donc les deux sexes se plairont surtout 
à la société l'un de l'autre, chacun d'eux se prépaiera à y paraître avec 
avantage ; et là aussi nécessairement , les hommes s'abstiendront de mâ- 
cher du tabac et de craclier sans cesse, et les femmes de leur côté aspi- 
reront à quelque chose de mieux qu'à la gloire de faire du thé à la per- 
fection. 

« En Amérique , sauf la danse qui n'est guère d'usage que pour les per- 
sonnes non mariées, tous les plaisirs des hommes impliquent l'absence 
des femmes. Elles sont exclues de leurs dîners et de leurs parties de jeux ; 
elles ne paraissent ni à leurs sociétés de musique ni à leurs soupers de 
clubs, ni à aucune de leurs réunions. Ajoutons que, quand on change- 
rait cet usage , il resterait à imaginer un expédient, pour débarrasser 
les femmes des soins grossiers du ménage qui sont à leur charge. Même 
dans les états à esclaves, si elles ne sont point occupées à savonner et 
à repasser, à pétrir des pudings et des gâteaux la moitié du jour, et à 
les faire cuire l'autre moitié, encore sont-elles trop prises par les autres 
soins du ménage et la surveillance de la maison , pour devenir jamais des 
compagnes élégantes et éclairées de leurs maris. J'ai rencontré à Balti- 
more, à Philadelphie et à New-York, quelques exceptions à ce fait ; mais 
il n'en reste pas moins exactement vrai dans sa généralité. » 



MOEURS DES AM tRICAINS. t) 1 

Cet isolement des ilevix sexes qui fait que l'un reste {grossier 
et l'autre insignifiant, est presqu'absolue en Amérique. 

'( La séparation des deux sexes dont j'ai si souvent parlé , n'est nulle 
part plus remarquable qu'à bord des bateaux à vapeur. Parmi les pas- 
sagers se trouvaient un gentilhomme et sa femme qui semblaient souffrir 
beaucoup de cet arrangement. Cette dernière était malade, et le mari 
lui rendait tous les soins que les usages pouvaient lui permettre. 
Quand l'heure du dîner venait et que le maître d'hôtel ouvrait lapièce de 
communication entre les convives, il était toujours près delà porte pour 
lui donner la main et la conduire à sa place , et quand , le dîner fini , il 
fallait sortir, il la ramenaitet s'efforçait toujours de prolonger de quelques 
minutes le plaisjir d'être avec elle. Une ou deux fois quand nous étions 
toutes sur le balcon , et que sa femme restait seule dans la cabine, il 
se hasarda d'y pénétrer et de s'asseoir un moment à côté d'elle ; mais dès 
que l'une de nous revenait , il se levait tout confus et se sauvait comme 
un coupable. 

«Les hommes fument et boivent beaucoup sur les bateaux à vapeur , et 
ces deux circonstances contribuent sans doute à rendre plus stricte 
l'exécution des règles du décorum américain ; car quoiqu'ils ne se gênent 
en aucune manière pour cracher et mâcher du tabac en présence des 
femmes, en général ils aiment mieux boire et jouer en leur absence. » 

Ailleurs niistress TroUope laisse échapper cette observation : 

«Je remarquai qu'il n'était pas rare, à Washington, de voir une dame 
donner le bras à un homme qui ne fût ni son père, ni son frère, ni son 
mari. Ce relâchement remarquable dans le décorum américain, est pro- 
bablement du à la présence des légations étrangères. » 

Une autre cause delà rudesse deslionunes et de rinsignifianee 
des femmes, c'est que ni les uns, ni les autres , ne cultivent leiir 
esprit. Le goût des lettres et des arts est, pùur ainsi dire, inconnu 
en Amérique ; point de lectures, point de conversations littéraires, 
rien qui éveille l'imagination , étende la pensée , épvu-e et enno- 
blisse les sentimens; les liommes sont tout entiers à leurs affaires , 
et les femmes aux soins du ménage. INotre voyageuse sent et 
indique à merveille les conséquences d'un pareil régime. 

« Les États-Unis sont le pays du monde qui démontre le mieux l'im- 
mense utilité des habitudes littéraires , non-seulement pour étendre les 
idées, mais ce qui est infiniment plus important . pour épurer et enno- 



<)2 UliVLt DES DEUX MONDES. 

hlii- les mœurs. Durant mon séjour en Amérique, il ne m'est pas arrive 
de rencontrer un homme de lettres qui mâchât du tabac et s'enivrât de 
whiskey ; mais en revanche il ne m'est pas arrivé de rencontrer, hors 
do celte classe, un seul Américain qui eût échappé à ces habitudes dé- 
gradantes. Cette iniluence est encore plus grande, s'il est possible, sur 
les remmes. Malheureusement, le goût des lettres est chose peu com- 
mune chez les Américaines, et pour en trouver des exemples, il faut bien 
chercher. J'en ai rencontré un vraiment admirable dans une jeune dame 
de Cincinnati. Entourée d'une société absolument incapable de l'appré- 
. cier et même delà comprendre , elle vivait au milieu de ce monde avec 
autant de simplicité et d'aisance, que s'il eût été composé d'êtres de 
son espèce. Jeune et belle, douée par la nature d'un esprit vif et d'un 
ju.qement pénétrant, elle avait eu le bonheur do trouver dans sa famille 
tous les moyens de cultiver les heureuses dispositions de son intelligence. 
Fiile d'un homme de lettres qui l'avait associée à ses études avec la 
tendresse d'un père et la confiance d'un ami, elle avait reçu de bonne 
heure ces lerons de goût et ces habitudes de pensée qu'il est difficile 
de ])uiser au même degré dans une autre sitiiation. Cette jeune dame 
était d'autant plus admirable , que ses éludes chéries ne la dérobaient à 
aucun des devoirs nombreux imposés aux femmes américaines. Compa- 
gne utile et assidue des travaux littéraires de son père, collaboratrice 
active de sa mère dans tous les soins du ménage, gouvernante attentive 
et tendre de l'enfant malade de sa sœur, faisant à elle seule tous les 
frais de son élégante garde-robe, ayant toujours avec cela du temps de 
reste, et toujours prête à recevoir avec la gaîté la plus aimable ses nom- 
breuses connaissances, la plus animée dans la conversation, la plus 
infatigable au travail, ;1 était impossible de la voir et d'étudier son 
caractère, sans comprendre que de telles femmes sont la gloire de 
tous les pays, et que, si l'espèce pouvait s'en multiplier en Amérique, 
elles ne tarderaient ])as à y eûacer jusqu'au dernier vestige de cette 
grossièreté d'habitude et de cette ignorance (jui la dégradent. Ima^ 
ginez dans un salon une cinquantaine de copies de ce charmant modèle, 
et demandez-vous après, si les hommes oseraient s'y présenter, les vète- 
mens parfumés de wiskey , les lèvres jaunies par le tabac , et l'esprit 
convaincu que ifs femmes ne sont ici bas que pour faire des confitures, 
coudre des chemisos , racv"ommoder des bas, et mettre au monde des 
présidens possibles? Assurément non; le jour où les Américaines décou- 
vriront quelle influence il leur appartient d'exercer, et qu'elles la com- 
p.-ireront avec celle qu'elles exercent, ce jour-là il y aura quelque chose 
a espérer pour la civilisation de leur pays. Je n'ai pu vivre à Philadcl- 



MOEURS DES AMERICAINS. g3 

phie , au i»ilieu des feiumes les plus jolies, les plus riches et les plus dis- 
tinguées de l'Amérique, sans que le contraste de leur rôle dans la société 
avec celui des femmes du même rang en Europe ne se présentât de lui- 
même et d'une manière frappante à mon esprit. » 

Et toutefois l'éducatiou des femmes est loin d'être négligée en 
Amérique ; mais elle y est plus fastueuse que bien entendue, et 
manque le but pour vouloir trop embrasser, on en jujjera par le 
passage suivant. 

« J'assistai aux exercices publics qui terminaient l'année scliolaire 
d'une des écoles de filles de Cincinnati, et je ne vis pas sans surprise que 
les sciences les plus élevées étaient comprises dans le programme des étu- 
des de ces charmantes créatures. Une jolie personne de seize ans prit ses 
degrés en mathématiques ; une autre fut examinée sur la philosophie mo- 
rale ; elles rougissaient d'une manière si gracieuse et se montraient em- 
barrassées ou interdites d'une façon si aimable, qu'un juge plus habile 
que moi aurait eu de la peine à décider jusqu'à quel point elles méi'i- 
taieut les diplômes qu'elles recurent. 

« Cette coutume de graduer les jeunes filles et de leur accorder des 
diplômes à la fin de leurs études était tout-à-fait nouvelle pour moi, et 
je ne me rappelle pas qu'un pareil usage ait jamais eu cours dans au- 
cun autre pays. J'ai grand'peur que le temps accordé aux aimables gra- 
duées de Cincinnati , pour acquérir tant de sciences diverses , fût à peine 
suflisant pour en approfondir une seule; trois mois de mathématiques et 
sixd'éccnomie politique, de philosophie, d'algèbre et de sections coni- 
ques doivent rarement, si je ne me trompe, avec la meilleure volonté de la 
part du maîlre et de l'élève, produire pour celle-ci lui fonds de connais- 
sances «lans ces diverses sciences, capable de résister à la besogne de 
nictlre au monde une demi-douzaine d'enfans et d'apaiserleurs larmes. 

Voici un passage qui donnera une idée nette des résultats de 
cette ambitieuse éducation. 

a Qu'on me permette de décrire ici la journée d'une dame de la 
haute société à Philadelphie, et l'on comprendra mieux la vérité des 
observations que je viens de faire. 

« Je suppose que cette dame est la femme d'un sénateur ou d'un avo- 
cat très-occupé et d'une grande réputation ; elle a une très-jolie maison, 
avec un très-joli escalier et une très-jolie porte de marbre blanc, laquelle 
est garnie d'un bouton et d'un marteau d'argent; elle a de très-jolis sn- 



t)4 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ions, Irès-jolinient meublés , dans l'un desquels se trouve un buffet très- 
joli , couvert de très-jolis cristaux ; elle a de plus une très-jolie voiture 
avec un très-beau nègre libre pour cocher; elle est toujours très-joliment 
mise, et par-dessus tout cela elle est elle-même très-jolie. 

» Elle se lève , et la première heure de sa journée est consacrée à sa 
toilette, qu'elle fait avec un soin minutieux ; elle descend au parloir, tirée 
à quatre épingles , raide et silencieuse ; son valet de pied qui est aussi 
un nègre libre, place devant elle son déjeuner; elle mange sa tranche 
de jambon et son poisson salé, et boit son café dans le plus profond 
silence, tandis que son mari lit un journal, le coude appuyé sur un 
autre ; après quoi pour l'ordinaire elle passe à l'eau les tasses et les sou- 
coupes. Sa voiture est commandée pour onze heures; il y a loin d'ici là ; 
elle se rend donc dans une petite pièce où elle fait de la pâtisserie, après 
avoir placé sa robe de soie couleur de souris sous la protection d'un 
tablier blanc. Vingt minutes avant l'arrivée de sa voiture, elle se retire 
dans sa chambre, comme on l'appelle , secoue et plie son tablier blanc , 
met la dernière main à sa riche toilette , et couronne l'œuvre en plaçant 
avec précaution sur sa tête son élégant bonnet et tous les accessoires qui 
en dépendent. Elle descend l'escalier et en atteint la dernière marche 
au moment précis où le nègre libre qui est cocher, annonce au nègre- 
libre qui est valet de pied, que la voitui'e attend. Elle monte en donnant 
pour mot d'ordre « à la Société Dorcas. » Son valet de pied reste à la 
maison pour nétoyer les couteaux ; mais son cocher est assez sûr des 
chevaux pour les abandonner à leur sagesse pendant qu'il ouvre la por- 
tière; et sa maîtresse qui n'est point accoutumée à rencontrer la main d'un 
homme en pareille occasion , peut très-bien , quoique l'une des siennes 
soit chargée d'un panier à ouvrage , et l'autre d'un énorme paquet de 
ces indéfinissables bagatelles que les dames ont coutume d'offrir en tribut 
aux sociétés de bienfaisance , sortir de voiture sans aucun secours 
étranger. Elle entre dans le parloir préparé jiour la rccnion; elle j 
trouve sept autres dames absolument semblables à elle, et prend sa 
place autour de la table ; elle présente son offrande , qui est reçue avec 
un sourire aimable parle divan circulaire; et ses coupons de draps, ses 
bouts de ruban , son papier doré , et ses cents d'épingles , vont se réunir 
aux coupons de draps, aux bouts de ruban, au papier doré et aux cents 
d'épingles qui couvrent déjà la table. Elle tire ensuite de son panuier 
à ouvrage trois pelotes laites de sa main, quatre essuie-plumes, sept 
alumettes en papier de couleur et une boîte de montre en carton, qui 
sont accueillis avec acclamations , et que la plus jeune dame de la société 
va déposer avec soin .sur des rayons, parmi une quantité prodigieuse d'ar- 



MOEIUS DUS AMÉRICAINS. ■ C)^ 

licles de la raênie espèce. Cela fait, elle tire son dé et demande son ou - 
vragcj ou le lui apporte, et les huit dames cousent ensemble pendant 
quelques heures. Leur conversation roule sur les prêtres et sur les mis- 
sions, sur le produit de la dernière vente et sur celui que la prochaine 
fait espérer; sur la queslion de savoir si ce sera le jeune M. A... ou le 
jeune M. B... qui eu recevra le montant, et qu'on mettra par là en mesure 
de partir pour Libéria ; sur l'horrible bonnet que portait à l'office du 
malin , le dimanche précédent, madame une telle; sur le beau ministre 
qui occupait Ja chaire à l'office de l'après-diné , et sur la quête abon- 
dante de l'office du soir. 

« Les aiguilles et les langues vontainsijusqu'à trois heures. A troisheu- 
I es, on annonce la voiture de madame, qui retourne au logis avec son pa- 
nier à ouvrage. Elle monte dans sa chambre, ôte et enferme soigneuse- 
ment son bonnet et tout ce qui en dépend , met son tablier de soie noire 
iestouné, va faire un tour dans la cuisine pour voir si tout est bien, et 
se rend de là dans la salle à manger, oii, apès avoir jeté un coup d'œil 
attentif sur la table préparée pour le dîner, elle s'assied, son ouvrage 
à la main , pour attendre son mari. Il arrive, lui donne une poignée 
de main , crache et se met à table. La conversation n'interrompant pas 
l'opération , en dix minutes le dîner est fini.; le dessert et le vin de pal- 
mier, le journal et le sac à ouvrage succèdent. Dans la soirée, le mari, 
qui est un savant , se rend à la société Wister , et après , fait un whist 
avec un voisin , et jour serré. Un jeune missionnaii-e et trois membres 
de la société Dorcas viennent prendre le thé avec sa femme ; et ainsi 
(mit la journée. » 

Le passage suivant prouve encore mieux, combien la vie de 
lamille est étrangère aux goûts et aux Ijabiludes américaines. 

« Par des raisons qu'une intelligence anglaise n'e.st point capable de 
comprendre, un grand nombre déjeunes ménages, au lieu d'avoir une 
maison , se mettent en pension à l'année dans un hôtel, où ils logent en 
garni, et mangent à table d'hôte. 

« A la vérité, il est rare que les familles qui vivent ainsi, jouissent 
d'une fortune considérable ; mais un grand nombre du moins occupent un 
rang dans la société qui , parmi nous , semblerait incompatible avec une 
telle situation. Quoi qu'il en soit, je ne puis rien imaginer de plus 
propre à consolider l'insignifiance des femmes , que de les marier à 
17 ans, et de les placer ainsi en pension dans un hôtel ; j'ajoute que je 
ne puis concevoir une vie d'une plus ennuyeuse monotonie pour elles. 
n semble toutefois qu'elles n'en jugent point ainsi , car plusieurs m'oui 



y6 REVUE DES DEUX MONDES. 

déclaré que c'était à leurs yeux ce qu'il y avait de plus agréable, de n'a- 
voir ainsi ni ordre à donner, ni souci à prendre. Mais elles ne m'ont 
point convertie, et en dépit delsurs assurances, j'ai toujours éprouvé un 
mélange de pitié et de mépris pour celles qui avaient adopté celte ma- 
nière de vivre, ou qui avaient du s'y résigner. 

« Où en serait une jeune femme anglaise nouvellement mariée , si 
la tète et le cœur encore pleins des doux plans de bonheur domestique et 
d'arrangemens intérieurs qu'elle a formés , elle se voyait tout à coup con- 
damnée à subir une pareille vie. Quelle servitude que d'être obligée de 
se lever ponctuellement à l'heure du déjeuner, si l'on ne veut pas, en en- 
trant dans la salle à manger, être accueillie par une sèche inclination de 
la maîtresse du logis , et en s'asseyant à la table commune , ne plus trou- 
ver d'œufs et n'avoir que du café froid. Je me suis souvent amusée à 
observer les petites scènes qui ont lieu dans ces occasions, et dans les- 
quelles les signes muels ont beaucoup plus de sens que les paroles profé- 
rées. La retardataire atïamée jette un long regard autour de la table, et 
après s'être assurée qu'il ne reste point d'œufs , elle dit d'une voix haute et 
distincte : « Je mangerais volontiers un œuf. » Mais comme ces paroles ne 
s'adressent à personne en particulier, personne non plus ne répond, à 
moins que le mari ne se trouve à table , auquel cas il réplique : « 11 n'y a 
plus d'œufs, ma chère. » La maîtresse du logis fait semblant de ne point 
entendre cette observation, et le vorace coupable qui a avalé deux œufs 
( car en Amérique il y a toujours autant d'œufs que de nez, ni plus ni 
moins ) laisse percer l'embarras dans lequel le jette la conscience de sa 
faute. Le déjeuner s'achève dans un sombre silence, sauf ((uelques notes 
timides du perroquet ou du canari de la maison. Lorsqu'il est terminé, 
les hommes courent à leurs afiaires, et les femmes désœuvrées regrim- 
pent l'escalier, les unes jusqu'au premier, les autres jusqu'au deuxième, 
les autres jusqu'au troisième étage, en raison inverse du nombre de 
dollars qu'elles paient, et se claquemurent dans leurs chambres respec- 
tives. Quant à ce qu'elles y font, il n'es! pas aisé de le dire; mais je 
suppose qu'elles y savonnent et repassent un peu, qu'elles y cousent 
beaucou]), et que le reste du temps elles se balancent sur leur chaise. 
J'ai toujours remarqué que les dames qui vivaient en pension , portaient 
des collerettes et des pèlerines plus soigneusement travaillées et plissées 
que les autres, La charrue est à peine un instrument plus honoré en Amé- 
rique que l'aiguille. Aussi bien, comment les fouîmes poiuraient-clles tuer 
le temps sans elle? Et toutefois raiguilie cl lo temps nuiraient par leur 
peser, si les matinées étaient aussi longues en Amérique que chez nous j 
mais par bonheur elles y sont courtes, quoiqu'on y déjeune à huit heures. 



MOKliRS ors AMliiUCAINS. q'J 

ic C'est généralement j deux heures que les pensionnaires mâles se 
réunissent de nouveau aux pensionnaires femelles pour dîner. Hormis 
quelques paroles murmurées entre les maris et leurs femmes , ce repas est 
aussi silencieux que celui du matin. Quelquefois une solitaire bouteille 
de vin flanque l'assiette d'un ou deux individus; mais elle n'ajoute rien 
à la gaîté delà réunion , et rarement plus d'une rasade à la bonne chère 
de son maître. Ce n'est ni ,: pareille heure, ni en pareil lieu que les gen- 
tilshommes de l'Union boivent. Le dîner est donc bientôt achevé, et 
si, quand la salle est évacuée, vous en sortez à votre tour et grimpez 
l'escalier par lequel se sont évanouis les convives, en passant succes- 
sivement devant les apparlemens des épouses indulgentes qui viennent 
de vous quitter, vous sentirez s'en exhaler une odeur de cigare, qui vous 
aidera à vous représenter le genre de plaisir auquel les aimables couples 
se livrent. Si l'homme est un mari poli, aussitôt qu'il a fini de boire 
et de fumer , il offre son bras à sa femme jusqu'au coin de la rue oîi 
ïon magasin ou son bureau est situé , et là il la laisse , sauf à elle à 
tourner ses pas du côté qu'elle aime le mieux. Comme c'est l'heure où 
les femmes sont en toilette , elle va oîi elle a quelques chances d'être 
vue; ou bien elle fait quelques visites; ou bien elle entre à l'église, 
ou dans quelque boutique avec laquelle son mari fait des affaires; 
puis elle rentre chez elle ! je me trompe , on n'est pas chez soi dans 
un hôtel. Non, elle rentre dans cette froide atmosphère d'une mai- 
son publique, oîi l'hospitalité est inconnue, que l'intérêt administre 
et non point l'affection , et où l'intérêt seul vous accueille. Les habitans 
de ce caravansérail se rencontrent de nouveau h l'heure du thé , oii cha- 
cun s'efforce d'avoir le meilleur lot dans le partage du sucre et des 
gâteaux ; après quoi ceux qui ont le bonheur d'avoir des enî^gemens 
pour la soirée, se hâtent de sortir, tandis que ceux qui n'en ont point, ou 
se retirent de nouveau dans leur chambre solitaire, ou ce qui me paraît 
encore pis , demeurent dans la salle commune, au milieu d'une société 
qu'aucun lieu ne cimente, qu'aucune aflection n'anime, dont tous les 
élémens ont été rapprochés par le hasard et peuvent être séparés de 
nouveau par le plus léger motif. Je remarquais que les hommes avaient 
toujours après le thé quelques affaires qui les obligeaient de sortir, et 
je le comprenais sans peine. 

n Ce n'est pas ainsi que les femmes peuvent obtenir l'influence sociale 
qu'elles ont en Europe, et dont les philosophes comme les hommes du 
monde s'accordent à reconnaître les salutaires effets. C'est en vain que 
de savans collèges sont fondés pour l'éducation des jeunes personnes ; 
c'e.st en vain qu'on leur confère des degrés académiques; une fois ma- 
riées, et toutes ces bribes d'une .science fastueuse oubliées, la déplo- 



(|bi niiVUF. DI.S DliUX MONors. 

rablc insignifiance des femmes américaines n'en apparait pas moins; 
cl j'ose dire qu'aussi long-temps qu'on ne les aura pas relevées de ce) 
état de nullité , rirn ne sera changé au ton et aux manières de la société 
américaine. » 

Rien ne démontre mieux combien le goût est peu développé 
en Amérique, que les singulières idées qu'on y a de ce qui est 
décent, et de ce qui ne l'est pas. Les anecdotes suivantes quelcpie 
liUiies qu'elles soient, méritent d'être recueillies. 

« Sur la porte d'une des salles dumusée, on lit cette inscription : Galerie 
des statues antiques. La porte était ouverte, mais un rideau tiré en do- 
dans masquait l'intérieur de la salle. Comme je m'ariêtais pour lire 
l'inscription , une vieille femme, qui probablement était la gardienne de 
la galerie , s'avança et s'adressanl à moi avec un air mystérieux : « Vile, 
<< vite , madame; entrez, c'est le moment; personne ne peut vous voir, 
c dépêchez-vous. » 

« Je demeurai toute surprise, et retirant mon bras dont elle s'était em- 
parée , sans doute pour bâter mes mouvemens , je lui demandai d'un air 
très-sérieux ce qu'elle voulait dire? 

« Oh ! madame , me répondit-elle , c'esl que les femmes sont bien aises 
« d'entrer seules dans la galerie , et quand il n'y a pas d'hommes pour 
« les voir. » 

« En pénétrant dans cette salle mystérieuse, la première chose qui me 
frappa, fut un avis au public par lequel on l'invitait à ne pas imiter le zèle 
de quelques visiteurs qui avaient mutilé de la manière la plus honteuse 
et la plus indécente un certain nombre de statues. Assurément, pareille 
I hose ne serait pas arrivée sans l'absurde usage d'introduire à des heures 
diffi'renles les hommes et les femmes. Aussi long-temps que les idées de 
])udeur des Américains ne se seront point épurées, il me semble que le 
mieux serait d'interdire absolument aux femmes l'entrée de cette galerie. 
Je n'ai jamais senti ma délicatesse alarmée en visitant celle du Louvre; 
mais j'avoue que je me suis sentie oÉfensée à Phihidelphie, par le soup- 
çon que je pouvais attacher mes regards sur des choses estimées indé- 
centes. Du reste, toutes ces précautions grossières, et le? sentimens qui 
les inspirent, et les résultats qu'elles produisent, peuvent donner unr 
idée de cette fausse délicatesse dont les Américains s'enorgueillissent , 
el qui donne une couleur si particulière à leur société. 

« Deux figurantes, probablemen t e xportées de l' Ambigu-Comique ou delà 
Gaîté, et du resteforl insignifiantes, débutèrent à Cincinnati pendant que 
j'y étais quand Mercure lui-même serait descendu duciel, et aurait dansé 



MOiaiRS DKS AMEIilCAINS. C)( ) 

unsolo, sa divinité n'aurail pas produit une plus violente sciisaJiori. C'cpcn- 
danll'i lonncincnt et l'admiration ne furent ])as Ils seuls sentiineus que nos 
deux artistes excitèrent ; l'horreur et l'cfti-oi s'y joignirent à un degré 
presqu'égal. Personne que je sache n'hésitail k reconnaître en elles 
dadniirahles danseuses , mais tout le monde convenait avec la même una- 
nimité , que jamais la morale des états de l'ouest ne se relèverait du 
coup que ces fatales Sj rênes venaient de lui porter. Lorsqu'on me de- 
manda si j'avais vu ùe ma vie chose si horrible , je ne sus que répondre, 
car nos danseuses avaient pris tous les soins imaginables pour ne point 
choquer, soit dans leur mise soit dans leur danse , la goût susceptible des 
Américains. Mais Virginie dans sa plus transparente toilette , ou Ta- 
glioni dans ses pirouettes les plus hatdies, n'auraient pas excité une plus 
grande réprobation. Les dames abandonnèrent entièrement le théâtre, 
les hommes murmuraient et détournaient lu tète lorsqu'il était question 
de ce scandale ; le clergé dénonça les malheureuses du haut de la chaire ; 
et si on les nomniail dans les meetings , ce n'était que pour exprimer 
la profonde horreur qu'elles inspiraient. Quant k moi , je me demandais 
si la vertu était une plante qui croît dans un pays sous une certaine 
l'orme et qui fleurit ailleurs sous une autre? Quels misérables pécheurs 
nous sommes, si les Américains de l'ouest ont raison ! En vérité , c'est 
une question bien embarrassante. 

« Mais ce ne fut pas le seul point sur lequel je trouvai mes idées du 
bien et du mal entièrement confondues; chaque jour m'apprenait que 
des actions qu'on m'avait enseigné k considérer comme aussi légitimes 
que celle déboire et de manger, excitaient l'horreur des personnes qui 
m'entouraient ; une foule de mois que j'avais toujours prononcés sans le 
moindre scrupule m'étaient interdits , et je devais y substituer les péri- 
phrases les plus étranges. Il me paraît, je l'avoue, que malgré une cer- 
taine pruderie de mœurs qui surpasse de beaucoup celle des Scribes c! 
des Pharisiens , l'imagination des Américains s'enflamme avec une alar- 
mante facilité; je pourrais citer beaucoup d'anecdotes, je me bornerai 
à un petit nombre : 

«Un jeune Allemand, parfaitement bien élevé, vint un jour me 
trouver ; il était au désespoir; il .ivait , sans ie vouloir , offensé une des 
principales familles du voisinage ; et son crime était .d'avoir , devant les 
dames, imprudemment prononcé le mot de corset. Par amitié pour lui . 
une vieille dame lui avait révélé la cause de la froideur avec laquelle il 
était reçu depuis ce malheureux jour; elle l'avait fortement engagé à 
présenter ses excuses; il me dit qu'il ne demandait pas mieux, mais 
qu'il se sentait très-embarrassé , et il me pria de lui donner mon avis sui 
la manière dont il devait r,'y prendre. 



lOO r.EVUt DES DEUX MONRES. 

« Une Anglaise qui avait clé long-lemps à la têlc d'un pensionnat dan» 
une des villes de la côlc, me dit que ce qui lui coulait le plus de peine 
était de substituer dans l'esprit de ses élèves le sentiment de la vraie 
<lclicatesse à la pruderie toute puritaine dans laquelle elles avaient été 
élevées. Parmi beaucoup d'anecdotes qu'elle me raconta , je citerai 
celle d'une jeune personne de quatorze ans qui , en entrant au parloir 
où venait de la faire demander une dame de ses amies, et y trouvant un 
jeune homme qui accompagnait cette dame, se couvrit les yeux de ses 
mains et s'enfuit en criant : Un homme! un homme! un homme! 

« Une autre fois, une de ses élèves montant l'escalier, rencontra un 
garçon de quatorze ans qui le descendait; son agitation fut si grande, 
qu'elle s'arrêta tout court , jetant des cris et poussant des gémissemens , 
et qu'elle ne voulut point passer jusqu'à ce que le jeune homme eût con- 
senti à remonter l'escalier et à lui laisser le chemin libre. 

« Il y a un jardin à Cincinnati où les habitans ont coutumed'aller pour 
respirer l'odeur des roses et prendre des glaces. Afin que les promeneurs 
ne touchassent point aux fleurs , le propriétaire avait imaginé de placer 
à l'entrée du parterre un poteau avec une espèce d'enseigne représen- 
tant une paysanne suisse , laquelle tenait dans sa main une inscription 
exprimant l'invitation de ne point cueillir les roses. Malheureusement 
pour l'artiste ou pour le propriétaire, ou pour tous les deux à la fois, 
le jupon de cette figure ne descendait pas jusqu'au talon ; cela fit frémir 
les dames de Cincinnati , et l'on signifia au propriétaire qu'il eût à 
allonger la jupe de sa paysanne, s'il voulait que le beau monde delà ville 
vînt visiter son jardin. Le marchand déglaces effrayé se hâta d'expédier 
lin messager au malencontreux artiste, auteur du tableau. Celui-ci arriva 
fort empressé, mais malheureusement il avait oublié une partie de ses 
couleurs ; toutefois le cas était trop pressant pour admettre aucun délai ; 
une bordure bleue fut donc ajoutée à un cotillon rouge, et la fif;ure 
est encore là pour attester à tous les passans l'immaculée délicatesse des 
dames de Cincinnati. 

« J'étais quelquefois tentée, je l'avoue, de soupçonner que cette exces- 
sive pruderie n'avait pas des racines bien profondes. Elle me semblait 
moins indiquer une délicatesse vraie, qu'une grossièreté d'imagination 
qui avait besoin d'un voile , mais qui ne parvenait pas à l'ajuster avec 
grâce. Ces mêmes femmes que je voyais prêtes à s'évanouir h l'idée d'une 
statue , laissaient parfois échapper des saillies qui me confondaient et qui 
me faisaient comprendre que l'indélicatesse dont on nous accuse , nous 
autres femmes de l'Europe, a ses limites. J'éprouve quelque embarras à 
raconter l'anecdote suivante, mais elle explique trop bien ma pensée 
pour être omise. 



MOEURS DES AMERICAIN». 101 

« Une jeune dame mariée, appartenant à la haute société , de la pru- 
derie la plus sévère, et qui avait été élevée dans un des pensionnats les 
.plus distingués de l'Amérique, me raconta un jour que sa maison , siluce 
à un demi mille de la vilie , avait malheureusement pour vis-à-vis une 
autre maison d'une réputation plus que douteuse, s C'est une chose abo- 
minable , me dit-elle, de voir les gens qui entrent là et de penser aux dan- 
gers auxquels ils s'exposent. Une de mes amies et moi nous jouâmes , l'été 
dernier, un beau tour à l'un d'eux. Elle passait la journée avec moi, et 
comme nous étions assises près de la fenêtre, nous vîmes un jeune homme 
de notre connaissance mettre pied à terre devant cet horrible lieu. Nous 
nous dépêchâmes bien vite de descendre au jardin et de nous mettre en 
sentinelles à la porte pour guetter son retour. Quand nous le vîmes reve- 
nir , nous sortîmes tout à coup et je lui dis : « N'êtes-vous pas honteux , 
monsieur, de passer et de repasser ainsi devant la porte de notre maison ? >• 
Je n'ai jamais vu un homme si déconcerté. » 

n II m'arriva un jour de dire à une jeune dame qu'une partie de cam- 
pagne, dans un lieu que je lui désignais, serait délicieuse , et que j'a- 
vais le dessein de la proposer à quelques-uns de nos amis. Elle convint 
que rien ne serait plus agréable. « Mais je crains, ajouta-t-elie , que 
vous ne réussissiez pas ; nous ne sommes pas accoutumées à do pareilles 
choses, et je crois, pour ma part, qu'il n'est pas convenable à des fammes 
de s'asseoir sur l'herbe avec des hommes. » 

« Parmi les exemples de cette espèce de modestie que nous n'avons pas, 
et qui est particulière aux Américaines, en voici un dont j'ai été fréquem- 
ment témoin , et qui , tout en manifestant la délicatesse des dames , a l'a- 
vantage d'être pour les hommes une occasion d'excellentes plaisante- 
ries. Une jeune femme est occupée à faire une chemise (je n'ai pas be- 
soin d'avertir que ce serait le comble de la dépravation de prononcer 
cet épouvantable mot ) ; un homme entre et commence le spirituel dia- 
logue que voici : 

— Que faites-vous , miss Clarice ? 

— Une camisole pour la poupée de ma sœur, monsieur. 

— Une camisole? impossible ! Il est évident que ce n'est pas une ca- 
misole. Allons, miss Clarice , confiez-mci ce que c'est. 

— Ne voyez-vous pas que c'est un tablier pour une de nos négresses , 
monsieur Smith ? 

— Comment pouvez -vous dire pareille chose, miss Clarice? pour- 
quoi, si c'était un tablier, réuniriez-vous ainsi les deux côtés de la 
toile ? En vérité , vous me devez une meilleure explication. 

TOME VIII. 'J 



loa HF.VUF, OKS DEUX MONDES. 

— Alors, monsieur, puisque on ne peut rien vous cacher, je vous 
(lirai que c'est une taie d'orcillcr. 

— Cela ne passera pas , miss Clarice. Ce serait donc l'oreiller d'un 
jjéant. Dcvinerai-je? 

— Finissez-donc , monsieur Smilh, et voyez vous-même; car je ne 
sais plus que vous dire. 

Long-temps avant que la conversation arrive àce point, de longs éclats 
de rire sont échangés entre les interlocuteurs. Je vis un jour une jeune 
dame tellement mise aux abois par un spirituel dandy, que , pour prouver 
qu'elle faisait un sac , et pas autre chose qu'un sac , elle ferma par une 
bonne couture le bas de sa chemise, après quoi elle la lui montra d'un 
air triomphant en s'écriant : '< Là , maintenant! qu'avez-vous à répondre 
à cela? » 

Nous terminerons ces extraits beaucoup trop nombreux sans 
doute, en mettant sous les yeux de nos lecteurs la conclusion 
du livre de mistress TroUope. Elle mérite d'être lue. 

« Les choses qu'on a lues dans ce livre auront assez fait comprendre, 
je suppose, que je n'aime pas l'Amérique, Je l'avoue , et je m'en étoime 
moi-même. J'y ai laissé des amis qui ont toute mon admiration , et qui 
ne sortiront jamais de mon cœur ; le pays m'a paru beau , son territoire 
fertile , son industrie et son avenir pleins de grandeur et d'espérance. 
D'oii vient donc ce sentiment ? J'ai besoin de m'en rendre compte à moi- 
même et de l'expliquer aux autres ; j'ai besoin de découvrir et de dire 
ce qu'il y a au fond de mes souvenirs , qui neutralise tout ce que j'ai vu 
de beau , de bon et de grand de l'autre côté de l'Atlantique , et m'inspire 
pour l'Amérique une invincible aversion. 

« On a coutume de dire que ce qui fait le charme d'un pays, ce sont 
moins les choses que les personnes. La vérité de cette observation m'a 
toujours frappée, et plus d'une fois elle s'est présentée à mon esprit en 
Amérique. Je ne parle ni de mes amis , ni des amis de mes amis. Le petit 
nombre de patriciens qu'on y trouve forment une race à part ; ils vivent 
entre eux et pour eux , ne se mêlent point aux affaires publiques qu'ils 
abandonnent avec une espèce de dédain à leurs cordonniers et à leurs 
tailleurs, et ne représentent pas plus la nation américaine que la tête 
de Byron celles des autres pairs anglais. Je ne parle point de ces 
hommes-là ; je parle de la population américaine en général, telle qu'on 
la trouve dans les villes et dans les campagnes, dans les classes riches 
et dans les classes pauvres , dans les état^; du midi et daas ceux du nord. 



MOKl.RS DKS AMKRICAINS. 1 OO 

Ur , cette race , je ne l'aime pas ; je n'aime ni ses principes , ni ses 
manières, ni ses opinions. 

«Je voudrais avoir le droit de dire aussi que je n'aime pas son gouverne- 
ment, je le dirais; mais, comme femme et comme étrangère, je ne 
l'ai pas. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il leur plaît à eux ; et, après cela, 
il importe fort peu qu'il déplaise aux vieilles femmes du reste du monde . 
J'ai pénétré en Amérique par la Nouvelle-Orléans; j'ai passé deux an- 
nées entières à l'ouest des AUéganies, et une autre dans les villes de 
la côte. Durant ces trois années , j'ai conversé avec des citoyens de tous 
les rangs et de toutes les parties de l'Union ; et ce que je puis dire , c'est 
que je n'ai jamais entendu prononcer un mot , élever un doute, sur l'ex- 
cellence du gouvernement. Quand donc les liabitans du pays entendent 
des étrangers mettre en question la sagesse de leurs institutions et en 
désapprouver les effets, y a-t-il lieu de s'étonner qu'ils attribuent ou 
à l'incapacité ou à l'envie de semblables jugemens? 

« Quoi ! vous mettez en doute l'existence d'un gouvernement qui nous 
régit depuis un demi-siècle, et que nous aimons mieux à mesure que 
nous le pratiquons davantage ! » Telle est l'exclamation bien naturelle 
de tout Américain à qui on conteste la bonté des institutions améri- 
caines ; et, sans aucun doute, la réponse est péremptoire. Je vais plus 
loin, et j'aime à croire que quiconque aura visité l'Amérique et 
connu les Américains , en reviendra avec cette conviction que ces insti- 
tutions sont de toutes celles qui conviennent le mieux à un tel pays et 
à un tel peuple, et le moins à tout autre peuple et à tout autre pays. 

« Soit que le gouvernement ait fait le peuple à son image, ou le peuple 
le gouvernement à la sienne, toujours est-il qu'ils se conviennent par- 
faitement; et, si la dernière hypothèse est la véritable, jamais nation 
assemblée n'a fait preuve d'une sagesse aussi consommée et d'une aussi 
admirable sagacité. 

« Tout le monde sait de quelle source est sortie la population de l'Amé- 
rique ; des émigrés volontaires et des bannis en formèrent le noyau 
primitif. Ces hommes trouvèrent une terre féconde qui récompensa géné- 
reusement leurs efforts. La colonie s'accrut et prospéra; les enfans suc- 
cédèrent aux pères , les petits-fils aux fils , et bientôt la race des premiers 
colons couvrit le sol , et y fit couler le lait et le miel. Qu'ils aient voulu 
que ce lait et ce miel fussent à eux , cela est tout simple ; car que faisait 
pour eux la mère-patrie? Elle leur envoyait de brillans oiliciers pour 
garder leurs frontières , et ils les auraient bien gardées sans ces officiers. 
Elle imposait lourdement leur commerce , et ne leur donnait en échange 
qu'une faible part de ses faveurs et de sa gloire. Ce n'était point parmi 
cn\ qti'elle venait choisir ses sénateurs , ses ministres, ses amiraux. Des 



!()/[ REVUE DES DEUX JIONDES. 

ïayons qui s'échappaient du trône britannique , Lien peu travei'saieiïf 
l'océan et venaient luire sur eux; ils ne savaient rien de nos rois et de 
nos héros; ils ne s'y intéressaient pas : leurs grands hommes à eux étaient 
leurs plus habiles négocians. Nos savantes universités n'étaient à leurs 
yeux que des foyers de superstition , la splendeur de notre aristocratie 
qu'un faux éclat entretenu par leur or ; la richesse, la science , la rau- 
jeslé de l'Angleterre, leur importaient peu; le droit de marcher dans 
leur propre voie , beaucoup. 

« Ce droit , peut-on les blâmer d'avoir voulu le conquérir? Cette con- 
quête, peut-on regretter qu'ils aient réussi à la faire ? Et îe lendemain 
de leur triomphe que leur restait-il à faire et que firent-ils? Les anciens 
de la nation se rassemblèrent , et dirent : « De quoi s'agit-il ? Il s'agit de 
« nous donner un gouvernement qui nous convienne : qu'il soit donc 
« et rude et austère et turbulent comme nous ; qu'il n'affecte ni la 
« dignité , ni la gloire , ni la magnificence ; qu'il ne contrarie la volonté, 
« qu'il ne s'interpose dans les affaires de personne; n'ayons ni dîmes 
« ni impôts, ni lois de chasse ni taxes des pauvres; que tout citoyen 
« participe à la confection de la loi , et qu'aucun ne soit trop rigou- 
<( reusement tenu de la respecter; que la pourpre ne couvre point nos 
« magistrats, ni l'hermine nos juges; si un homme devient riche, ar- 
« rangeons-nous pour que son pelit-fils soit pauvre, et ainsi nous main- 
« tiendrons l'égalité; que chaque citoyen prenne soin de lui-même, et 
« si l'Angleterre vient de nouveau nous attaquer , alors chacun combat- 
« tant pour soi , nous saurons s'il est dans notre destinée de vaincre ou 
« de succomber. » 

« Pouvait-on , je le demande, imaginer rien de plus parfait qu'un tel 
gouvernement pour un tel peuple ? Il n'est donc pas étonnant qu'il en 
soit satisfait , et il l'est encore moins que des gens accoutumés à la 
tranquillité d'un autre ordre de choses, convaincus que par cet ordre 
de choses leur patrie peut être heureuse et prospérer sans le secours 
des bavardages et des cris , des froissemens et des luttes dont l'Amérique 
est le théâtre, remercient Dieu avec ardeur de n'être point républicains. 

v< Jusque-là donc tout est bien. Que les Américains préfèrent une con- 
stitution qui leur convient si bien à d'autres qui ne leur conviennent pas 
du tout , ils sont dans leur droit, et nous n'y voyons rien à reprendre ; que, 
d'autre part, nous ne nous sentions aucune inclination à échanger des 
institutions qui nous ont fait ce que nous sommes, contre aucun autre 
système de gouvernement possible , ils devraient à leur tour et le trou- 
ver bon et le comprendre. 

« Mais lorsqu'un Européen visite l'Amérique , il n'en est pas ainsi. Une 
tyrannie do la nature la plus extraordinaire s'appesantit sur lui; une ty- 






f,. V 



MOEURS DET AMÉRICAINS. 1 ()jf 



vamiie qu'un tHranger ne subit que là, et qu'on ne rencontre, si j'en 
puis juger par ma propre expérience , dans aucun autre pays civilisé. 

«LeFrançais vient visiter l'Angleterre; il est abîmé d'ennui à nos longs 
dîners ; il hausse les épaules à nos ballets ; il rit à gorge déployée de 
notre passion pour les chevaux , de notre prédilection pour le roasl-Leef 
et le plum- pudding. L'Anglais lui rend sa visite ; en descendant de voi- 
ture, il court aux Variétés voir \e?, Anglaises pour rire, et si du milieu 
des éclats de gaîté qu'excite cette pièce , vous entendez un éclat plu» 
bruyant et qui dénote une sympathie plus cordiale , cherchez et vous 
trouverez qu'il sort de la bouche de cet Anglais. 

« L'Italien débarque dans notre verte Angleterre , et tout d'abord , le 
climat lui en parait insupportable. Il jure que l'air qui altère une statue 
ne convient point à un homme; il soupire après les orangers et le ma- 
caroni, et sourit aux prétentions poétiques dune nation au sein de la- 
quelle l'épopée n'est point chantée dans les rues. Et cependant nous 
accueillons le délicat habitant du midi avec bonté , nous écoutons avec 
intérêt ses plaintes, nous cultivons dans nos serres les orangers de sa 
patrie , nous apprenons le Tasse à nos enfans, dans l'espérance de lui 
être plus agréables. 

« El toutefois nous ne surpassons aucun peuple de l'Europe dans cette 
tolérance , et le désir de profiter de la censure des étrangers ne nous est 
point particulier. Nous rions de nos voisins , nous critiquons leurs ou- 
vrages aussi librement qu'ils font des nôtres, et ils se mêlent à notre gaîté 
et ils adoptent nos modes et nos coutumes. Ces plaisanteries réciproques 
n'engendrent entre eux et nous aucun mauvais sentiment ; et tant que 
les gouvernemens sont en paix , les individus des différentes nations de 
l'Europe se font un plaisir et nu point d'honneur de se visiter, de se 
voir, de comparer et de discuter les singularités qui les distinguent; et 
tous, d'une opinion unanime, considèrent comme une preuve de bon 
sens et de bon goût d'emprunter à leurs voisins ce qui peut embellir la vie 
et en adoucir les sentiers. 

« Les heureux effets de ce sentiment se font remarquer maintenant plus 

que jamais dans les différentes capitales de l'Europe. Vingt années de 

paix ont donné le temps à chaque nation d'emprunter ce qu'il y avait de 

bon dans les manières et les coutumes des autres , et il s'en est suivi un 

. progrès rapide dans la civilisation et les idées de toutes. 

« Pour quiconque est accoutumé à de telles relations et à un tel esprit, 
le contraste que présente le Nouveau-Monde est insupportable , et c'est 
là sans aucun doute une des principales causes de ce sentiment pénible 
avec lequel on se souvient des heures qu'on a passées en Amérique. 

« Prononcez un mot, et que ce mot indique un doute qr.e quelque chose 



Jo() KEVllK Ui:S DKIIX MONDES. 

en Amérique ne soit pas ce qu'il y a de mieux au monde , vous produi- 
rez autour de vous un effet qu'il faut avoir vu et senti pour le compren- 
dre. Et cependant si les citoyens des Etals-Unis étaient les patriotes dé- 
voués qu'ils ont la prétention d'être, à coup sûr ils ne consentiraient 
pas à s'enfoncer ainsi dans la conviction étroite qu'ils sont la première et 
la meilleure partie delà race humaine, qu'il n'y a rien qui vaille la peine 
d'être appris que ce qu'ils sont capables d'enseigner, et rien qui vaille 
celle d'être désiré que ce qu'ils possèdent eux-mêmes. 

« Il serait difficile à l'intelligence humaine d'imaginer un plus puissant 
obstacle à tout perfectionnement qu'une telle conviction , et cependant 
je n'ai pas entendu un discours, je n'ai pas lu un livre adressé à la nation 
dans lequel on ne s'efforçât de l'imprimer dans son esprit. 

« Ce n'est pas le moyen d'être agréable aux Américains que d'émettre 
l'idée qu'après tout , il n'est pas impossible que, dans sai marche silen- 
cieuse, le temps apporte un jour quelque modification à leur gouver- 
nement adoré, et en vérité cependant ils auraient tort de concevoir 
une pareille crainte. Aussi long-temps que par un commun accord ils 
pourront tenir abaissée la prééminence attachée par la nature aux facul- 
tés supérieures , et empêcher le respect et la considération de se fixer sur 
l'élévation du génie, la noblesse des manières et la grandeur de la po- 
sition sociale , ils peuvent être tranquilles ; leurs institutions subsis- 
teront. 

« On m'a dit qu'il y avait en Amérique des hommes qui verraient un 
changement avec plaisir , des hommes qui ont assez de sagesse et de can- 
deur pour désavouer une égalité dont ils sentent et la fausseté et l'im- 
possibilité. 

«Je ne sais si ces hommes existent, mais jamais de pareilles opinions ne 
m'ont été communiquées ; tout ce que je puis dire, c'est que je serais 
heureuse de voirie pouvoir passer dans de telles mains. 

«Si cet événement airive un jour, si des idées plus libérales et des goûts 
plus élégansse répandent en Amérique, si ses habitansconsentent enfin à 
faire quelque sacrifice aux grâces, et à accorder quelque considération 
aux sentimens plus délicatsdes nations policées, alors nous éprouverons 
un double plaisir, celui de dire adieu à l'égalité américaine, et celui 
d'accueillir dans la communauté européenne une des plus belles con- 
Uées du monde. » 

Th. Jouffroy. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE. 



So scptcmlire iSivi. 



Cette quinzaine dura bien été celle , sinon des grandes nouvelles , au 
moins des grandes mystifications. 

C'est d'abord Sa Majesté catholique que l'on a fait mourir lélégraplii- 
quement. Là-dessus , tout le monde politique et financier de s'émouvoir ; 
les spéculateurs de se lancer dans de savantes opérations de bourse, 
et les publicistes dans de profondes discussions sur la loi salique. On 
avait fait déjà bien des marchés à terme et bien des combinaisons de ré- 
gence ; mais ne voilà-t-il pas que quatre jours après sa mort , Ferdi- 
nand VII s'avise de ressusciter ! Voyez un peu quel désappointement 
pour messieurs les publicistes et messieurs les spéculateurs ! Les pre- 
miers en sont pour leurs prévisions , ce qui ne les ruine pas en somme ; 
parmi les autres, beaucoup pour leurs fonds, ce qui leur coûtera da- 
vantage , assurément. 

Autre mystification : 

On avait fait aussi grand bruit d'une guerre contre la Hollande. De 
concert avec les Anglais , nous allions enfin attaquer le roi Guillaume 
par terre et par mer ; nos troupes et nos vaisseaux se mettaient en 
mouvement, et le maréchal Gérard était encore une fois parti pour 
l'armée du Nord. En grossissant ainsi la voix et avec tout ce vacarme , 
voulait-on seulement effrayer le monarque néerlandais et lui arracher 
par surprise une adhésion aux protocoles ? Je ne sais : mais nous n'a- 
vons pas long-temps brandi nos sabres eu l'air ; les voici déjà pacifique- 
ment rentrés dans leurs fourreaux; voici que nous nous sommes remis , 
comme auparavant , à promener nos patrouilles sur la frontière. 

Quant au remaniement ministériel , c'est une tapisserie qui se fait 
chaque jour et se défait chaque nuit. 

Il y a surtout M. Dupin q'ii donne bien du fil à retordre aux doctri- 



Io8 REVUt DtS DEUX MONDES. 

naires , qui s'efforcent de le prendre au piège de leur ministère. M. Dupiiî 
est à Paris. L'ordonnance qui lui inflige l'intérieur ou les sceaux est 
signée : on croit le tenir ; oh bien oui ! M. Dupin est déjà parti. Voici 
qu'il s'est réfugié dans la Nièvre; voici qu'il se cache dans sa terre de 
Raffigny. Elles autres Dupin, savans ou non, de courir après leur 
frère ; et 31. Persil , le procureur-général en personne, de se mettre en 
campagne pour essayer de rattrapper le fuyard ! 

Une mort malheureusement trop certaine , et qui ne sera pas dé- 
mentie comme celle du roi d'Espagne, c'est la mort de l'auteur de 
JPaveiiey. Ainsi donc encore un puissant génie, encore un grand 
poète, encore un grand homme frappé! Combien en quelques mois !..^ 
Cuvier, Goethe et puis Walter Scott ! Mais nous ne devons pas nous 
plaindre , a dit un malin journal , il nous reste notre bibliophile Jacob. 

Charles X a dû quitter Hoiy-Rood, et s'embarquer pour aller cher- 
cher sur le continent un exil plus confortable. Qu'il aille en paix ! Il 
n'y a rien à dire sur une pareille misère; il faut s'écrier, avec M. Victor 
Hugo : 

Pas d'outrage au vieillard qui s'éloigne à pas lents ! 
C'est une piété d'épargner les ruines. 

La statue de James Watt , l'inventeur de la machine à vapeur, vient 
d'être récemment placée à Westminster, dans la chapelle Saint-Paul : 
c'est bien juste. Si les rois s'en vont, voici l'avènement de la machine 
à vapeur, le grand levier du siècle, sa vraie divinité. A la machine à 
vapeur donc les statues et les autels au Panthéon et à Westminster. 

Le célèbre amiral Codringlon , appelé récemment en duel par un 
jeune homme au sujet d'une discussion électorale , n'a répondu à cette 
provocation que par l'offre d'un explication publique devant les élec- 
teurs. Pour que la conduite de l'amiral, dans cette circonstance, fût 
approuvée ainsi qu'elle l'a été généralement en Angleterre, il ne lui fal- 
lait assurément pas moins que ses autécédens de Wavarin. 

A Paris , le plus magnifique scandale de la quinzaine a été, sans con- 
tredit, la Justification de M. Barthélémy. 

— Mais de quoi donc , m'allez-vous demander, était accusé M. Bar- 
thélémy, pour que lui , l'accusateur du siècle , se vît contraint de se 
justifier ? 

— Oh ! de peu de chose ; il va vous le dire lui-même. De méchantes 
langues voulaient qu'il eût vendu son génie à la police de 22,000 fr. à 
157,000 fr. : les calomniateurs n'étaient pas d'accord sur la somme. 

Mal leur en a pris, en vérité , de cherclier querelle à 3L Barthélémy : 



REVDE. CHRONIQUE. I OQ 

s'ils ont oublié à quel homme ils avaient affaire , il a soin lui-même de 
le leur rappeler. Rien que dans la préface de son plaidoyer, voyez un 
peu comme il traite ces pauvres gens ! « Ah ! Curius des Saturnales ! 
s'écrie-t-il , vous venez attaquer sous son chaume l'indigent et solitaire 
Juvénal ! eh bien ! Juvénal vous démolira. » 

C'est bien lait, messieurs les Curius; ce sera pour vous une bonne 
leçon. C'est votre faute aussi; que ne saviez-vous que nous avions un 
Juvénal en iSSa ! 

Et puis, en 1832, créatures susceptibles que vous êtes, vous allez 
parler vertu, morale et probité à ce Juvénal, lorsque tout craque de cor- 
ruption , vous dit-il encore lui-même , lorsque tous les épidcrmes se dis- 
solvent sous le Champagne et les robes de satin ! Yous choisissez bien 
votre heure : Juvénal n'aurait jamais cru qu'on eût tant d'impudence à 
Paris. Cet anachronisme de pudeur et cette fanfaronnade d'incorrupti- 
bilité le changent en statue de sel. 

Attendez quelques semaines , messieurs les Dentatus. Juvénal fondra 
votre masque de cire avec le tison de ses vers. Yous avez voulu des hé- 
mistiches personnels j eh bien! Juvénal vous en promet. II s'impose 
aujourd'hui des limites décentes; vous n'aurez pour cette fois que sept 
cents vers, ce qui fait bien, il est vrai, si je sais compter, quatorze 
cents hémistiches , somme déjà fort raisonnable. Mais ce n'est rien en- 
core , Juvénal ne se contente pas de si peu. Depuis le temps qu'il en fa- 
brique de ces hémistiches , vous concevez qu'il ne regarde pas au nom- 
bre ; cela ne lui coûte guère , voyez-vous ; il a un emporte-pièce avec 
lequel ils se font tout seuls. 

En attendant ces hémistiches qu'il vous promet , voyous cependant 
ceux qu'il vous donne dès à présent. 

Notre Juvénal s'adresse d'abord : 

A ce public, juge équitable et sûr , 

Qui n'ose , sans raison , flétrir un homme pur. 

Assurément, ce public-là n'aura garde de flétrir M. Barthélémy. 
Il s'adresse encore : 

A ceux dont jusqu'ici les deniers populaires 
Ont acheté sa muse à cent mille exemplaires. 

Les éditeurs de Rome à Paris savent sans doute à quoi s'en tenir sur 
ces cent mille exemplaires; quant à nous, nous ne nions point que la 
muse dont il s'agit n'ait été achetée avec les deniers du peuple. 



iio KEVUL DiiS ni:v\ mondks. 

Poursuivons. M. Bitrthélemy rappelle les grands Iravaux de sa vie, 
celle époque aventureuse 

où sa féconde rime 

Fatiguait chaque mois le prote qui l'imprime. 

Avez-vous oublié . s'écrie-t-il , 

.... Que d'une main ferme en stigmates marquans 
J'imprimai le remords sur le Judas des camps. 

Celait fort bien fait à vous , monsieur le Juvénal; au moins , grâce à 
vous , ce Judas-là avait-il des remords : c'était quelque chose. 

Après avoir énuraéré tous ses chefs-d'œuvre, depuis la J^Llltliadc 
jusqu'à la Nemcsis et les douze Journées de la Révolution , lesquelles, 
dit au bas de la page une note officieuse, se trouvent chez Perroïin , 
l'éditeur, rue des Filles-Saint-Thoraas , M. Barthélémy déclare modes- 
tement qu'il prendra pour jurés 

Ceux à qui furent chers ces efiforts sans rivaux. 

En suite de cet exorde arrive l'argumentation. Laissons encore parler 
M. Barthélémy : 

Comme un coup de tam-tam un bruit inattendu, 
En signalant mon nom , a dit : il est vendu ! 

«Fade calomnie! » s'écrie-t-il. Fade calomnie, en effet : qu'un 
homme se vende en ce siècle oii tout craque de corruption , est-ce donc 
là chose bien neuve et bien piquante ? Fade calomnie ! Le moyen d'ail- 
leurs de croire que Juvénal se soit vendu ! Sachez , vous dit-il , 

Sachez que mes vers seuls , satire , ode ou poème , 
Me font les revenus du ministre lui-même. 

Sachez que jamais 

« Cléon , Damis, "Valère, Ergaste son ami, 
N'ont conspué l'argent plus que Barthéltmy. » 

Je n'ai jamais eu l'honneur de rencontrer ces messieurs Cléon , Du- 
rais , Ergaste et Yalère , si ce n'est à la comédie , où , comme chacun 
sait , on n'est point chiche de bourses pleines. Quoi qu'il en soit , il pa- 
raît que M. Barthélémy n'est ni moins riche ni moins généreux que nos 
amans de théâtre , et qu'il est en mesure de subventionner les ministres, 
bien plutôt que de l'être par eux. 



REVUE. CnaO.MQllK. III 

Mais écoutons encore M. Barthélémy : 

Si donc modifiant mes croyances p.issces , 
Je caresse aujourd'hui de nouvelles pensées , 
IVe dites pas que l'or, objet, de mon mépris , 
De ma route quittée a su payer le prix ; 
Chez moi l'honneur est sauf et cela seul m'assiste ; 
Je n'ai jamais brigué le nom de publiciste , 
Je ne suis qu'un poète , et ma changeante \'oix 
Emprunte ses accords aux choses que je vois. 
D'oii vient donc cet effet d'une clameur immense ! 
Quelle est de tous ces bruits la première .«^emence ? 
D'où sort cette vapeur dont mon œil est noirci ? 
Qui m'a fait si coupable à leurs yeux ? Le voici. 
Paris saignait encor d'une scène tragique , 
Quand un écrit parut, qui, nerveux de logique, 
Qui , bravant ceux à qui son courage déplut , 
Osa justifier une œuvre de salut. 

Quel était donc cet écrit nerveux de logique ? La Justification de l'é- 
tat de siège? Une seconde note de M. Barthélémy a la complaisance de 
nous l'apprendre. « J'écrivis , dit-il , la justification de l'état de siège en 
deux heures , le jour que la Cour de cassation donna tant de joie aux 
Vendéens et à tous les hommes du drapeau blanc. J'ose dire que cette 
brochure , où la conviction indépendante éclate à chaque ligne , a 
ébranlé bien d'autres convictions; son succès a été immense. >> 

M. Barthélémy ose dire cela ! 

Aviez-vous d'ailleurs , par hasard , ouï parler de ce succès immense , 
voire raèiue de la brochure ? Non pas moi , je vous assure. 

C'est que nous ne savions pas vraiment tout ce que nous devons de re- 
connaissance à M. Barthélémy ; nous ignorions encore, par exemple, 
que tandis qu'on se battait au cloître Saint-Merry , quand Paris entier 
allait périr, le poète s'est écrié : 

Qu'on sauve cette ville ! 

A tout prix qu'on l'arrache à la guerre civile ! 
Qu'on donne le repos à mes conciioyens ! 

Ainsi M. Barthélémy cria le 6 juin : « Qu'on sauve cette ville !» et la 
ville fut sauvée ; mais s'il n'eût pas crié cela , que serions-nous devenus, 
dites? ne frémissez-vous pas, rien qu'en y songeant ? 



1!2 REVUE DES DEUX MONDES. 

Au surplus , c'est de cette grande époque que date la conversion de 
M. Barthélémy. Alors, dit-il, 

Alors j'ai ramolli mon ancien caractère. 

Je n'ai plus regardé pour voir au ministère 

Quels hommes ou quels noms secondant mon désir, 

Nous avaient fait à tous un merveilleux loisir ; 

Je n'ai pas recherché quelle arme défendue 

Rendait à tout Paris sa liberté perdue , 

Ni quelle main lançait le bienheureux édit 

Qui brûlait l'arsenal du Vendéen maudit. 

J'ai pris la plume ; un feu qui dévorait ma tête 

A brûlé cette fois ma prose de poète ; 

Dites s'il vient du cœur ce style inattendu , 

Et si pareil écrit part d'un homme vendu. 

Oui , dites cela , si vous en avez le front , messieurs; dites si ce style 
n'était pas en effet bien inattendu; dites-le. 

M. Barthélémy, qui, dans son prologue, avait promis de donner un 
supplément à Sénèque, à La Bruyère et à La Rochefoucauld, nous a tenu 
parole. Entr'aulres maximes et aphorismes de sa façon , en voici de fort 
remarquables : 

Le crime d'aujourd'hui sera vertu demain. 



L'homme absurde est celui qui ne change jamais. 
Le coupable est celui qui varie à toute heure. 



Ainsi, selon la doctrine de M. Barthélémy, on peut changer tous les 
jours, mais non pas à toute heure : à toute heure , ce serait trop , ce se- 
rait fatigant; changer tous les jours , c'est bien assez, cela laisse une 
latitude suffisante. 

M. Barthélémy dit plus loin que du temps de la Nemc'sis on l'a sup- 
plié bien souvent d'attaquer le roi , ce qu'il a prouvé , dit-on , irrécusa- 
blement , par la communication des lettres signées que lui écrivaient les 
provocateurs. 

11 ajoute que le canon du 6 juin a brisé sa plume ; que 

Quand la société s'écroule, les poètes , 

Pour avertir le monde, ont des muses secrètes. 

qu'une comète a lui au fond de son âme. 

Ayant ainsi, par toutes ces preuves, complété sa justification, il 



REVUE. -^-CHRONIQUE. Il3 

avertit ceux qu'elle ne satisferait point de se bien tenir. « Prenez garde , » 
leur dit-il , 

Si vous portez la main aux cendres du foyer, 
Je pourrai , moi fouillant de secrètes archives , 
Déployer contre vous mes armes corrosives. 

« Allez, » déclare-t-il en terminant, 

Allez, souvenez-vous que sans crainte j'agrafe 
Son histoire à tout nom dont je sais l'ortliographe , 
Et que pour mettre un homme à l'infamant poteau. 
J'ai conservé chez moi les clous et le marteau. 

Au surplus, ne sera crucifié par M. BarthtUemy que qui le voudra 
bien , car il annonce formellement dans l'une des notes de son poème 
qu'il faudra désormais, pour qu'il se croie obligé de répondre, qu'on 
lui adresse un plaidoyer de sept cents vers ; et , vraiment , il aurait une 
furieuse envie d'être mis au poteau par M. Barthélémy , celui qui achè- 
terait cette faveur moyennant une dépense de quatorze cents hémisti- 
ches : ce serait la payer un peu cher. 

Nous n'avons pas à nous occuper ici de la question morale que soulève 
ce plaidoyer. Sur cette question, M. Barthélémy s'est renvoyé lui-même 
devant MM. Carrel, Bert et Châtelain, qu'il a reconnus seuls pour ses 
juges naturels ; et nul n'ignore quel arrêt ont rendu dans la cause 
MM. Châtelain , Bert et Carrel. 

En ce qui louche la question littéraire, également soulevée par la 
Justification de M. Barthélémy, et sur laquelle nous nous déclarons 
compétens , voici notre jugement motivé. 

La Justification ne vaut ni plus ni moins que la Villéliade , 
que Napoléon en Egypte, que Némésis , que tous les autres poè- 
mes précédemment publiés par le même ou les mêmes auteurs ; c'est 
toujours la même pauvre et froide versification ; ce sont toujours des 
lignes d'égale longueur, bien rabotées , rimées avec opulence , el forte- 
ment clouées deux à deux comme deux planches. Les ouvriers qui fabri- 
quent celle marchandise ne manquent pas d'une certaine habileté; ils 
connaissent leur métier de rimeurs , et l'on conçoit aisément qu'ils aient 
pu faire de celte façon une Némésis par semaine ; ils étaient hommes 
à nous faire une feuille quotidienne, un Constitutionnel en vers. Ne leur 
demandez d'ailleurs ni pensée , ni véritable verve , ni poésie ; tout cela 
■n'est point de leur ressort. 

Quant au succès réel qu'ont obtenu quelques - uns des innombrables 



)l4 REVUK DES DEUX MONDES. 

poèmes sorlis de la même maiiufaclure , c'est à l'esprit de parti, nulle- 
ment à leur mérite, qu'il faut l'attribuer ; l'excessive indulgence de l'op- 
position avait seule transformé en poêles les auteurs de la Villcliade et 
de Neme'sis; la Jastificntion les fait l'cdescendre à leur rang. 

Une autre brochure qui ne demandait assurément pas mieux que do 
faire aussi son petit scandale, c'est le pamphlet intitulé : A Louis- 
Philippe roi , Charles Maurice , homme de lettres. On a cependant 
à peine parlé de cet écrit. Il est vrai qu'il n'y est guère question que 
d'une querelle personnelle entre M. Charles Maurice et le roi! M. Charles 
Maurice paraît avoir sauvé , non point la France, ni même Paris, comme 
M. Barthélémy, mais seulement le Palais-Royal et tous les millions qui 
s'y trouvaient le 28 juillet 1830. Il était bien naturel, en vérité, que 
M. Charles Maurice comptât sur quelque reconnaissance de la part du 
propriétaire ; mais , s'il faut en croire le plaignant , Louis-Philippe ne 
se souvient pas des services rendus au duc d'Orléans. Non-seulement il 
n'a point remercié M. Charles Maurice comme il convenait , mais il l'a 
reçu à la cour plus que cavalièrement , et, ce qui est plus grave, il a 
poussé l'impolitesse jusqu'à faire discontinuer lesabonnemensque prenait 
autre fois la liste civile auCourrierdes Théâtres. — O ingratitude des rois ! 

Ces griefs de M. Charles Maurice sont , au surplus , racontés dans sa 
brochure avec assez d'esprit et d'originalité, et surtout avec une naïveté 
de journaliste fort divertissante. 

Jetons maintenant un coup-d'œil sur nos théâtres, qui nous font pour 
la saison d'hiver tant de magnifiques promesses. 

Le Roi s'amuse , de M. Yictor Hugo , est aux Français en pleine répé- 
tition. Cet ouvrage se monte, dit-on, avec le plus grand soin et le plus 
grand luxe. Si, comme nous sommes fort disposés à le croire, il n'y a 
point d'exagération dans les éloges qu'on lui accorde d'avance , il doit 
nous dédommager amplement du succès de Clotilde. 

A la porte Saint-Martin , M. Alexandre Dumas va faire jouer l'Echelle 
de Femmes , en expiation du Fils de l'Emigré. 

On parle aussi d'un nouveau drame de M. Alfred de Vigny, dont le 
titre est encore un mystère, et dans lequel madame Dorval nous serait 
enfin rendue. Vienne donc vite ce drame , el avec lui madame Dorval ; 
que nous ayons encore cette double obligation à l'auteur de la Tilarc ■ 
chalc d'Ancre, qui nous a donné déjà tant de belles et bonnes choses! 

L'Opéra vient aussi de publier un programme qui ne nous promet rien 
moins pour cet hiver que deux opéras de MM. Scribe et Auber, deux 
ballets de mademoiselle Taglioni, le Don Juan de Mozart, et enfin un 
autre opéra \\\^\\x\[î\\ AliBaha ou les quarante Voleurs , dont la par 



UEVL'i;. CHRONIQUE. l l5 

tition est due à M. Clierubini , et sera probablement le dernier ouvrage 
de ce compositeur. 

Hàtez-vous donc , mesdames du faubourg Saint-Germain et de la 
Chaussée-d'Antin. Si vous n'avez pas encore arrêté vos loges à l'Opéra , 
hâtez-vous, vous n'avez pas à perdre un moment; car chacun sait, 
voyez-vous , qu'il n'en sera pas du programme de M. Véron comme de 
celui de l'Hôtel-de-Ville. 

Pour rOpéra-Italien , vous devez être assurément pourvues dès à pré- 
sent , sinon c'est votre faute. M. Robert vous a bien prévenues que l'ou- 
verture de son théâtre aurait lieu le 2 octobre ; et puis il vous a déclaré 
qu'il vous donnerait, entre autres nouveautés, la Straniera deBellini,et 
une Francesca diRimini, composée exprès à votre intention. Il a fait 
aussi pour vous de nouvelles et bien précieuses acquisitions. Vous aurez 
les deux demoiselles Grisi , madame Boccabadati et madame Ekerlin , 
toutes admirables personnes , dont les voix et la beauté sont , à ce que 
l'on assure, également merveilleuses. Vous aurez encore Tamburini, le 
Rubini des basses , et vous garderez Rubini lui-même, votre cher Ru- 
bini, cet incontestable roi des ténors. 

Donc , mesdames , si vous n'avez point profité de l'avis qui vous était 
adressé ; si vous ne vous êtes point assuré pour cet hiver l'accès de la 
salle Favart , en vérité , je vous plains de tout mon cœur j mais , je vous 
le répète , c'est votre faute. 

Quant à l'Opéra-Comique , si éminemment national dans la rue Saint- 
Martin et la rue Saint-Denis ; l'Opéra-Comique , ce vieil enfant à l'ago- 
nie , qui ne veut pas mourir et qui ne peut vivre , je ne vous en dirai 
vraiment point de mal : ce serait trop cruel à moi d'empoisonner ainsi 
ses derniers momens ; le pauvre malade sent bien , d'ailleurs , lui-même 
sa position. Pour s'étourdir, il a beau chanter encore ses refrains d'autre- 
fois ; il ne se peut plus dissimuler que son état est désespéré , et que tous 
les médecins l'ont abandonné. 

On raconte que récemment encore, lorsque ce triste Opéra-Comi- 
que, ayant été contraint de fuir son désert de la rue Ventadour, faisait 
restaurer pour son usage la salle des Nouveautés , plusieurs des anciens 
sociétaires censuraient ces réparations, et que tous étaient d'avis que la 
salle était trop petite; mais le bon Opéra-Comique s'écria douloureuse- 
ment : € Plût à Dieu que telle qu'elle est , elle pût être pleine de vrais 
amateurs ! » 

Pour la morale de cet apologue , nous renvoyons à la fable de La 
Fontaine. 

: La Rî-viTE. 



DES OEUVRES 



DE 



M. CHARLES NODIER. ' 



On <T souvent reproché à M. Charles Nodier de dépenser son talent 
ïivec imprévoyance et prodigalité ; on a trouvé mauvais qu'il l'émieltât 
«n prospectus, et l'éparpillàt à plaisir dans les journaux. 

Lorsque paraissait cette nouvelle édition , assurément c'était une belle 
occasion pour M. Charles Nodier de répondre à ces objections. Voici , 
pouvait-il dire, un choix que j'ai fait parmi mes œuvres. Ce sont les ti- 
tres que je produis ; quand vous les aurez vérifiés et discutés , si 
vous les avez jugés bons et valables , vous m'assignerez un rang selon 
mes mérites. Qu'importent d'ailleurs les pages plus légères qu'a semées 
en tout lieu ma fantaisie? Défendez-vous donc au riche d'employer à son 
gré le superflu de son bien. 

Ne vous imaginez pas cependant que M. Charles Nodier se soit avisé 
de le prendre sur ce ton. Dans ses préfaces , anciennes ou nouvelles , il 
adresse bien vraiment la parole à ses critiques et à ses lecteurs; mais ce 
n'est que pour fuire amende honorable , et leur demander pardon d'avoir 
écrit les livres qu'il publie. On n'a pas d'exemple d'une abnégation pa- 
reille. Vous n'avez vu jamais de modestie si humble et si prosternée; 
jamais écrivain ne s'est montré de beaucoup aussi ingénieux et fécond 
à formuler les éloges qu'il se décernait, que M. Charles Nodier, le sar- 
casme et le blâme qu'il s'inflige ; jamais auteur ne s'est ainsi livré , pieds 
et poings liés , à la critique , et ne lui a tendu la gorge de si bonne 
volonté. 

' Chez Rerduel et Levavasscur, au l'alais-Royal. 



«EVUK. CHRONIQUE. I I ij 

Picndroiis-nous néanmoins cCs préfaces au mot? Et quand même il 
serait bien prouvé que l'écrivain pense véritahlement de ses livres loul 
le mal qu'il en dit, faudrait-il donc par courtoisie se ranger de son avis, 
et ne le point contredire ? 

A Dieu ne plaise ! Nous n'acceptons pas ainsi sans examen les 
opinions de M. Charles Nodier , surtout quand il parle de lui-même. 
Ne nous laissons donc pas influencer par ses préventions, et voyons si 
quelque réparation n'est point due par nous à ces ouvrages que traite 
si cavalièrement leur auteur. 

Yoici d'abord le Peintre de Saltzboiirg. M. Cbarlcs Nodier avait 
vingt ans quand il fit ce livre : aussi c'est bien vraiment un livre de 
jeune homme, un livre quelque peu dcclamaloire, mais plein d'ardeur 
et de poésie. Évidemment inspiré par le Werther de Goethe , au moins 
venait-il l'un des premiers chez nous après l'ouvrage allemand. Si de- 
puis la cohue des imitations a suivi ; si l'on nous a donne Werther con- 
trefait et travesti de mille façons ; si récemment encore on nous en a 
produit un soi-disant original et neuf , parce qu'il était plus horrible et 
plus défiguré que les autres , qu'importe ? Le Peintre de Saltzbourg a 
paru sous l'empire, à l'époque où florissaient Pigault-Lebrun , Ducray- 
Duminil et madame de Genlis. C'est un titre brillant pour lui que sa 
date. Et puis , si Charles Munster avait quelques-uns des traits de l'amant 
de Charlotte , sa physionomie était cependant loin d'être la même. C'est 
que les souffrances de ces malheureux ne sont pas non plus pareilles : ce 
sont deux nuances bien diverses d'une semblable douleur. Les tourmens 
qui déchirent Werther sont plus intimes peut-être, plus profondément 
creusés, plus inexorables. Il semble qu'il y ait pour le Peintre de Saltz • 
bourg quelque douceur, au milieu de ses angoisses, dans l'exaltation poé- 
tique de sou ame et dans ses pleurs d'artiste. 

Adèle, roman de la même famille , a moins de poésie peut-être, mais 
on y trouve plus de détails naïfs, plus de tristesse vraie. Doit-on blâmer 
les sorties philosophiques que s'y permet l'auteur contre rinfaillibilité 
des vertus nobiliaires? Vraiment non. Il commet trop rarement de ces 
péchés-là. Et puis , si ces sortes d'attaques ne sont aujourd'hui ni con- 
venables ni généreuses, sous la restauration , quand parut la première 
édition du livre, on les tenait pour mal séantes et téméraires. Ces illus- 
tres préjugés auraient, au contraire, à présent grand besoin d'être se- 
courus. M. Charles Nodier ne leur ferait pas faute à l'occasion; il sait 
mieux que nous qu'en ces temps , où tout change si rapidement , il faut 
changer aussi bien souvent de courage. 

Thérèse Aubert est , parmi les ouvrages de l'auteur, l'un de ceux qu'il 

TOME VIII. 8 



1 l8 REVUE DES DEUX MONDES. 

juge avec le moins de sévériti!' ; c'est aussi l'un de ceux que nous prête- 
rons. Que de douceur et de cliarnie dans cette histoire si simple et si 
touchante ! Que de passion aussi ! Y a-t-il rien de suave et de gracieux 
comme la scène du départ au sommet de la colline , au bout du sentier 
de la croix? Y a-t-il rien de chaste et de ravissant comme ces baisers 
craintifs posés et recueillis sur des feuilles de rose ? et ce baiser d'adieu, 
si timide encore, que les lèvres des amans n'osent se donner qu'à travers 
le dernier débris de l'cglantine ? Ailleurs, au dénoûment du drame, 
quelle autre situation déchirante et passionnée ! Lorsque Adolphe re- 
trouve sa pauvre Thérèse aveugle et défigurée par la maladie, et la 
presse avec amour toute mourante entre ses bras, comment le dé- 
goût ne i'emporte-t-il point pourtant sur l'intérêt, et ne nous con- 
traint-il pas à fermer le livre ? Oh ! c'est qu'au milieu de son agonie 
cette jeune fille est plus belle encore; c'est qu'il semble que son ame 
se montre à nous plus pure et plus céleste au travers des plaies et sous 
les flétrissures de son corps; c'est que, comme son amant, nous vou- 
drions retenir aussi dans nos bras cet ange qui ouvre les ailes et va 
s'envoler. 

Ce n'est point le même genre d'intérêt qu'il faut chercher dans Jean 
Sbogar. Jean Sbogar est, selon nous, bien moins un roman qu'un poème ; 
c'est un poème à la maniera de ceux de Walter Scott et de Byron, comme 
Marmion , comme la Dame du Lac , comme le Corsaire. Ce ne sont 
plus seulement les replis du cœur sondés et développés; ce ne sont plus 
ses froissemens et ses souffrances , naïvement étudiés et décrits : ici le 
drame domine ; l'action est pleine , rapide et pressée. On suit avec anxiété 
. les personnages; on court avec eux au dénoûment, fasciné, comme la 
pauvre Antonia , par le regard de celte sombre et mystérieuse figure de 
Jean Sbogar, apparaissant de loin à loin , et entrainant irrésistiblement 
la jeune fille à l'abîme. Il est k regretter que M. Charles Nodiei', qui pos- 
sède si bien l'instrument poétique, n'ait point écrit cet ouvrage en vers ; 
leur rhythme eût accusé mieux encore la beauté de ses proportions et de 
ses contours. 

Smarrn , dont Apulée avait fourni l'idée première, n'est , à propre- 
ment parler, qu'une étude, mais c'estune étude philologique, bien savante 
et bien profonde; ingénieuse et patiente restitution de la phraséologie 
antique , heureuse importation de ses plus belles formes dans la nôtre , 
pensées habilement coulées dans les moules les plus purs de la construc- 
tion grecque et latine;— il y a là vraiment d'inappréciables trésors de 
style. 

C'est aussi surtout par celte richesse et ce fini d'exécution que Trilby 



Sfararc^ 




feEVCt. CHRONIQUE. " ll() 

se recommande. Seulement, dans celle dcrnièie peinture , l'arlisle , que 
ne préoccupe plus , comme dans l'autre , le soin de reproduire fidèlement 
la manière cl les tons d'un ancien tableau , et qui ne demande de modèle 
qu'à la nature et à son imagination, leur emprunte des couleurs encore 
plus éblouissantes. Aussi le Lutin d'Jrgail, si léger qu'en soit le fond, 
avec ses merveilleux détails , restera l'un de nos chefs-d'œuvre de grâce, 
d'élégance et de délicatesse. 

Parmi les contes et nouvelles , et autres morceaux de moindre éten- 
due , qui ont été réimprimés dans celte nouvelle édition, il faut distin- 
guer l'histoire d'Hélène Gillet. Ce drame pathétique est encore un clo- 
quent plaidoyer contre la peine de mort. Non plus que M. Victor Hugo, 
M. Charles Nodier n'a point voulu manquer à la défense de cette belle 
cause ; il s'est hâté de venir appuyer de ses conclusions celles déjà prises 
par son jeune confrère au barreau poétique. 

Avant de parler de la Fe'e aux Miettes, nous exprimerons le regret de 
ne point voir le Roi de Bohême figurer dans cette réimpression. Si ce 
curieux livre, l'un des plus distingués qu'ait écrits son auteur, n'a guère 
réussi que chez les artistes; je dirai mieux, si l'on ne s'est point ail- 
leurs donné la peine de le comprendre et de le juger, c'est que vraiment 
il s'est trouvé trop cher pour être acheté , et par conséquent pour être 
lu. La faute en était surtout à l'éditeur , d'ailleurs si éclairé et si con- 
sciencieux, qui l'avait publié. Il avait fait une édition de luxe , un riche 
volume , magnifiquement imprimé , et dignement illustré par le crayon 
si finement spirituel de Tony Johannot ; aussi l'a-t-il à peine vendu. 
C'était donc le cas, ce me semble, de réimprimer le Roi de Bohême^ 
et de le donner au public à meilleur compte. Il se serait très-fort ac- 
commodé , je vous assure , d'un bel ouvrage à bon marché. 

Quoi qu'il en soit , voici la Fe'e aux Miettes , une reine aussi , quelque 
peu sœur du Roi de Bohême. 

L'histoire de la Fée aux Miettes est une folle histoire , racontée par 
un fou dans un hospice de fous. Donnerons-nous l'analyse de ce joli 
conte? Cela nous serait, en vérité , bien maiaisé. Comment analyser un 
rêve? Nous vous dirons bien , si vous voulez, que dans celui-là toute 
l'action se passe entre un jeune charpentier, nommé Michel, et une 
petite vieille naine ; que cette petite vieille, mendiante etFce aux Miettes 
de son état, est en outre pourvue de deux dents démesurément longues, 
ce qui ne l'empêche point de toucher le cœur du jeuiic homme , et d'ob- 
tenir de lui une promesse de mariage en forme. Nous vous dirons en- 
core que ces deux amans, après s'être sauvé la vie mutuellement , je ne 
sais plus combien de fois, finissent par s'épouser. Ne plaignez pas repen- 



120 REVU£ OtS DEUX AiOJNDES. 

liant trop fort M. Michel de ce mariage. Pour consoler son époux , la 
vieille fée aux Miettes se métamorphose pendant les nuits en une jeune 
et charmante princesse Belkiss ; et, lorsqu'il aura trouvé la mandragore 
qui chante , la Fée aux Miettes, lout-à-fait désenchantée , sera pour lui 
!a belle Belkiss, non-seulement la nuit (ce qui d'ailleurs était l'essentiel), 
mais encore le jour. 

Quelle folie! pensez-vous. Justement, c'est une folie. Ne vous ai-jc 
pas prévenu ? C'est un fou qui fait ce récit ; c'est 31. Charles Nodier qui 
l'écrit sous sa dictée. Et le secrétaire est bien pour quelque chose dans 
l'histoire ; il y met bien un peu du sien. Aussi combien de ravissans 
détails que n'eût point trouvés, j'en suis sur, M. Michel tout seul! Si 
M. Nodier ne l'eût aidé de sa plume , ce pauvre lunatique nous eût-il 
si merveilleusement décrit tant de jolies scènes de ses aventures? Au- 
rions-nous pris tant de plaisir à la pèche aux coques et aux fées sur les 
grèves de Saint-Michel? Nous serions-nous si fort divertis au bul des 
sœurs de la Fée aux Miettes, et à voir danser ces quatre vingt-dix-neuf 
petites poupées vivantes? 

Oui, la Fée auxSIiettes est vraiment une folle histoire , mais non point 
une histoire fantastique. Ou bien , si c'est là du fantastique , quoi qu'en 
dise M. Charles Nodier,"dont je n'admets pas les théories sur ce point, ce 
n'est assurément pas du fantastique plus vraisemblable que celui d'Hoff- 
man. Tout au contraire, je n'accepte les rêveries de Michel que comme 
la curieuse, mais impossible fantaisie d'un cerveau dérangé, tandis que 
je crois aux contes d'Hoffman avec convictioii , comme il y croit lui- 
même . 

Au surplus, M. Nodier nous fait bon marché de sa théorie, car il 
l'abandonne et la désavoue lui-même à la fin de sa prélace. 

Dans les divers contes et romans que nous venons d'examiner, si l'au- 
teur ne se montre pas précisément , au moins se laisse-t-il à peu près 
voir, et l'on reconnaît aisément que c'est lui qui parle , la plupart du 
temps , par la bouche de ses personnages. Jetons maintenant un coup- 
d'œil sur ceux de ses ouvrages où il se met tout-à-fait en scène , et oii il 
raconte en son propre nom. 

Les Souvenirs de la Révolution nous offrent une galerie de portraits 
d'après nature , sinon tous d'une parfaite ressemblance historique , au 
moins tous peints de main de maître ! Parmi ces tableaux, que distinguent 
surtout l'harmonie des tons et la suavité du coloris , il y a telles figures, 
celle entre autres du colonel Oudet , que l'on ne saurait comparer qu'aux 
merveilleuses têtes de Murillo , tant les nuances en sont chaleureusement 
fondues , ainsi que dans les poétiques créations du peintre espagnol. 



REVUE. CHRONIQUE. 12 1 

M. Charles Nodier dit de ses Souvenirs de Jeunesse, dans Itur dédi- 
cace à Lamartine , qu'ils sont le plus intime de ses livres , celui qui est 
le plus sien, celui qu'il aime le mieux, et nous partageons bien cette 
prédilection de l'auteur ; c'est que ce livre est pour nous comme le ré- 
sumé de tous ses livres ; et puis, c'est là surtout qu'il faut étudier ces 
premières impressions du poète , source brûlante où s'est colorée sa pen- 
sée, où s'est trempé son style. Là , nous retrouvons révélées avec plus 
de franchise et de naïveté ces situations personnelles qu'il avait prêtées 
déjà aux personnages de ses autres ouvrages.. Enlin, c'est là qu'est le 
liicmc qu'il a tant de fois depuis et si heureusement varié; et chacun sais, 
combien de plaisir l'on éprouve à eufendre le simple motif d'un air 
après s'être laissé d'abord ravir aux brillantes fantaisies qu'y a brodées 
le musicien. 

Les Souvenus de Jeunesse se composent de quatre nouvelles bien 
distinctes. 

Sc'raphine est plutôt un souvenir d'enfance que de jeunesse ; c'est 
bien le premier amour , l'amour involontaire et qui s'ignore lui-même , 
celui dont le souvenir suffit à rajeunir encore une ame usée et flétrie. 
Il y a là toute cette fraîcheur de la matinée qui embaume le cœur et 
les sens , et dont le mi'li, si radieux et si doré qu'il soit^ ne fera jamais 
oublier les timides parfums. 

Dans Clémentine^ voici le jeune homme , le jeune homme inquiet et 
tourmenté, le jeune homme avec sa fougue indomptable, avec sa joie 
effrénée, avec ses larmes de feu. De quelle poésie passionnée, de quelle 
fantastique exaltation est remplie cette nouvelle, et surtout la scène qui 
la termine, cette dernière entrevue des amans à leurs croisées pendant 
l'orage, à la lueur des éclairs , au bruit du tonnerre ! 

Dans Amélie, c'est le jeune homme encore , le jeune homme aimant 
avec tout ce qui lui reste d'amour , mais abattu , mais découragé , mais 
n'osant plus croire à l'avenir, désespérant du bonheur. C'est qu'en effet 
son cœur, brisé déjà deux fois, va se briser de nouveau ; c'est que ces 
deux premières femmes qu'il avait aimées sont mortes , et que la troi- 
sième va lui mourir encore entre les bras. Séraphine , Clémentine , Amé- 
lie , doux fantômes ! Avec quelle religieuse tristesse, avec quelle mélan- 
colie profonde et touchante le poète évoque ces ombres chères , et les 
fait apparaître et glisser devant nous si pâles et si belles , voilées de leurs 
linceuls ! 

Mais pourquoi , quand nous avons pleuré de toutes nos larmes ces 
trois jeunes tilles ; pourquoi , quand nos yeux sont tout mouillés encore, 
pourquoi vouloir nous faire sourire? Ajtrès Séraphine , Amélie et Clé- 



123 REVUE DES DEUX M051DES. 

inentine, pourquoi Lucrèce et Jeannette? Après les plus purs el les plus 
saints ravissemens de l'amour, après ses transes les plus poignantes et les 
plus cruelles , après le deuil et le désespoir , pourquoi soudain l'oubli du 
cœur et les grossières consolations des sens? La \ie est ainsi, direz-vous. 
Oh ! oui , peut-être. Pourtant il faudrait ne pas l'avouer avec tant de 
sincérité; il faudrait ne pas nous rappeler si hautement combien nous 
sommes ingrats envers ceux qui nous ont aimés et oublieux de nos plus 
chers souvenirs. J'aurais voulu que l'auteur ne se hâtât pas tellement 
de sécher lui-même les pleurs qu'il nous avait arrachés. 

Mademoiselle de Marsan, qui fait en quelque sorte suite aux Souve- 
nirs de Jeunesse , est un livre beaucoup moins intime et beaucoup moins 
vrai , selon nous. Ce n'est pas qu'il n'y faille reconnaître de bien remar- 
quables morceaux , entre autres l'épisode de la Torre Maldctla , dans 
lequel le supplice d'Ugolin et de ses enfans se trouve peint avec une si 
effroyable vérité par l'écrivain qui en a subi lui-même toutes les an- 
goisses, toutes celles du moins qu'il eu pouvait supporter sans mourir. 
Mais , en somme , Mademoiselle de Marsan n'est guère qu'un roman de 
l'école d'Anne Radcliffe, un roman criblé de trappes et de souterrains , 
écrit seulement comme écrit M. Charles INodier, d'un style auquel on 
ne nous avait pas habitués dans ces sortes d'ouvrages. Considéré sous 
ce point de vue, c'est un essai curieux et vraiment bien original. 

he?, Rêveries , qui viennent clore la série des œuvres de M. Charles 
JVodier , sont en général d'ingénieux et spirituels paradoxes, développés 
avec une apparence de candeur et de conviction qui séduisent et en- 
traînent irrésistiblement ; on se laisse aller soi-même aux caprices et 
aux fantaisies d'imagination de l'écrivain , et l'on se surprend ensuite 
bien étonné de tout le chemin qu'il vous a fait faire dans le pays des 
rêves et des utopies. Impatienté que l'on est d'avoir été mené si loin , 
on se reproche parfois alors la docilité naïve avec laquelle on a suivi le 
mystificateur , et l'on va jusqu'à malicieusement admirer combien dans 
ces pages brillantes , que l'on avait lues d'abord de si bonne foi , la pué- 
rilité du fond contraste souvent singulièrement avec la magnificence 
de la forme. 

Si nous considérons maintenant dans leur ensemble les divers ou- 
vrages que nous avous rapidement passés en revue , il semble que ce qui 
les caractérise principalement et les classe surtout à part , c'est d'abord 
la profonde individualité dont ils sont empreints, et puis les qualités 
éminentes de leur style. 

M. Charles Nodier se Raconte et se révèle en effet lui-même , non- 
seulement dans ses mémoires , dans ses souvenirs , mais bien aussi dans 



REVUE. CHRONIQUE. t 23 

SCS poèmes, dans ses romans et dans ses nouvelles : c'est lui que nous 
reconnaissons dans tous ses personnages ; c'est lui toujours avec ses goûts 
simples et naïfs , avec sa science aimable ; c'est lui partout avec son 
amour des vieux livres et des fleurs. Ses héros et ses héroïnes sont tous 
botanistes, biblioraanes ou philologues; ils sont conspirateurs; ils sont 
proscrits; ils sont poètes; ils sont exaltés, mystiques; ils sont parïois 
exagérés et visionnaires ; ils sont tous un peu ce qu'est ou ce que fut leur 
auteur. En vérité , jamais écrivain ne s'est peint ainsi lui-même à cha- 
cune des pages de ses livres. 

Quant au style de M. Nodier, ce style tout à la fois si savant, si pur, 
si élégant , si harmonieux , et dont l'étude ne saurait être trop recom- 
mandée , qui voudrait y reprendre quelque chose n'y trouverait à bhlmer 
peut-être qu'une excessive richesse et un peu de superflu dans sesorne- 
mens. Il y a là tant d'or, de perles et de pierres précieuses, que l'étoffe 
disparaît parfois sous la broderie, et que l'œil a peine alors à en retrouver 
le tissu. Mais n'est-ce pas un très-pardonnable défaut qu'une semblable 
opulence? JNe jette pas qui veut sur sa pensée un pareil manteau. 

A. FONTANEV. 



Dans un article du dix-septième numéro du Phalanstère , intitulé : 
Obscurantisme au dix-neuvième siècle , M. Abel Transon, ex-saint-simo- 
nien, se plaint amèrement que la Revue des Deux Mondes ait refusé d'in- 
sérer un article de M. Yictor Considérant sur la doctrine de M. Fourier. 
La Revue des Deux Mondes n'a fait aucune difficulté d'annoncer en son 
temps le cours de M. Jules Lechevalier au sujet de cette même doctrine, 
et elle se réserve d'examiner, sous un point de vue critique , le système 
de M. Fôurier, dont elle observe avec intérêt le développement. La iîc- 
vue des Deux Mondes est amie de toute publicité , et il est faux d'imputer 
à ceux de ses rédacteurs dont les travaux ont un caractère spéciale- 
ment philosophique, aucune exclusion aveugle, qui serait bien plutôt 
le propre des sectaires et des fanatiques de tout genre. Mais, en même 
temps, la Revue des Deux Mondes ne se croit nullement obligée, sous 
peine d'obscurantisme , d'insérer les homélies de M. Transon , hier 
saint-simonien et aujourd'hui fourie'ristc : elle n'a pas jugé à propos 
d'insérer l'article de M. Yictor Considérant, parce que cet article de 
M. Considérant et d'autres encore, pour lesquels la Revue a été solli- 
citée, lui ont paru secs, sans critique, d'un jargon mathématique à la 
fois et métaphorique, sentant le disciple d'une lieue; en un mot , parce 



I2A REVUE DES DEUX MONDES. 

que ces articles n'étaient point à la convenance de la Revue. Mais il 
est permis à la Revue de ne pas insérer les articles de M. Victor Con- 
sidérant et de n'être pourtant pas obscurantiste. Il serait possible aussi, 
nous le croyons , aux jeunes et ardens philanthropes qui rédigent la 
Phalanstère, de vouloir le Lien de l'humanité , de le proposer selon les 
formes qui leur paraissent efficaces , et de n'être pourtant ni si âpres 
ni si haineux envers des hommes qui tendent au même but , et dont 
tout le tort est de ne pas admettre leur spécifique universel. 



SOUVENIRS 



D'UN COMMIS - VOYACxEUR 



DANS 



L'AMÉRIQUE DU SUD. 



I. 



ILh l^û^(^^m iS, (Ùhl^(B^^ 



Après ma moil, clicrs caniaraJos , 
Vous placerez sur mon tomhenii 
Un petit broc de viii nouveau , 
Des œufs avec luic salaile , 
Vu pain iV quai' sous, un snucissou, 
Four passer la barque à Caron. 



La Barque à Caron était , il y a une quinzaine d'années , une 
chanson des plus à la mode dans les rues de Paiis. Il n'y avait 
pas un orgue de barbarie qui n'en répétât l'air, pas un carrefour 
un peu fréquenté où l'on n'eu vendît les paroles imprimées dans 
le vrai goût des ballades, c'est-à-dire sur une simple feuille 
dont la vignette occupait le centre , tandis que le texte était re- 

TOME VIII. Q 



126 REVOE DES DEUX MONDES. 

jeté sur les côtés en deux colonnes serrées. Le sujet de l'image 
était on ne peut mieux choisi ; le graveur y avait représenté 

« Un bon bourgeois dans sa maison 
Le dos au feu, le ventre à table ; 
Un bon bourgeois dans sa maison 
Caressant un jeune tendron. » 

C'était, tant pour la pensée que pour l'exe'cution , un joli mor- 
ceau de calcographie ; aussi , quand la vogue fut passée pour 
la chanson , on ne put se résoudre à détruire l'image , et , au lieu 
d'envoyer le reste de l'édition au pilon, on le fit partir pour l'Amé- 
rique espagnole. Là, notre bon bourgeois, se pre'sentant sous le nom 
du mauuais riche de la parabole, eut accès dans maint oratoire, 
et vint prendre place impudemment près de Notre-Dame de 
Chiquinquira , la vierge des sept douleurs \ 

' Notre-Dame de Chiquinquira a pris sou nom du village dans lequel elle 
est honorée, village situé à vingt lieues au nord de Bogota. On vient de 
toutes les parties de la Nouvelle-Grenade implorer son intercession, et les 
riches dons qui ornent son image, ainsi que les ex-voto appendus aux murs 
de la chjpelle, témoignent assez de son crédit près du Père céleste. Les 
prières qu'on lui adresse , quand elles sont exaucées , le sont à la lettre , 
de sorte que l'on doit bien peser ses paroles et se garder de toute demande 
indiscrète. On en jugera par le fait suivant, qui est attesté aussi diîment 
que le fut jamais un miracle. 

Un pauvre Indien revenait un soir vers son village par un étroit che- 
min , tracé le long d'un précipice. Il était gris comme tous les Indiens 
le sont après un jour de fête, et .s'avançant imprudemment trop près du 
bord , il sentit tout à coup la terre lui manquer sous les pieds. Voyant sa 
chute inévitable , sa première idée fut pour un bonnet neuf qu'il avait acheté 
le jour même à la ville. « Mon bonnet ! mon bonnet ! » s'écria-t-il en dis- 
paraissant au milieu d'un tourbillon de poussière; « bonne sainte Vierge 
« de Chiquinquira, sauvez mon bonnet! » Ses compagnons entendirent 
distinctement la prière, et ne tardèrent pas à en voir l'accomplissement. 
Lorsque le nuage de poudre se fut dissipé , ils aperçurent au fond du pré- 
cipice le malheureux étendu sans mouvement et la tête fracassée; mais 
le bonnet pour lequel la Vierge avait été invoquée , était préservé ; une 
branche l'avait arrêté dans sa chute, et il y restait suspendu , aussi bril- 
lant, aussi peu froissé que lorsqu'il était encore dans la boutique du mar- 
chand. 



LA BARQUE A CARON, 12'] 

Ce fut dans le petit village de Pie de Cuesta, dans un lieu où il 
ne s'était peut-être jamais prononcé un mot de français, que je 
rencontrai poui" la première fois mon Parisien établi comme je 
viens de le dire. Les honneurs ne l'avaient point changé , et il sem- 
blait rire lui-même des respects dont il était l'objet. A le voir 
ainsi avec sa mine réjouie , je ne me doutais guère qu'il eût causé 
la mort d'un homme et presque le soulèvement d'une province. 
Je ne tardai pas à l'apprendre. 

Poursuivant ma route vers Angostura où j'avais besoin d'ar- 
river très-promptement , je me trouvai dès le second jour forcé 
de Tn'arrêter à Pore, pour laisser reposer mes mules. Contrarié 
de ce retard et ne sachant que faire de ma personne jusqu'à l'heure 
où la chaleur du jour m'amènerait le sommeil, je me rendis sur 
la place où étaient déjà deux officiers en apparence aussi désœu- 
vrés que moi , et qui , pour passer le temps , s'amusaient à faire 
battre des chiens. Je reconnus l'mi d'eux pour un Piémontais avec 
lequel je m'étais trouvé l'année précédente à Guayaquil. Je n'a- 
vais pas grande envie de renouer connaissance ; mais avant que 
j'eusse pris mi parti, il m'aperçut, accourut vers moi les bras ou- 
verts , et m'adressant la parole en français : Hé î monsieur Leca- 
cheux, est-ce bien vous que je vois? quelles affaires peuvent 
vous amener, cher ami , dans ce pays perdu? 

— Mais j'y viens peut-être pour régler ce petit compte que 
vous avez oublié de solder en partant. 

— Fi donc! je le croirais si j'avais à faire à quelque porte- 
balle écossais : vous êtes trop cauallero pour en agir ainsi; d'ailleurs 
vous savez qu'il n'y a rien à perdre , et qu'aussitôt que la loi sur 
les dotations militaires sera passée , vous serez le premier. . . 

— Brisons-là , et dites-moi si ce n'est pas le commandant du 
canton que vous venez de quitter. 

— Non , c'est un officier qui n'est ici qu'en passant , le major 
Hospina. 

— Quoi ! celui qui a fait la guerre dans l'Apure, et dont j'ai en- 
tendu conter tant de traits de bravoure ! 

— Lui-même ; mais vous êtes bien bon d'appeler cela de la 
bravoure : c'est une brutalité poussée au point de ne pas voir même 
le danger. Du reste je vous le donne pour l'animal le plus boufton 



128 REVUE DES DEUX MONDES. 

qui soit dans toute la république , vous allez en juger par vous- 
même. 

En disant cela et sans attendre ma réponse , Belmonte m'en- 
traîna vers le major, qui était toujours à la même place, essayant 
d'allumer son cigare avec un morceau de bouteille , comme il 
avait vu son compagnon le faire avec une lentille. 

La présentation faite , et mon introducteur se cbargeant du soin 
de soutenir la conversation, je pus considérer à mon aise cet Hos- 
pina qui avait été si long-temps dans le Bas-Orénoque la terreur 
des Espagnols. C'était un homme de moyen âge, très-grand, 
très-fortement charpenté , et avec une tournure de tambour- 
major. Il avait la face basanée, ce qu'il devait en partie aux soleils 
des Llanos, en partie au mélange d'un peu de sang africain , comme 
l'indiquaient ses cheveux à demi crépus. Ses traits n'avaient rien 
de trop dur, et même ils auraient pu passer pour agréables sans 
un coup de sabre qui , lui éraillant l'œil droit , avait ramassé en 
boule sur le bas de sa mâchoire toutes les chairs de la joue. Dans 
ses manières on voyait l'intention d'être poh ; du reste , comme 
il sentait bien ce qui lui manquait sous le rapport de l'éducation , 
il se tenait sur ses gardes , parlait peu, et je ne lui aurais entendu 
dire aucune sottise, si Belmonte, avec un art perfide, ne l'eût en- 
traîné à lâcher quelques grands mots qu'il appliqua à la vérité de 
la manière la plus plaisante. 

L'honnête Italien était dans un ravissement inexprimable d'avoir 
pu me montrer son camarade sous un jour ridicule. — Vous voyez , 
me dit-il en français , que je n'ai pas été au-delà de la vérité ; 
mais c'en est assez pour une première représentation , en atten- 
dant la seconde, occupons-nous du dîner. J'ai reçu d'Angostura 
des provisions fraîches , et je veux vous faire manger aujourd'hui 
un fameux macaroni. 

A peine ce mot était-il prononcé, que je vis apparaître, sur le 
visage du colonel , une rougeur qui semblait provenir autant de 
honte que décolère. — Capitaine Belmonte, s'écria-t-il brusque- 
ment , qu'il ne soit plus question , je vous prie , du Caroni. Du 
moins en ma présence , choisissez un autre sujet de plaisanterie. 

Je ne devinais pas la cause de tout cet emportement , mais \eqiu- 
proquo sevd était assez étrange pour que j'eusse quelque pciiie à 



I.A BARQUE A CAROiN . 120 

conserver mon sérieux. Pour Belmontc, il ne songea pas à se con- 
traindre, et pendant cinq minutes il rit à s'en rompre les côtes, 
répétant par intervalle les mots de Caroni et macaroni, qui à cha- 
que fois étaient le signal d'une nouvelle explosion. Il paraissait 
en avoir encore pour long-temps lorsqu'à un geste d'Hospina il 
s'arrêta tout court, et d'un ton presque suppliant : — Non, colonel , 
non , dit-il , vous ne ferez pas usage de votre épée contre un com- 
pagnon , contre un homme désarmé. Je vous jure que je ne par- 
lais pas de la rivière Caroni , mais d'un mets de mon pays dont le 
nom sonne presque de même. 

— Jure tant que tu voudras, misérable bouffon, je ne t'en croi- 
rai pas davantage. Si tu n'avais pas eu à dire du mal de moi, tu 
eusses parlé mi langage chrétien , un langage que tout le monde 
entend. Mais souviens-toi bien de ce cjue je te promets ici : la 
première fois qu'eu ma présence tu te serviras de ton jargon d'hé- 
rétique, je t'enverrai le parler aux diables d'enfer qui l'ont in- 
venté. 

Cela dit, le colonel tourna le dos et s'éloigna rapidement. 

Belmonte, quand je l'avais connu dans le sud, ne jouissait pas 
d'mie excellente réputation , mais personne du moins ne l'accusait 
de manquer de bravoure , et j'avais tout lieu d'être surpris de la 
mollesse qu'il venait de montrer. J'imaginais qu'après toutes les 
choses dures qu'il s'était laissé dire en ma présence , il devait se 
sentir mal à l'aise avec moi , et je me préparais à le laisser à ses 
réflexions , lorsque devinant ce qui se passait dans mon esprit : 
— Qu'avez-vous donc, dit-il, et pourquoi cet air embarrassé? je 
crois , Dieu me pardonne , que vous êtes honteux pour moi de la 
manière dont s'est terminée cette affaire. 

— Si vous êtes satisfait vous-même, je ne vois pas pourquoi j'en 
prendrais de souci. 

— Oui, jjarbleu je suis satisfait et très-satisfait d'avoir pu me 
tirer de ce mauvais pas. Quand je vois venir à moi un taureau 
furieux , je me jette, s'il le faut, ventre à terre. N'avez-vous donc 
pas remarqué que l'homme ne se connaissait plus et qu'il étendait 
déjà la main vers la poignée de son vilain sabre? Pour un rien, il 
me le passait tout au travers du coips. Monsieur Lecacheux , 
ajouta-t-il d'mi ton plus sérieux, songez bien que nous ne sommes 



l3o REVUE DES DEUX MONDES. 

pas en Europe , et qu'ici il ne s'agissait pas d'un duel. Ces gué- 
rilleros entendent le point d'honneur tout autrement que nous, 
et dans une querelle ils ne se feraient pas plus de scrupule de frap- 
per un lîomaie sans armes , qu'à la guerre d'attaquer un convoi 
séparé de son escorte. Hospina du. reste est un bon dialjle, qui n'a 
point de rancune. S'il ne s'est pas grisé en nous quittant , ce soir 
nous serons les meilleurs amis du monde. En attendant , allons 
manger notre macaroni , et je vous expliquerai chemin faisantpour- 
quoi ce mot l'a mis si fort en colère. 

— Hospina a eu toute sa vie la main moins lente que l'esprit , 
et ce fut pour un mouvement de vivacité du genre de celui dont 
vous venez d'être témoin, c]u'il se vit contraint, il y a cjuelques 
années, à quitter son pays natal , l'île de Porto-Rico, après avoir 
coupé le nez à un alcade. Il vint alors à la Terre-Ferme où 
il n'avait rien à craindre des autorités espagnoles , et s'engagea 
comme soldat dans les troupes cjue Miranda conduisait contre Va- 
lence. Après la défaite des indépendans et le rétablissement du 
régime royal sous Monteverde , il se retira vers les Llanos où des 
débris de l'armée patriote s'étaient formées de petites guérillas, 
d'abord insignifiantes , mais qui ne tardèrent pas à acquéi'ir de 
l'importance. S'étant fait remarquer par diverses actions d'une 
audace peu commune , il parvint à réunir autour delui une troupe 
avec laquelle , pendant près de deux ans , il harcela incessamment 
les royalistes. S'il avait eu quelques talens militaires, il aurait été 
maître de tout le canton; mais il ne sut jamais profiter d'un avan- 
tage , et il tomba dans toutes les embuscades qu'on voulut se don- 
ner la peine de lui préparer. 

Très-souvent battu, mais jamais découragé, il parvint à se 
maintenir jusqu'à l'époque où Bolivar entrant avec les troupes 
grenadines dans les provinces de Venezuela , y proclama la guerre 
à mort. 

Vous savez que du côté des républicains comme les munitions 
étaient rares, au lieu de fusiller les prisonniers, on leur coupait 
la tète. Chaque soldat au besoin servait d'exécuteur, et il n'était 
pas rare de voir des officiers , surtout ceux qui appartenaient aux 
anciennes guérillas, mettre eux- mêmes la main à l'œuvre. Vingt 



LA BARQUE A CARON. l3{ 

fois il est arrivé à Hospina d'arracher le sabre à la inain mal assu- 
rée d'un novice , et de se l'aire bourreau par compassion , car, je 
vous le répète , il n'a dans le caractère rien de cruel. 

Quand Morillo eut relevé dans ce pays l'étendard royal, Hos- 
pina retourna à sa vie de guérillero, et servit utilement la cause 
républicaine. Du reste, il refusa constamment de se joindre aux 
autres chefs patriotes , qui , ayant des troupes plus nombreuses , 
prétendaient exercer une autorité supérieure. Il continua à faire 
bande à part jusqu'à l'arrivée de Bolivar, pour qui il avait vme 
profonde vénération , et aux ordres ducpvel il alla tout d'abord se 
placer. 

L'armée réunie sous les ordres du libérateur ne trouvait pas 
pour subsister les mêmes facilités que les petits corps isolés qui 
jusque-là avaient tenu la campagne. Les province:; de Casanare et 
d'Apuré , théâtre d'une guerre longvie et destructive , n'oifraient 
plus que de minces ressources , et il fallut songer à faire venir du 
bétail des provinces situées sur la rive droite de l'Orénoque. Les 
habitans, qui voyaient le paiement fort incertain , et qui d'ailleurs 
étaient poussés sous main par les moines des missions , ne s'em- 
pressaient pas de fournir leur contingent , de sorte que le général 
en chef, afin d'activer un peu leur zèle , jugea convenable de leur 
dépêcher Hospina. 

Peu de jours avant le départ de notre ami , il était arrivé à An- • 
gostura un bâtiment français avec une de ces cargaisons que vous 
aviez alors l'insolence de nous envoyer. C'étaient de vieux habits 
mis à neuf, des vins tournés , des huiles rances , des olives pourries, 
et avec tout cela une édition complète du Guillaume -Tell de 
Florian, traduit en espagnol , et deux ou trois ballots d'un certain 
pont-neuf, la Barque à Caron. Toutes ces raretés furent enlevées 
dans trois jours. Hospina, cjui venait d'être élevé au grade de ma- 
jor, voulant avoir une tenue conforme à son rang, se donna un 
équipement complet , et se couvrit de clinquantde la tête aux pieds. 
Mais comme il ne songeait pas seulement à orner l'extérieur de sa 
personne , il fit aussi emplette d'un Guillaume-Tell , et reçut par- 
dessus le marché un exemplaire de la chanson. Un cuisinier fran- 
çais qu'avait le général , lui traduisit le titre , et lui expliqua que 
passer labarqueà Caron ou mourir, c'était justementla même chose. 



l33 REVUE DES DEUX MONDES. 

Notre lionime , ainsi initié aux métaphores des ponts neufs , 
partit pour remplir sa mission. Grâces à ces manières insinuantes 
que vous lui connaissez , il y obtint de grands succès ; mais ce ne fut 
pas sans peine , car ayant jusque-là borné ses excursions aux pro- 
vinces de la rive gauche , le pays dans lequel il se trouvait mainte- 
nant lui était presque complètement inconnu. Un beau soir , que 
se croyant libre de tout soin jusques au lendemain , il pesait avec 
une mûre attention les mérites relatifs d'un flacon de genièvre et 
d'une bouteille de rhum , voilà qu'un estafette arrive du quartier- 
ge'néral et lui remet une dépêche conçue à peu près en ces termes : 
« Le libérateur est informé que dans le village de San-Luis ou dans 
quelques fermes des environs , il se trouve maintenant un capu- 
cin catalan , le frère Jean de Dieu , dont les desseins sont plus que 
suspects , et dont les discours tendent à égarer l'opinion du peuple 
en lui faisant croire à de prétendus succès obtenus parles Espagnols; 
la présence de ce religieux dans mi canton peu aifectionné au régime 
républicain pouvant entraùier de graves mconvéniens , le major 
Hospina , aussitôt après la présente reçue ', fera saisir ledit capu- 
cin et lui fera passer immédiatement le Caroni ^ . Sous aucun pré- 
texte , il ne sera sursis à l'exécution de cet ordre. » 

Le major n'avait jamais entendu prononcer le nom de la rivière 
Caroni, mais il avait encore la mémoire toute fraîche delà barque 
à Caron et de l'explication du cuisinier. — Ha ! ha ! se dit-il à lui- 
même , le général jjarle en paraboles, c'est sans doute une précau- 
tion pour le cas où on eût intercepté la dépêche ; d'ailleurs il sait 
bien que ses paroles ne tombent pas dansl'oreille d'un sourd. Holà! 
planton , qu'on me fasse venir l'alcade. 

L'alcade arrive tout trembant d'être appelé à pareille heure. 

— Monsieur l'alcade, vous allez me trouver un guide qui parte 
ce soir même avec quatre hommes et un caporal, pour m'amenez 
le capucin qui se cache dans les environs de San-Luis. 

— Mais, monsieur le major, je n'ai pas connaissance... 

— Silence ! combien y a-t-il d'ici à San-Luis ? 

' Le Caroni est une rivière qui se jette dans l'Orénoque à trente lieues 
environ au-dessous d'Angostura , et qui, anciennement, était une dos li- 
mites du territoire des Missions des capucins catalans. 



LA BARQUE A CARON. l33 

— Quatre lieues et un bon bout. Mais , monsieur le major... 

— Silence ! nos hommes devraient être ici avant midi, mais met- 
tons jusqu'au soir. Si à l'angélus ils ne sont pas arrivés , il y aura 
pour vous une amende de 3oo piastres , et vos vaches laitières me 
répondront... 

— Mais, monsieur le major.., 

— Comment! chien de godo ' , manant, mal élevé, tu as l'audace de 
m'interrompre ! Hé bien ! c'est toi-même qui serviras de guide , et 
si demain avant midi tu n'es pas ici avec le moine , je te fais fusil- 
ler. Allons, à cheval toutle monde, et qu'on m'attache ce gaillard- 
là à la selle , de peur que le vent ne l'emporte. 

Personne n'avait plus envie de faire d'observations, et en moins 
d'mi quart d'heure , l'alcade , bien amarré et bien escorté , était en 
route pour San-Lviis. 

Le lendemain , Hospina en s'éveillant songea tout d'abord à la 
dépêche de la veille. La commission dont il se voyait chargé le tra- 
cassait , non qu'il eût le moindre doute sur le sens du message; 
mais il n'était accoutumé à traiter ces sortes d'affaires qu'avec des 
militaires , ou tout au plus avec des pékins , et ici il avait affaire à 
un homme d'église. Les impressions reçues dans son enfance lui 
revenaient alors , et il avait beau se dire que le moine était un 
Espagnol , un godo , il ne parvenait pas à se mettre l'esprit en 
repos. 

— Diable d'idée qu'a eue le libérateur, disait-il en grommelant, 
tandis qu'il parcourait sa chambre à grands pas. Je voudrais que la 
chose fût finie et n'avoir plus à y songer. J'espère qu'enfin ils vont 
arriver. 

Alors il allait regarder à la porte ; puis par désœuvrement il al- 
lumait un cigare ou avalait4in trait d'eau-de-vie , et recommen- 
çait à se promener. • 

Sur le midi enfin , il aperçut au loin dans le Llano la banderolle 
tricolore des lances , et bientôt il vit paraître ses cavaliers , ayant 

' Le mot de godo (Goth), en Colombie, est employé , depuis la révolu- 
tion, pour désigner les Espagnols en tant qu'attachés aux intérêts de la mé- 
tropole, et s'applique également aux créoles qui tenaient pour l'ancien ordre 
de choses. 



l34 REVUE DES DEUX MONDES. 

au milieu d'eux le capucin. C'était par pur hasard qu'on l'avait 
rencontré , car l'alcade , tout en étant bien loin de soupçonner 
les desseins d'Hospina, était fermement résolu à ne pas découvrir 
la retraite du révérend père, dès que celui-ci croyait avoir intérêt 
à la tenir cachée. Prévoyant donc que de nouvelles représentations 
ne seraient point écoutées, et sentant que toute résistance ouverte 
serait folie , il s'était borné à garder un silence absolu , et depuis 
l'instant du départ, ni les menaces ni les coups n'avaient pu lui arra- 
cher le moindre renseignement. Pour le moine, il savait fort bien 
que les républicains ne lui faisaient aucun tort en le considérant 
comme un ennemi, et d'ordinaire il se tenait sur ses gardes; mais 
il n'imaginait pas qu'on osât mettre la main sur lui un dimanche, 
et ce fut ce qui le perdit. On le saisit lorsqu'il se rendait à l'église 
où il devait prêcher un beau sermon contre les insurgés et leur» 
alliés , les hérétiques anglais. 

Hospina avait élé fort impatient de voir arriver le capucin, mais 
dcuis ce moment il eût donné beaucoup pour que les soldats ne 
l'eussent pas rencontré. Il se sentait à chaque instant plus irrésolu, 
et déjà il songeait à envoyer directement à Bolivar le prisonnier, 
lorsque celui-ci, sautant en bas de sa monture, comme eût pu. le 
faire un cavalier de profession , et s'avançant à pas précipités , lui 
demanda sans autre préambule depuis quand les religieux de St.- 
François relevaient de l'autorité militaire? 

— Il n'y a qu'un bandit comme toi , ajouta-t-il en s'échauffant , 
qui soit capable de troubler un prêtre dans l'exercice de son saint 
ministère ; mais sois certain que j'en écrirai à tes chefs, et que je te 
ferai casser ignominieusement. 

— Pour ce qui est de mes chefs , repartit Hospina à qui le ton al— 
tier du moine avait déjà rendu sa crémière résolution, pour ce 
qui est de mes chefs, je suis tranquillei^ et je n'ai agi que sur l'ordre 
exprès du libérateur. 

— Le libérateur, le libérateur! dis le libertin , l'athép. Ce sont là 
les titres qui conviennent à un homme traître à son roi comme à 
son Dieu. Mais il n'en a pas pour long-temps encore à fouler les 
honnêtes gens, et cette fois-ci il ne s'enfuira pas comme il a fait tant 
d'autres. Il sera pendu, lui et tous les brigands qui l'entourent. 

— Ce ne sera pas toi qui vivras pour le voir, moinaillon du diable , 



LA BARQUE A CARON. I 35 

cria le major tout hors de lui eu entendant parler si irrévérencieu- 
sement de Bolivar, car sur l'heure je te vais faire expédier ton 
passeport pour l'autre monde. 

Le capucin se croyait trop bien protégé par sa robe , pour sup- 
poser que la menace fût sérieuse; aussi, après avoir jeté à son 
interlocuteur un regard de mépris : — Va , dit-il , je sais bien que, 
tout pervers que tu es, tu n'oserais faire tomber un cheveu de ma 
tête ; ne pense donc pas m'effrayer , et garde pour tes pareils tes 
grossières plaisanteries. 

— Tu vas voir si je plaisante ; lanciers , emmenez le prisonnier 
dans la cour... halte... Allons, père, as-tu recommandé ton ame 
à Dieu? 

Le moine , plein d'une folle confiance , se contenta de hausser 
les épaules , et ne daigna pas même tourner la tête vers le major, 
qui s'était placé derrière lui. 

— Allons, père, regarde ton nombril. 

Le père , peu familier avec l'argot des camps , ignorait que c'é- 
tait là le mot d'usage pendant la guerre à mort pour avertir les 
prisonniers de tendre le cou. Il s'imagina qu'on avait par dérision 
attaché quelque chose à son cordon ; pour s'en assurer, il baissa la 
tête, et dans le même instant un coup de sabre, porté par mie main 
exercée , la fit voler loin du tronc. 

La nouvelle de cette sanglante exécution se répandit prompte- 
ment dans tout le pays , et y excita la plus vive indignation contre 
le gouvernement, de qui on croyait l'ordre émané. Des murmures 
on passa bientôt à un soulèvement déclaré , et pour commencer on 
tomba de toutes parts sur les détachemens qu'Hospina tenait en 
campagne. Lui-même, attaqué àl'improvisle, ne parvint à s'échap- 
per qu'en sautant sur une cavallequi paissait par hasard devant sa 
maison. Il fit ainsi sans selle ni bride une traite de plus de dix lieues, 
aiguillonnant sa monture avec la pointe du poignard à défaut 
d'éperons, et entendant presque toujours distinctement le bruit 
des pas de ceux qui le poursuivaient. 

En apprenant cette belle équipée et les suites qu'elle avait eues, 
Bolivar entra dans une effroyable colère. Au premier moment, il 
ne parlait de rien moins que de faire fusiller Hospina , et comme 
alors la justice était fort expéditive, on ne peut dire quel aurait été 



l36 REVUE DES DEUX MONDES. 

le sort du pauvre diable, s'il se fût présenté inopine'ment. Mais ayant 
un si mauvais compte à rendre du détachement qui lui avait été 
confié, il n'était nullement pressé d'arriver, et il le fut bien moins 
encore, lorsqu'ayant conté son aventure à un camarade, celui-ci 
lui fit apercevoir l'étrange bévue qu'il avait commise. 

Tout honteux de sa sottise , Hospina n'en continua pas moins sa 
route vers Angostura , où le gardien des capucins se rendait égale- 
ment pour demander justice de ce meurtre à Bolivar. Par un hasaixl 
singulier, il arriva que tous deux entraient dans la salle d'audience 
au même moment et par des portes opposées. En apercevant la 
robe grise , Hospina crut avoir devant les yeux l'ombre du nioine 
qu'il avait égorgé. Il recula de deux pas , poussa un faible cri 
et tomba à terre , agité d'effrayantes convulsions. Il fallut l'em- 
porter. 

Cette scène inattendue divertit prodigieusement Bolivar. Il 
était déjà fort adouci par les explications que lui avaient données 
les amis du colonel , et il jugea que sa faute était suffisamment ex- 
piée par la belle peur qu'il avait eue. Le gardien donc fut renvoyé 
dans son couvent avec de belles paroles , et il ne fut plus question 
de cette affaire. 

Quelques jours après, le général, qui avait entièrement rendu 
ses bonnes grâces à Hospina, voulut se faire conter l'aventure par 
lui-même. Notre homme fit son récit avec un sang-froid imper- 
turbable, au milieu des éclats de rire universels; puis, tirant 
son sabre et le présentant par la poignée : Voilà , dit-il , mon gé- 
néral, ce qui a servi à faire la barbe au pauvre capucin. Si j'osais 
prier votre excellence de l'accepter.... 

— Pour le coup cela devient trop fort, s'écria Bolivar en sautant 
de son hamac , il faut que la frayeur ait enlevé à cet animal le peu 
de jugement qu'il avait... Homme de Dieu, me prends-tu donc 
pour le bourreau , que tu veux me faire présent de ton odieux 
tranche-tête ? 

— Non , mon général , je sais bien que vous ne vous mêlez pas de 
ces détails, comme nous autres pauvres officiers sommes quelque- 
fois obligés de le faire ; mais vous ne m'avez pas laissé achever, 
et il me reste encore à conter le plus plaisant de l'affaire. 

Votre excellence saura donc que ce scélérat de moine portait 



LA BARQUE A CARON. 187 

autour du cou un paquet de linge comme un collier pour le goitre. 
Mais que croyez-vous qu'il y avait dedans? du sel d'Antioquia, 
de l'éponge brûlée? Pas du tout... Vingt-cinq bons doublons d'or, 
mon général, que le brigand y avait cousus. Hé bien! cette mé- 
chante lame , dont on ne donnerait pas deux quartillos , a coupé 
le cou et les doublons comme elle eût fait d'une banane ; et pas 
une brèche ! on peut le voir. 

Lecacheux, commis-voyageur. 



ORIGINE 



DE 



L'ÉPOPÉE CHEVALERESQUE 

DU MOYEN AGE. 

SIXIÈME JLBÇON. — III" ARTICLE. ' 



]â(DmiiSÎ^ 3>^(D^jSS!î<iiiI0^. 



Les deux premières divisions de mon sujet ont été consacrées 
à donner une ide'e générale de l'épopée chevaleresque du xii'' et 
xiii' siècles, tant de celle qui roule dans le cycle carlovingien , 
que de celle comprise dans le cycle de la Table ronde. J'ai tâché, 
dans ces essais , d'indiquer soit les caractères propres et parti- 
cuUers de chacun de ces deux grands systèmes d'épopée , soit 
leurs cai-actères commvms. Je me suis soigneusement abstenu de 
toute prévention, de toute conjecture, de toute hypothèse ten- 
dante à attribuer aux Provençaux la moindre influence sur la 
ciéation ou la culture de ces deux grandes branches de l'épopée 
du moyen-âge; je n'ai rien dit dans la vue de contester l'opinion 
jusqu'à présent accréditée, suivaiît laquelle les fictions chevale- 
resques des deux cycles seraient d'invention française ou nor- 
mande, et dans l'un, comme dans l'autre cas, auraient été pri- 

' Voyez les livraisons du i<' et du i5 septembre. 



ROMANS PROVENÇAUX. 1 3q 

mitivement rédigées en français. J'ai voulu uniquement noter 
les particularités caractéristiques des fictions dont il s'agit, ab- 
straction laite de leur origine , sauf à chercher plus tard si , de 
l'idée générale que j'en aurais d'abord donnée, ne résulteraient 
pas quelques lumières pour découvrir cette origine supposée 
inconnue, et pour constater la part qu'y pourraient avoir les 
Provençaux. 

Le moment est venu, pour moi , de procéder à cette recher- 
che , mais je crois bien faire de rappeler et d'examiner aupa- 
ravant l'opinion généralement accréditée à ce sujet. En avoir 
démontré l'étrange fausseté , ce sera déjà avoir fait un pas vers 
la preuve de l'opinion contraire. 

On ne s'est pas contenté de nier ou de méconnaître l'interven- 
tion des Provençaux dans la culture de l'épopée chevaleresque : 
on a avancé quelque chose de beaucoup plus absolu ; on a sou- 
tenu qu'ils n'avaient jamais eu d'autre poésie que leur poésie 
lyrique , qu'ils n'avaient jamais cultivé les genres épiques ; ce 
qui impliquerait , de leur part , une sorte d'aversion ou d'inca- 
pacité pour ces genres. 

Ceux qui ont avancé les premiers une pareille assertion , ne se 
sont probablement pas aperçus de tout ce qu'elle avait d'invrai- 
semblable : ils n'ont pas eu l'air de soupçonner qu'ils affirmaient 
un fait qui , s'il était vrai , serait des plus extraordinaires , et 
même unique en son genre. Ce serait, en effet, un phénomène 
inoui que celui de populations douées de facultés poétiques in- 
contestables , et ayant une poésie à elles, qui n'eussent pas songé 
à faire entrer dans cette poésie ce qui en était le thème le plus 
naturel , le plus simple et le plus fécond , je veux dire le récit , 
sous une forme quelconcjue , des événemens locaux. Et l'omis- 
sion serait ici d'autant plus singulière , que les événemens sur 
lesquels elle aurait porté étaient de leur nature très-poétiques , 
très-propres à faire impression sur l'imagination vive et mobile 
des peuples au milieu desquels ils se passaient. Chez tout peuple 
fait pour avoir une poésie , c'est toujours par des tentatives pour 
perpétuer le souvenir des événemens nationaux qu'elle com- 
mence. La poésie lyrique supposant toujours un certain dévelop- 



Î^O IREVUE DES DEUX MONDES. 

pement de la réflexion , une certaine capacité de démêler et de 
rendre les diverses nuances , les divers degrés d'un même senti- 
ment, vient et se perfectionne d'ordinaire plus tard que l'épopée. 
Encore une fois , si les Provençaux avaient fait exception à ce 
fait naturel , cette exception serait un pliénomène à expliquer : 
on aurait eu tort de n'en être pas frappé , d'autant mieux cpie la 
surprise aurait probablement été bonne à quelque chose ; elle au- 
rait mené à examiner de plus près une hypothèse contraire à la 
marche ordinaire de l'esprit humain , et l'examen en aurait 
bientôt fait reconnaître la fausseté. On se serait bientôt assuré que 
les anciens Provençaux , même en les supposant étrangers à l'in- 
vention et à la culture de l'épopée chevaleresque proprement 
dite , n'en eurent pas moins beaucoup d'autres productions du 
genre épique , et que leur littérature ne s'écarta jamais , à cet 
égard, de la loi générale de toutes les littératures. 

Il y a une grande légèreté à supposer , comme on le fait d'or- 
dinaire , du moins implicitement , que ce fut seulement aux xii " 
et xiii'= siècles , et seulement dans le nord de la France , que les 
incidens de la longue lutte des chrétiens et des Arabes d'Espa- 
gne , sur la frontière des Pyrénées , devinrent des sujets de poé- 
sie populaire. Les populations du midi avaient été infiniment 
plus intéressées que celles du nord aux chances de cette lutte ; 
elles y avaient pris une beaucoup plus grande part ; et il est évi- 
dent que si elle dut être quelque part , dans la Gaule , un thème 
de poésie , ce dut être d'abord dans la Gaule méridionale. Voilà 
ce que diraient le raisonnement et la vraisemblance, s'il n'y 
avait des faits pour le dire encore plus haut. 

Deux monumens très-curieux prouvent, de la manière la plus 
incontestable , que déjà plusieurs siècles antérieurement à toutes 
les épopées du cycle de Charlemagne aujourd'hui existantes , il 
y avait , chez les peuples de langue provençale , des fictions ro- 
manesques qui roulaient sur les guerres et les relations habi- 
tuelles de ces peuples avec les Arabes d'Espagne , ou les Sarra- 
sins , comme ils disaient. 

Le premier de ces monumens est une e.spècc do légende, com- 
posée dans la première moitié du ix" siècle , sur la fondation de 



ROMANS PROVENÇAUX. X^l 

la fameuse abbaye de Conques , dans le Rouergue. Cette légende 
est une fiction très-originale et très-poétique , fondée en entier 
sur riiypotlièse d'une guerre prolongée entre les Arabes et les 
montagnards du Rouergue , guerre qui n'eut jamais lieu que 
dans l'imagination du romancier légendiste. 

Le second monument n'est pas aussi ancien que le précédent, 
on ne peut pas lui assigner une date plus reculée qite loio ; mais, 
à cette date , il est encore de près d'un siècle antérieur aux 
troubadours. Du reste, le texte de ce monument est perdu : on 
n'en a plus aujourd'bui qu'un extrait, mais cet extrait, si in- 
complet et si désordonné qu'il soit , n'en est pas moins curieux 
au-delà de toute expression. 

Il ne s'agit , en effet , de rien moins que de l'histoire toute 
romanesque d'un chevalier toulousain , histoiie dans laquelle 
les pi'incipaux incidens de VOdj'ssée d'Homère sont entrelacés et 
coordonnés avec des fictions romanesques originales dans les- 
quelles il est expressément fait allusion à des faits de l'histoire 
des Arabes d'Espagne , dont la date et les personnages sont con- 
nus. Tout ce que l'on sait de cette fiction résultant de données si 
disparates entre elles , autorise à supposer qu'elle était assez dé- 
veloppée , très-populaire , et que l'intérêt en reposait , en grande 
partie , sur la curiosité et l'admiration qu'inspiraient alors aux 
populations du midi les Arabes d'Espagne , dont la culture et 
la grandeur n'étaient point encore déchues. 

Il est un troisième et dernier document poétique qui , sans 
avoir l'importance des précédens , mérite néanmoins d'être rap- 
pelé ici. C'est une légende en vers provençaux sur sainte Foy 
d'Agen , vierge et martyre , particulièrement vénérée autrefois 
dans tout le midi de la Gaule , et sujet de beaucoup de narra- 
tions pieuses. Celle dont je veux parler fut , à ce qu'il parait , 
composée dans la seconde moitié du xi" siècle , et , dans ce cas , 
elle est antérieure à la période des troubadours. On n'en a plus 
aujourd'hui que les vingt premiers vers, cités par le président Fau- 
chet dans son ouvrage sur les Origines de la langue et de la poésie 
françaises. Si court qu'il soit, ce fragment ne laisse pas d'être 
d'un certain intérêt pour l'histoire littéraire du midi de la 

TOME V!II. lO 



1^1 REVUE DES DEUX iMONDES. 

France. Il ne constate pas seulement qu'il y avait, au xi' siècle, 
des It'igcndes provençales de foiine épique ou narrative ; il nous 
apprend quelque chose de plus particulier : il nous apprend 
qu'il existait dès lors une classe de jongleurs anibulans qui chan- 
taient ces légendes de ville en ville dans les contrées de langue 
provençale, et même, à ce qu'il paraît, au-delà des Pyrénées, 
en Aragon et en Catalogne. 

Ces faits auxquels je pourrais , au besoin, en ajouter plus d'un 
autre , ne laissent , ce me semble , aucun doute sur la conclusion 
très-générale que j'en veux tirer. Ils prouvent que, bien avant 
le xiie siècle , où commence la période des troubadours , il y eut, 
dans la littérature populaire du midi , diverses compositions de 
forme épique , diverses fictions romanesques , les unes fondées 
sur des traditions gallo-romaines , les autres tirées de légendes 
de saints , plusieurs ayant rapport aux guerres et aux affaires des 
chrétiens avec les Arabes d'outre les Pyrénées. 

Assez peu importe ici la question du mérite poétique de ces 
compositions : on peut toutefois observer que celles dont nous 
pouvons juger, supposent , dans leurs auteurs et dans les popu- 
lations parmi lesquelles elles circulaient , un sentiment épique 
assez développé. Maintenant, pour ramener ces faits divers à la 
question particulière qui nous occupe , ces populations proven- 
çales qui, aux ix"", x'' et xi" siècles, avaient des légendes pieuses, 
des fables héroïques entées eux des traditions nationales , des fic- 
tions romanesques dans lescjuelles les Arabes jouaient un grand 
rôle , ces populations perdiient-clles tout à coup , au xii'= siècle, 
le goût et la capacité épiques dont elles avaient fait preuve au- 
paravant ? Cessèrent-elles brusquement d'avoir besoin de fables , 
de fictions , de traditions historiques poétisées ? Ou bien les 
poètes de l'époque , les troubadours , bien que d'ailleurs beau- 
coup plus cultivés que leurs devanciers , n'avaient-ils plus la 
faculté de satisfaire ce besoin? 

Ces questions ne sont pas sans intérêt , et il n'est pas difficile 
d'y répondre. 

Il est vrai que les idées et les mœurs chevaleresques , qui , dès 
le XII» siècle , commencèrent à régner dans le midi de la France , 



ROMANS PROVENÇAUX. 1^3 

furent roccasion d'une grande révolution dans la poésie. — L'a- 
mour étant devenu le principe aljsolu de toute moralité , de tout 
mérite , et le culte des dames , le but idéal de tout homme qui vi- 
sait à la renommée , la poésie, organe de ces sentimens nouveaux , 
de cet enthousiasme de galanterie devenu l'ame de la haute so- 
ciété, prit de là de nouvelles tendances et un nouveau caractère. 
L'expression délicate , ingénieuse , harmonieuse , élégante , de l'a- 
mour devint le but le plus élevé de cette poésie, cjui , se repliant, 
pour ainsi dire, du monde extérieur, sur le cœur humain , y cher- 
cha et y émut des points qui n'avaient pas encore été touchés. Les 
genres lyriques prirent dès-lors, dans le sentiment et le goût 
des classes cultivées , une prépondérance décidée sur les genres 
épiques. — Toutefois , ceux-ci ne furent point abandonnés , et 
l'époque des troubadours n'eut pas seulement ses compositions 
narratives , ses fictions romanesques , ses fables héroïques , ses 
pieuses légendes , comme les époques précédentes ; elle les eut 
avec quelques-uns des raffinemens et des perfectionnemens qui 
s'étaient d'abord introduits dans les genres lyriques. 

Le mouvement de la première croisade fut beaucoup plus gé- 
néral et plus profond encore dans le midi de la France que nulle 
autre part; et le génie épique eût-il jusque-là sommeillé dans 
ce pays . il s'y serait éveillé au bruit d'mi pareil événement, d'un 
événement qui ébranlait si fort toutes les imaginations. 

Il y eut , en eft'et , en provençal , diverses tentatives poétiques 
pour célébrer cet événement , pour en perpétuer la mémoire ; et 
l'histoire a gardé le souvenir de quelques-unes de ces tentatives. 

Je ne m'arrêterai point au poème dans lequel les historiens du 
temps nous apprennent que Guillaume YIII , comte de Poitiers, 
le plus ancien des troubadours connus , de retour de sa désas- 
treuse expédition de i loi , en tourna les malheurs en ridicule. Il 
n'est pas sûr que cette pièce de vers fût de forme narrative et 
d'une cûtaine étendue. Ce n'était peut-être qu'une saillie toute 
lyrique, d'humeur cynique et bouffonne , dans le goût de quelques 
autres pièces qui nous restent de lui. 

Mais il y eut , en provençal , un récit poétique des événemens 
de la première croisade, infiniment plus regrettable que la pièce 



1^4 UEVUIi DKS UEVK MONDES. 

lie Guillaume de Poitiers , lyrique ou narrative: ce fut celui 
de Bechada. 

La plupart des historiens de la poésie française ont parlé d'un 
Bechada de Tours en Touraine , auquel ils attribuent un poème 
en langue française sur la première croisade , et qu'ils signalent 
en conséquence comme le plus ancien poète français mentionné 
par l'histoire. 

Il y a dans ce témoignage des méprises grossières désormais 
assez généralement reconnues. Le Bechada dont il s'agit était, 
non pas de la ville de Tours en Touraine , mais de la bourgade 
des Tours en Limousin. Il se nommait Grégoire des Tours, Be- 
chada n'étant qu'un surnom, ou sobriquet de famille. Le prieur de 
Vigeois , qui parle de lui dans son intéressante chronique , et qui 
avait pu le voir , ou du moins en entendre parler par des honrmes 
qui l'avaient vu, nous en apprend tout ce que nous en savons. 
Il le donne pour un chevalier de beaucoup de talent naturel , 
et qui avait même quelque teinture des lettres latines. Il ne dit 
point expressément cjue Grégoire ait été à la première croisade ; 
mais l'ensemble de ses paroles semble implic[uer ce fait particu- 
lier. Quoi qu'il en soit, frappé des grands événemens de cette expé- 
dition, Grégoire voulut en célébrer la mémoire dans un récit 
populaire, en vei's et dans sa langue maternelle. Jaloux de don- 
ner à son travail toute la perfection possible , il y mit douze ans 
entiers ; et l'on ne saurait douter que l'ouvrage ne fût très-con- 
sidérable , puisque le chroniqueur qui en parle , le qualifie 
d'énorme volume. 

On ne sait pas si le récit de Bechada était purement et stric- 
tement historique, ou entremêlé de fables et de particularités 
merveilleuses. Cette dernière hypothèse est la plus probable. 

Ce grand travail de Grégoire de Bechada des Tours embras- 
sait l'ensemble des événemens de la première croisade; mais 
d'autres poètes, doués d'un sentiment plus juste de la nature et 
de la destination de l'épopée et des chants épiques, traitèrent 
isolément les incidens les plus mémorables de la sainte expédi- 
tion. Ainsi, par exemple, le siège d'Antioche, si remarquable 
par les héroïques efforts qu'il coûta aux croisés, *''it chanté au 



ROMANS PROVENÇAL I 4^ 

moins une fois el très-probablciuent plus d'une fois, par des ro- 
manciers inconnus voisins de l'événement. 

Un de ces chants, sans doute un des plus anciens, est implici- 
tement désigné par un poète subséquent, et sous le titre de chro- 
nique d'Antioche , comme l'un des modèles des ronians épiques 
en tirades monorimes. — C'était de cette chronique, ou dequel- 
qu'autre composition du même genre , que l'on avait tiré l'aven- 
ture fausse ou vraie , mais célèbre au moyen âge , de Golfier de 
Tours et de son lion. Ce Golfier, à peine connu des historiens, 
est fameux chez les romanciers provençaux. Il rencontra , dit-on, 
un jour un lion aux prises avec un énorme serpent enlacé au- 
tour de lui, et qui était sur le point de l'étouffer. Il tua le serpent, 
et le lion reconnaissant ne voulut plus le cjuitter , et lui tint plu- 
sieurs années fidèle compagnie. A la fin, Golfier s'étant embar- 
qué dans un vaisseau où l'on ne voulut pas recevoir son lion , le 
pauvre animal se jeta à la nage dans la mer, pour suivre son li- 
bérateur et se noya. Les romanciers attribuent à ce même Golfier 
d'autres aventures et des exploits dont il n'est pas question dans 
l'histoire ; ils en font un des héros de la conquête d'Antioche : 
particularités qui semblent constater suffisamment le caractère 
plus ou moins romanesque des chants épiques où il s'agissait de 
lui, et du siège d'Antioche. 

Ces récits , ces chants provençaux , relatifs à la première croi- 
sade, n'étaient pas une nouveauté dans la littérature provençale 
du xii^ siècle. Ils n'y étaient que la continuation naturelle de 
ces autres chants, de ces autres récits plus anciens, destinés à rap- 
peler aux populations méridionales de la France , leurs guerres , 
leurs démêlés avec les Sai'rasins d'Espagne. 

Le mouvement de la première croisade une fois ralenti , ces 
guerres et ces démêlés redevinrent, dans le midi, le principal 
mobile des vertus et de la bravoure chevaleresques. Les seigneurs 
du midi continuèrent à intervenir, comme ils y étaient accoutu- 
més depuis long-temps, dans les expéditions des princes chrétiens 
de la Péninsule contre les Arabes ou les Maures ; et ces expédi- 
tions restèrent un des thèmes favoris de la poésie narrative , des 
cliants épiques des Provençaux. 



1^6 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ainsi , par exemple , G uillauine VI , seigneur de Montpellier , 
ayant marché en 1 146, au secours d'Alphonse VII , roi de Cas- 
tille , l'aida à prendre , sur les Arabes , la ville d'Almérie , et se 
distingua fort dans le long siège que soutint cette ville. Ses ex- 
ploits en cette occasion furent célébrés dans un poème provençal , 
dont Gariel , le plus ancien historien municipal de la ville de Mont- 
pellier , qui avait eu ce poème sous les yeux , a seul parlé. Il en 
dit à peine quelques mots, mais assez toutefois pour indiquer que 
l'auteur de ce poème avait relevé le fond historique de son sujet 
de traits et d'incidens romanesques. Il s'était, à ce cju'il paraît, 
particulièrement évertué à décrire un combat singulier dans lequel 
le brave Guillaume, après de grandes prouesses, avait à la fin vain- 
cu un guerrier maure , espèce de Goliath pour la force et la taille, 
et cjui, insolent comme tous les géans sarrasins, ses ancêtres et 
ses pareils , avait grièvement insulté l'armée chrétienne par ses 
bravades. Nul doute que diverses autres expéditions chevale- 
resques des seigneurs provençaux contre les Maures, antérieures 
ou postérieures à celles de Guillaume VI , n'aient été , comme 
celle-ci , le sujet de divers poèmes également historiques pour le 
fond, mais également entremêlés de circonstances fabuleuses. 

Tous ces faits, fussent-ils les seuls à citer, pour prouver ^ue 
la littérature provençale du xn' siècle, celle des troubadours 
proprement dite , ne fut pas dépourvue de compositions narrati- 
ves, le prouveraient assez : ils suffiraient pour démentir le phéno- 
mène supposé d'un peuple exclusivement adonné à la poésie ly- 
rique, au milieu des circonstances les plus favorables, je dirais 
presque les plus urgentes , pour lui inspirer le goût de l'épopée. 
Mais il y a d'autres preuves et des preuves plus directes , plus 
irrécusables encore de ce que je veux dire. Je les trouve dans le 
témoignage des troubadours : leur poésie lyrique fourmille de ci- 
tations , d'allusions , de réminiscences , qui supposent nécessai- 
rement, et par conséquent démontrent de la manière la plus 
expresse la coexistence d'une poésie épique riche et variée. Je 
n'ai point cherché à faire un relevé complet de ces allusions des 
troubadours à des productions narratives, à des romans épiques 
longs ou courts, tous signalés comme plus ou moins célèbres 



ROMANS PllOVENÇAUX. 1 47 

/lans les pays de langue provençale, comme journellement récités 
ou lus dans les villes et les châteaux. J'ai pourtant tiré de celles 
de ces allusions que j'ai recueillies une liste fort nombreuse de 
compositions romanesques de divers genres , et les résultats de 
cette liste étant d'un véritable intérêt dans la question actuelle, 
je ne crains pas de m'y arrêter un instant. 

Je dois d'abord prévenir que je ne comprendrai point, pour le 
moment, dans cette liste , les romans carlovingiens et de la Table 
ronde : je persiste à en supposer l'origine encore ignorée et en 
litige. Je n'y admettrai c|ue des romans sur l'origine provençale 
desquels il ne peut y avoir de contestation raisonnable , puisqu'il 
n'en est question que dans des monuniens provençaux , et chez 
des populations de cette langue. — Or, ainsi réduite , la liste que 
j'ai dressée des productions romanesques connues et citées par 
les troubadours est encore de plus de cent. 

Il faut dire d'abord que , de ces cent romans , il y en a beau- 
coup qui ne sont désignés que de la manière la plus vague , par 
les simples noms des liéros , ou de quelqu'un des personnages c]ui 
y figurent, personnages fantastiques , inconnus , dont le nom ne 
dit rien. Je ne m'arrête point à des indices si fugitifs; il n'y a 
aucun parti à en tirer. 

Mais, à côté de ces allusions insignifiantes comme trop som- 
maires , s'en trouvent d'autres intéressantes pour l'histoire de 
l'épopée provençale , et même , comme nous le verrons un peu 
plus tard, de l'épopée du moyen âge. Ces allusions désignent, 
en eftet, les poèmes auxquels elles s'appliquent par des particu- 
larités caractéristiques , qui les distinguent nettement les uns des 
autres , qui enindic|uent parfois l'idée principale, la situation do- 
minante, celle autour de laquelle se grouppent toutes les autres. 
Le même roman revient plus ou moins fréquemment dans ces 
allusions , ce qui fournit un indice de son plus' ou moins de célé- 
brité. Enfin, les pièces lyriques dans lesquelles se rencontrent les 
allusions dont il s'agit, appartenant, pour la plupart, à des trou- 
badours dont l'époque est plus ou moins connue , on a les dates • 
approximatives de ces allusions , et par là des dates auxquelles on 
peut être sûr qu'existaient tléjà les romans désignés. 



l48 REVUE DES DEUX MONDES. 

Maintenant, ])our résumer en peu de mots les diverses consé- 
quences de ces allusions , relativement à la question particulière 
qui nous occupe, voici ce que je n'hésite pas à affirmer : 

10 Parmi ces cent romans provençaux dont l'existence est dé- 
montrée par les citations qu'en font les troubadours , il y en a au 
moins une dizaine indiqués comme plus populaires , plus célèbres 
que les auties, et que tout annonce avoir été composés dans la 
première moitié du xïf siècle. De ce nombre étaient l'histoire 
amoureuse de Landric et d'Aia , la belle d'Avignon ; celle de 
Seguin et de Valence, et celle encore d'un certain André de 
France , mort d'amour pour je ne sais cpielle reine du pays , et 
fréquemment cité comme le plus parfait modèle des amans. 

Outre ceux des cent romans cités qui roulaient ou semblaient 
rouler sur des sujets de pure invention , il y en avait d'autres 
ayant pour base des événemens tirés de l'histoire ou de la mytho- 
logie grecques , de l'histoire romaine , delà Bible. Quelques-uns 
peut-être se rattachaient à des traditions gauloises : tel, par 
exemple , sendDlerait avoir été celui dans lequel il était raconté , 
dit le troubadour qui le cite, comment les Rémois chassèrent 
Jules-César de leurs murs. 

Plusieurs ont l'air de se rapporter à des événemens historiques 
qu'il est malaisé de déterminer. Il en est un , par exemple , au- 
cjuel Gancelm Faydit, troubadour distingué, fait allusion, et 
même une allusion assez détaillée , et dont je ne sais point devi- 
ner le sujet. — L'empereur, dit-il, ayant vaincu et pris le roi 
allemand , le mit à traîner la charrette et le harnais ; et le captif, 
regardant tourner la roue, chantait sa misère, et pleurait le soir 
au manger. 

Enfin , parmi tous ces romans perdus , il y en a quelques-uns 
dont le motif et l'argument piquent plus particuhèrement la cu- 
riosité , et font davantage regretter la perte. Yoici , par exemple, 
sept vers assez curieux de Perdigon, autre troubadour connu. 
Ces vers semblent faire allusion à quelque histoire romanesque 
de saint Nicolas de Barri , le patron des nautonniers . 

« Nicolas de Barri, s'il eût vécu long-temps, serait devenu un 
savant honnne. Il était resté long-temps sur mer , entre les pois- 



ROMANS PROVENÇAUX. 1 /^C) 

sons, et savait qu'il y inourrail une fois ou l'autre. Il ne voulait 
pas cependant revenir de ce côté, et s'il revint, il retourna bien 
vite mourir là-bas sur la nier , sur la grande mer dont il ne put 
plus sortir. » 

Je n'insiste pas davantag'e sur les allusions signalées : j'y revien- 
drai , pour en examiner et en préciser les conséquences relative- 
ment à la question particulière que je me suis donnée à résoiulre. 
Ce que j'en ai dit me paraît suffire pour démontrer d'une manière 
vague et générale qu'il y eut, aux xii'' et xni° siècles, dans la 
littérature des troubadours , des compositions romanesques , des 
romans épiques. 

Mais peut-être y a-t-il ici une difficulté, une objection à pré- 
venir : peut-être la perte de tant d'ouvrages , répandus sur une 
assez grande étendue de pays , et qui ne remontent pas à des temps 
très-reculés , paraîtra-t-elle un fait ])eu vraisemblable , et peut- 
être cette réflexion jettera- t-elle de l'incertitude ou de l'obscu- 
rité sur la valeur historique des allusions relatives à ces ouvrages. 
Il est facile de dissiper ce scrupule. D'abord , les romans de 
tout genre diversement mentionnés par les troubadours n'ont 
]>as tous péri; il s'en est conservé quelques-uns, assez pour ga- 
rantir, si cela pouvait être nécessaire, la propriété et le sens bis- 
torique des allusions qui s'y rapportent , et de toutes les allu- 
sions de même espèce. 

Quant à ceux des romans en question qui sont véritablement 
perdus , il y a pour en expliquer la perte , autant de raisons que 
l'on en peut convenablement exiger. — Je me bornerai ici à en 
signaler rapidement quelques-unes. 

La monstrueuse guerre des Albigeois , qui détruisit la civilisa- 
tion du raidi , porta aussi un coup mortel à sa littérature. La do- 
mination française s'étant établie dans le pays , les classes élevées 
s'y trouvèrent bientôt dans la nécessité d'adopter le français pour 
langue : le provençal , l'idiome des troubadours , idiome très-dé- 
licat, et du système grammatical le plus raffmé, cessa d'être cul- 
tivé , d'être une langue écrite ; il resta l'idiome des masses , dans 
la bouche desquelles il devait se corrompre et se dénaturer de 
plus en plus. 



l5o REVUE DES DEUX MONDES. 

L'abandon du provençal par les hautes classes de la société 
était déjà une énorme chance de destruction pour les ouvrages 
écrits en celte langue , pour les romans comme pour les autres. 
Mais ce n'était pas la seule , ni même la plus grande. Sous les 
auspices de la domination française , l'autorité pontificale prit un 
grand pouvoir dans le midi : elle y trouva beaucoup à faire , et y 
fit beaucoup , surtout au détriment de la littérature. 

Indépendannnent de ce qu'il y avait, dans la poésie des trou- 
badours , de nombreuses satires contre les papes , et une ten- 
dance générale fort hostile à la cour de Rome , il existait, en pro- 
vençal , une nudtitude de livres de croyance hétérodoxe , relatifs 
à l'hérésie albigeoise ou à d'autres. On avait traduit en cette 
langue des portions do la Bible , tout le nouveau testament , et 
plusieurs des évangiles apocryphes , entr'autres celui de l'enfance 
de Jésus-Christ. — Tout cela , au jugement des papes , était pire 
encore que des satires. Ils essayèrent donc de se débarrasser de 
tous ces livres qui leur déplaisaient, et entreprirent contie la 
littérature déjà morte ou mourante à laquelle ils appartenaient, 
une sorte de guerre systématic{ue , dont l'histoire de ces temps , 
si incomplète cju'elle soit, a gardé quelques vestiges. 

On peut compter parmi les actes de cette guerre l'institution 
d'une université à Toulouse, vers le miUeu du xiii^ siècle. Dans 
la bulle de cette institution , le pape Honorius IV recommande 
empliaticpiement aux étudians l'étude du latin, et l'abandon de 
l'idiome vulgaire , de cet idiome proscrit , dont la liberté , la sa- 
tire et l'hérésie avaient fait leur organe. — A l'instigation des 
papes, diverses mesures furent prises par les autorités civiles, 
pour la destruction de tous les livres hérétiques en langue vul- 
gaire , et parmi ces livres , on comprenait les traductions de la 
Bible et des Evangiles, et tout ce qui pouvait porter quelque at- 
teinte à la considération de la cour romaine. On ne saurait éva- 
luer ce qui se perdit de raonumens de l'ancienne littérature pro- 
vençale , par suite de cette persécution inquisitoriale ; mais on 
ne peut douter qu'il n'en périt un grand nombre. — Le temps , 
Tincurie , le vandalisme des guerres de religion au xvi*^ siècle , 
ont comblé ces pertes; et peut-être est- il plus étonnant d'avoii 



KOMANS PROVENÇAUX. l5l 

encore quelques ouvrages provençaux de tout genre, que d'en 
avoir tant perdu ; et il n'y a certainement rien à conclure de ces 
perles contre le fait que je veux établir, en affirmant que l'épo- 
pée romanesque fut un des genres de poésie cultivés par les 
troubadours. 

Et l'assertion ne doit pas être restreinte aux principaux de 
ces genres ; elle s'étend à tous, jusqu'aux plus petits, jusqu'à 
ceux qui ont toujours passé sans contestation pour français d'o- 
rigine et de caractère , je veux dire jusqu'à ces petits contes si 
célèbres dans la vieille littérature française, sous le titre de 
fabliaux. 

Les troubadours aussi firent des fabliaux , et je ne balance 
pas à croire qu'ils en donnèrent les modèles. — 11 en reste en- 
core quelques-uns d'entiers , et de quelques autres des fragniens 
qui font singulièrement regretter tout ce qui s'est perdu de l'an- 
cienne littérature provençale en ce genre , comme dans tous les 
autres. — Parmi ceux de ces contes que je connais, il y en a un 
très-piquant de Yidal de Bezandun , troubadour qui vivait dans 
la seconde moitié du xiii'= siècle. C'est l'histoire, peut-être vraie 
au fond , d'un seigneur catalan , d'humeur très-jalouse , et qui 
prend une femme , la plus belle , la plus aimable , la plus sage 
du monde. Cette femme est disposée d'abord à l'aimer plus 
qu'il ne mérite ; luais à la fin , piquée de se voir l'objet de 
soupçons injurieux, elle se venge en écoutant un des nombreux 
chevaliers qui lui font la cour , et se conduit si adroitement , 
qu'elle fait rouer son mari de coups par ses propres domes- 
tiques , dans un moment critique où celui-ci s'était flatté de la 
surprendre. 

Un autre fabliau à tous égards plus intéressant encore que 
celui-là , mais dont on n'a qu'un fragment , est attribué à Pierre 
Vidal de Toulouse , l'un des troubadours célèbres de la seconde 
moitié du xn'= siècle. C'est un récit allégorique , ou pour mieux 
dire , mythologique , dans lequel l'auteur a mis en scène , et 
décrit avec le plus grand détail les êtres fantastiques dans les- 
quels les troubadours avaient personnifié leurs idées d'amour et 
de galanterie. — Car, suivant un penchant naturel à l'humanité , 



l5?. REVUE DES DEUX MONDES. 

ces poètes avaient traduit leurs doctrines en une sorte de mytho- 
logie qui en était l'expression symbolique. 

Une notion plus détaillée de ces contes ou fragmens de contes 
serait ici liors de place , je ne voulais qu'en noter l'existence ; je 
me contenterai, pour ine rapprocher de mon objet, d'ajouter 
que l'élégance singulière , la légèreté , la grâce et la facilité mélo- 
dieuse de ces petites compositions supposent nécessairement une 
longue culture du genre auquel elles se rapportent. 

Je pourrais me dispenser de citer un fait général et abstrait , 
en preuve d'une opinion que je viens d'établir sur des faits spé- 
ciaux. Toutefois, ne sachant bien s'il peut y avoir des raisons 
superflues contre des erreurs accréditées et invétérées , je citerai 
aussi le fait dont je veux parler, d'autant mieux qu'il est par lui- 
même d'un certain intérêt pour l'histoire de la littérature pro- 
vençale. 

Les petits contes galans , folâtres ou sérieux , étaient si bien 
un des genres ordinaires de la poésie provençale des xii" et xiii*^ 
siècles , que les poètes qui les cultivaient formaient une classe à 
part , distinguée par vin nom particulier des troubadours pi'opre- 
meiit dits. Dans son acception rigoureuse, ce mot de trouba- 
dour ( trohaire en provençal ) ne désignait que les poètes adon- 
nés aux genres lyriques , et plus strictement ceux d'entre eux 
qui composaient des chants d'amour. Quant aux poètes adon- 
nés à la composition de petites pièces de forme narrative, on 
leur donnait un nom équivalent à celui de noiwellislcs. C'est ce 
qui résulte clairement d'une courte notice sur un poète proven- 
çal assez obscur, nommé Elias Fonsalada de Bergerac, en Péri- 
gord , qui fut , dit son vieux biographe , non pas un bon trouba- 
dour {trohaire) , mais un {bon) faiseur de nouvelles {noellaire). 

Après des preuves si diverses et si directes de la culture des 
genres de poésie narrative par les troubadours, j'éprouve une 
sorte d'embarras d'en avoir encore une à rapporter. Ce qui me 
rassure un peu, c'est qu'elle est frappante et n'est pas longue. 

J'ai déjà parlé des jongleurs, ou chanteurs ambulans des com- 
positions poétiques des troubadours. Tout ce qu'un trouljadour 
pouvait faire, un jongleur devait le chanter ou réciter en public. 



ROMANS PROVENÇAUX. I 53 

Ce que l'on sait de la variété des fonctions et des attributions du 
jongleur est donc une donnée certaine pour évaluer la diversité 
des compositions du troubadour. Or, il y a dans la poésie pro- 
vençale diverses pièces et une multitude de passages isolés qui 
constatent qvie la récitation de romans et de maintes autres com- 
positions du genre narratif" était dans les attributions du jon- 
gleur , et faisait une partie essentielle de son art. De tous ces 
passages , je n'en citerai qu'un seul , qui a le double mérite d'être 
court et précis. Je le tire d'une pièce de ce même Vidal de Be- 
zandun, dont j'ai parlé plus baut, et cette pièce est une espèce 
d'instruction ou de leçon en forme que Vidal est censé donner à 
un jongleur qui, en se présentant à lui, s'est annoncé dans les 
termes suivans : 

u Je suis un bomme adonné à la jonglerie du chant, et je sais 
« dire et conter des romans , maintes nouvelles et d'autres contes 
« bons et gracieux répandus en tous lieux , aussi bien que des 
« vers et des chansons d'amour de Giraud de Borneilh et d'au- 
« très. » 

Vous le voyez , s'il était vrai que les troubadours n'eussent été 
pour rien dans la création et la culture de l'épopée chevaleresque, 
ce ne serait du moins pas faute d'avoir connu , aimé et cultivé 
beaucoup d'autres genres de narration et de fiction poétiques. 



SEPTIEME XEÇON. 



]a(î)EîûB^ îPia(D^yisB(|iiisi« 



Je crois avoir prouvé maintenant qu'à dater du ix"^ siècle ^ 
époque à laquelle remontent les premiers essais de leur littéra- 
ture, jusqu'à la période des troubadours inclusivement, les po-* 
pulations provençales eurent des compositions narratives , des 
romans épiques de divers genres. Il me faut maintenant aborder 
la question plus restreinte , plus spéciale , et par là même plus 
importante et plus scabreuse , dont celle déjà résolue n'était que 
le préliminaire : il me faut prouver ce que je n'ai fait encore 
qu'affirmer , que les Provençaux ont eu part à l'invention et à la 
culture des romans épiques du cycle carlovingien et du cycle 
breton. 

Je suivrai , dans cette nouvelle discussion , le même ordre dans 
lequel j'ai déjà parlé des romans chevaleresques. J'examinerai 
l'influence provençale , d'abord sur ceux du cycle de Cliarlema- 
gne , puis sur ceux du cycle breton; et, dans l'un et l'autre , je 
suivrai les sous-divisions que j'y ai précédemment établies, 
Ainsi, dans le cycle des romans carlovingiens , je considérerai, 
en premier lieu, ceux qui ont rapport aux guerres des chrétiens 
de la Gaule contre les Sarrasins ou les musulmans d'Espagne ; en 
second lieu viendront ceux qui ont pour sujet des révoltes des 
chefs de province contre les descendans de Charlemagne, ré- 
voltes qui amenèrent la dislocation de la monarchie carlovin- 
gienne. 

Les premiers étant de beaucoup les plus nombreux , les ques- 



ROMANS PKOVENÇAUX. l55 

lions qui s'y lapportciU sont, naturellement les plus diHitiles 
et les plus compliquées. Pour cberclier , autant qu'il est en moi ^ 
à les simplifier et aies préciser, je dois rappeler ici les divers 
points de la grande fable liéroiquc qu'ils forment par leur liai- 
son, leur suite et leur ensemble. 

Les fictions les plus célèbres des romanciers carlovingiens ont 
pour base quatre événemens , ou , pour mieux dire , quatre sé- 
ries d'événemens capitaux : 

1° L'enfance et la jeunesse de Charlemagne, dont les roman- 
ciers et les poètes populaires s'emparèrent comme d'un tbème 
mystérieux , qui leur était abandonné par les chroniqueurs , les- 
quels n'en surent rien ou n'en voulurent rien dire ; 

2° Des expéditions de tout point fabuleuses de Cbarlemagne 
devenu roi , expéditions ayant pour objet la conquête des re- 
liques de la passion de Jésus-Christ , d'abord sur les musulmans 
de la Terre-Sainte , puis sur ceux de l'Espagne ; 

3° L'expédition historicjue du même monarque contre ces 
derniers , expédition terminée par le désastre fameux de Ronce- 
vaux ; 

4" Enfin , les guerres divei'ses à la suite desquelles les chré- 
tiens de la Gaule conquirent sur les Sarrasins la Provence , la 
Septimanie, Narbonne et la Catalogne ; guerres toutes attribuées, 
par anachronisme , à Chailemagne et à Louis-le-Débonnaire. 

Les romans dont les exploits des chrétiens dans ces der- 
nières guerres ont fourni le sujet, ont été groupés ensemble, et 
forment, dans le cycle général des romans carlovingiens, un 
cycle particulier désigné par le nom de Guillaume-au-court-Nez. 
Tous les héros de ce cycle ne composent qu'une seule et même 
famille dont Aymeric de Narbonne est supposé le chef, et dont 
Guillaume est le plus glorieux descendant. 

Tel est , en résumé , le cercle dans lequel roulent les princi- 
paux romans épiques carlovingiens encore aujourd'hui subsis- 
tans , et dans l'invention et la culture desquels il s'agit de con- 
stater l'intervention des Provençaux. 

Il me faut , pour cela , revenir aux allusions fréquentes qu'ont 
faites les troubadours , dans leurs chants lyriques , aux compo- 



l56 REVUE DES DEUX MONDES. 

sitions épiques qui foiinaient l'autre moitié de leur poésie. J'en 
ai dé)à cité, et en grand nombre, qui constatent l'existence d'une 
foule de compositions narratives de toute dimension et de tout 
genre. Mais j'ai fait abstraction de beaucoup d'autres, et préci- 
sément de celles qui prouvent qu'il y eut , en provençal , des ré- 
cits romanesques sur tous les mêmes points de cette même fable 
carlovingienne sur laquelle il existe encore des romans en vieux 
français. 

Je trouve au moins quinze troubadours qui ont fait mention 
de romans provençaux sur les quatre séries d'événemens que j'ai 
distingués tout à l'heure , comme thème des romans carlovin- 
giens ; et chacun de ces quinze troubadours ayant fait plusieurs 
fois allusion au même roman , ou une seule fois à plusieurs ro- 
mans divers , il en résulte que la somme totale de ces allusions 
est d'environ cinquante, et je ne les ai point toutes recueil- 
lies ; je n'ai guère tenu compte c[ue de celles que j'ai rencontrées 
un peu fortuitement , en cherchant autre chose . 

De ces allusions , les unes , comme on doit s'y attendre , sont 
vagues et fugitives , et il n'y a pas grand parti à en tirer pour l'his- 
toire. On doit seulement en conclure que les romans auxquels 
elles se rapportaient devaient être très-populaires et très-généra- 
lement connus , puisque les plus légers indices suffisaient pour 
les rappeler à l'imagination. 

Mais plusieurs des allusions dont il s'agit sont , au contraire , 
assez précises et assez développées , pour constater que ceux des 
romansi provençaux auxquels elles s'appliquaient , étaient , sinon 
pour les détails et les accessoires , au moins pour l'ensemble et 
le fond , tout-à-fait conformes à ceux que l'on a encore aujour- 
d'hui sur les mêmes sujets. 

Ainsi, par exemple, la fable singulière du séjour et des aven- 
tures de Charlemagne encore adolescent à la cour de l'émir des 
Arabes Andalousiens , est clairement indiquée dans le passage 
suivant d'une chronique envers provençaux écrite vers 1220. C'est 
un éloge de Charlemagne. « Lequel , dit le chroniqueur, vainquit 
Aigolan , et enleva de la cour de Galafre , le courtois émir de la 
terre d'Espagne, Galiane, la fdle du roi Bramant. » C'est là , e» 



ROMANS PROVENÇAUX. 1 57 

substance , l'histoire de la jeunesse de Charlemagne , développée 
dans d'auties romans encore aujourd'hui existans, et Tindice 
positif d'un roman provençal construit sur les mêmes données. 

Je ne trouve , dans les poètes provençaux , qu'une ou deux al- 
lusions rapides à l'expédition supposée de Charlemagne , contre 
le géant Ferabras , pour reconquérir les reliques de la passion , 
que ce formidable géant sarrasin avait enlevées de Rome. Mais, 
sur ce point , nous avons mieux que des allusions ; nous avons le 
roman même, ou l'un des romans auxquels ces allusions se rap- 
portent. 

Quant aux passages des troubadours relatifs à la déroute de 
Roncevaux , à la mort de Roland et des onze autres paladins , ils 
sont nombreux , et tous plus ou moins expressifs. — Les uns , 
bien que fugitifs , ont quelque chose de solennel ou de passionné 
fjui atteste tout à la fois et la renommée de l'événement, et la 
grande popularité des romans auxquels il avait donné lieu. 
D'autres, plus détaillés , retracent les principales circonstances 
du fait, et font voir par là que les romanciers provençaux 
avaient eu, pour matière de leurs récits , les mêmes fictions elles 
mêmes traditions que les romanciers français. 

Peut-être ne sera-t-il pas hors de propos de citer quelques-uns 
de ces passages , tant des plus énergiques et des plus vifs , que des 
plus circonstanciés. On jugera mieux par-là de leur caractère et 
de leur portée. 

« Chevaliers , souvenez-vous de Roland , qui fut vendu pour 
de viles pièces de monnoie , » s'écrie Gavaudan-le-Vieux , trou- 
l)adonr, auteur de quelques pièces remarquables. 

Pierre Cardinal , le plus élégant et le plus ingénieux des trou- 
badours satiriques , a rai3proché la trahison de Ganelon et celle 
de Judas. — « Tous les deux , dit-il , trahirent en vendant: l'un 
vendit le Christ, l'autre les paladins. » 

Giraud de Cabroiras , dans une pièce très-curieuse , qui est une 
instruction adressée à son jongleur , et dans laquelle il cite une 
multitude de romans, grands et petits , que tout jongleur devait 
être en état de réciter , poui' être réputé habile , parle aussi d'un 
roman qu'il tiésigiie par le titre des grands gestes, ou de la grande 
TOME vni. I I 



]58 REVUE DES DEUX MONDES. 

histoire de Charles , et dont il indique rapidement , en ces termes, 
les circonstances principales : « (Là est laconté) comment Charles, 
par sa valeur , entra de foice en Espagne ; comment , à Ronce- 
vaux , les XII compagnons frappèrent force coups mortels , et pé- 
rirent ensuite, injustement livrés par Ganelon le traître à l'émir 
( d'Espagne ) et au bon roi Marsile. » 

C'est là un résumé aussi fidèle qu'il peut l'être en si peu de 
lignes, du roman français de Roncevaux. 

Il me reste à signaler les allusions faites par les troubadours 
aux compositions romanesques de leur littérature ayant pour su- 
jet les exploits d'Aymeric de Narbonne et de Guillaume-au-court- 
Nez contre les Sarrasins d'Espagne. 

Il n'y a rien de particulier à en dire : il en est de celles-là 
comme des précédentes. Elles sont assez nombreuses , assez va- 
riées , assez précises , pour démontrer les plus grands rapports 
entre les romans provençaux auxquels elles s'appliquaient , et 
les romans français que nous connaissons sur les mêmes person- 
nages. Elles témoignent hautement qu'Aymeric de Narbonne, 
Arnaut de Berlande et surtout Guillaume-au-court-Nez furent 
pour tout le midi de la France des héros presqu' aussi populai- 
res que Roland lui-même. Il y est question du siège d'Orange 
par les Sarrasins , de tout ce que le preux Guillaume eut à souf- 
frir durant ce siège, du secours qu'il fut obligé d'aller deman- 
der à Louis-le-Débonnaire , et à la tête duquel il revint battre 
les infidèles ; en un mot , de tout ce qu'il y a de plus important 
et de plus longuement développé dans le roman français de 
Guillaume-au-court-Nez. 

Personne, je le présume, ne se figurera que les romans aux- 
quels les troubadours songeaient dans ces allusions , fussent des 
romans français, ou en tout autre langue que le provençal : l'hy- 
pothèse serait par trop aventurée. Les populations, les classes aux- 
quelles s'adressaient les pièces de poésie qui contiennent ces al- 
lusions , n'avaient , aux époques dont il s'agit , aucune connais- 
sance du français , ni le moindre motif de le savoir. Ce serait 
un fait inoui , inconcevable , que des allusions si fréquentes , si 
familières , se rapportassent à des compositions en une autre langue 



KOMANS PROVENÇAUX. \ 5q 

t't d'une autre littérature que celles même auxquelles appar- 
tenaient les chants lyriques où elles se rencontrent, et où elles 
ligurent comme un accessoire, comme un ornement convenu. 

Les romans dont ces allusions supposent et prouvent l'existence, 
étaient indubitablement des romans en provençal, aussi bien que 
tant d'autres dont j'ai déjà parlé , qui ont donné lieu à des allu- 
sions de tout point semblables, et dont on ne peut douter qu'ils 
ne fussent bien provençaux , la littérature provençale étant la 
seule qui offre des vestiges de leur existence et de leur ancienne 
renommée. 

Je n'insiste pas davantage sur la réfutation directe d'une hy- 
pothèse désespérée. Parmi les raisons et les faits qui vont suivre, 
il n'y en aura pas un seul qui ne soit une démonstration nouvelle 
de l'impossibilité d'une telle hypothèse. 

Je reviens donc aux allusions citées des troubadours à des ro- 
mans provençaux sur les guerres des chrétiens de la Gaule avec 
les Sarrasins d'Espagne, pour essayer d'en préciser les résul- 
lats historiques. 

Les romans provençaux dont il s'agit pouvaient différer, par 
les détails , par les accessoires , des romans français ou autres 
aujourd'liui existans sur les mêmes sujets. Mais , par tout ce qu'il 
y a de plus significatif dans les allusions citées , il est constaté 
que les romans correspondans des deux langues reposaient sur le 
mêjne fond , sur les mêmes données traditionnelles , historiques 
ou fabuleuses ; que , dans les unes et dans les autres , les mêmes 
actions et le même caractère étaient atti'ibués aux mêmes person- 
nages; en un mot, qu'il ne poiivait guère y avoir , entre les uns 
et les autres , que des variétés de rédaction. 

Il y a donc ici une chose évidente : c'est que d'ouvrages ap- 
partenant à deux littératures différentes , et ayant de tels rap- 
ports entre eux , les uns devaient être les originaux, les modèles ; 
les autres des imitations , des traductions. Mais lesquels, des ro- 
mans provençaux ou des français, étaient les originaux , lesquels 
étaient les copies ? \oilà la question importante. 

Je suppose un moment cju'il n'y ait, pour résoudre cette ques- 
tion , que des raisons générales de vraisemblance, raisons qui , 



iGo REVUE DES DEUX MONDES. 

dans une question obscure et difficile, comme celle qui nous 
occupe , ne sont pas tout-à-fait sans importance , et voyons en fa- 
veur de qui , des Français ou des Provençaux , seraient ici ces 
raisons. 

Les populations de langue provençale ayant toujours été plus 
directement intéressées que les Français aux guerres avec les 
Arabes, y ayant toujours joué un plus p,rand rôle, chez leciuel 
de ces deux peuples était-il le plus naturel que les traditions re- 
latives à ces guerres devinssent un tlième de poésie ? 

Les Provençaux eurent des compositions romanesques où les 
Arabes d'Espagne étaient rais en scène , ils célébrèrent la pre- 
mière expédition chrétienne contre les musulmans de Syrie, et 
tout cela , à des époques où l'on ne voit encore , chez les Fran- 
çais, rien qui puisse passer pour l'ombre ou le germe d'une lit- 
térature. — Cela étant, auxquels, des Français ou des Proven- 
çaux , y a-t-il plus de vraisemblance historique à attribuer l'in- 
vention de compositions romanesques sur la lutte des chrétiens 
de la Gaule avec les musulmans d'outre les Pyrénées ? 

Enfin , pour abréger un peu , à l'époque à laquelle appartien- 
nent les romans français du cycle carlovingien , les Français 
avaient pris des Provençaux tout le système de leur poésie ly- 
rique; ils en avaient tout adopté, les formes, le langage et les 
idées. Gela reconnu , lequel des deux partis est le plus historique , 
le plus rationnel , de supposer que celui de deux peuples qui 
avait devancé l'autre dans la carrière de la poésie , qui lui en 
avait donné les types lyriques , lui en donna de même les types 
épicpes ; ou de croire que les Provençaux , originaux et maîtres 
dans un genre, furent, dans l'autre, copistes et imitateurs ser- 
viles ? 

Les faits précédens excluent rigoureusement cette dernière 
hypothèse : nous avons trouvé chez les Provençaux diverses 
compositions romanesques antérieures aux romans du cycle car- 
lovingien , et qu'il n'y a ni moyen , ni prétexte de prendre pour 
autre chose que pour un produit original , pour un dévelop- 
pement spontané de la poésie provençale. 

Il serait facile de donner plus de poids à ces raisons gêné- 



KOMANS PROVENÇAUX. l6l 

vales en les dévelop])ant davantage ; mais j'aime mieux essayer 
d'en trouver de plus spéciales. 

L'âge compaié des ronmns provençaux et français du cycle 
carlovingien , si on le connaissait avec une certaine précision , 
donnerait la solution de la question établie. Malheureusement 
on ne le sait ni des uns ni des autres. Il y a cependant des 
motifs réels de regarder les provençaux comme les plus an- 
ciens. 

Parmi les divers troubadours qui y ont fait allusion , comme 
nous avons vu , les cinq plus anciens soii»t Bertrand de Born , 
Arnaud Daniel , Raymbaud de Vaqvieiras , Airaeric de Pegul- 
han et Gavaudan-le- Vieux. Ces cinq troubadours mourureiit , 
les uns avant la fin du xii*" siècle, les autres dans les dix ou 
quinze premières années du xii^'. Presque toutes les pièces que 
l'on a d'eux appartiennent au xii"^ siècle , et quelques-unes re- 
montent , selon toute apparence , assez haut vers son milieu. 
Or, ces pièces renfermant les allusions citées, elles en mar- 
quent ainsi la date, sinon précise, du moins approximative. J'ai 
la conviction de les faire plutôt trop récentes que trop anciennes 
en les renfermant dans l'intervalle de 1 190 à 1200. 

Mais les romans auxquels se rapportaient ces allusions étaient 
nécessairement encore plus anciens. Il leur avait fallu un cer- 
tain laps de temps pour acquérir la célébrité , en c|uelqp.ie sorte 
proverbiale, dont ces allusions étaient la suite et la preuve. Je 
supposerai ce laps de quinze à vingt ans, et c'est, ce me semble, 
le faire aussi court que possible. Il y avait donc au moins quel- 
cjues-uns des romans provençaux du cycle carlovingien dont la 
composition devait remonter à 11 70. 

Or , il est extrêmement douteux qu'à cette époque il y eût 
déjà en français , je ne dis pas des compositions en vers , il y en 
avait indubitablement , mais des compositions poétiques , des 
chants d'amour et de bravoure chevaleresque, formant, par leurs 
rapports et dans leur ensemble , un système de poésie. Chrétien 
de Troies est le premier poète français dont on puisse rattacher 
les ouvrages à des dates approximatives. Or, rien n'autorise à 
en faire remonter aucun aussi haut que 1J70. D'ailleurs, les 



j62 ni'.VtlE DES DEUX MO^fDES. 

fît-on tous remonter à cette dernière époque ou plus liaut en- 
core , ces ouvrages de Chrétien , loin de prouver l'initiative des 
Français dans le genre épique , prouveraient bien plutôt et beau- 
coup mieux celle des Provençaux. En effet, dans le roman 
épique comme dans les cliants lyriques , il est certain , et il 
serait facile de prouver , que Chrétien a subi l'influence des 
troubadours , et n'a été , en plusieurs choses , que leur imita- 
teur. 

Les conjectures que l'on peut faire sur les époques respectives 
des romans provençaux et français du cycle carlovingien favori- 
sent donc l'opinion de l'antériorité et de l'originalité des pre- 
miers. Mais il y a , dans la substance même et dans divers traits 
de ces romans , d'autres raisons et des raisons plus intimes et plus 
directes encore en faveur de leur origine provençale. J'en ai déjà 
indiqué rapidement c|uelques-unes : j'y reviendrai ici d'une ma- 
nière plus formelle. 

J'ai parlé à plusieurs reprises de cette expédition fabuleuse 
de Charlemagne en Espagne , entreprise dans la vue de recon- 
quérir les reliques de la passion , que le géant Ferabras , fils de 
l'émir arabe de l'Espagne, avait enlevées de Rome; et j'ai dit 
tout à l'heure que l'on avait encoi'e, sur ce sujet, un roman 
provençal, l'un de ceux que je dois vous faire connaître par la 
suite. J'ajouterai ici que ce roman existe aussi en français : or, il 
n'y a pas lieu de douter qu'il ne soit une version, je dirais piesque 
un calque du premier; et là-dessus du moins, sur ce point par- 
ticulier du cycle carlovingien , l'originalité du romancier pro- 
vençal relativement au français peut être établie d'une manière 
positive. 

Mais il n'est pas , à beaucoup piès , si aisé de constater l'in- 
fluence que peuvent et doivent avoir eue les romans carlovin- 
giens provençaux aujourd'hui perdus sur les romans français du 
même cycle encore subsistans. S'il est possible de reconnaître 
l'origine provençale de ces derniers , ce n'est qu'autant qu'ils en 
renferment en eux-mêmes des signes et des vestiges. Or, ces ves- 
tiges ne sauraient être bien faciles à découvrir dans des ouvrages 
de la nature de ceux dont il s'agit , c'est-à-dire dans des ouvrages 



ROMANS PROVENÇAUX. 1 63 

où le cosluine , la j^éoyrapliie et l'histoire sont violés avec une 
licence souvent si gratuite , qu'elle a l'air d'être volontaire et 
systématique . 

Toutefois la chose n'est pas impossible. Il y a, par exemple , 
dans les romans français du cycle particulier de Guillaume-au- 
court-Nez, des particularités qui témoignent clairement qu'ils 
ont dû être , pour la plupart , primitivement composés dans le 
midi et en provençal. Un aperçu de l'histoire de ces romans , si 
incomplet qu'il doive être , tient de si près à la question pré- 
sente, qu'il me paraît devoir l'éclaircir un peu. 

Guillaume , surnommé le Pieux , fut , comme vous le savez 
tous, un ancien chef, probablement de race franke , auquel 
Charlemagne donna le commandement militaire du royaume 
d'Aquitaine, en 783, dans un moment où ce royaume était 
fortement menacé , d'un côté par les Arabes , de l'autre par les 
populations basques, vraisemblablement alors alliées avec les 
Arabes. Guillaume justifia {es espérances de Charlemagne et se 
conduisit en héros. Il repoussa ou contint les Basques dans les 
Pyrénées. Il perdit, il est vrai, contre les Arabes, la sanglante 
bataille d'Orbiek , près de Narbonue ; mais il en eut plus tard 
mainte revanche glorieuse , et finit par porter les armes aqui- 
taines au-delà des Pyrénées. Il prit, à la suite d'un siège mé- 
morable , l'importante ville de Barcelonne , dont la conquête 
devait entraîner celle de la Catalogne entière. 

Dans le cours rapide de ces guerres avec les Arabes, Guil- 
laume se fit une renommée populaire de bravoure , et fut célébré 
par toutes les populations voisines des Pyrénées , comme le 
héros et le sauveur du pays. Cependant, bientôt dégoûté de la 
gloire et du monde, il se retira, en 8o5, dans un désert des 
Cévermes , où il fonda un monastère qui prit son nom , et dans 
lequel il mourut , sous l'habit de moine , on ne sait bien à 
quelle époque. 

Les populations du midi composèrent sur les exploits, les 
fatigues, les traverses et la retraite pieuse de ce brave chef, di- 
vers chants épiques qui se conservèrent long-temps par tradition, 
et qui, comme tous les chants de cette espèce, de vaguement 



l64 REVUE DES DEUX MONDES. 

et largement historiques qu'ils devaient être d'abord , devinrent 
de plus en plus romanesques et fabuleux. 

Ce n'est que par une sorte d'accident heureux pour l'histoire 
de l'épopée cailovingienne , et plus strictement de l'épopée pio- 
vençale , que l'on a des notions positives sur l'existence de ces 
chants. C'est uu moine du monastère de Saint-Guillaume qui 
en a parlé en termes formels , bien qu'un peu paraphrasés , dans 
une vie latine de Guillaume-le-Pieux. 

« Quelle est , dit l'agiographe , quelle est la danse de jeunes 
« gens , l'assemblée de gens du peuple , ou d'hommes de guerre 
« et de nobles , quelle est la vigile de sainte fête où l'on n'en- 
« tende pas chanter doucement et en paroles modulées quel et 
« combien grand fut Guillaume ? avec quelle gloire il servit 
'<■ l'empereur Charles ? quelles victoires il remporta sur les infi- 
« dèles , tout ce qu'il en souffrit, tout ce qu'il leur rendit ? » 

Il était difficile de mieux attester la popularité des chants 
épiques auxquels les exploits de Guillaume donnèrent lieu dans 
les contrées qui en furent le théâtre. Quant à la date de ce témoi- 
gnage , date qui implique celle des chants auxquels ils se rap- 
porte , c'est une question plus douteuse. Une seule chose est 
certaine , c'est que la biographie dont ce passage fait partie , est 
antérieure au xi" siècle : elle est donc au moins du x'' : c'est donc 
aussi l'âge des chants dont elle fait mention. 

Oii s'aperçoit bien vite , en parcourant cette biographie , que 
son auteur en avait emprunté plusieurs traits de ces mêmes chants 
populaires dont il signale l'existence. Ainsi, par exemple, il sup- 
pose tout le midi de la Gaule , la Provence et la Septimanie oc- 
cupées pai- les Arabes , sous le commandement d'un émir , assez 
étrangement nommé Thibaut. Il fait résider ce chef à Orange; 
il fait assiéger et prendre cette ville par Guillaume. Tous ces faits, 
inconnus aux historiens , sont longuement développés dans le ro- 
man de Guillaume-au-court-Nez. Ils en font la base. 

Or , les chants épiques , ces chants du x« siècle , dont ces faits 
avaient été tirés , étaient indubitablement d'origine méridionale: 
leur sujet , leur objet le disent assez, et le moine de St.-Guillem 
l'altcslc. On ne petit donc guère douter que du moins les données 



ROMANS PROVENÇAUX. 1 65 

rondamentales , les matériaux primitifs du roman de Guillaumo- 
au-court-Nez ne soient provençaux. 

Maintenant, ce roman de Cluillaïune, tel qu'il existe aujour- 
d'hui en français , présente une singularité que j'ai déjà notée 
en passant, mais sur laquelle il importe de revenir d'une manière 
plus expresse. A une époque qu'il ne s'agit pas encore de déter- 
miner, toutes les traditions poétiques , tous les cliants épiques 
sur les exploits du duc Guillaume-le-Pieux, ont été amalgamés avec 
d'autres traditions , enveloppés et comme fondus dans d'autres 
chants populaires , dans d'autres fables romanesques , relatifs à 
d'autres incidens des guerres du midi contre les Arabes , relatifs 
à la conquête de la Septimanie et de Narbonne. Cette conquête a 
été attribuée à un comte , à un paladin du nom d'Aymeric , dont 
on a fait la souche d'une nombreuse lignée de héros qui se si- 
gnalent tous par de grands exploits contre les Sarrasins. On a fait 
de Guillaume-le-Pieux un des fils de ce comte Aymeric : on lui a 
donné pour frère le fameux Gérard de Roussillon. En un mot, 
les personnages romanesques les plus célèbres du cycle carlovin- 
gien ont été groupés autour d'Aymeric de Narbonne , comme ses 
proches ou ses descendans ; toutes leurs prouesses ont été ratta- 
chées aux siennes , et toutes les guerres postérieures à la con- 
quête de Narbonne ont été considérées comme le complément 
ou comme des épisodes de cette conquête. — Il ne faut pas 
oublier de noter que cet Aymeric du roman de Guillaume-au- 
court-Nez meurt de blessures reçues dans une grande bataille 
contre les Sarrasins. 

Il ne s'agit pas d'examiner ici jusqu'à quel point a été in- 
génieuse ou heureuse cette tentative pour coordonner , dans un 
seul et même ensemble , toutes les traditions poétiques , toutes les 
fables romanesques relatives aux guerres des chrétiens de la Gaule 
contre les Arabes d'Espagne. Je me borne à observer que cette 
tentative était tout-à-fait dans la nature des choses , et l'on peut 
être sur qu'elle ne fut faite que dans un pays où il y avait déjà 
beaucoup de chants ou de romans épiques détachés sur les divers 
incidens de l'événement général auquel ces chants et ces ro- 
mans se rapportaient tous. Il n'est donc pas indifférent , dans la 



lfir> REVUE DES DEUX MONDES. 

question actuelle , de savoir où a été faite la tentative dont il s'agit : 
si c'a été dans le noi'd ou dans le midi. Or, c'est sur quoi il 
ne peut y avoir beaucoup d'incertitude. 

Ce n'est pas sans motif que le nom d'Aymeric de Narbonne a 
été donné à ce père prétendu de Guillaume-le-Pieux , à ce chef 
imaginaire de toute la glorieuse lignée de héros chrétiens vain- 
queurs des Maures. Plus l'application de ce nom était arbitraire , 
fausse et bizarre , et plus il est évident qu'elle avait un motif 
privé et local. Nul doute que le romancier qui hasardait ce bap- 
tême romanesque , n'eût en vue par là de flatter la vanité et de 
rehausser la gloire des seigneurs de la maison de Narbonne. Il 
y eut une multitude de romans chevaleresques inspirés par le 
même motif, c'est un fait auquel j'ai déjà touché ailleurs, et 
dont il serait aisé de donner beaucoup de preuves. 

Cela étant , les époques où l'on trouve , dans la maison de 
Narbonne , des seigneurs du nom d'Aymeric , doivent fournir des 
données pour découvrir celle où ce nom fut employé comme une 
espèce de lien poétique , pour unir et rapprocher des traditions , 
des fables romanesques jusque-là détachées. 

Il y a deux Aymeric , que le romancier , auteur de cette fic- 
tion, peut également avoir eu en vue. L'un est Aymeric I", déjà 
vicomte de Narbonne en 107 i , et qui de i io3 à i io4 alla guer- 
royer en Terre-Sainte, et y mourut au bout d'un ou de deux ans. 
Aymeric II , son fils , lui succéda , et fut tué en 1 1 34 , en Cata- 
logne , dans la sanglante bataille de Fraga, gagnée par les Arabes 
sur les chrétiens. 

Ce fut la fille d'Aymeric II qui lui succéda , cette même Er- 
mengarde , célèbre dans l'histoire de la poésie provençale , et 
dont la cour fut fréquentée par les troubadours les plus renom- 
més du xii^ siècle. Tout autorise ou oblige à croire que ce fut 
quelqu'un de ces troubadours qui , pour flatter Ermengarde , et 
célébrer la gloire de son père et de son aïeul , morts tous les deux 
en combattant les infidèles , donna leur nom à un premier con- 
quérant de Narbonne , chef supposé de leur race, et vanta ainsi 
leur bravoure et leurs exploits , dans la bravoure et les exploits 
de ce dernier. 



ROMANS PUOVENÇAUX. 167 

Ainsi donc , ce n'est pas seulement le fond primitif du roman 
actuel de Guillaïune-au-court-Nez, qui doit être réputé provençal, 
c'est ce qu'il y a de plus caxactéristique dans sa composition ; 
c'est la fiction qui lui donne une sorte d'unité , en en rapprochant 
tous les personnages , en les faisant tous membres d'une seule et 
même famille. 

Ce n'est pas tout, et j'ajouterai qu'en dépit de toutes les mo- 
difications , de toutes les altérations qu'il a dii subir pour arri- 
ver à sa forme actuelle , ce même roman présente encore , dans 
ses diverses parties , beaucoup de particularités qui confirment 
les preuves générales de son origine provençale. Ainsi, par exeni- 
ple , beaucoup de noms de lieux ou de personnes , qui sont si- 
gnificatifs et forges , ont été évidemment forgés en provençal. 

Il y a aussi çà et là , dans ce roman , à travers beaucoup de 
géographie imaginaire et fabuleuse , comme dans toutes les com- 
positions du même genre, quelques descriptions de lieux si 
exactes , ou circonstanciées de telle sorte , qu'elles n'ont pu être 
tracées que d'après nature et par des hommes qui avaient vu les 
objets dont ils parlaient. Telles sont , par exemple , les descrip- 
tions de Nîmes , d'Orange et de plusieurs localités voisines. 

Enfin , on trouve , dans ce même roman , des incidens qui ne 
sont que l'amplification de traits historiques connus de la cour- 
toisie et des mœurs chevaleresques du midi. Un passage remar- 
quable en ce genre est celui qui a rapport au mariage d'Ay- 
meric de Narbonne avec une princesse , fille de Didier , roi des 
Lombards ( à laquelle , par parenthèse , le romancier a donné le 
nom d'Ermengarde). — Aymeric l'envoie demander à Pavie, par 
une députa tion de ses plus braves chevaliers. Tout se passe selon 
ses vœux , et la belle Ermengarde lui est accordée pour femme. 
Mais la mission des chevaliers n'en a pas moins été un moment 
sur le point de tourner fort mal : il y a eu entre eux et le roi de 
Pavie un démêlé des plus étranges. 

Le roi , pour faire preuve de magnificence et de générosité en- 
vers les députés d'Aymeric , veut les conraicr richement , c'est-à- 
dire leur fournir gratis tout ce qui peut leur être nécessaire ou 
agréable. Mais, dans les mœurs provençales, ce qu'il était beau 



l68 REVUE DES DEUX MONDES. 

et chevaleresque d'offrir , il était beau et chevaleresque de le re- 
fuser. Les chevaliers d'Aymeric déclarent donc qu'ils sont tous 
de riches et puissans barons , et n'ont que faire de l'hospitalité 
du roi. Le roi est piqué du refus ; mais il ne se tient pas pour 
battu , il essaie de contraindre les chevaliers à accepter ses offres, 
et voilà entre eux et lui une guerre d'un genre tout nouveau. 

Il fait assembler les marchands de Pavie , et leur ordonne de 
vendre toute chose à si haut prix , que les chevaliers étrangers, 
n'y pouvant atteindre , soient réduits à tout accepter du roi. Les 
marchands ne se le font pas dire deux fois : ils se mettent à ven- 
dre leurs denrées à des prix extravagans. Mais les chevaliers 
achètent et paient tout , sans daigner seulement prendre garde 
que tout est un peu cher. 

Le roi , de plus en plus blessé , fait alors publier dans Pavie 
une défense rigoureuse de vendre à aucun prix aux chevaliers 
d'Aymeric du bois pour leur cuisine. — Pour le coup , ceux-ci 
sont un peu embarrassés. — Ils mangeraient bien de la chair crue, 
plutôt que d'accepter la table du roi ; mais ils ont peur qu'une 
telle action ne leur soit reprochée comme une action de sauvages. 

Un des chevaliers propose d'aller tuer le roi au milieu de sa 
cour. — Mais cet avis paraissant un peu hasardeux , ou du moins 
prématuré , un autre en ouvre un meilleur qui est adopté. Les 
chevaliers achètent un tas prodigieux de noix et de tasses , de 
vases de bois de toute espèce ; ils font de tout cela un feu de cui- 
sine à brûler tout Pavie , et continuent à faire si bonne chère , 
qu'ils finissent par affamer la ville. Le roi est forcé de s'avouer 
vaincu ; et plein d'admiration pour les vainqueurs , il n'a dès ce 
moment plus rien à leur refuser. 

Je le répète , ces luttes de fierté , d'orgueil et d'ostentation de 
magnificence étaient dans les mœurs provençales ; et le trait du 
roman d'Aymeric qui vient d'être cité , n'est que la paraphrase 
pure et simple d'une aventure racontée par le prieur du Yigeois , 
dans sa chronique , comme ayant eu lieu entre un vicomte de 
Limoges et le fameux Guillaume VIII , comte de Poitiers. Or, 
c'est dans les pays où elle était arrivée , et dans les mœurs des- 
quels elle était , qu'une pareille aventure ilut naturellement en- 



ROMANS PROVENÇAUX. I 6g 

trer dans la poésie romanesque : il y a une invraisemblance 
manifeste à la supposer racontée , pour la première fois , dans un 
roman français. 

Je ne pousserai pas plus loin ces sortes de preuves : il faudrait, 
pour leur donner toute l'autorité dont elles sont susceptibles , en- 
trer dans la discussion minutieuse de beaucoup de particularités 
sur lesquelles je pourrai revenir plus convenablement, quand 
j'en serai à l'analyse même des ouvrages où elles se font remar- 
quer. Il me suffit de les avoir présentées ici d'une manière géné- 
rale. 

Maintenant, je reviens à l'hypothèse dans laquelle j'ai raisonné 
et discuté jusqu'à présent , pour la rectifier un peu; car elle est 
susceptible de l'être et en a besoin. Dans les limites où je l'ai 
prise , elle ne serait point assez favorable à l'opinion que je tiens 
pour la vérité. En effet , j'ai eu l'air de supposer jusqu'ici que 
les Provençaux n'avaient eu , sur les guerres des chrétiens de la 
Gaule avec les Arabes d'Espagne , que des romans , les mêmes , 
au moins pour le fond, que les romans français encore aujour- 
d'hui existans sur les mêmes sujets. J'ai paru admettre que , 
dans les deux littératures , le cycle de l'épopée carlovingienne 
était resté circonscrit dans les mêmes limites , avait roulé sur les 
mêmes argumens historiques , sur les mêmes fictions , sur les 
mêmes traditions populaires. 

Il n'en est point ainsi : le cycle de l'épopée carlovingienne 
fut, en provençal, plus étendu et plus varié qu'en français. Il 
comprenait divers romans auxquels on ne connaît point de pen- 
dans en français , et dont il n'y a , par conséquent , pas lieu de 
révoquer en doute l'originalité. Ainsi donc , en admettant, contre 
toute vraisemblance et contre des faits positifs , que les Proven- 
çaux n'eurent aucune part à la création de ceux des romans car- 
lovingiens dont il a été question jusqu'à présent , il n'en serait 
pas moins constaté cju'ils en eurent d'autres. Les historiens en ci- 
tent plusieurs , tous divers de ceux dont il a été parlé , et qui tous 
firent partie d'un cycle carlovingien provençal. 

Il existe une chronique sommaire des comtes de Toulouse , 
écrite au xive siècle. C'est une maigre et sèche notice des princi- 



inO Hr.Vlir. DKS DEUX MONDES. 

paux événeinens de la vie de chaque comte , à commencer par 
Torsinus , qui est un personnage fabulevix , et sur le compte du- 
quel le chroniqueur n'a eu , par conséquent , que des fables à 
titer. — Il nous apprend lui-même qu'il avait tiré ces fables d'un 
livre des conquêtes de Charlemagne. Or, ce livre était un roman 
dans lequel il était amplement raconté comment Charlemagne , 
repassant les Pyrénées , après avoir conquis toute l'Espagne, vint 
conquérir successivement , en Gaule , les villes de Bayonne , de 
Narbonne , et toute la Provence. Torsinus ayant été son plus glo- 
rieux soutien dans toutes ses conquêtes , ce fut en récompense 
de ces seivices qu'il reçut le comté de Toulouse , où il continua 
à faire bravement la guerre aux Sarrasins. 

Chaque seigneur féodal un peu puissant trouvait aisément un 
romancier pour faire remonter son lignage jusqu'à quelqu'un de 
ces vieux héros qui avaient pris des villes ou gagné des batailles 
sur les Sarrasins. — Je ne sais quel romancier flattait ici le comte 
de Toulouse de la même manière que d'autres flattèrent les sei- 
gneurs de Narbonne. 

Je dis d'autres , car le roman de Guillaume-au-court-Nez n'é- 
tait pas le seul où fussent célébrées les prouesses de ce premier 
Aymeric de Narbonne , le prétendu auxiliaire de Charlemagne 
dans ses conquêtes sur les Sairasins. Le savant Cattel possédait 
une copie et cite quelques vers d'un second roman sur les exploits 
de ce même Aymeric , roman qui avait été composé en 1212, par 
un troubadour nommé Aubusson , de Gordon en Quercy. 

Un troisième roman dont Aymeric est encore le héros , et qui 
n'a rien de comnmn non plus avec celui de Guillaume-au-court- 
Nez , c'est le roman de Philomena , qui subsiste encore dans le 
texte provençal , et dans une version latine , récemment publiée 
par le professeur Ciampi de Florence. Ce n'est qu'une plate lé- 
fjende monacale, ayant pour sujet principal la fondation du mo- 
nastère de la Grasse , près de Narbonne , et dans laquelle sont ra- 
contés épisodiquement le siège de Narbonne et les batailles hvrées 
par Charlemagne , durant ce siège , aux Sarrasins de la Septima- 
nie et d'outre les Pyrénées. 

Dans sa forme actuelle, ce roman ne remonte guère au-delà 



ROMANS PROVKNÇAUX. 17I 

du xiii" siècle. Mais il renferme diverses traditions historiques 
qui semblent remonter Jusqu'à l'époque même de la domination 
arabe en Septimanie. Il y est question , par exemple , d'émirs ou 
de rois sarrasins de différentes villes de cette contrée , d'Uzès , 
de Nîmes , de Lodève , de Beziers , etc. , c'est-à-dire précisément 
de toutes les villes où il est constaté que les dominateurs musul- 
mans eurent des officiers civils et militaires. C'est à ma connais- 
sance l'unique vestige qui existe, dans notre histoire , d'une statis- 
tique de la Septimanie sous les Arabes. 

Le président de Fontette cite , comme ayant appartenu à 
M. de Galaup , noble Provençal qui avait formé un recueil inté- 
ressant de curiosités littéraires , un roman épique , selon toute 
apparence , beaucoup plus important que tous ceux dont je viens 
de faire mention. Il roulait sur les guerres que Charlemagne était 
supposé avoir faites contre les Arabes , en Provence , aux environs 
d'Arles; et il paraît cjue l'un des principaux incidens de ces guerres 
était le siège d'une ville de Fretta , fameuse dans les romans car- 
lovingiens , et que l'on suppose être la même que celle de Saint- 
Remy. 

Enfin, les troubadours aussi font allusion à des romans épiques 
en provençal , qui furent de même des extensions ou des variantes 
de l'épopée carlovingienne. Ils font allusion , par exemple, à des 
récits fabuleux sur la longue et dure captivité de Charlemagne en 
Espagne. 

Vous le voyez , et t'est un fait qu.'il n'y a pas moyen de mécon- 
naître , le cycle de l'épopée carlovingienne a été plus large et plus 
complexe dans la poésie provençale que dans la poésie française. 
C'est dire, en d'autres termes, qu'il était plus original et plus an- 
cien dans la première que dans celle-ci ; car c'est , en général , 
dans les contrées où les traditions et les fictions poétiques ont eu le 
plus de développemens et de variantes, qu'il faut en chercher le 
berceau. 

Un fait particulier qui me paraît coïncider avec les faits litté- 
raires , pour prouver que les romans héroïques du cycle carlo- 
vingien furent plus répandus et plus populaires au midi qu'au 
nord, c'est qu'il y eut, dans le premier, plus de monumens et 



in2 REVUE DES DEUX MONDES. 

de localités décorés des noms des héros de ces romans. Ce se- 
rait une liste curieuse et assez longue , je crois , que celle des 
tours, des cavernes, des rochers et des sites remarquables qui 
portèrent, au moyen-âge, le nom de l'immortel paladin. Il n'y 
eut pas jusqu'à des portions dé mer auxquelles ce nom ne fût 
donné. Au douzième et au treizième siècle , par exemple , le golfe 
de Lyon fut appelé la mer de Roland. 

Et il ne faut pas croire que ce soit uniquement à dater de l'é- 
poque des rouTans aujourd'hui connus sur le paladin , que l'on 
trouve des localités remarquables illustrées de son nom. Le f;iil 
remonte beaucoup plus haut ; il remonte à des temps où l'on peut 
être sûr qu'il n'y avait guère sur Roland d'autres poésies que des 
chants populaires fort simples et fort grossiers. Ainsi, par exem- 
ple, dans un acte de donation de l'an 918, il est fait mention 
d'un lieu nommé la roche de Roland ( roca orlanda , en latin 
barbare) , dans le voisinage de Brioude , en Auvergne. 

L'imposition de ces noms romanesques à des lieux , à des objets 
que l'on vovdait signaler, est la preuve certaine de l'existence 
d'une poésie populaire dans laquelle ces noms étaient célébrés . 
C'était comme une traduction de cette même poésie dans une 
langue plus solennelle et plus populaire encore que la sienne. 

Dans tout ce que je viens de dire de l'influence des Provençaux 
sur l'invention et la culture de l'épopée carlovingienne , j'ai eu 
exclusivement en vue la portion de cette épopée qui roule sur les 
guerres des clnétiens de la Gaule avec les Arabes d'Espagne. Je 
n'ai point parlé de cette autre partie de la même épopée destinée à 
célébrer les querelles des monarques carlovingiens avec leurs 
chefs de province. Je n'ai point dit ce que les Provençaux avaient 
fait ou pu faire pour celle-là. Mais là-dessus , je n'ai que peu de 
mots à dire : il ne s'agit, pour moi , que d'appliquer rapidement 
à ce côté de la question les faits précédemment établis , les obser- 
vations déjà développées. 

Et d'abord , quant au fait général sur lequel roulent les romans 
épiques de cette seconde classe , c'est dans le midi qu'il se ma- 
nifeste le plus tôt et avec le plus d'éclat. C'est là que se trouvent 
les chefs entreprenans qui prennent les premiers les armes contre 



ROMANS PROVENÇAUX. I-jS 

leurs monarques. C'était donc aussi là que les entreprises et les 
succès de ces chefs avaient naturellement le plus de chances de 
devenir des thèmes d'épopée ; et tout annonce que la chose se 
passa en effet de la sorte. 

Les principaux romans carlovingiens de cette seconde classe 
sont ceux de Gérard de Vienne ou de Roussillon , ceux d'Elie 
de St-Gilles et de son fils Aiol, ceux de Renaud de Montauban 
ou des quatre fils Aymon. 

Or, les troubadours ont fait à tous ces divers romans des allu- 
sions de la même nature et de la même valeur que celles qu'ils 
ont prodigués à propos des romans sur les guerres des Sarrasins 
et des chrétiens. Les nouvelles allusions dont il s'agit, sont des 
mêmes troubadours que les autres , elles sont des mêmes dates : 
elles assignent donc aux compositions auxquelles elles se rappor- 
tent une ancienneté égale à celle des précédentes. 

Enfin l'un des romans signalés par ces allusions , et l'un des 
plus intéressans , existe encore dans son texte provençal ; c'est un 
monument de plus pour justifier les allusions qui s'y rapportent 
et par-là même toutes les allusions pareilles. 



^A-OO-a 



TOME VIII. 15- 



HuxTinraz: IiEÇon. 



ROMANS PROVENÇAUX. 



Eu prouvant, comme je crois l'avoir fait, que les Provençaux 
eurent des épopées originales sur les divers incidens historiques 
ou fabuleux de la lutte des chrétiens des Gaules avec les Arabes 
d'Espagne , je n'ai prouvé qu'une chose d'elle-même très-vrai- 
semblable. Dès l'instant où il y avait dans la littérature de ces 
peuples des épopées romanesques , il était parfaitement naturel 
que quelques-unes au moins de ces épopées roulassent sur des 
guerres importantes , et qui avaient été , durant près de deux 
siècles , pour le midi , un motif constant d'inquiétudes religieuses 
et politiques, et d'héroïques efforts. 

Il n'en est plus de même quand il s'agit d'épopées dont le 
sujet est ou a l'air d'être pris de l'histoire de quelques peu- 
plades des Bretons insulaires du vi* siècle. — On ne découvre 
pas si aisément quels motifs les populations méridionales de la 
Gaule pouvaient avoir d'aller chercher des sujets de poésie roma- 
nesque hors de chez elles , dans une histoire tout-à-fait étran- 
gère à la leur, histoire qui n'avait d'ailleurs rien de frappant , 
rien de merveilleux , rien qui dût naturellement porter d'autres 
peuples à s'en occuper, à la dénaturer par des fables. La natio- 
nalité est, comme nous l'avons vu, une des conditions, un des 
earactères de l'épopée primitive. Or, il n'y avait, pour les peu- 
ples de langue provençale , rien de national dans les traditions 



ROMANS PROVENÇAUX. I "J 5 

historiques des Bretons insulaires , ni niême de ceux de la 
Gaule. 

Cette observation , je ne le dissimule point , est une difficulté 
à résoudre dans l'histoire de l'épopée provençale. Mais ce n'est 
point une difficulté insoluble , ni même aussi gi'ave qu'elle peut 
le paraître au premier coup-d'œil. J'essaierai d'abord de constater 
les faits , sans égard au plus ou moins de facilité qu'il peut y avoir 
de les expliquer. La raison en fût-elle encore plus obscure, il 
faudra bien les admettre, s'ils sont prouvés. 

J'ai divisé les romans épiques de la Table ronde en deux 
classes : la première , de ceux qui n'ont aucun rapport à l'histoire 
du saint Graal ; la seconde, de ceux qui roulent sur cette histoire. 
— Je suivrai cette division dans l'examen où je vais entrer de la 
part qu'eurent les Provençaux à la composition des épopées de 
la Table ronde , en commençant par celles de ces épopées qui ne 
se rapportent point au saint Graal , et sont , selon toute appa- 
rence , les plus anciennes de tout le cycle. 

Pour préciser, autant que possible , l'objet de cette discussion, 
je la bornei'ai d'abord à un point unique et spécial ; je la bor- 
nerai à l'histoire d'un seul des romans de la Table ronde , mais 
du plus célèbre de tous , et de l'un des plus anciens. Le résultat 
de cette discussion particulière m'abrégera et me facilitera la 
recherche d'un résultat plus général. 

Le roman dont je veux parler est celui de Tristan. Il n'est pas 
aisé aujourd'liui de se faire une idée du succès et de la renommée 
<le cet ouvrage à l'époque de son apparition, et durant tout le 
reste du moyen âge. — Il pénétra dans toutes les contrées de 
l'Europe sans en excepter la Scandinavie et l'Islande : dans tou- 
tes , il fut traduit , imité ou refait ; dans toutes , il fit les délices 
de toutes les classes , mais particulièrement dés plus élevées ; 
dans toutes , enfin , il fut pour les masses une source de chants 
populaires. On ne citerait pas, depuis ce que l'on nomme la re- 
naissance des lettres, une composition poétique qui ait eu la 
même fortune. 

Indépendamment des pures et sunples traductions de l'histoire 
de Tristan , il y en a différentes versions , diverses rériactions qui 



in& REVUE DES DEUX MONDES. 

varient entre elles par les accessoires et les détails , mais roulant 
toutes sur un même fond primitif , n'étant toutes que le déve- 
loppement des mêmes situations principales. 

Sans prétendre avoir fait un compte exact de ces différentes 
rédactions , j'en puis indiquer sejit , dont les unes existent en- 
core aujourd'hui en entier , tandis que l'on n'a des autres que 
des fragmens plus ou moins longs. De ces rédactions soit entiè- 
res, soit incomplètes, deux sont en prose et cinq en vers. Toutes 
sont imprimées , les unes déjà dejDuis long - temps , les autres 
depuis des époques récentes , de sorte qu'il n'y a aucune diffi- 
culté particulière à se les procurer toutes pour les étudier et les 
comparer. Voici, avant de passer outre, la liste de ces sept 
différentes rédactions de la fable chevaleresc[ue de Tristan , avec 
quelc|ues désignations suffisantes pour les distinguer entre elles. 

I ° Une rédaction anglo - normande en prose , généralement 
attribuée à Luce , seigneur de Gast , près de Salisbury . 

2° Une abréviation allemande aussi en prose , qui parait avoir 
eu pour base la rédaction précédente. 

3° La rédaction en vers de Godefroy de Strasbourg , un des 
minnesinger les plus distingués de son temps. 

4° La rédaction écossaise de Thomas d'Erceldoim , en stances 
symétriques de onze vers chacune. 

Restent trois fragmens des trois autres rédactions en vers , 
toutes trois en français. 

Deux de ces fragmens , dont le plus long est d'environ mille 
vers , ont été tirés d'un manuscrit de M. Donce , savant Ecos- 
sais, possesseur d'une bibliothèque riche en raretés. 

Le troisième fragment , appartenant à une septième rédaction 
du Tristan , a été publié d'après un manuscrit de la Bibliothèque 
du roi , à Paris. — C'est le plus considérable des trois ; il a près 
de quatre mille cincj cents vers. 

Que ces sept diverses versions ou rédactions du roman de 
Tristan ne soient pas les seules qui aient existé ou qui existent 
]ieut-être encore , c'est ce cjue nous verrons mieux tout à l'heure. 
Tenons-nous-en , pour le moment , aux sept que je viens d'in- 
diquer. Aucune ne renferme en elle des particularités, des mar- 



ROMANS PROVENÇAUX. inn 

ques auxquelles on puisse la reconnaître pour le texte primitif 
du roman, pour le fond original exploité et varié par les six 
autres rédacteurs. Mais les dates relatives des sept rédactions 
citées , si on les savait , fourniraient implicitement le même ré- 
sultat; or, l'on peut essayer de coordonner ces dates, ou du 
moins la plupart. 

Des sept rédactions désignées de l'histoire de Tristan,' celle 
de Thomas d'Erceldoune , en écossais , est aujourd'hui celle sur 
laquelle on a le plus de lumières. C'est Walter Scott qui a pu- 
blié cette rédaction , en l'accompagnant de diverses notices , tant 
sur l'auteur que sur l'ouvrage ; notices qui ne laissent rien à 
désirer au goût ni à la critique. 

Il résulte de ses recherches sur Thomas d'Erceldoune , que ce 
poète naquit vers l'an 1220, et mourut dans l'intervalle de 1286 
à 1289. Si l'on suppose, comme il est naturel, qu'il écrivit son 
poème dans la vigueur et la matuiité de l'âge , de trente à qua- 
rante ans , par exemple , ce poème dut être composé de l'an t25o 
à 1260. Mais on ne peut guère le faire plus ancien que le milieu 
du siècle , et je le supposerai de cette époque. 

Ce point convenu, il faut savoir lesquelles des six autres rédac- 
tions sont antérieures, lesquelles postérieures à celle de Tliomas. 
Or , il y en a deux sur lesquelles il ne peut y avoir doute à cet 
égard. En effet , les auteurs de l'une et de l'autre citent également 
un Thomas , qui , quand il s'agit d'un romancier , auteur d'une 
histoire de Tristan, ne peut guère être un autre que Thomas 
d'Erceldoune. 

Les deux rédacteurs qui citent ce dernier comme leur devan- 
cier , sont Godefroy de Strasbourg , et l'auteur anonyme de la 
rédaction à laquelle appartient le premier fragment du manuscrit 
de M. Donce. — Ces deux rédactions , à quelque époque précise 
qu'elles appartiennent , sont donc certainement l'une et l'autre 
postérieures à l'an i25o. 

Le second fragment de manuscrit de M. Donce ne présente 
aucune donnée d'après laquelle on puisse lui assigner une date ; 
mais on s'assure aisément , à son caractère et à son objet , que le 
Tristan dont il fit partie devait être postérieur , non-seulement 



jrjQ KP.VUE DKS DEUX MONDES. 

au Tristan de Thomas d'Erceldoune , mais à celui auquel ap- 
partient le premier fragment déjà cité. En effet, ce second frag- 
ment annonce un ouvrage ayant tous les caractères d'un abrégé , 
d'un résumé destiné à donner une idée vive et sommaire du 
sujet longuement détaillé dans le premier. 

Reste maintenant à décider si l'énorme Tristan en prose est 
de même postérieur à celui de Thomas d'Erceldoune, ou si, au 
contraire, il serait plus ancien, et lui aurait seni ou pu servir 
d'original. 

Pour ceux qui pensent que le Tristan en prose fut composé 
par l'ordre du roi d'Angleterre Henri II, par conséquent de 
1 152 à 1 188, la question est bientôt résolue. Mais j'ai déjà montré 
ailleurs que cette opinion est de tout point gratuite. Il est vrai 
qu'un chevalier Luce, seigneur d'un château de Gast, se dorme 
pour l'auteur du grand Tristan en prose, et prétend l'avoir tra- 
duit du latin, par l'ordre et pour l'amour d'un roi d'Angleterre 
du nom de Henri. Mais il est vrai aussi que , dans le passage 
du roman où il dit cela , messire Luce dit d'autres choses fausses 
et absurdes ; mais il est vrai aussi que Walter Scott a énoncé 
sur ce messire Luce des doutes fort graves et très-motivés. « Ce 
Luce, dit-il, ce seigneur du château de Gast, semble tout aussi 
fabuleux que 2on château et que l'original latin de son roman. 
Pourquoi aurait-on composé au xui* siècle une histoire de Tris- 
tan en latin? Pour qui cette histoire aurait-elle été une source 
d'agrément ou d'instruction ? » 

Il y aurait encore plus d'un pourquoi à ajouter à ceux de 
Walter Scott; mais je veux, pour le moment, les laisser tous de 
côté , et prendre Luce , seigneur de Gast , pour un personnage 
réel qui dit quelque chose de vrai , en affirmant qu'il a travaillé 
pour un roi du nom de Henri. Mais au moins ne dit-il pas que 
ce soit pour Henri II, et c'est une invraisemblance de moins 
dans son témoignage. 

Le roi Henri III, qui dans sa majorité régna de 1227 à 1272, 
patronisa beaucoup la littérature anglo-normande ; et ce fut , 
tout oblige à le croire , plutôt pour lui que pour Henri II , que 
put être composé le roman de Tristan. Mais comme ce règne 



ROMANS PROVENÇAUX. 179 

comprend vingt-trois ans de la première moitié du xiii-^ siècle , 
il serait possible que le roman eh question eût été composé dans 
le cours de ces vingt-trois ans , et par conséquent avant 1 25o , 
date convenue de celui de Thomas d'Erceldoune. 

Ce n'est que sur le rapprochement et la comparaison des traits 
caractéristiques des deux productions , que l'on peut asseoir une 
opinion motivée sur leur ancienneté relative. Mais du moins le 
résultat d'un pareil rapprochement est-il aussi clair et aussi cer- 
tain que l'on puisse le désirer. — Le Tristan de Thomas d'Ercel- 
doune est une fable en vers , courte, simple et claire. Le Tristan 
attribué à Luce, seigneur de Gast, est une fable en prose, et 
en prose souvent recherchée et maniérée ; c'est une fable d'une 
longueur démesurée , où toutes les données de la précédente sont 
ampUtiées , paraphrasées , compliquées , surchargées d'ornemens 
accessoires. Elle lui est donc certainement postérieure, ce qui 
du reste n'empêche nullement qu'elle n'ait été composée sous le 
rôgTie d'un roi nommé Henri , pour la satisfaction de ceux qui 
tiennent à cette particularité comme à une donnée historique 
positive. De i25o, époque de la composition du Tristan de Tho- 
mas , à 1272, année de la mort de Henri III, il y a un inter- 
valle de vingt-deux ans , intervalle bien suffisant à la rédaction 
du Tristan de Luce de Gast, tout colossal qu'il est, car messire 
Luce nous apprend lui-même qu'il n'y mit que cinq ans. 

Maintenant la rédaction de ce même roman en prose allemande 
n'étant qu'une abréviation de celle en prose française , il s'ensuit 
que cette rédaction allemande est comme son modèle , et plus 
encore que son modèle , postérieure à celle de Thomas , en écos- 
sais. 

Sur- six versions de la fable chevaleresque de Tristan , en voilà 
donc cinq que tout oblige à regarder comme postérieures à 
l'an i25o, époque la plus ancienne où l'on puisse raisonnaljle- 
ment mettre celle de Thomas , tandis que l'on pourrait , sans 
invraisemblance , la mettre quinze ou vingt ans plus tard. 

Il ne me reste plus à parler que de la sixième version , de celle 
que représente le grand fragment du manuscrit de la Bibliothèque 
du roi. — C'est celle dont il est le plus difficde de déterminer 



l8o REVUE DES DEUX MONDES. 

l'âge , relativement à celle de Thomas d'Erceldoune. Toutefois , 
même là-dessus , il y a des conjectures très-plausibles à faire. 

L'histoire littéraire ne fait mention que d'une seule rédaction 
de Tristan ;, que l'on puisse proprement et strictement qualifier 
de française , c'est-à-dire ayant été composée en France et par 
un Français. C'est celle de Chrétien de Troyes. — Il paraît cer- 
tain que ce poète fécond composa aussi un Tristan ; il nous l'ap- 
prend lui-même , et il n'y a aucune raison de suspecter son témoi- 
gnage là-dessus. 

Or, puisque l'on ne cite en français qu'une seule version de 
Tristan et une version attribuée à Chrétien de Troyes , ce n'est 
pas hasarder beaucoup que de regarder le fragment de la Biblio- 
thèque du roi comme une partie de cette version , et la représen- 
tant. Or , dans ce cas , bien que l'on n'ait aucun moyen de pré- 
ciser la date de cette même version , on peut être sûr qu'elle est 
antérieure à celle de Thomas d'Erceldoune. On peut la faire 
remonter jusque vers 1190, époque à laquelle il y a lieu de 
ci'oire que Chrétien commença à se faire connaître par ses ou- 
vrages. Dans cette hypothèse , le Tristan de Chrétien de Troyes 
aurait devancé de plus d'un demi-siècle celui de Thomas l'Ecos- 
sais. Mais assez peu importe ici le plus ou le moins ; il suffit 
d'êti'e sûr qu'il y eut une rédaction française de la fable de Tris- 
tan , antérieure à laSo ; que cette rédaction fut l'œuvre de Chré- 
tien de Troyes , et que le fragment cité de la Bibliothèque du roi 
appartient vraisemblablement à cette rédaction. 

Nous avons donc maintenant tiois termes , trois époques ap- 
proximatives auxquelles rapporter sept des principales rédactions 
de la fable chevaleresque de Tristan. 

Une de ces rédactions peut être de la fin du xii" siècle ou du 
commencement du xiii", de 1 190 à 1210. — Une autre est de laSo 
au plus tôt. — Les cinq autres sont toutes plus ou moins posté- 
rieures à cette dernière , mais toutes néanmoins dans les limites 
du XI 11^ siècle. 

Je l'ai déjà dit , et c'est ici le cas de le répéter plus formelle- 
ment, les sept rédactions que j'ai citées de la fable de Tristan 
ne sont très-probablement pas les seules qui aient existé dans 



ROMANS PROVENÇAUX. l8l 

l'intervalle de temps , et dans les pays avixquels appartiennent 
celles dont j'ai parlé; mais ces dernières étant les seules qui sub- 
sistent , sont aussi les seules dont on puisse déduire quelques 
notions pour l'iiistoire de la fable célèbre sur laquelle elles rou- 
lent toutes. — De tout ce que j'en ai dit jusqu'à présent , il 
résulte que Chrétien de Troyes est le plus ancien de tous les ré- 
dacteurs connus et désignés de cette même fable , et par consé- 
quent celui d'entre eux auxquels on doit en attribuer l'inven- 
tion, si l'on doit l'attribuer à l'un d'eux. 

Mais il est une littérature dans laquelle personne n'a eu l'idée 
de chercher l'origine , la rédaction première de la fable dont il 
s'agit , littérature dans laquelle pourtant il est certain que cette 
même fable fit plus de bruit , et plus tôt que dans aucune autre : 
c'est la littérature provençale. Les résultats des allusions et des 
témoignages des troubadours sur ce sujet sont d'un grand intérêt 
dans la discussion actuelle , et je dois les indiquer nettement. Je 
suivrai pour cela la même méthode dont j'ai fait usage pour 
établir la part des Provençaux à la culture de l'épopée carlovin- 



gienne. 



Je trouve vingt - cinq troubadours qui ont fait , et plusieurs 
d'entre eux plus d'une fois , allusion à l'histoire de Tristan ; et 
leurs allusions sont , pour la plupart , précises et spéciales ; elles 
se rapportent aux points les plus célèbres de la fable , à ses inci- 
dens les plus caractéristiques , les plus minutieux , les plus déli- 
cats , de sorte qu'il ne peut y avoir aucun doute sur l'identité 
fondamentale de l'ouvrage auquel avaient trait ces allusions ,. 
et de toutes les rédactions de Tristan aujourd'hui connues. On 
pourrait, d'après tous ces passages de tant de troubadours, re- 
construire un roman qui différei-ait assurément beaucoup , quant 
à la rédaction et aux détails , des romans connus sur le sujet de 
Tristan , mais qui s'accorderait pour le fond avec ceux-ci , qui 
aurait le même nœud , le même dénouement , les mêmes aven- 
tures principales , et les mêmes acteurs. — Il est évident, au nom- 
bre , à la précision , à la variété de ces allusions , que la compo- 
sition romanesque à laquelle elles avaient rapport, était te- 
nue pour la plus célèbre de son genre , pour celle dont il était 



,82 REVUE DES DEUX MONDES. 

à la fois le plus agréable et le plus facile de réveiller le sou- 
venir. 

Maintenant cette composition si admirée , si répandue parmi 
eux , les Provençaux l'avaient-ils prise de quelqu'une des rédac- 
tions citées tout à l'heure ? C'est demander, en d'autres termes , 
à quelle date à peu près se rapportent les plus anciens passages 
des troubadours qui y font allusion. Or, c'est là une question à 
laquelle j'ai déjà répondu implicitement ailleurs, et il ne s'agit 
guère ici que de répéter ma réponse. 

Des vingt-cinq troubadours , auteurs des allusions citées , il 
y en a dix au moins du xii" siècle , et morts ou ayant cessé de 
faire des vers avant le xiir. Parmi ces dix , les cinq plus anciens 
sont : Raymbaud d'Orange . Bernard de Ventadour , Ogier de 
Vienne, Bertrand de Born , Arnaud de Marneilli. 

Raymbaud d'Orange mourut vers 1 178 , à peine âgé de cin- 
quante ans. Les pièces de poésie par lesquelles il se distingua 
comme troubadour , sont des pièces d'amour , où il y a plus de 
mauvais goût et de bizarrerie que de tendresse , et qu'il est beau- 
coup plus naturel d'attribuer à sa jeunesse qu'à son âge avancé. 
J'en supposerai les dernières seulement de dix ans antérieures 
à l'épocpie de sa mort, et les supposerai toutes écrites de 11 55 
à ii65. Or, c'est dans une de ces pièces cju'il fait allusion au 
roman de Tristan , et une allusion qui se trouve être la plus dé- 
taillée , la plus spéciale , la plus stricte de toutes. Il existait 
donc , dans cet intervalle de n55 à 1 165 , un roman provençal 
de Tristan , et il est même très - naturel de croire ce roman de 
quelques années antérieur à une allusioji qui le suppose déjà 
célèbre et populaire. On peut donc, sans exagération et sans 
invraisemblance , l'admetti'e pour existant en 1 1 5o , époque où 
Raymbaud d'Orange avait plus de vingt ans , et avait déjà fait 
la plupart de ses vers. 

Les mêmes rapprocliemens et les mômes calculs sur l'âge et 
la date des pièces des quatre autres plus anciens troubadours qui 
aient parlé de Tristan , confirmeraient tout le résultat que je 
viens d'énoncer : ils prouveraient de même , et plus positivement 
encore, que vers 1 i5o, il y avait dans la littérature provençale 



ROMANS PROVENÇAUX. 1 83 

un roiiiau célèbre intitulé Tristan, le même au fond quC les 
autres romans connus sous le même titre. 

Par la même méthode , et avec le même genre de preuves , 
il serait facile de démontrer de mêjne qu'il y eut en provençal , 
dans le cours du xii'= siècle , plusieurs autres romans de la Table 
ronde presque aussi célèbres que le Tristan , et pour en nommer 
quelques - uns , ceux de Gauvain , d'Erec et du roi Arthur. Ce 
dernier surtout paraît avoir été très - fameux , puisqu'il donna 
lieu à une des expressions proverbiales les plus fréquentes dans 
les troubadours. D'après les romans composés sur ce roi, il n'é- 
tait point mort ; il avait seulement mystérieusement disparu de 
la Grande-Bretagne pour y revenir , un jour ou l'autre , régner 
de nouveau, et en expulser les Saxons. Les Bretons, à ce que 
l'on disait , s'attendaient chaqu^e jour et chaque année à le voir 
reparaître , et déjà bien des jours et des ans s'étaient écoulés 
dans cette attente toujours vive et toujours trompée. De là les 
troubadours avaient nommé espéi'ance bretonne toute espé- 
rance cjui se prolongeait de même indéfiniment sams se réaliser 
jamais. 

Maintenant, c'est d'une manière et par des raisons un peu 
différentes, que je vais tâcher de montrer la part qu'ont eue les 
Provençaux à ceux des romans de la Table ronde qui forment le 
cycle particulier du Graal. 

Je suis obligé , et je crois bien faire de rappeler en pevi de 
mots quelques-unes des observations générales que j'ai eu déjà 
l'occasion de faire sur ce cycle du Graal et sur les romans qui le 
composent. J'ai dit qu'il était en quelque sorte double , l'un 
anglo-normand ou breton ; l'autre, français ou gaulois. J'ai dit, 
et je pei'siste à croire que ce dernier était le plus ancien des deux, 
qu'il avait servi de base , de fond à l'autre, qui n'en était qu'une 
énorme amplification. J'ai nommé , comme les trois principaux 
et les plus anciens romans de ce cycle français du Graal , le Per- 
cerai de Chrétien de Tioyes, le Percei^al et le Titiircl tie Wol- 
fram d'Eschenbach , en allemand. Ainsi donc , la manière la plus 
directe et la plus positive de constater et d'apprécier l'influence 
des Provençaux sur les romans de ce cycle en général, serait de 



l84 REVUE DES DEUX MONDES. 

démontrer l'origine provençale de ces trois derniers , auxquels 
semblent se rattacher tous les autres. Or, cela, n'est pas impos- 
sible; je dirai plus, cela n'est pas difficile. 

Mais il me faudra pour cela revenir par intervalles, et en aussi 
peu de mots que je le pourrai , sur des choses que j'ai dites pré- 
cédemment, quand j'ai voulu donner une idée générale de la 
i'able du Graal. Ce sont les deux romans du Titurel et du Percerai 
de Wolfram qui renferment les particularités caractéristiques , au 
moyen desquelles il est possible d'arriver par degrés à la véritable 
origine de cette étrange fable , ou du moins à sa première ré- 
daction connue. 

D'après ces romans, une race de princes héroïques, originaire 
de l'Asie , fut prédestinée par le ciel même à la garde du 
saint Graal. Perille fut le premier des chefs de cette race, cjui , 
s' étant converti au christianisme , passa en Europe sous l'empe- 
reur Vespasien. 11 s'établit au nord-est de l'Espagne, dans cette 
partie de la Péninsule nommée depuis la Catalogne et l'Aragon, 
et tenta le premier de convertir les païens de Saragosse et de 
Galice , auxquels il fit la guerre dans cette vue. Son fils , Titu- 
rison, poursuivit cette guerre, et y obtint de nouveaux succès. 
Mais c'était au fils de ce dernier, c'était à Titurel qu'était réservée 
la gloire de soumettre les païens d'Espagne, et de conquérir leurs 
divers royaumes , et entre autres celui de Grenade. — Il eut pour 
auxiliaires, dans ces difféi-entes conquêtes, les Provençaux , les 
peuples d'Arles et les Karlingues , par lesquels il semble qu'il 
faille entendre les Franks ou les Gallo-Franks , sujets des princes 
Carlovingiens. 

Jusqu'ici l'histoire de la race des gardiens du Graal a exclusi- 
vement pour théâtre la Catalogne et l'Espagne. Il ne s'agit, dans 
cette histoire , que des guerres faites aux païens du pays avec le 
secoui's des populations méridionales de la Gaule. La première 
idée qui se piésente à propos d'une pareille histoire , et dès 
l'instant où l'on veut supposer un motif et un lîut à son auteur, 
c'est qu'elle a été composée pour célébrer la piété et l'héroïsme 
de quelqu'une des races de princes clnétiens qui dominèrent en 
Espagne, et s'y distinguèrent par des conquêtes sur les musul- 



ROMANS PROVENÇAUX. I 85 

inans , el l'idée des rois d'Aragon et des comtes de Barcelonne est 
celle qui se présente ici le plus convenablement , comme suite et 
complément de cette première hypothèse. 

Cette hypothèse admise , une autre s'ensuit naturellement , 
c'est qu'une histoire fabuleuse comme celle-ci aura été plutôt 
inventée par quelqu'un des poètes qui fréquentaient les cours 
des rois d'Aragon et des comtes de Provence , que par tout autre 
poète étranger. Or , il n'y avait , aux époques et dans les cours 
dont il s'agit, d'autres poètes que les Provençaux, 

Ce n'est encore là , je l'avoue , qu'une présomption assez va- 
gue , mais qui prendra , je l'espère , peu à peu l'autorité d'un 
fait , à mesure que nous entrerons davantage dans les données 
caractéristiques et dans les motifs des singulières fictions dont je 
voudrais découvrir l'origine. "Je reviens un moment à Titurel , 
pour vous rappeler sommairement ce que je vous en ai déjà dit. 

C'est lui qui est représenté comme le fondateur du service et 
du culte du Graal , et qui bâtit au saint vase le temple dans le- 
quel il fut précieusement gardé. Ce temple réunissait tout ce que 
l'on peut imaginer de merveilleux et de splendide ; il était con- 
struit sur le plan du fameux temple de Salomon à Jérusalem. 
Titurel choisit pour son emplacement une montagne qui se 
trouve sur la route de Galice , entourée d'une immense forêt , 
nommée la forêt de Saweterre. Quant à la montagne elle-même . 
l'auteur du Titurel et du Percerai la désigne presque indiffé- 
remment par deux noms significatifs , dont le son est à peu près 
le même , mais dont le sens est très-différent : il la nomme tantôt 
Montsah'at^ qui signifie mont sauvé, mont préservé , tantôt itfo/î/- 
sali'atge , c'est-à-dire mont sauvage. 

Toutes ces désignations de localités , si on les prend dans leur 
ensemble , et si l'on considère qu'elles coïncident avec l'indica- 
tion de l'établissement de Titurel en Catalogne et en Aragon , ces 
désignations , dis-je , se rapportent clairement aux Pyrénées ; et 
si ces montagnes ne sont pas nommées par le romancier du 
Graal , c'est cpie les romanciers ne nomment presque jamais un 
lieu ou un pays par son propre et vrai nom. 

Le temple du Graal une fois bâti dans les Pyrénées, Titurel 



l86 REVUE DES DEUX MONDES. 

institue pour sa défense et pour sa garde une milice , une cheva- 
lerie spéciale , qui se nomme la chevalerie du Temple , et dont 
les membres prennent le nom de Templiens ou de Templiers. 
Ces chevaliers font vœu de chasteté , et sont tenus à une grande 
pureté de sentimens et de conduite. — L'objet de leur vie, c'est 
de défendre le Graal , ou pour mieux dire, la foi chrétienne, 
dont ce vase est le symbole contre les infidèles. 

Je l'ai déjà insinué , et je puis ici l'affirmer expressément , il y 
a dans cette milice religieuse du Graal une allusion manifeste à 
la miUce des Templiers. Le but, le caractère religieux, le nom, 
tout se rapporte entre cette dernière chevalerie et la chevalerie 
idéale du Graal; et l'on a quelque peine à comprendre la fic- 
tion de celle-ci , si l'on fait abstraction de l'existence réelle de 

l'autre. 

Or, si l'on admet dans les romans cités une allusion à l'insti- 
tution des Templiers , c'est une nouvelle raison pour croire ces 
romans originairement composés dans le midi , et en langue 
provençale. 

Bientôt après son étabhssement à Jérusalem , cette milice reli- 
gieuse se répandit dans le midi de la France et au nord-est de 
l'Espagne , où elle ne tarda pas à devenir riche et puissante. Dès 
l'an II 36, Roger III, comte de Foix, fonda dans ses états 
une maison du temple , la première de celles qu'il y eut en Eu- 
rope. Six ans après, en ii^^i, Raimond Bérenger IV, comte de 
Barcelonne et roi d'Aragon , institua dans ses états , pour faire la 
guerre aux Sarrasins d'Espagne , un autre corps de milice reli- 
gieuse , à l'instar et sous la dépendance des Templiers. Il paraît 
que , de ces deux succursales du temple de Jérusalem , la pre- 
mière au moins fut fondée dans les Pyrénées , et qu'en peu d'années 
les châteaux , les églises , les chapelles de Templiers se multi- 
plièrent dans ces montagnes. Or, il n'y avait rien qui fut plus dans 
l'esprit de la poésie provençale que de célébrer une chevalerie 
guerrière qui se donnait pour tâche l'extermination des Sarrasins. 
Les deux noms de Mont.mlvat et de Montsahmtge , donnés à la 
montagne sur laquelle est bâti le temple du Graal , sont tous les 
deux en pur provençal. Divers autres noms , soit de lieu soit de 



ROMANS PROVENÇAUX. I 87 

personne, qui sont arbitraires et forgés, ont été de même forgés en 
provençal , tels que ceux de Floramia , à' Albajlora , de Flordwale. 

Mais ce qui est remarquable en fait de noms et de langue , 
dans cette fable du Graal , c'est ce nom même de Graal donné au 
vase merveilleux confié à la garde des Templiers. Il n'est pas in- 
différent , pour découvrir l'origine de cette fal)le , d'examiner dans 
quel pays elle a dû recevoir ce titre qui est indubitablement son 
titre originel , qu'elle a gardé partout où elle a pénétré. Or, ce 
titre, elle n'a pu le recevoir que dans des pays de langue pro- 
vençale ; car c'est indubitablement à cette langue qu'appartienent 
les termes de graal , gréai , formes particulières de celui de gra~ 
zal, qui signifie vase en général, et plus strictement écuelle. 

Il y a une preuve certaine que les rédacteurs de l'histoire du 
Graal , en français , ont adopté et transcrit ce mot de grazal ou 
de graal, sans en connaître la signification , c'est l'étymologie et 
l'explication qu'ils en donnent. Un de ces rédacteurs dit expres- 
sément , en parlant du vase miraculeux , qu'il se nomme Graal , 
parce que nul ne le voit sans que la vue lui en agrée , parce qu'il 
est pour tous une chose que tous agréent. Une pareille étymolo- 
gie était, à ce qu'il semble, impossible dans des pays dans la 
langue desquels le mot grazal ou graal était l'un des plus 
familiers. 

Ces diverses raisons pour prouver l'origine provençale des plus 
anciens romans du Graal , raisons tirées de la substance même de 
ces romans , fussent-elles les seules à alléguer en faveur de cette 
origine , mériteraient de n'être pas dédaignées. Il se pourrait 
qu'elles eussent à elles seules vme autorité supérieure à tel ou tel 
témoignage historique particulier, qui y serait opposé. Mais ici, 
non-seulement il n'y a pas de témoignage positif contraire à ces 
raisons ; il y en a un pour et l'un des plus décisifs et des plus in- 
téressâtes qu'il soit possible d'imaginer. 

Lorsqu'au commencement du xiii* siècle. Wolfram de Eschen- 
bach composa les deux romans épiques du Graal , auxquels j'ai 
jusqu'à présent fait allusion, c'est-à-dire le Titurel et le Perceval , 
il existait déjà , bien que non encore terminé , un Perceval de 
Chrétien de Troyes ; et Wolfram, qui le connaissait, aurait pu le 



l88 ' REVUE DES DEUX MONDES. 

prendre pour base , ou s'en aider de quelque façon pour la com- 
position du sien. — Il ne le fit pas , et il nous en a dit lui-même 
la raison. C'est qu'il connaissait un Perceval antérieur à celui de 
Chrétien, et dont Chrétien avait fait usage, mais très-librement, 
conservant certaines parties , en refaisant ou en modifiant beau- 
coup d'autres. — Wolfram nous apprend que ce Perceval origi- 
nal, ainsi altéré par Chrétien de Troyes, était l'œuvre d'un roman- 
cier provençal , qu'il désigne par le nom de Kyot ou Guyot , nom 
inconnu parmi ceux des troubadours. — Il réprimande sévère- 
ment Chrétien de tous les changemens qu'il s'est permis de faire 
à son modèle , prétendant qu'il a par-là gâté toute l'histoire 
originale , et déclare hautement l'intention où il est , mettant cette 
histoire en allemand ou en teuton , comme il dit , de suivre 
exactement le rédacteur provençal , de préférence au français. 

Il n'y a plus lieu, après un témoignage si exprès, si positif, de 
la part d'un juge ou d'un témoin si compétent , de révoquer en 
doute l'origine provençale de la fable du Graal. — Peut-être néan- 
moins ce témoignage ne s'applique-t-ll qu'à la portion de cette 
fable contenue dans le Perceval , et non à celle contenue dans le 
Titurel. — C'est ce que je n'ai pu vérifier, ne connaissant ce der- 
nier roman , encore inédit , c|ue par des extraits insuffisans. Mais 
une réflexion bien simple sufilt pour démontrer que le Titurel peut 
bien être d'un autre auteur que le Perceval , mais doit être de 
même provençal. Cette réflexion , c'est que le Perceval n'est que 
la suite , le complément du Titurel ; c'est que les deux romans ne 
forment ensemble qu'un seul et même tableau d'un seul et même 
sujet , que le premier renferme toutes les données du second. Or, 
ce second étant provençal , il faut de toute nécessité que le pre- 
mier le soit aussi. 

Il y a plus : les vestiges , les indices intrinsèques d'une origine 
provençale , sont plus marqués et plus nombreux encore daiis le 
Titurel que dans le Perceval , et, s'il y avait lieu à disputer l'un 
des deux aux Provençaux , ce serait plutôt celui-ci que le pre- 
mier. 

Mais , si l'on met de côté les subtilités et les subterfuges , et si 
l'on a égard à l'excessive difficulté qu'il y a de constater avec une 



ROMANS PROVENÇAUX. t8y 

certaine précision les faits de l'histoire littéraire des xiie et xiii'' 
siècles , on conviendra qu'il ne peut guère y en avoir de mieux 
])rouvé que celui que j'ai voulu prouver , savoir que la plus an- 
cienne rédaction connue de la fable poétique du Graal , en tant 
du moins que cette fable est renfermée dant les aventures de Ti- 
turel et de Perceval , appartient aux poètes provençaux du xii^ 
siècle. 

Je ne me figure pas que les preuves de ce fait puissent être con- 
testées : je ne crois pas que le témoignage d'un minnesingcr très- 
connu et très-distingué , se donnant sérieusement et à plusieurs 
repi'ises pour le traducteur (au moins quant au fond des choses) 
d'un poète provençal qu'il nonnne , ait besoin de confirmation. 
Toutefois , je citerai encore un fait à son appui , et le citerai moins 
pour le besoin de ce cas particulier , que pour mieux en faire ap- 
précier la valeur dans tous les cas analogues. 

Je reviens une fois encore aux allusions des troubadours à des 
ouvrages épiques. Puisqu'il y a beaucoup de ces allusions qui se 
rapportent à des romans aujourd'hui perdus du cycle carlovin- 
gien ou de la partie profane du cycle breton , ce serait une sorte 
de fatalité qu'il n'y en eût pas aussi quelques-unes relatives aux 
romans religieux du Graal. Mais celles-là n'y manquent pas non 
plus. J'en ai trouvé cinq ou six qui ont rapport au Perceval, et 
qui , par une singularité peut-être assez frappante , comprennent 
les cinq ou six situations les plus notables du roman , d'après la 
rédaction de Wolfram d'Eschenbach. Ainsi donc , le témoignage 
de Wolfram déclarant qu'il a composé son Perceval d'après un 
modèle provençal , serait , s'il avait besoin de l'être , confirmé par 
les allusions citées ; et le roman fournit , de son côté , une nou- 
velle preuve que ces allusions disent bien , et en toute réalité , ce 
qu'elles semblent dire. 

Je ne pousserai pas plus loin cette discussion ; je crois en avoir 
dit assez pour décider l'opinion du lecteur et justifier la mienne. 
Il ne me reste plus qu'à présenter sommairement, et sous forme 
de résumé historique, les principaux résultats de cette discussion 
dégagés de l'attirail du raisonnement, des conjectures, des hypo- 
thèses , des faits et des preuves de détail. 

TOME vm. i3 



iqo REVUE DES DEUX MONDES. 

L'ancienne poésie provciirale ne fut point une poésie roinplète : 
elle ne connut point les formes dramatiques , ou n'en connut que 
les traits les plus grossiers , qu'elle n'essaya pas même de perfec- 
tionner. 

Quant aux formes lyriques , c'est un fait généralement convenu 
qu'elle les eut très-développées et très-variées. 

Je viens de prouver , je crois du moins de bonne foi avoir 
prouvé, qu'elle ne fut guère moins riche en compositions du genre 
épique. 

De ces compositions épiques, les plus anciennes remontent aux 
connnenceniens du ix*" siècle , et furent, suivant toute apparence , 
en latin barbare. Dès le x' siècle , il y en eut en roman méridio- 
nal ou provençal. Elles roulèrent principalement sur les guerres 
des Aquitains avec les Sarrasins , et ne furent généralement que 
des espèces de chants populaires , simples , grossiers et peu dé- 
veloppés. 

De la fin du xi^ siècle au milieu du xii'' , il se fit, dans la poé- 
sie provençale , une révolution de tout point correspondante à celle 
qui s'opéra , durant le même intervalle , dans les hautes classes 
de la société, par suite des institutions de la chevalerie. Cette 
poésie devint l'expression raffinée , délicate, exaltée, mélodieuse 
de l'amour chevaleresque ; ce fut une poésie toute nouvelle , une 
poésie de cours et de châteaux , qui n'eut plus rien de conunun 
avec la poésie de l'époque antérieure. Celle-ci resta ce cpi'elle 
avait toujours été , celle des places publiques , celle du peuple, 
expression franche, libre et grossière des sentimens naturels d'une 
époque de semi-barbarie , tempérée pai^ des réminiscences de 
l'antique civilisation gréco-iomaine. 

Toutefois , la poésie nouvelle réagit sur l'ancienne , et plusieurs 
des genres de celle-ci participèrent plus ou moins aux raffinc- 
mens de la première. Les chants historiques, les fictions héroï- 
ques , les histoires romanescjues sur les guerres des Sarrasins , 
qui faisaient un de ces genres, et l'un des principaux, furent un 
peu plus développés , un peu plus ornés : on y mit un peu plus 
d'amour et de merveilleux. Mais ces modifications n'allèrent 
point jusqu'à changer le caractère primitif de ces vieilles compo- 



ROMANS PROVENÇAUX. igt 

sitions. Il y avait, dans la rudesse et la simplicité de leur ton, 
quelque chose d'éminemnient populaire ; il y avait dans leur su- 
jet un intérêt traditionnel, que les romanciers qui voulaient 
plaire aux masses , étaient obligés de respecter et de ménager. 
Ces compositions continuèrent donc à faire autant ou plus que ja- 
mais les délices des classes inférieures de la société. 

Mais elles ne pouvaient plus avoir le même charme pour les 
classes supérieures , pour celles qui avaient piis au sérieux les 
idées nouvelles et les réformes de répoc[ue actuelle. Les Olivier 
et les Roland étaient des personnages trop rudes et trop simples , 
pour être désormais l'idéal poéticjue de la chevalerie , devenue le 
culte des dames et la passion des aventures. C'étaient des person- 
nages usés pour ceux auxquels il fallait du nouveau, pour les me- 
neurs de la société. 

Dans cet état de choses , les plus élégans d'entre les trouba- 
dours , ceux qui avaient le plus à cœur le trioniphe de la cheva- 
lerie , durent chercher et cherchèrent en effet des héros aux- 
quels ils pussent prêter sans scrupule , et sans blesser les vieilles 
admirations poétiques , le langage et les sentimens , les impulsions 
et les actions chevaleresques : ces héros , ils les trouvèrent à la 
cour d'Arthur, le dernier roi des Bretons insulaires. 

Cette découverte suppose, dans les romanciers provençaux , une 
certaine connaissance de l'histoire des Bretons , et une connais- 
sance datant de la première moitié du xiie siècle , ce qni porte 
à croire qu'ils la puisèrent dans de simples traditions orales , ou 
dans des monumens aujourd'hui perdus , plutôt que dans la chro- 
nique latine de Geoffroy de Montmouth , ou dans les traductions 
galloises de cette chronique. 

Mais de quelque manière et dans quelques documens qu'ils 
l'eussent acquise , celte connaissance des traditions bretonnes se 
réduisait , pour les romanciers provençaux , à celle de quelques 
noms propres dépouillés de toute vie , de toute réalité histori- 
que. — Les idées , les sentimens , les actes qu'ils ont prêtés aux 
personnages désignés par ces noms , tout ce qu'il y a de caracté- 
ristique dans les compositions romanesques où ils ont mis ces 
personnages en action , tout cela , dis-je , est méridional et pro- 



JÛ2 UEVUE DES DEUX MONDES. 

vençal ; tout cela est une peinture de la chevalerie à sou plu9 
haut point d'exaltation et de développement. 

L'épopée chevaleresque provençale se divisa donc , dès le mi- 
lieu du xii^ siècle , en deux branches parfaitement distinctes l'une 
de l'autre par la forme , par le caractère poétique , par la destina- 
tion , aussi bien que par le sujet. L'une fut l'épopée carlovin- 
gienne , nationale , populaire , austère et rude , développement 
spontané d'anciens chants historiques sur les guerres du pays 
contre les Maures. L'autre fut l'épopée de la Table ronde , toute 
d'un jet, toute d'invention, sentimentale, raffinée, principale- 
ment faite pour les hautes classes de la société. — Ces deux bran- 
ches d'épopée formaient le complément naturel et nécessaire de 
la poésie lyrique des troubadours. Elles étaient, conjointement 
avec celle-ci, l'expression poétique de la civilisation provençale. 

Lorsqu'à dater de la seconde moitié du xii* siècle , de 1 1 60 à 
1 200 , la poésie provençale pénétra dans les diverses contrées de 
l'Europe , pour donner , dans chacune , le ton à la poésie locale , 
elle y pénétra toute entière, avec ses développemens épiques 
comme avec ses développemens lyricjues : il n'y a pas moyen de 
concevoir une division , une exclusion à cet égard. Il y a plus : les 
gemes épiques provençaux durent être et furent, à tout prendre, 
ceux qui eurent le plus d'influence et de popularité à l'étranger. 
Partout où ils se trouvèrent en contact avec une épopée , ou avec 
des traditions épiques indigènes , ils les modifièrent. — Partout 
où ils ne trouvèrent point d'épopée nationale préexistante , ils en 
tinrent lieu. 

Or , de tous les pays où fut accueillie la poésie provençale , la 
France était indubitablement celui où elle avait le plus de cliances 
d'un succès complet. Le voisinage , les relations politiques , l'affi- 
nité des idiomes, les souvenirs et les effets persistans de l'ancienne 
unité gauloise , tout cela facilitait en France l'adoption , et l'a- 
doption aussi entière que possible, du système poétique du midi. 
De toutes les raisons qui y firent recevoir dans son intégrité la 
poésie lyrique des troubadours , il n'y en avait pas une qui ne 
dût faire adopter aussi leur épopée. Tout ce qui se passa relati- 
vement à la première, dut se passer et se passa Indubitablement 



ROMANS PROVENÇAUX. 1 g3 

par rapport à la seconde. Par cela inèine qu'il y eut des trouvères 
pour imiter les chants amoureux des troubadours , il dut y en 
avoir aussi pour traduire et modifier leurs fictions romanesques, 
pour en inventer d'autres sur les mêmes types. — - Prétendre que 
les choses se passèrent autrement , serait vouloir nier la moitié 
d'un fait de sa nature indivisible. 

Telle est, messieurs, l'idée générale que j'ai pu me faire de 
l'histoire de l'épopée provençale. S'il reste, dans cet aperçu, 
quelques points obscurs, j'aurai naturellement plus d'une 'occa- 
sion d'y revenir, et j'y reviendrai dans les cas qui me paraîtront 
dignes de votre curiosité et de votre attention. Pour le moment, 
il ne me reste plus que peu de mots à ajouter à cette discussion 
plus longue et plus aride que je n'aurais voulu. 

A propos des anciens romans épiques en provençal, aujour- 
d'hui perdus, j'ai avancé qu'il en existe encore quelques-uns. Je 
crois devoir en donner la liste : ce sera , s'il en est besoin , une 
nouvelle preuve qu'il en a existé. Si peu nombreux qu'ils soient, 
ils sont susceptibles d'être divisés en trois classes : 

La première, de ceux qui subsistent dans leur texte pro- 
vençal ; 

La deuxième , de ceux qui n'existent plus que dans des tra- 
ductions ou des imitations en un idiome étranger, et dont l'origine 
provençale est attestée par des témoignages historiques ; 

La troisième, de ceux qui n'existent de même que dans des imi- 
tations étrangères , et dont l'origine provençale est attestée , non 
par des témoignages historiques , mais par des preuves et des 
raisons intrinsèques. 

Cette dernière classe deviendrait aisément la plus nombreuse 
des trois ; mais , comme elle exigerait des recherches longues , 
compliquées et subtiles , je n'y comprendrai que deux ou trois 
des plus anciennes branches de Guillaume-au-court-Nez , le peti t 
joman d'Aucassin et Nicole tte , et le Tristan , compositions in- 
contestablement traduites ou imitées d'originaux provençaux. 

Quant à la seconde classe, je n'y puis comprendre que trois 
romans : 

Le Titurel et le Perceval de Wolfram d'Eschenbach ; 



iq/|. REVUE DES DEUX MONDES. 

Un Lancelot du Lac, d'Arnaut Daniel, traduit vers 1 184, en 
allemand, par un poète nommé Ulrich de Zachichoven. 

La première classe , la plus importante , comprend les romans 
de Ferabras , de Gérard de Roussillon , de Philomena , et une 
vie très-curieuse de saint Honoré de Lérins, que l'auteur a ratta- 
chée à diverses fables du cycle carlovingien provençal. 

Quant aux lomans de la Table ronde , les deux seuls qui exis- 
tent textuellement en provençal , sont Blandin de Cornouailles , 
Geoffroy et Brunissende , auxquels on peut joindie une histoire 
romanesque de la destruction de Jérusalem par Vespasien , his- 
toii'e qui se rattache à celle du Graal. 

Parmi tous ces ouvrages , il y en a quelques-uns qui méritent 
à peine que j'en parle, ou dont il suffira que je dise quelques 
mots. Quant aux plus intéressans et aux plus curieux, j'en don- 
nerai des analyses et des extraits détaillés dans les prochaines 
leçons. ' 

Fauriel. 



LE CLOU DE ZAllED, 



HISTOIRE OlllENTALE. 



Entre l'Arabie et la Perse , c'est-à-dire entre un désert de sa- 
bles et un désert de montagnes , se déroule une immense contrée 
illustrée par toutes les civilisations du monde ancien et du monde 
moderne. Cette contrée appuie au nord sa tète montagneuse sur 
l'Arménie , puis elle s'aplanit doucement et se coucbe dans les ro- 
seaux , entre deux fleuves impétueux qui , après une course de 
deux cents lieues , vont déboucher à ses pieds dans les eaux du 
golfe Persique. Cette contrée, les Arabes l'appellent Al-Djézira, 
c'est-à-dire l'Ile; les Grecs lui ont donné le nom de Mésopotamie ; 
rÉcriture-Saintel'a nommée la Syrie des rivières. Ces rivières sont 
l'Eupbratc et le Tigre. Elles virent autrefois fleurir sur leurs 
bords Babylonc , Séleucie , Ctésipbon , et plus tard la riche et 
populeuse Baghdad , qui fut le siège de la puissance des kalifes 
Abassides. 

Jamais Damas, où régnèrent les Ommiades , jamais le Kaire, 
cette somptueuse capitale des soudans d'Egypte , jamais Bioussa, 
le berceau de l'empire othoman , jamais Stamboul elle-même, 
malgré sa gloire et ses splendeurs, n'atteignirent à ce degré de 
puissance et de richesse où Baghdad s'éleva sous le règne des 
Abassides. Baghdad était le comptoir de l'Inde, de l'Europe et de 
l'Afrique. L'Euphrate et le Tigre suffisaient à peine au transport 
des trésors que le monde entier venait chercher à Baghdad. 
Les Talares Mongols , les Turcomans , et le trop célèbre Timour- 



|q6 REVUt DliS DEUX MONDES. 

Lenk , le dévastateur de l'Asie, fuient poui ropulente Bajjhdad ce 
qu'avaient été pour Rome les barbares du Nord et Attila. 

Plus de trésors, plus de commerce, plus d'arts, plus de luxe 
maintenant à Baghdad , qui semble une fée décrépite dormant 
au milieu des ruines de ses palais, sous la puissance d'un enchan- 
tement. C'est à peine, aujourd'hui, si quelques pierres, qu'on 
décore du nom de tombeau , vous rappellent le souvenir du kalife 
Haroun. On a bâti plusieurs centaines de villes avec les ruines de 
ces villes fameuses dont le cœvu- seul subsiste à présent, et qui 
ont semé de leurs membres mutilés un désert silencieux , peuplé 
de bitume et de roseaux. La seule végétation distingue ce désert 
de ceux de l'Arabie. Des dattiers aux lètos chevelues, quelques 
napcas , des salsolas au feuillage sombre , des pallasias qui conser- 
vent toute leur fraîcheur , malgré les brûlures du soleil , varient 
quelque peu la vue monotone de ces larges nappes de terre 
blanche et grise , partout imprégnée de sel , où le bitume coule à 
fleur de terre. 

Il faut voir la nuit , avec ses clartés blafardes et ses terreurs , se 
lever sur ces campagnes maudites. Il faut entendre les rauques 
mugissemens do l'Euphrate et du Tigre, les seuls habitans de 
cette contrée farouche. L'Euphrate et le Tigre sont deux enfans 
des montagnes qui semblent se disputer le pays qu'ils parcourent. 
L'Euphrate roule des sommets de l'Ahi-Dagh , près de Bayésid , 
dans l'Asie-Mineure. Il boit en passant la petite rivière de Mou- 
rad-Siaï etleLycus, et se précipite en cataracte écuuianteà quel- 
ques lieues de Samosat. Puis , le voilà qui se calme , le voilà qui 
coule à pleins bords dans les plaines immenses de Sennar, comme 
le sultan de ce plateau désert, où sa voix seule commande et re- 
tentit. Mais bientôt il serpente , il frémit , il tourbillonne ; c'est 
qu'il vient d'apercevoir son rival, le fleuve Tigre, le seul de tous 
les fleuves de ces montagnes qui n'ait pas été perdre ses flots dans 
le lit de l'Euphrate. Echappé des rochers du Diarbékir, le Tigre, 
ce feudataire rebelle , bondit sur le revers de cette chaîne de ro- 
chers, renversant tout sur son passage. Il traverse comme une 
flèche la ville de Djesiré ; il baigne en passant l'opulente Mossoul 
et les ruines de l'antique Ninive. Il reçoit le tribut de toutes les 
rivières du Courdistan. Il traverse majestueusement Baghdad , 



I.K CLOi: 1)K ZAllKI). H)'J 

puis il serpente à son tour, et semble s'arrêter un instant pour re- 
prendre baleine , quand les niugissemens de l'Eupbrate viennent 
lui révéler l'approcbe de son ennemi. Alors les deux fleuves s'ob- 
servent et se guettent. Ils s'éloignent , connue effrayés l'un de 
l'autre. L'Eu])lnate fuit dans la direction du sud , jusqu'à la yille 
de Samaouai, où, comme indigné de lui-même, il tourne brus- 
quement à l'est , et se précipite bravement sur son rival, à la bau- 
teur de Korna. C'est alors un combat acliarné, des cris de rage. 
Mais le Tigre, plus rapide et plus fort, entraîne bientôt son vieux 
suzerain dans le lit qu'il a creusé pour lui-même ; il le force à 
prossir ses Ilots majestueux et à lui faire cortège jusqu'au golfe 
Persique , où tous deux s'abîment enfin , après avoir roulé quel- 
que temps dans le mènic lit. 

Voyageur, prenez garde ; car dans l'ombre de la nuit tout est un 
piège ou une trabison dans les plaines du Djézira. L'iierbe est sil- 
lonnée de reptiles venimeux ; les lions rugissent dans les roseaux ; 
l'air est obscurci par des nuées de sauterelles ; le semoun souffle du 
sud ; et cette blancbeur mouvante que vous apercevez au loin , 
c'est le bournous d'un Bédouin , autre bête féroce qui rôde pour 
cbercber sa pâture. Votre cbeval lui-même ne pose qu'avec dé- 
fiance ses pieds sur le sable , ses oreilles se coucbent sur sa tête , 
il flaire le sol avec terreur, et vous sentez sa peau trembler sous 
la selle qui vous porte. Prenez garde , les lions de l'Euplirate sont 
traîtres et affamés , mais le Bédouin est plus redoutable encore. 

Au milieu d'une belle nuit de la lune de Zilcade , un bomme 
s'avançait seul sur la côte occidentale du Tigre , à quelques nulles 
de Baglidad. Il clieminait sans crainte , et laissait son cbeval arabe 
longer d'un pas tranquille les sinuosités du fleuve. Les cris des 
lions , leurs yeux étincelans dans la nuit , les bonds bruyans du 
Tigre, ne paraissaient nullement préoccuper sa pensée. Les rayons 
de la lune tombaient à plomb sur son bournous , dont les pliô 
blancs et cotonneux l'enveloppaient de la tête aux pieds. Il pour- 
suivit long-temps sa route , immobile , absorbé dans sa rêverie 
profonde; son cbeval hennissait cependant , comme s'il eût senti 
l'approcbe de quelque danger. Il quitta bientôt la direction du 
fleuve et se mit à galopper à travers la plaine , sans que son maître 
fit mine de diriger sa marche et son allure. Il restait enfermé 



)q8 revue des deux mondes. 

dans son manteau , silencieux , les yeux fixes , et ne donnant pas 
plus signe de vie et de mouvement qu'un cadavre qu'on eût lié 
sur une selle. Après une heure de marche environ, le cheval s'ar- 
rêta de lui-même auprès d'un puits de pierre , et se mit à hennir 
de nouveau. Le cavalier qui le montait tourna la tête de côté et 
d'autre, comme s'il se fût réveillé d'un lourd sommeil, et rejetant 
sur son épaule les vastes plis de son bournous , il mit pied à terre 
et s'assit à la manière des Orientaux, laissant son cheval paître au- 
près de lui quelques brins d'herbages et de roseaux. Puis il chargea 
de tabac une pipe de bois de cerisier qui pendait à l'arçon de sa selle, 
enfermée dans un étui de drap ; et s'adossant contre le puits , il 
commença tranquillement à fumer. 

Au bout de quelques iustans, le galop d'un cheval se fit en- 
tendre , et un second cavalier mit pied à terre à quelques pas du 
puits. L'Arabe , sans quitter sa pipe , passa sa main droite sous 
son bournous , et fit retentir un léger craquement d'acier qui 
ressemblait au son que produit en s'armant le chien d'un pistolet. 
Le nouveau venu lui donna le selam la main étendue sur sa poi- 
trine , salut de politesse musulmane que le fumeur lui rendit en 
l'imitant. Puis les deux chevaux broutèrent de compagnie , la 
bride sur le cou , et le second cavalier s'assit à côté du premier. 

— Tu vois , Zahed , lui dit-il après avoir aussi allumé sa pipe, 
tu vois si j'ai tenu parole. Me voici. 

— Jusqu'ici, interrompit l'Arabe, tu as rempli ta promesse. 
Voyons si tu la tiendras jusqu'au bout. 

— Qui pourrait te faire douter de moi? Il y a trois jours , 
je te rencontrai à ce puits pour la pi'emière fois. Je t'entendis te 
plaindre de ta pauvreté et faire des vœux pour devenir riche. 

— Oui , dit Zahed , ma pauvreté est extrême. Je m'ennuie de 
voir des gens opulens comme toi traverser Baghdad avec des 
robes de soie brodées d'or , bâtir des sérails semés de jardins 
pleins de verdure et d'eau fraîche , acheter au bazar de belles 
esclaves blanches et vierges, moi qui ne trouve pas une com- 
pagne parce que je suis pauvre et nu, moi qui possède pour tout 
sérail, pour toute fraîcheur, pour toute verdure, les sables de 
mon Arabie, et qui n'ai pour vêlement qu'une chemise de laine 
et un mauvais bournous dont le temps me dépouillera bientôt. 



I,K CLOU DE /.AHED. 1 QQ 

— Tu voudrais donc devenir riche? 

— Tu le sais , pour cela je donnerais mon ame. 

— Et pour acquérir ces richesses, tu promets de m'obéir , tu 
jures d'exécuter tout ce que je vais te commandei;? 

— Tout, fût-ce de mettre le feu à Baghdad , ou de traverser 
à pied le Sahara , de Baghdad à la Mecque. 

— Eh bien donc! brave Zahed, réjouis-toi, car je te donnerai 
de l'or pour avoir aussi des coursiers , des esclaves , des sérails I . . 
Ecoute ! N'entends-tu pas le bruit de plusieurs chevaux qui hen- 
nissent du côté, de l'Euphrate ? 

— Non , c'est un lion qui passe dans les roseaux . 
L'étranger reprit: 

— Tu pourras alors abandonner ta vie errante , tu pourras 
venir à Baghdad déployer ce luxe que tu hais dans les autres 
hommes , tu pourras à ton tour exciter l'envie et disputer aux 
pachas de Moussoul et de Bassorah la possession des belles 
Mingréliennes que les marchands de Stamboul conduisent chaque 
année dans les bazars de l'Irack-Arabi. 

— Tais-toi , interrompit Zahed , ne fais pas briller à mes yeux 
les perles du paradis , si tes paroles doivent s'envoler au vent , 
aussi légères et aussi vaines que cette poignée de sable , car alors , 
vois-tu, je serais capable det'ôter la vie. Tu as excité en moi une 
fièvre qui me brûle jusqu'à la moelle des os; il me faut de l'or ou 
du sang pour l'éteindre. 

L'étranger sourit en jouant avec la poignée d'un sabre magni- 
fique qui pendait à sa ceinture. 

— Tu auras l'un et l'autre , brave Zahed , pour calmer ta fiè- 
vre ; mais ce n'est pas sur ton bienfaiteur que tu dois prononcer 
cet anathème. Un autre... Ecoute, cette fois je ne me trompe 
pas , ce sont bien des voix d'hommes que j'entends. Remonte sur 
ton cheval , prépare tes armes ; tu es brave et habile à manier les 
armes. Prends ce fusil : il faut que cette foule de misérables es- 
claves tombe sous nos coups et se disperse. Seulement fais en 
sorte que cet homme à barbe blanche , que tu peux apercevoir 
d'ici , reste vivant entre nos mains ; alors je tiendrai ma promesse. 
C'est à toi maintenant de te montrer fidèle à la tienne. 

— Je ne reculerai pas devant le sang, dit Zahed en sautant 



200 REVUE DES DEUX MONDES. 

(l'un Ijoud sur sa selle , mais songe que ce sang va devenir un ci- 
ment qui liera ma fortune nouvelle à la tienne. 

Le vieillard qui s'avançait paraissait , à la dignité de son main- 
tien, à la richesse de ses vètemens , un personnage d'importance. 
Une douzaine d'esclaves arme's le suivaient. Ils s'arrêtèrent lors- 
qu'ils se rencontrèrent face à face avec Zalied et son compagnon. 

— Allah! bas les armes, esclaves! cria le compagnon de l'Arabe 
en faisant voler d'un coup de sabre la tète d'un des serviteurs du 
vieillard. 

— Bas les armes! répéta Zahed, et d'un coup de pommeau de 
son pistolet il jeta sur le sable un autre des serviteurs du vieillard. 
Le vieillard tira son sabre et se précipita sur Zahed, qui, évitant 
le choc , le jeta lui-même en bas de son cheval. Dès que les servi- 
teurs du vieillard virent leur maître entre les mains de leur en- 
nemi , ils prirent lâchement la fuite après une inutile décharge de 
leurs armes. L'étranger, accourant aussitôt près du prisonnier, 
détacha son turban de mousseline, et lui lia les mains derrière 
le dos. ' 

— ' Vieillard! tu me reconnais, n'est-ce pas? Tu reconnais 
Hamdoun , l'amant de la fille. Maintenant, degré ou de force, il 
me la faut donner ! 

— Que la volonté de Dieu soit faite, murmura le vieillard. Tu 
as ma vie entre tes mains; prends ma vie, mais que le prophète 
veille sur ma chère Ildiz ! 

— Tu me la refuses encore? 

— Je te la refuserais quand l'ange Azraèl n'exigerait que ce 
consentement pour m'assurer le rachat de mon ame. 

— Eh bien ! prépare-toi donc à la mort. 

— A mon âge on est toujours prêt. 

— Ali-Ahmed, sais-tu bien que tes riches comptoirs de Damas, 
de Mossoul et de Baghdad seront perdus pour toi si tu t'obs- 
tines à me refuser ta fille. Toutes tes richesses ne te serviront de 
rien; je te tuerai. Ton corps restera sans sépulture, et fei'a le 
souper de quelque famille de vautours aux cous chauves. Ta fa- 
mille , tes amis , ne sauront où t'aller pleurer ; et la fille , ta chère 
Ildiz , ne pourra pas de ses mains blanches arroser, chaque matin. 



LE CLOU DE /.AHCD. 20 1 

de beaux rosiers fleuris autoui- de ton nionumeut funèbre. Ali- 
Ahmed 9 voudras-tu mourir comme un chien ? 

— Dieu sait distinguer partout les fidèles , répliqua le vieillard 
en levant ses yeux au ciel. 

— Vieillard inflexible î reprit l'étranger avec une visible émo- 
tion, tu es toi-même ton bourreau; que ton sang ne retombe que 
sur toi! Encore une fois, veux-tu me donner ta fille? 

— Non , car tu es un infâme. 

Un éclair de fureur brilla dans les yeux du jeune honune. 

— Eh bien ! je ferai plus que de te tuer. Tu pousses mon amour 
à bout; tu veux faire de moi un tigre implacable : sois satisfait , 
Ali-Ahmed. Ildiz, ta fille, est belle et brillante comme l'éloile 
du ciel dont elle porte le nom. Je couvrirai cette étoile pure d'un 
nuage sombre et rouge comme du sang. Je me vengerai de toi sur 
ta fille. Je violerai ta fille, Ali-Ahmed; j'en fais le serment so- 
lennel, et tu sais si je tiens mes sermens. Je la violerai, cette 
vierge pudique , l'orgueil de tes vieux jours, et puis après, mon 
poignard en fera justice. 

— Oh ! rétracte ce cruel serment , jeune homme, dit le vieillard 
en pâlissant ; tu as trouvé le seul côté par lequel la crainte puisse 
entrer dans mon cœur. Jeune homme, aie pitié de ma fille , s'il 
est vrai , comme tu le dis , que tu l'aimes ; elle est si belle , mon 
Ildiz! elle est si pieuse dans son respect pour son père! Deman- 
de-moi mes trésors, mes palais, mes esclaves; je t'abandonne 
tout. Quelques dattes , un peu d'eau , une poignée de riz, suffi- 
ront désormais , si tu le veux , à mon existence , mais laisse-moi 
ma fille ; grâce! grâce! au moins pour ma fille. 

Le vieillard était aux pieds de l'étranger, qui, enveloppé dans 
son manteau , sa tète hâlée immobile dans son épais turban de 
mousseline blanche, laissait tomber sur sa victime un regard 
dédaigneux et cruel. 

— Grâce! pitié! en ai- je trouvé, moi, dans tes dédains quand 
tu me repoussais du pied, comme un chien impur, sans t'inquiéter 
si je pourrais ou non guérir de mon amour? Apprends que la vie 
m'est impossible sans ta fille ; qu'il me faut ta fille de gré ou de 
force, morte ou vivante, dans un voile de noce ou dans un lin- 
ceul. Pour l'honneur de ta fille , Ali-Ahmed , je te fais ce dernier 



102 RliVUE DES DEUX MONDES. 

appel. Doune-la-moi pour épouse, ou je l'aurai jîour maîtiesse. 
Je porte à ma ceinture tout ce qu'il te faut pour écrire. La lune est 
assez belle pour te servir de flambeau : écris ce que je vais te dire, 
et signe ce papier de ton cachet; je me charge du reste. 

Le vieillard prit en tremblant le calame que l'étranger lui pré- 
senta , et il écrivit sous sa dictée une lettre à sa chère Ildiz , à la- 
quelle il ordonnait d'épouser sans délai Hamdoun-Effendi, et sans 
attendre pour cela son retour. 

Hamdoun arracha la lettre des mains du vieillard. 

— Ali-Ahmed , je suis content de toi; mais il n'est pas juste 
que je sois seul à profiler de ta libéralité. Vois ce jeune homme, 
ajouta-t-il en désignant Zahed . qui attendait avec la patience 
d'un Arabe le résultat de cette scène. Tu vas le venger aussi des 
rigueurs du sort , et lui faire un abandon écrit et signé de tout 
l'argent que tes créatures gardent en ce moment dans ton comp- 
toir de Baghdad. 

Ali-Ahmed laissa tomber sur Hamdoun un regard de mépris et 
de pitié; sans daigner lui répondre, il reprit le calame et l'écri- 
toire des mains du jeune homme , et jeta devant lui la donation 
qu'il lui avait demandée. 

— Que le ciel te récompense comme tu le mérites, Hamdoun ! 
Est-ce là tout ce que tu veux de moi ? 

— En effet , dit Hamdoun d'une voix sourde et terrible , il est 
temps que nous nous séparions , mais ce n'est pas à Baghdad ni à 
Damas que tu retourneras; je te l'ai dit, il faut te préparer à un 
plus long voyage ; puisque tu fais des vœux pour mon bonheur, tu 
dois bien deviner que ta mort est le premier, le plus cher de tous 
mes souhaits. As-tu fait tes ablutions et ta prière à Dieu ? 

En disant ces mots, Hamdoun tira son sabre hors du fourreau. 

— Misérable ! cria le vieillard en posant ses deux mains sur sa 
tête, en signe de miséricorde; oserais-tu bien encore m'assas- 
siner? 

— Veux-tu de l'eau, répéta Hamdoun, pour faire tes ablu- 
tions ? 

— Que le prophète m'assiste, murmura Ali-Ahmed! Adieu, 
ma iille! 



I.K Cl.OU 1)K /.AHll). 2o3 

11 n'eut pas le temps d'achever : ou entendit un siftlenient aigu, 
et la tête d'Ali-Ahmed roula sur le sable. 

Zahed prêta le secours de son bras à sou compagnon , et ils je- 
tèrent dans le puits ce cachivre et sa tète sanglante. Puis ils déra- 
cinèrent un dattier pour retenir le cadavre au fond du puits. 

— Maintenant, dit Hamdoun , brave Zahed, j'ai rempli ma 
promesse. Retourne à Baghdad réclamer les trésors du vieillard; 
je pars pour Damas. Ton chemin est au sud, le mien est au 
nord : adieu , plaise au ciel que nous ne nous revoyons jamais ! 

Et les deux meurtriers se séparèrent. 

Une année après le meurtre, on jeta les fondemens d'un palais 
magnifique sur ce même emplacement qui venait d'être témoin de 
cette horrible scène. Les vieilles ruines de Ctésiphon et de Baby- 
lone furent remuées par des esclaves et des ouvriers. Elles émi- 
grèrent sur le dos d'une troupe de chameaux pour- se transformer 
en un palais arabe , immense , si merveilleux à voir, que Baghdad 
n'en renfeiniait pas de plus somptueux. Les eaux du Tigre furent 
détournées de leur lit pour arroser des jardins embaumés de cé- 
drats, d'orangers et de lauriers roses. Les soies dorées de l'Inde et 
de la Perse revêtirent les divans ; les tapis de Trébisonde et de 
Constantinople couvrirent les parquets de cèdre ; les murs se ta- 
pissèrent de fleurs peintes et d'arabesques entrecoupées de légen- 
des du Koran, de ghazelles de Saadi et de Mésihi, écrites en lettres 
d'or. Une foule d'esclaves noirs et blancs peuplèrent cette ravis- 
sante demeure , où Zahed , qui avait changé son nom de Bédouin 
pour le nom turc de Mohaunued-Ildérim-Tchélébi , fit transpor- 
ter son harem , rempli des plus belles femmes de la Mingrélie et 
de la Circassie. Les plus rares chevaux de l'Arabie firent retentir 
de leurs sauvages hennissemens ce désert, naguère si triste et si 
effrayant. La nuit, le jour, on n'entendait que des cris de joie et 
de bonheur. On ne distinguait plus que par intervalles le sourd 
mugissement des flots du Tigre, que des concerts d'instrumens 
étouffaient dans des harmonies sans fin. Des nuées de convives ac- 
couraient de Baghdad , et même de Mossoul et de Bassorah, pour 
prendre part aux orgies délicieuses que le nouveau maître de ce 
séjour enchanteur y faisait jaillir toujours nouvelles, comme les 
eaux d'une source limpide. On eût dit que la baguette d'une fée 



o:ol REVUE DES DEUX MONDES. 

enfantait cliaque jour tous ces prodiges. Les caravanes qui ve- 
naient de la Syrie ou du grand désert s'arrêtaient avec délices aux 
liortes de ce palais magique; elles oubliaient leurs fatigues en 
écoutant la voix des chanteurs et les mélodies des instruniens. 

Zahed ou plutôt Mohammed-Ilderim-Tchélébi inventait chaque 
jour de nouveaux plaisirs. Les vins de Schiraz et de l'Archipel cou- 
laient nuit et jour dans les coupes d'or de ses convives, et alter- 
naientavecle scherbetparfuméd'essencederose, de jasmin dePerse 
et de musc de Tartarie. Il respirait sur la bouche de ses belles es- 
claves des voluptés sans cesse renaissantes. Parmi ces belles filles 
demi-nues , aux cheveux noirs , aux seins plus fermes et plus roses 
que la chair savoureuse du melon d'eau, c'était à qui par ses grâces, 
par ses voluptueuses caresses, fixeraitun instantramour du maître, 
amour muable et changeant comme le reflet d'une robe de moire. 
C'était à qui ferait le mieux valoir ses charmes , à qui peindrait le 
mieux ses sourcils et le bord de ses paupières avec le suc du noir 
surmé , à qui donnerait à ses ongles la plus brillante couleur de 
pourpre , comme jadis l'aurore aux doigts de rose, tradition de 
l'Olympe qui s'est perpétuée sur la terre d'Asie. 

Maisl'ame de Zahed restait toujours sombre comme une nuée d'o- 
rage au milieu de ses belles esclaves ; au milieu du parfum de l'air 
et des fleurs, son œil cave démentait le sourire forcé de ses lèvres. 
Quelquefois couché entre des fleurs et des femmes , il revoyait 
dans son sommeil son lit de sable du Sahara , son bournous gros- 
sier, son fusil arabe luisant comme un éclair et tonnant comme 
la foudre. Il se réveillait en pleurant ; il cherchait au-dessus de sa 
tête le dôme étoile du ciel que des lambris drapés d'or et de soie 
lui cachaient toujours. C'est que l'envie, cette passion qui ronge 
comme un cancer , n'est au fond qu'un désir creux et vide que 
l'homme ne peut jamais remplir; c'est que l'envieux est ainsi fait 
que le bien qu'il n'a pas prend seul de la valeur à ses yeux. Toutes 
les richesses de Zahed lui étaient indifférentes depuis qu'il les 
possédait. Sa passion n'attendait pour s'enflannner de nouveau 
qu'une étincelle, c'est-à-dire un objet qui pût réveiller dans son 
ame un désir, un souhait oublié. 

Un soir , tandis que Zahed se livrait à la joie avec ses amis sous 
les voûtes harmonieuses de son palais, un homme, enveloppé dans 



LK CLOr DE ZAHED. 500 

les plis d'un bounious et monté sur un cheval syrien du plus beau 
sang, entra dans la première cour du sérail. Le tcliiaouch de 
Zahed , c'est-à-dire son maître des cérémonies ou son huissier , 
lui demanda s'il était invité à !a fête que donnait ce soir-là son 
maître. 

Le Syrien répondit qu'il arrivait de sa patrie et qu'il voyait ce 
palais pour la première fois. Pour la première fois aussi le nom 
de Mohammed-Ilderim-Tchélébi venait frapper son oreille. 

— Etranger, veux-tu que je t'annonce à mon maître ? tu es fati- 
gué de ta route ; tu as peut-être faim et soif. 

— Tchiaouch, je te remercie. J'ai devancé de quelques heures 
la caravane qui va de Damas à Baghdad, et je dois continuer ma 
route jusqu'au terme de mon voyage. Tiens, prend cette bourse 
d'or qui te prouvera que je sais reconnaître les services. Ce palais 
me plaît. Dis à ton maître que j'offre de lui acheter son palais pour 
un million de piastres. Dans huit jours à pareille heure, je revien- 
drai. Trouve-toi à cette même porte , tu me donnex'as une réponse, 
et tu recevras de moi un pareil présent. 

En disant ces mots , l'étranger lança son cheval au galop , et il 
disparut dans la direction de Baghdad au milieu d'un nuage de 
poussière. 

Quand le tchiaouch vint rapporter à son maître les paroles du 
Syrien , Zahed fronça le sourcil et parut humilié qu'un autre que 
lui fut assez riche pour offrir de payer comptant une pareille somme. 

— Un million de piastres I murmura-t-il en jouant avec les 
tresses de cheveux blonds d'un jeune Grec qui lui versait à boire ! 
un million de piastres pour mon palais ! Il m'en a coûté plus du 
double ! Quand tu reverras ce Syrien, tu lui donneras cette réponse. 
Va-t'en, et toi, mon cher Odisseus, verse-moi de ce vieux Schiraz, 
et prends place à mon côté dans l'angle du divan. Et vous autres 
les chanteurs , les musiciens , les danseurs , les belles aimées aux 
seins nus , allons, des concerts, du vin, de la joie ! que le jour pâ- 
lisse demain devant nos flambeaux. Des cires! des résines ! des 
parfums ! Enivrons-nous au milieu des femmes et des roses. 

Dans la nuit du huitième jour qui suivit cette nuit-là , le tchia- 
ouch de Zahed ne bougea pas de la première cour du palais où il 
avait rencontré le Syrien. Les imans de Baghdad du haut de leurs 

TOME VIII. i4 



2o6 REVUE DES DEL'X MONDES. 

minarets appelaient les iitlèles à la prière du matin , quand le pas 
d'un cheval retentit sur le pavé de la cour, et le Syrien, enveloppé 
dans son bournous , se présenta de nouveau aux regards du 
tchiaouch. Celui-ci transmit à l'étranger la réponse de son maître 
qui parut le contrarier vivement. 

— Tchiaouch, prends cette autre bourse, elle est du double 
plus grosse que la première, et va dire à ton maître que je veux 
absolument qu'il me cède la possession de son palais. Offre-lui , en 
mon nom, deux millions de piastres que je lui paierai sur l'heure, 
et il y aura en outre vingt mille piastres pour toi, si le marché se 
conclut. Dans huit autres jours je reviendrai de nouveau. 

Lorsque Zahed connut les paroles du Syrien, il conçut une 
jalousie mortelle contre cet homme qui était assez riche pour sa- 
crifier une pareille somme à la satisfaction d'une fantaisie. Depuis 
ce jour, il ne dormit plus. La magnificence du Syrien était pour lui 
un poignard aigu qui, jour et nuit, lui perçait le cœur, son palais 
ne lui paraissait plus digne d'être habité. Ses belles tapisseries de 
Perse , ses beaux tissus de l'Inde , ses jardins si frais et si odorans 
ne lui semblaient plus c|ue de vils amusemens , d'insignifians plai- 
sirs , bons tout au plus pour distraire un planteur de coton ou un 
marchand de dromadaires. Il lui tardait que le Syrien se présentât 
de nouveau pour connaître enfin cet heureux mortel à qui l'or 
coûtait si peu. La veille du jour que l'étranger avait indiqué au 
tchiaouch, on vint avertir Zahed qu'une femme de condition , 
voilée , enfermée dans une magnifique litière , et suivie d'un nom- 
bre considérable d'esclaves , demandait à lui parler. Il revêtit ses 
plus riches habits , se fit arroser des plus exquis parfums , et des- 
cendit dans ses jardins où la dame l'attendait. La dame, voilée de 
ses yachmaks selon l'usage de l'Orient, et enveloppée d'un large 
manteau qui cachait les contours de ses formes , descendit de sa 
litière et vint s'asseoir en face de Zahed, sous l'ombrage odorant 
d'un bosquet de lauriers roses et de jasmins sauvages. Elle fit signe 
à sa suite de se retirer. Quand elle fut seule avec Zahed : — Très- 
illustre effendi! que Dieu et le prophète soient avec vous! voilà 
bientôt un mois que je suis arrivée de Damas à Baghdad avec mon 
mari. Notre intention est d'abandonner la Syrie pour ce pays , et 
de nous y fixer avec notre famille, nos esclaves, nos serviteurs qui 



LE CLOU 1)K '/.AHED. 20^ 

sont fort nombreux , et nos richesses qui surpassent fout ce que 
^ vous pouvez vous imaginer. En traversant cette route, mon mari 
( que la faveur du ciel se répande sur lui comme la rosée du ma- 
tin sur les palmiers deBaghdad ) , mon mari a vu votre palais, et 
il a conçu aussitôt le plus violent désir de posséder ce palais. 11 
vous a fait offrir en échange par votre tchiaouch la faible somme 
d'un million de piastres. Pardonnez-lui, seigneur, pour un aussi 
puissant et aussi opulent bey-zadé que vous êtes, un million de 
piastres c'est sans doute fort peu de chose , surtout si nous consi- 
dérons la magnificence de ce sérail et de ces kiosks , la beauté et 
la fraîcheur de ces jardins que des eaux vives et des arbres précieux 
coupent si merveilleusement. Il a compris son erreur involontaire, 
et il est revenu à votre tchiaouch qu'il a chargé de vous proposer 
deux millions de piastres en échange de votre palais. Vous allez 
encore le refuser sans doute ; mais apprenez que mon mari a un 
tel de'sir de posséder ce bien , et en même temps une crainte si 
vive de ne pouvoir parvenir à son but, qu'il est tombé depuis huit 
jours dans un chagrin mortel. Je ne sais quelle idée il attache à 
cette possession , mais je tremble pour sa vie si son désir n'est pas 
satisfait. Je viens donc vous supplier, ti ès-grâcieux eifendi, de fixer 
vous-même le prix que vous mettez à la cession de votre palais. Je 
vous serai éternellement reconnaissante de ce bienfait , puisque 
vous aurez sauvé les jours de mon maii , et acquis de la sojte des 
droits étei'nels à mon estime et à mon amitié. 

La dame accompagna ces mots d'un coup d'oeil qui péne'tra 
jusqu'au fond de l'ame de Zahed. Au même instant, le vent vint 
à soulever les yachmaks ou les voiles de mousseline qui cachaient 
son visage , et Zahed crut plonger im regard dans le paradis de 
Mahomet : mie figure céleste , un cou plus blanc qu'un collier de 
perles , des lèvres de rose embellies du plus doux sourire. Il de- 
meura un instant immobile , comme subjugué par un enchante- 
ment. Enfin, il promit tout, et la dame se leva pour prendre 
congé de lui. 

Zahed voulut connaître le nom de l'acque'reur qui se présentait. 

— Mon mari se nomme Hamdoun-Effendi , continua la dame. 

— Hamdoun! répéta Zahed en fronçant ses noirs sourcils. El 
n'êtes-vous pas la belle Ildiz ? 



2o8 REVUE DES DEUX MONDES. 

— C'est mon nom. 

■ — J'aurais dû le devinei- au doux éclal de vos beaux yeux. 
Madame , disposez en tout de votre esclave , mon palais vous ap- 
partient. Je n'ai qu'une condition à mettre à mon marché, mais 
une condition à laquelle je tiens plus qu'à toute autre chose au 
monde. Qui voudra posséder mon palais, doit jurer de remplir 
fidèlement l'engagement que j'exigerai de lui à ce sujet. Dites à 
votre mari, madame, que je l'attends pour passer le contrat. 

A peine la belle Ildiz eût-elle repris le cliemiu de Baghdad, 
accompagnée de ses serviteurs et de ses esclaves , que Zahed se re- 
tira tout soucieux dans sa chambre. Ce jour-là ne fut marqué par 
aucune fête. Les visiteurs et les convives reçurent, contre-ordre ; 
pas une lumière ne brilla pendant la nuit aux fenêtres du palais 
de Zahed ; pas une esclave n'obtint l'honneur de partagerla couche 
de son maître. Zahed méditait quelque projet sinistre ; la beauté 
de cette femme avait réveillé l'envie au fond de son ame. Dès lors 
il n'avait d'amouv que pour la femme de Hamdoun , de son an- 
cien complice dans le meurtre du vieux Ali-Ahmed. Maintenant 
il lui enviait sa femme après lui avoir envié ses richesses. Il avait 
résolu, même au prix de ces trésors qu'il avait tant souhaités, 
même au prix de son sang , de posséder Ildiz , maintenant la seule 
pensée de son ame, le seul but de sa vi<3. 

Hamdoun ne fit pas attendre sa visite à Mohammed-lldérim- 
Tclîélcbi. Pendant la conférence des deux effendis , la belle Ildiz , 
accompagnée de ses femmes et de quelques amies, se promenait 
dans les jardins du palais, et visitait les merveilles de cette déli- 
cieuse habitation. Bientôt Hamdoun vint rejoindre sa femme les 
yeux rayonnans de joie, et il lui annonça que le contrat de vente 
était passé par devant un cadi, et que désormais ce palais tant sou- 
haité leur appartenait. Ildiz voulut connaître la condition que le 
vendeur avait fait stipuler dans le contrat. 

— C'est un enfantillage, dit Hamdoun , une bizarrerie à la- 
quelle il m'a fallu consentir sous peine d'un refus positif. Vous 
savez , m'a dit cet homme, que chacun a sa folie dans ce monde. 
C'est à mon grand regret que je me défais de cette habitation char- 
mante que j'ai bâtie et plantée moi-même, je ne consentirai 
jamais à me considérer comme entièrement dépossédé de ce châ- 



LE CLOU DE Z.AHED. 509 

leau. J'exige , comme clause essentielle du contrat, qu'il y soit sti- 
pulé que je conserve dans ce palais un clou , la place d'un clou , 
c'est bien peu de chose n'est-ce pas? mais je veux que cet espace, 
si étroit qu'il puisse être, m'appartienne dans votre palais. Je n'ai 
pu, tu penses bien, ma chère Ildiz, lui refusercette légère satis- 
faction, qui m'était d'ailleurs imposée comme une condition du 
contrat. J'ai signé. 

— Mon ami , dit Ildiz en passant amoureusement ses bras autour 
du cou de Hamdomi , pourquoi avez-vous consenti à cette clause? 
Dieu veuille que nous n'ayons pas à nous en repentir ! 

Comme ils rentraient dans le palais , les deux époux virent 
quatre esclaves hisser à grande peine une longue boîte de plomb 
sur le dos d'un dromadaire. Mohammed-Effendi , monté sur un 
magnifique cheval richement caparaçonné , examinait leur travail 
avec une attention particulière; Hamdoun s'approche de lui , et 
lui dit: 

— En prenant possession de ce palais, il est naturel que j'en 
connaisse toutes les parties. Des gens de Baghdad m'ont assuré 
qu'il y avait autrefois un puits célèbre par son antiquité sur l'em- 
placement qu'occupe aujourd'hui le magnifique palais que vous 
avez fait élever. Veuillez , seigneur , me montrer ce puits, si vous 
l'avez conservé. 

A ces mots, le visage triste et sévère de Zahed sembla rayonner 
d'une joie infernale. 

— J'ai fait combler ce puits, répondit-il. 

— Et ne l'avez-vous point fouillé ? N'avez-vous point fait remuer 
les décombres ? 

— Dans quel but? et qu*aurais-je pu y trouver ? Quelque vau- 
tour desséché? Quelque cadavre sans nom, que des assassins y 
auraient jeté pour ensevelir leur crime et la vengeance des lois ? 

— Des ossemens 1 un cadavre ! répéta Hamdoun, qui pâlit et re- 
cula d'effroi. 

— Qu'avez-vous , Hamdoun-Efléndi? interrompit Zahed. Il faut 
que vous soyez un homme bien vertueux , pour qu'un seul mot 
vous trouble ainsi et vous mette en émoi. Rassurez-vous, on n'a rien 
retiré de ce puits , car je l'ai fait combler de pierres sans permettre 
que mes esclaves portassent leurs regards indiscrets dans les en- 



2rO REVUE DES DEUX MONDES. 

trailles de la terre. Ce que Dieu a caché doit rester caché. Quand 
ce serait le secret d'un crime , c'est à Dieu seul de le ramener à la 
surface de la terre, sous les yeux des hommes, et d'en faire jaillir 
la vengeance , si c'est l'arrêt de la destinée. 

En disant ces mots, Zahed laissa pour adieu au pâle Hamdoun 
un riie sardonique et plein d'amertume, puis il fit passer de- 
vant son cheval le dromadaire chargé de la boîte de plomb , qui 
ressemblait quelque peu à un cercueil , et il prit avec ses esclaves 
le chemin de Baghdad. 

— Mon ami, dit Udiz après qu'il fut parti, la joie de cet 
homme me fait mal. Il y a dans son regard quelque chose qui me 
glace. 

— Je l'avoue , reprit Hamdoun , il y a quelque chose de surna- 
turel dans les yeux de cet homme, que je crois d'ailleurs ne pas 
voir ici pour la première fois. 

— Cher Hamdoun, tu l'auras vu dans tes voyages avant notre 
union, avant la mort de mon infortuné père, car je ne doute pas 
que mon père ne soit mort dans ce grand voyage qu'il fit aux 
Indes , au moment où il m'ordonna de t'épouseï-. 

— Chère Ildiz , s'il a rempli sa destinée , devons-nous murmurer 
contre Dieu? Ohl ne rappelle pas de si tristes souvenirs dans ce jour 
qui doit être consacré au bonheur. 

— Hamdoun, mon cher Hamdoun, interrompit Ildiz en pen- 
chant voluptueusement sa tête sur le sein de son mari , tu as raison, 
ne pensons qu'au bonheur de nous aimer, tout ici semble nous 
présager le bonheur. Je vois le bonheur dans ce ciel pur comme ton 
anie, jele vois dans ces flems tendres et délicates comme notre 
amour. Un baiser, cher Hamdoun; viens, rentrons; car je t'aime, 
et dans tes bras seulement j'oublie l'inquiétude que me cause la 
trop longue absence de mon père. 

Ils rentrèrent au palais. Hamdoun était pâle et soucieux. 

Quelques jours après, il y eut une fête brillante au palais de 
Hamdoun. On avait fait venir de Baghdad des chanteurs , des mu- 
siciens et des danseuses. Les effendis les plus riches et les plus dis- 
tingués de la contrée s'étaient hâtés de répondre à l'invitation de 
l'opulent Syrien. Les femmes , voilées de leurs yachmaks , étaient 
admises , selon l'usage oriental , à voir les danses , à entendre les 



l,E CI.OU Dt Z,AHED. 211 

chants du fond d'un salon voisin. Au milieu de la fêle, on vit en- 
trer Zalied. Il salua gracieusement le maître du logis, et la main 
armée d'un petit marteau d'acier, il enfonça dans la muraille un 
clou long et aigu , auquel û suspendit un magnifique bouquet de 
fleurs. 

Quoique ce grossier clou de fer fut planté dans les plis d'une ma- 
gnifique étoffe de Perse qui tapissait le mur du plus beau salon de 
la maison , la galanterie de Zahed fut approuvée , et vantée surtout 
par les femmes. Hamdoun vint le complimenter sur la manière dont 
il disposait de la propriété qu'il avait conservée dans le palais. 
Ildiz elle-même modifia quelque peu l'opinion qu'elle avait conçue 
de cet homme à la première vue. 

— Ilfaut, se disait-elle tout bas, se méfier de la première im- 
pression. Cet homme, pour lequel j'éprouve, malgré moi, une ré- 
pugnance invincible , est peut-être après tout un fort honorable 
seigneur. Je dois attendre pour le juger. 

Ce soir-là, Zahed déploya dans la conversation beaucoup d'esprit 
et de gaîté. Hamdoun fut enchanté de lui : il ne regretta plus d'a- 
voir inséré cette clause bizarre dans son contrat , et s'il eût cru se 
rendre agréable à Zahed , il lui eût accordé la propriété d'un se- 
cond clou dans son sérail. 

Zahed continua pendant plusieurs semaines à venir visiter 
chaque jour l'acquéreur de son palais, et chaque jour aussi les 
fleurs les plus fraîches et les plus rares étaient suspendues par lui au 
clou qu'il avait planté dans la muraille. Chaque jour, il entremêlait 
ses fleurs de ghazelles et autres pièces de poésie écrites en langue 
persanne , arabe et turque. Une pensée d'amour était toujours le 
fond et le refrain de ces ghazelles , qui semblaient s'adresser [aux 
étoiles du ciel. Mais le nom d'Ildiz , qui signifie étoile, en langue 
turque, rendait l'allusion assez palpable pour que personne ne 
pût s'y tromper. Les amis et les convives de Hamdoun lui rap- 
portèrent les bruits injurieux qui couraient à ce sujet sur son 
compte dans la ville de Baghdad. Hamdoun n'y fit d'abord au- 
cune attention, mais les visites de Zahed devenant de plus en 
plus longues et plus fréquentes , ses ghazelles à Ildiz ne daignant 
plus même emprunter le voile de l'allégorie , Hamdoun s'en plai- 



215! REVUE DES DEUX MOIN DES. 

gnit anièieiiient à Zalied , qui promit qu'à l'avenir il supprimerait 
les ghazelles et les vers. 

Ce clou malencontreux était plante' par malheur dans le plus 
beau salon du palais. C'était ce salon que Hamdoun avait choisi 
à cause de sa fraîcheur et de sa magnifique situation pour y 
passer avec sa femme les nuits brûlantes de l'été. Zahed tint 
parole, et pendant plus de quinze jours, il ne suspendit à son 
clou que des fleurs, et ses visites devinrent plus rares et plus 
circonspectes. 

Enfin, un soir, en entrant dans sa cliambre pour se coucher, 
Hamdoun trouva sa femme tout en larmes. Il voulut connaître 
le motif de son chagrin. Ildiz refusa d'abord de lui répondre ; il 
insista ; Ildiz lui montra du doigt un rouleau de papier suspendu 
au clou de Mohammed-Tchélébi. En déroulant ce papier, Ham- 
doun resta pâle et nmet d'épouvante : c'était un dessin colorié 
avec une finesse extrême; il représentait, dans une campagne nue 
et déserte , auprès d'un puits, un vieillard, les yeux et les mains 
levés au ciel , implorant la pitié de deux assassins , dont l'un tenait 
son sabre levé sur sa tête. Les deux meurtriers étaient placés dans 
l'ombre , et l'on ne pouvait distinguer leurs traits , mais la figure 
du vieillard, illuminée par un rayon de la lune, offrait la jilus 
parfaite ressemblance avec le père d'Ildiz, le vieil Ali-Ahmed. 

Hamdoun consola sa femme en lui persuadant que cette pré- 
tendue ressemblance n'était qu'un effet de son imagination, et 
arrachant avec colère ce tableau accusateur , il le mit en pièces , 
et bientôt Ildiz s'endormit dans ses bras. Mais Hamdoun , lui , 
ne dormait pas ; ses yeux farouches luisaient dans l'obscurité 
comme des charbons ardens, car la crainte du châtiment contras- 
tait dans son cœur avec le désir d'assurer le secret de son meurtre. 
Il ne pouvait plus douter que Mohammed-Ildérim-Tchélébi n'eût 
connaissance de l'attentat horrible auquel il devait la possession 
d'Ildiz, mais toutefois, le changement de nom de Zahed, les 
traits hâlés du Bédouin , blanchis par la nonchalance et le repos , 
l'empêchaient de reconnaître, dans ce brillant Tchélébi, le pauvre 
Arabe au bournous troué. Hamdoun résolut néanmoins de se 
mettre sur ses gardes , et de chasser la crainte et le soupçon de 
l'esprit de son Ildiz bien-aimée. 



LE CLOU DE ZAHED. 2i3 

Pendant quelques jours, Zahed ne mit pas les pieds au palais. 
Mais le soir , en se couchant , les deux époux remarquèrent au 
clou de Mohammed-Elïendi un voile épais de mousseline blanche 
qui semblait envelopper et cacher quelque chose. 

Hamdoun frémit involontairement , et colorant son effroi d'une 
pensée de respect pour la propriété d'autrui , il défendit à sa 
femme de chercher à connaître le secret de Mohammed-Effendi. 
Cette défense rendit plus vive encore la curiosité d'Ildiz ; elle 
entoura son mari de ses bras voluptueux , elle le couvrit de ses 
baisers et de ses caresses , elle le pria de lui permettre de soulever 
le voile qui cachait sans doute quelque nouvelle surprise; mais 
Hamdoun fut inébranlable dans son obstination : il ne répondit 
aux pressantes sollicitations de sa femme que par un refus formel. 
Enfin il s'endormit dans ses bras, en formant mille projets pour se 
mettre désormais à l'abri des persécutions de ce Mohammed-Ef- 
fendi , qui , à n'en pas douter , était éperdument épris des charmes 
de son Ildiz. 

Mais qui peut se flatter de triompher de la curiosité d'une 
femme? Quel homme peut dire : J'éteindrai cet incendie qui, sem- 
blable au phosphore , brûle dans l'eau et ronge les obstacles? Le 
désir allumé dans l'imagination d'Ildiz s'accroissait à chaque ins- 
tant; ses beaux yeux, ouverts et fixés vers l'extrémité de la chambre, 
dévoraient , au milieu du silence de la nuit, ce voile mystérieux , 
que la pâle lumière d'une lampe faisait vaciller dans l'ombre , ainsi 
que l'ame d'un trépassé. Un affreux serrement de cœur lui disait en 
secret que ce mystère ne pouvait être éclairci que pour son mal- 
heur; mais la curiosité, plus poignante encore que la crainte , la 
poussait, comme en dépit d'elle-même , à connaître ce secret, que 
ses vagues pressentimens lui peignaient sous les couleurs les plus 
sombres. Enfin , pendant le sommeil de Hamdoun , la tremblante 
Ildiz se dégagea de ses bras , et , demi-nue , le sein haletant , re- 
tenant le bruit de son haleine , elle posa ses pieds délicats sur le 
parquet; puis , détachant la lampe qui se balançait doucement au 
plafond , et faisant à la flamme un transparent abri de sa belle 
main de rose, elle se glissa , pâle de crainte et, de désir , auprès de 
ce voile mystérieux , dont les légers plis , agités par le vent de son 
souffle, battaient silencieusement contre son visage , comme pour 



2l4 UEVUE DES DEUX MONDES. 

exciter sa main à les soulever. Ildiz céda à la tentation ; elle en- 
leva le'fjèrenient le voile de mousseline. 

Horreur ! Une tête d'homme , toute noire de sang , était accro- 
chée au clou. Les cheveux blancs de cette tête se hérissaient 
comme des flèches, ses yeux creux et sans éclat semblaient 
chercher leur regard , et sa bouche s'ouvrait comme pour crier : 
Vengeance ! 

Ildiz tomba pâmée sur le parquet. Elle venait de i-econnaître , 
dans cet horrible tronçon, la tète de son père. Cette tète, embaumée 
selon l'ancienne coutume de l'Egypte , avait conservé sa couleur et 
la dernière expression de ses traits. Au cri que poussa Ildiz, Ham- 
doun se leva tout droit sur son lit, comme un fantôme. Son visage 
demeura quelques instans immobile et blême, pareil à une figure 
de marbre , en présence de cette effroyable dépouille , qu'il crut 
échappée au charnier de l'enfer. Au gémissement d'Ildiz répondit 
aussi une autre voix , une voix glapissante et ricaneuse comme la 
voix d'un démon. Un pan de la tapisserie se déchira tout à coup , 
et vm Bédouin s'avança dans la chambre nuptiale, vêtu de son 
bournous , et tenant à la main son sabre courbe , dont la lame nue 
étincelatt dans l'ombre. 

— Zahed! cria la voix effrayée de Hamdoun. 

Et au même instant il se précipita sur ses armes. 

— Peine inutile , murmura l'Arabe , en le faisant retomber 
sur son lit , pâle , désarmé , et la terreur sur le front. Ham- 
doun, reconnais-tu maintenant, ,sous cet ancien vêtement, le 
Bédouin Zahed , qui t'aida , pendant une nuit splendide de la 
lune de Zilcade, à verser le sang du père de ton Ildiz. 

-^ Oh ! les monstres , les monstres ! murmura lajeune femme eu 
arrachant ses beaux cheveux noirs qui retombaient autour d'elle 
tremblante et nue, comme les plis d'un manteau de deuil. 

— Oui, Zahed, je te reconnais ! murmura Hamdoun. Et sa main 
convulsive semblait chercher un poignard à sa ceinture. 

— Ainsi, parce que tu m'as donné de l'or pour du sang, poursuivit 
Zahed, tu crois être quitte envers moi. Insensé! ne porté-je pas 
un cœur aussi, moi., sous la mamelle gauche? Ce cœur, il est im- 
mense, insatiable et vide comme le désert! Tous les trésors de 
l'Inde , de la Perse et de l'Arabie ne rempliraient pas ce vide ! toi 



LE CLOU DE ZAHED. 2l5 

seul Ilviindoun , tu peux le combler! C'est mon bonlieur, c'est ma 
vie que tu tiens entre tes mains! Hanidoun ! pour la dernière fois, 
sois généreux envers moi , et je jure que tu n'auras rien à redouter 
désormais. Autrefois j'enviais tes richesses, tes palais, ta vie de 
luxe et de repos ; maintenant c'est ta femme que j'envie , c'est ton 
lldiz aux yeux célestes , c'est elle qu'il me faut pour ne pas mou- 
rir d'amour et de desespoir. Donne-la moi, et je me retire avec 
elle sous latente des Arabes mes frères, et jamais tu ne me re- 
verras venir troubler ton repos. Tu ne me réponds pas, le sourire 
du mépris est sur ta bouche ! Hamdoun, livre-moi ta femme , ou 
enfonce-lui ce poignard dans le sein. C'est mon dernier mot; choi- 
sis, ou je te poignarde toi-même! 

— Hamdoun ! cria la belle lldiz en se tramant sur ses genoux 
meurtris auprès du lit nuptial ! Hamdoun , tue-moi plutôt que de 
me livrera cet infâme! 

— Eh bien ! dit Zahed en tirant son khandjiar de son fourreau 
d'argent , Hamdoun as-tu choisi ? 

— Donne , répondit froidement Hamdoun , en laissant tomber 
un regard sur cette femme échevelée. lldiz ouvrit ses bras pour 
serrer son mari contre son cœur; elle retomba dans une marre de 
sang avec un poignard dans le sein. 

— Es-tu satisfait, Zahed? 

— Je le suis. Au moins tu ne la posséderas plus. 

— Retire-toi donc , infâme ! 

— Je me retire , mais tu n'as pas oublié que ce cloum'appartient. 
Et d'un coup de sabre le barbare trancha la belle tête d'Hdiz 

qu'il suspendit au clou par les cheveux. 

— Adieu maintenant , brave Hamdoun ! si tu en as le courage , 
reste dans cette chambre auprès de cette tête que tu as tant aimée. 
Je te déclare que jusqu'au moment où l'air aura rongé ces chairs 
mamtenant si fraîches et si rosées, jusqu'au moment où ces osse- 
mens blanchis tomberont d'eux-mêmes en pourriture , cette tête 
restera là . et tu la regarderas comme tu regardais tout à l'heure 
la tète du vieillard, sinon je fais valoir notre contrat devant la 
justice. 

— Zahed ! interrompit Hamdoun , suffoqué par ses sanglots , 
Dieu m'a puni en me frappant avec ton bras. Ecoute , je te pro- 



2l6 BEVUE DES DEUX MONDES. 

pose maintenant un autre contrat. Tu viens de rompre le seul lien 
de bonheur qui m'attachait à la vie. Veux-tu me rendre ce corps 
et cette tête morte que tu ne m^envieras plus dans cet état? je 
te donnerai en échange ce palais dont je t'ai déjà payé le prix , car 
ce palais ne peut être à moi tant que tu y posséderas un clou. Ce- 
lui qui possède un clou dans un palais , possède autant dans ce 
palais que celui à qui appartient le palais tout entier. C'est pour- 
quoi je ne t'aurais pas cédé même un cheveu de ma femme. Elle 
sera moins morte pour moi maintenant enfermée dans le tombeau, 
que vivante entre tes bras. C'est par amour pour elle que je l'ai 
tuée. A moi le corps , à toi le palais ! 

Alphonse Royer. 



LETTRES PHILOSOPHIQUES 



ADRESSEES 



A UN BERLINOIS. 



IX. 



DE L OPINION LEGITIMISTE. M. DE CHATEAUBRIAND 



Paris , 3 octobre i83o. 

S'il suffisait , monsieur , aux principes nouveaux de la civili- 
sation moderne de paraître pour triompher, le monde serait plus 
heureux , l'histoire plus courte , et l'homme moins grand. Mais 
quand une vérité jusqu'alors inconnue commence à poindre , 
veut se familiariser avec les hommes , et se répandre parmi eux , 
elle trouve la place prise et depuis long-temps occupée. Les idées 
anciennes sont en possession ; et la vérité sera contrainte à l'u- 
surpation , pour peu qu'elle veuille s'établir et s'asseoir. Alors 
commence la lutte : le génie novateur qui s'ignore lui - même , 
impatient de jeunesse , ivre de force et d'espérance , saisit la vic- 
toire au vol avec cette rapidité étincelante contre laquelle il n'y 

' Voyez les livraisons du i5 janvier, i5 février, i5 mars, i5 avril, 
i^*" juin, i*"" juillet, i5 aoiit et j5 septembre. 



ai 8 REVUE DES DEUX MONDES. 

a pas de refuge. Les révolutions commencent toujours par un 
coup de tonnerre. Le passé recule, il est épouvanté, il se sent 
envahi : cependant la confusion se met parmi les novateurs ; les 
rangs sont mal gardés ; les cris se contredisent ; les volontés se 
heurtent ; la victoire n'est plus poursuivie avec cette unanimité 
qui l'a conquise : ce changement n'échappe pas à l'œil des vain- 
cus ; peu à peu ils reparaissent dans toutes les positions naguère 
abandonnées ; ils rallient leurs phalanges et viennent à leur tour 
offrir le combat. Alors la lutte recommence , elle n'est plus 
étourdie , pétulante et courte ; des deux côtés elle est réfléchie , 
sombre et acharnée. D'une part, c'est l'anticiuité , tout ce qui a 
autorité parmi les hommes par la possession et le temps , la 
coutume , les trachtions héréditaires , les ci'oyances réputées 
saintes , les idées estimées sages , les intéi'êts reconnus sacrés ; 
enfin l'esprit du passé , déployant tout ce qui lui reste de prestige 
et d'empire. De l'autre, c'est ce que l'esprit humain a de plus 
jeune, de plus vif et de plus^ frais , l'innovation pleine d'audace 
et de cœur, la pensée fière d'être libre, qui veut régner, quoique 
récente ; l'intelligence qui fait pleuvoir les plus sanglans mépris 
sur les puissances cjui ne relèvent pas d'elle , le génie des choses 
inconnues , le démon de l'avenir qui anime ses soutiens, électrise 
ses soldats et leur crie de mettre leur foi , leur religion , leur 
poésie dans leurs espérances et non pas dans leurs souvenirs. 
Voilà , monsieur , ce qui se passe en ce moment en France : vous 
ne pouvez plus nous apercevoir qu'à travei'S les nuages et la 
poudre de l'arène et du combat. Non , jamais chez aucun peuple, 
jamais à aucune époque du monde , le duel du passé et de l'ave- 
nir n'a été plus flagrant : tout est en présence ; tous les cœurs 
sont à nu , toutes les passions sont hardies et sincères ; elle n'est 
pas prête à se dissoudre, la société assez forte pour supporter ces 
schismes douloureux. 

En vous parlant , monsieur , des prétentions et des doctrines 
des partisans de l'ancienne monarchie , je ne crois pas trop diftl- 
cile d'être juste : plus je suis loin de ces opinions , mieux je puis 
les découvrir et les voir , et l'on doit mieux compi'endre ses ad- 
versaires à mesure qu'on s'en sépare davantage. 



LETTRES PHILOSOPHIQUES. 2IC) 

C'est une épreuve excellente pour les vérités dans lesquelles 
on a foi , qu'une confrontation sincère avec les propositions qui 
les contestent. Or le parti du passé a toujours professé que la ré- 
volution française n'avait été ni nécessaire ni légitime. Ainsi, sans 
nécessité, tout un siècle, le dix-huitième, aura rendu possibles et 
inévitables des cliangeniens éclatans; sans nécessité un homme 
d'état , Turgot , aura tenté dans l'état une réforme universelle ; 
sans nécessité un grand peuple, les Français auront consenti à 
démolir leur civilisation antique pour vivre quarante trois ans 
sous la tente , et se porter l'avant-garde du monde dans la pour- 
suite de destinées nouvelles ! Aveuglement ! illusion ! Mais la né- 
cessité est la maîtresse des choses humaines ; à son geste , tout 
obéit : tant qu'elle n'a pas parlé , tout demeure immobile : elle 
proclame ses décrets par les actes du genre humain , et elle dé- 
pose l'esprit de ses lois dans lesaccidens de l'histoire. C'est chez 
certains esprits le signe d'une cécité déplorable et d'une pitoyable 
faiblesse que la méconnaissance de la nécessité, les petites colères, 
les malédictions furibondes vainement opposées aux envahisse- 
mens invincibles de ce qui doit être. La nécessité est le langage 
que Dieu parle à la terre ; c'est le voile transparent à travers le- 
quel il se manifeste aux humains. Et où en serions-nous si nous 
ne reconnaissions pas à ce qui est nécessaire un caractère sacré ? 
mais alors pourquoi nos pères ont-ils vécu ? pourquoi vivre nous- 
mêmes? En vérité si l'on perd la foi dans la nécessité progressive 
qui est la vertu impulsive du monde , il faut dépouiller la vie , 
comme un vêtement inutile. Je consens à trouver isolémentles hom- 
mes faibles et corrompus , je me résigne au spectacle et au con- 
tact des vices et des misères qui entachent leurs qualités et leurs 
vertus ; mais au moins laissez-moi croire à la dignité et à la for- 
tune de l'humanité , et que les petitesses de chacun me soient ra- 
chetées par la grandeur de tous. Or c'est nous insulter et nous 
calomnier, nous France, nous genre humain, que de nier la né- 
cessité de ce que nous faisons depuis environ un demi-siècle; 
c'est nous mettre au ban de l'histoire ; la tête nous a donc tour- 
né : ce n'est pas assez , si nous nous trompons , nous avons été 
précédés nous-mêmes par une longue suite d'erreurs, et depuis la 



22b REVUE DES DEUX MONDES. 

fin du xiii^ siècle , époque où commence à être troublée l'o 
béissance uniforme à i'autorité qui se dégrade insensiblement , 
tout extravague et tout s'égare. La révolution française est soli- 
daire de toute l'histoire moderne ; il faut nous absoudre ou con- 
damner le monde. 

Mais , monsieur , si la révolution française , quelle que fût sa 
nécessité , n'avait qu'un point de départ illégitime ; si par sa ma- 
nière de se manifester , elle avait violé un principe éternel , savoir 
que la révolte n'est jamais permise , si elle avait cessé d'être 

juste le jour qu'elle devint insurrectionnelle Examinons. 

C'est le christianisme qui a enseigné l'obéissance absolue aux 
puissances, et a voulu en faire une vérité de tous les temps et de 
tous les lieux. Avant lui , l'antiquité professait le respect aux lois 
de la patrie , mais elle estimait sainte la résistance à la tyrannie , 
elle punissait par le bras de chaque citoyen la violation de la cité. 
Si un usurpateur prenaitla place des lois, c'était bien de l'immoler. 
La liberté antique , sortie de l'exaltation de la force morale , de- 
mandait des vengeurs à cette même force : fondée par la justice 
qui civilise , elle mettait le poignard aux mains de la justice qui 
frappe. Quand Jésus-Christ vint prêcher les hommes, il leur 
trouva la tête vide, le cœur corrompu et petit : il n'y avait plus 
rien des vertus antiques ; l'homme ne vivait plus qu'au caprice 
de ses appétits ; il fallait le purifier et le changer ; il ne s'agissait 
plus de sacrifier des tyrans , le monde les méritait , d'évoquer la 
liberté de Sparte ou de Brutus, morte, morte à jamais. C'était la 
vérité morale qu'il fallait communiquer non pas au citoyen, mais 
à l'homme , la résignation , la foi à l'immortalité , un immense 
désir du ciel qu'il y avait à répandre dans les âmes. Aimez-vous, 
méprisez la terre , supportez la vie comme un fardeau pesant ; 
aimez les puissances bienfaisantes, supportez les puissances véné- 
neuses comme des épreuves nécessaires. Cependant le monde est 
changé, tout est chrétien depuis l'empereur jusqu'au serf; le spiri- 
tualisme de l'Evangile , plein de profondeur et d'humilité , règne 
dans tous les cœurs. Soyons attentifs ; comment vont marcher les 
sociétés? J'observe qu'une fois la théocratie romaine et la féodalité 
constituées, ni la féodalité ni la théocratie ne veulent s'améliorer 



LETTRES PHILOSOPHIQUES. 2?. I 

el se réformer. En vain les peuples leur montrent leurs plaies dou- 
loureuses ; on leur répond en tirant la chaîne avec une dureté plus 
impitoyable , on leur signifie que par le silence seul ils peuvent 
obtenir une oppression stationnaire : que va donc devenir l'huma- 
nité? Je convoque ici tous les sophistes de l'esprit rétrograde, je 
les interpelle : qu'ils nous indiquent le remède ; les rois sont sourds, 
le cœur est endurci , l'esprit hébété,; le saceidoce est complice; où 
l'homme se réfugiera-t-il , si ce n'est dans sa force ? Je veux, par 
une hypothèse, supprimer de l'histoire toutes les insurrections, et 
je demande compte du genre humain. Où en serait la liberté poli- 
tique sans la révolte des bourgeois et des communes? la liberté 
religieuse, sans la protestation armée de la moitié de l'Europe ? Et 
l'histoire ne nous offre pas seulement le fait énergicjue des résis- 
tances légitimes : elle nous donne à lire la déclaration théorique 
et solennelle du droit que se sent l'homme de secouer violem- 
ment les violences de la tyrannie. Ce fut le 4 juillet 1 776 que dans 
un monde nouveau, d'une civilisation récente, des hommes d'un 
esprit di'oit et d'un cœur ferme prononcèrent ces paroles devant 
leurs concitoyens et leurs semblables : <i Nous regardons comme 
'< incontestables et évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : 
« que tous les hommes ont été créés égaux ; qu'ils ont été doués 
« par le créateur de certains droits inaliénables : que parmi ces 
« droits on doit placer au premier rang la vie , la liberté et la re- 
« cherche du bonheur; que pour s'assurer la jouissance civile de 
« ces droits , les hommes ont établi parmi eux des gouvernen.ons 
« dont la juste autorité émane du consentement des gouvernés ; 
« que toutes les fois qu'une forme de gouvernement quelconciue 
« devient destructive de ces fins pour lesquelles elle a été établie, 
« le peuple a le droit de la changer et de l'abolir , et d'instituer 
« un nouveau gouvernement en établissant ses fondemens sur les 
« principes et en organisant ses pouvoirs dans la forme qui lui 
. « paraîtront les plus propres à lui procurer la sûreté et le boii- 
« heur. A la vérité, la prudence exige que l'on ne change pas, 
« pour des motifs légers et pour des causes passagères, des gou- 
« vernemens établis depuis long-temps. Aussi l'expérience de 
« tous les siècles démontre-t-elle que les hommes sont plus dis- 
« posés à souffrir tant que leurs maux sont supportables , quà se 

ÏOME VIII. 1*3 



222 REVUE DES DEUX MONDES. 

« faire justice eux-mêmes en abolissant les formes de ^ouverne- 
< ment auxquelles ils sont accoutumés. Mais , lorsqu'une longue 
« suite d'abus et d'usurpations , tendant invariablement au même 
« but , prouve évidemment le dessein d'e'craser un peuple sous 
« le joug d'un despotisme absolu, alors il a le droit, c'est même 
« un devoir pour lui , de renverser un pareil ordre de choses et de 
« confier son avenir à d'autres mains '. « Il n'y a pas de sophis- 
me qui puisse ébranler le bon sens de ces paroles; c'est la con- 
science du peuple et du genre humain dans ce qu'elle a de plus 
simple et de plus e'vident ; c'est le redressement de la théorie du 
christianisme sur l'obéissance absolue ; c'est la déclaration écrite 
des progrès de l'humanité. Il y a donc eu, depuis saint Paul jus- 
qu'à Jefferson , un aggrandissement de l'esprit et du cœur de 
l'homme; depuis l'enthousiaste de la route de Damas jusqu'au 
fondateur de l'indépendance américaine , l'homme est devenu 
successivement plus pur , plus profond , plus réfléchi , plus libre , 
plus intelligent. Ainsi donc il n'y a pas jusqu'aux propositions du 
christianisme qui ne reçoivent du temps des commentaires plus 
larges ou des corrections nécessaires ; autrement , c'est mettre 

' Cette déclaration solennelle est suivie de la série des griefs des Etats- 
Unis contre l'Angleterre , et se termine par ces mots : En conséquence, 
t( nous représentans des Etats-Unis , assemblés en congrès général, <n ap- 
te pelant au juge suprême de l'univers qui connaît la droiture de nos in- 
« tentions , nous publions et déclarons solennellement, au nom et de l'au- 
« torité du bon peuple de ces colonies , que ces colonies sont et ont droit 
« d'être des états libres et indépendans ; qu'elles sont dégagées de toute 
« obéissance envers la couronne de la Grande-Bretagne ; que toute union po- 
« li tique entre elles et l'état de la Grande-Bretagne est et doit être enlière- 
« ment rompue; et que, comme états libres et indépendans, elles ont 
« pleine autorité de faire la guerre, de conclure la paix , de contracter des 
« alliances, d'établir le commerce et de faire tous les autres actes ou 
« choses que les états indépendans peuvent faire et ont droit de faire. Et 
« pleins d'une ferme confiance dans la protection de la divine Providence, 
« nous engageons mutuellement au soutien de cette déclaration notre vie, 
« nos biens et notre honneur, qui nous est sacré. » 

( Déclaration de l'indépendance par les représentans des Etats-Unis d'Amé- 
rique, assemblés en congrès, le 4 juillet 1776) 



LETTRES PHILOSOPHIQUES. 223 

l'Evanfjile hors la loi de l'humanité, je ne veux pas prendre ma 
part d'une pareille impiété. 

L'écueil où viennent toujours se briser les soutiens du passé est 
l'obligation où ils se trouvent d'injurier le présent et l'histoire de 
la patrie depuis quai'ante années. Cette révolution, qui a fait l'ad- 
miration et le salut du monde, n'a été ni nécessaire ni légitime ; 
nos grands hommes, orateurs et guerriers, sont des factieux; 
notre gloire est exceptionnelle ; on pourra la couvrir d'une am- 
nistie à force de clémence : notre émancipation est une folie ; il 
faudra retourner en 1788, relire les cahiers de nos pères, en ex- 
traire quelques humbles vœux et les présenter au bon plaisir de la 
légitimité triomphante. 

Mais, disent les partisans de l'ancienne société, nous avons ab- 
diqué le droit divin ; seulement nous sommes restés fidèles à 
l'hérédité du pouvoir monarchique de mâle en mâle par ordre de 
primogéniture ; ce principe est à nos yeux le fondement de l'an- 
cien droit national français et doit vivre éternellement : voilà pour 
nous quelle est la légitimité. Cette proposition, qui semble plus 
modeste et plus laisonnable, n'a ni moins d'inconvéniens ni 
plus de vérité que la théorie du droit divin ; c'est toujours la né- 
gation des résultats de 1789 ; c'est toujours contester au peuple 
français sa souveraineté ; c'est lui refuser l'omnipotence là où il 
importe le plus qu'il la garde pour l'exercer au jour marqué. La 
constitution de 1791 maintint la royauté, mais elle abaissa le 
droit du trône devant le droit du peuple : elle lit du sceptre une 
magistrature utile , un ministère public ; elle n'abolit pas la mo- 
narchie, mais elle voulut la convertir et la tourner doucement en 
démocratie. Dans cette œuvre, la Constituante obéit à l'impulsion 
de son siècle et de la France : il n'y eut rien là d'arbitraii'e. De- 
puis Louis XIV , le pouvoir royal avait constamment reculé de- 
vant les progrès de la société , devant les agrandissemens d'un 
peuple intelligent et laborieux. Voilà pourquoi aujourd'hui la 
France, qui a commencé son histoire par l'aristocratie féodale , 
qui s'est ensuite affermie sous l'autorité d'une monarchie glo- 
rieuse et forte , travaille à se développer et à s'asseoir dans les 
formes nouvelles d'une démocratie constituée. Hors de ce point de 



3.24 REVUE DES DEUX MONDES. 

vue, l'histoire de notre patrie n'estplus qu'un cliaos, un labyrintlie 
sans issue, un naufrage éternel. 

Bossuet a dit qu'il n'y a pas de droit contre le droit- je m'em- 
pare à mon tour de cet adage et je maintiens que rien, ni race ni 
famille n'a un droit qui puisse en France primer le droit du pays. 
Et si l'on déplore la fatalité qui bannit du trône un enfant qui 
n'a rien fait , nous demanderons pourquoi il n'y aurait pas une 
solidarité pour les dynasties, quand on en reconnaît une pour les 
peuples, et pourquoi les nations au jour de leur justice ne s'ar- 
meraient pas des sentences dont on a voulu les accabler? Le fils 
de Napoléon s'est éteint dans l'exil ; pourquoi le fils d'un prince 
sans gloire, dont la mort tragique fut la seule distinction , serait- 
il plus Jiuereux ? Nous ne sommes pas acharnés contre un enfant ; 
nous savons tout ce qui s'attache de charme douloureux , dans 
l'ame des serviteurs fidèles , à une royale enfance qui commence 
la vie par la proscription : mais est-ce notre faute à nous? D'ail- 
leurs cette antique famille, qui depuis un siècle est stérile en hé- 
ros et ne peut se recommander auprès de nous que d'Henri I\ et 
de Louis XIY, a-t-elle bonne grâce à se plaindre? Dans ses pros- 
pérités, a-t-elle eu pitié des vaincus ? a-t-elle eu pitié de nos 
guerriers? a-t-elle eu pitié du grand empereur quand il se pro- 
menait sur les grèves de Ste-Hélène? Qu'elle se rende justice; 
que, rappelant un reste de fierté , elle ne veuille plus de nous 
quand nous ne voulons plus d'elle , et qu'elle laisse la France 
poursuivre en paix ses immortelles destinées. 

En parcourant, il y a quelques jours, monsieur, la collection 
du Conservateur^ j'y ai trouvé cette proposition : La révolution 
française ne fera pas plus époque dans l'histoire générale, que les 
jours d'ii'resse d'un homme du peuple ne font époque dans l'histoire 
de sa vie (i). Vous reconnaîtrez l'aveuglement que je vous ai si- 
gnalé : il vaut la peine de relire les pages de ce receuil célèbre , 
pour constater à quelles aberrations s'abandonnèrent les défen- 
seurs de l'ancien ordre : à leurs yeux, la société est folle, im- 
pie; la philosophie moderne est une philosophie essentiellement 

' Tome 111, page 53fi. 



LETTRES PHILOSOl'HIQUES. 225 

alliée \ La France est perdue si elle ne remonte violeuînient le 
cours de son histoire. Et la vérité est si ^grossièrement outragée , 
qu'on ne s'expliquerait pas l'influence exercée par cette feuille 
loyaliste, sans l'intervention d'un lionnne, M. de Chateaubriand, 
qui prit l'antique monarchie sous sa tutelle , et cacha quelque 
temps sous les splendeurs de sa gloire les taches de la coiuonne 
et les ruines du trône. Comment donc le premier écrivain de no- 
tre âge se trouve-t-il dans d'autres rangs que les nôtres ? D'où 
vient ce divorce entre les allures du génie et les mouvemens de 
la liberté ? 

C'est la Bretagne , une des plus illustres provinces de la France, 
qui nous a donné M. de Chateaubriand. Dans les bruyères de 
Combourg s'éleva son enfance et sa première jeunesse; il y était 
le compagnon des vents et des flots, pour parler son langage ; il y 
contracta l'amour de la solitude et de la nature , le besoin des 
grands spectacles de la création , et par contre-coup des pathéti- 
ques émotioTT? qu'impriment au cœur les ruines de l'histoire. Cette 
enfance décida de sa vie ; elle éveilla cette imagination céleste qui 
a fait ses tourmens et nos délices , don divin et douloureux , irré- 
sistible enchanteresse qui ne commmiique ses secrets et sa jouis- 
sance qu'en déchirant l'homme dont elle fait un poète sacre', une 
lyre éternelle , un temple animé. Au printemps de 1791 , le jeune 
François de Chateaubriand quitta sa mère et la France pour com- 
mencer à voyager ; volontairement il se détourna du choc de la 
révolution pour traverser les mers , pour visiter l'Amérique , pour 
entamer cette course aventureuse qui se confond avec sa vie , 
qu'elle remplit presque tout entière , et dont elle est l'image. 
Désormais le voyageur ne se reposera plus ; c'est peu pour lui 
d'avoir serré la main de Washington , et contemplé les monumens 
de rOhio; après avoir touché le sol de la patrie, il repart, et je 
le vois dans Rome. Mais ce jeune homme est déjà rassasié dans 
son cœur , ou plutôt il a tout dévoré : il a tourné la tète vers 
rOrient, il aspire à Jérusalem , en prenant pour étapes Sparte et 
Athènes; eh bien! ni Jérusalem, ni Lacédémone, ni les cités de 

' Tome V, paijc 443. 



220 REVUE DES DEUX MONDES. 

Minerve et de Rémus ne le satisferont ; en vain le nomade Breton 
a poursuivi tous les souvenirs ; en vain il s'est penché sur tous 
les débris , il n'a rien trouvé qui pût combler le vide de cette 
anie qui se dévore et s'alimente sans relâche. Cette ame dépasse 
les proportions de tous les spectacles qu'il se donne , elle le fait 
plus grand que toutes les grandeurs accumulées à ses pieds ; il 
vêve au-delà d'elles; et mécontent de la terre qu'il a visitée, des 
hommes qu'il craint et qu'il connaît peu, triste, ramené h Dieu 
par cet ange de la mélancolie qui est sa muse , il n'a plus pour 
tempérer l'amertume des jours qui pèsent sur lui, qu'à faire écla- 
ter sur sa lyre ses douleurs et ses chants. Alors , à ces acceus nou- 
veaux, les peuples s'arrêtent, les générations s'émeuvent au fond 
de l'ame , on les dirait suspendues aux lèvres dujDoète pour boire 
avec ivresse une si délectable harmonie : jamais, avant lui, on n'a- 
vait entendu rien de si doux et de si magique ; il règne dans tous 
les cœurs, surtout dans celui des fennnes et des adolescens. Eh ! 
qui n'a pas enchanté sa première jeunesse avec les tiistesses de 
René? Il faut être Français, monsieur, pour comprendre entière- 
ment le culte que chacun de nous a voué au chantre des Martyrs^ 
il a doté la France d'une poésie qu'on s'opiniâtrait à lui refuser; 
il a innové sans l'altérer dans la langue de Bossuet et de Racine ; 
c'est un harmonieux mélange des formes d'Homère et de Tacite ; 
surtout c'est un poète divin ; je lui appliquerais volontiers ces 
j)aroles c[ui lui appartiennent : « La vie des poètes est à la lois 
« naïve et sublime , ils célèbrent les dieux avec une bouche d'or, 
« et sont les plus simples des hommes ; ils causent comme des 
« immortels ou comme de petits enfans ; ils expliquent les lois 
" de l'univers, et ne peuvent comprendre les affaires les plus 
« 'innocentes de la vie ; ils ont des idées merveilleuses de la mort, 
<( et meurent sans s'eu apercevoir, comme des nouveau-nés. » 
Aussi , monsieur, il n'y a pas de colère politic[ue dont les flots ne 
doivent venir expirer aux pieds de notre poète : dans tous les 
rangs il est révéré ; aussi la France s'est sovdevée de dégoût à l'as - 
pect des alguazils qui ont violé l'asile du serviteur des Muses. 
Toujours et partout où le génie jouira de ses franchises , sui- 
tout en terre de France, M. de Chateaubriand est inviolable et 
.sacré. 



LETTRES PHILOSOPHIC^UES. 22^ 

Il n'y a pas de meilleur exercice pour l'esprit que d'étudier un 
grand lionune ; tout sert de leçon , l'intelligence de ses dons les 
plus brillans comme celle de ses faiblesses. Je me suis souvent 
interi'ogé pour démêler la cause des sentimens contradictoires 
que suscitait en mon cœur le génie de M. de Cliateaubriand. 
D'abord une admiration ellrénee, des transports fougueux d'en- 
thousiasme, puis des regrets, je dirai presque des remords d'a- 
voir été mené si loin , un désabusement qui glaçait ma première 
ardeur, des avertissemens sévères de la raison qui me répriman- 
dait de mes fanatiques plaisirs. Pourquoi donc ces combats? Pour- 
quoi ces décliiremens? I^'adoiation du vrai, du beau, doit -elle 
donc porter dans l'ame tant de discordantes émotions ? Il y a là 
quelque secret qu'il me faut percer; car, enfin, je suis de bonne 
foi , je me suis exposé avec naïveté aux rayons du génie ; il faut 
que le Dieu sous lequel je me débats porte en lui-même la cause 
de mes tourmens ; son action n'est pas toute bienfaisante ; sa lu- 
mière me brûle plus qu'elle ne m'éclaire : je suis fasciné, je ne 
suis pas heureux. Pourquoi donc, quand je relis ces pages que j'ai 
dévorées, ne subsiste-t-il guère dans moi que l'inébranlable ad- 
miration de la langue? Mais la foi à la pensée même a disparu. 
IManquerait-il quelque chose d'essentiel à M. de Chateaubriand ? 
Serait-ce qu'il n'a pas assez de bon sens en proportion de son 
génie? Serait-ce qu'à une imagination divine il n'a pu marier 
qu'une raison légère ? En effet, suivez son esprit, il ne s'est rien, 
proposé d'avance, il marche à l'aventure, au vent de l'occasion. 
M. de Cliateaubriand n'a pas, comme Voltaire ou Goethe, conduit 
et ])oussé son siècle dans les voies d'une éjnancipation qui s'agran- 
dit toujours : il n'a pas comme eux épanché avec une majestueuse 
persévérance les trésors salutaires d'une philo.sophie progressive; 
il semble plus occupé de lui que du genre humain, de ses pas- 
sions que des intérêts de tous ; et son esprit qui n'a rien de posé , 
de systématique, l'abandonne sans lest, sans résistance aux ca- 
pricieuses impulsions de sa fantaisie. Quel enseignement sait-il 
retirer de notre première révolution? Il n'y gagne qu'un ébran- 
lement de tête qui lui inspire ton Essai sur les Réi'olutions, ou- 
vrage où l'imprudent jeune homme se livre et trahit son secret. 
C'est une imagination furieuse qui bouleverse le ciel et la terre, 



228 REVUE DES DEUX MONDES. 

débute par les jeux les plus bizarres, se permet les comparaisons 
les plus disparates , les plus monstrueux accoupleniens : il prend 
la révolution française pour une apparition fantastique , et il en 
compose avec l'antiquité un mélange adultère. Cependant une 
autre tentation le prend ; s'il chantait les autels relevés, le cliris- 
tianisme rétabli ! Jamais ouvrage n'offrit plus que le Génie du 
Christianisme le reflet de M. de Chateaubriand; descriptions 
magnifiques de poétiques circonstances, de cérémonies religieuses, 
des merveilles de la nature, résurrection oratoire et impétueuse 
des vieux souvenirs, sentiment profond des sublimités de la Bible 
et de Bossuet : mais où est la pensée de l'ouvrage ? Faut - il la 
chercher dans la supériorité du passé sur le présent et l'avenir 
du monde ? elle serait fausse ; mais non , ne demandons pas à cette 
œuvre brillante une profondeur même erronée. M. de Chateau- 
briand s'est proposé d'écrire admirablement sur un thème adopté; 
voilà tout. C'est un habile orateur qui sacrifiera tout à un parti 
pris ; dans son panégyrique du catholicisme, rien ne l'embarrasse. 
La réforme, la philosophie , la révolution française , tout le mou- 
vement de la rénovation moderne sera oublié ou flétri , et à force 
de tableaux enchanteurs , de prétentions adroites , de poétiques 
ornemens, le lecteur est saisi , entraîné jusqu'au bout. C'est bien : 
mais aussi quand le temps a coulé, on expose ses ouvrages à de 
cruels retours si on ne leur a pas donné pour appui le bon sens 
du genre humain ; il ne suffit pas à la gloire d'être concédée une 
fois , elle doit pouvoir soutenir le regard des générations qui arri- 
vent, et sortir triomphante des révisions séculaires. Au Génie du 
christianisme je préfère de beaucoup les Martyrs et Y Itinéraire 
qui en sont comme les radieux corollaires. M. de Chateaubriand 
s'y trouve plus à l'aise qu'ailleurs , il n'a qu'à chanter et à décrire , 
et il n'est nulle part plus excellent et plus pur que dans son 
épopée et ses notes de voyageur : nouvelle preuve de l'originalité 
presque exclusive qui marque au front ce favori des Muses : il a 
été jeté sur la terre pour chanter, et ce n'est pas son affaire de 
conclure ou d'agir. Vous avez lu . monsieur , le dernier ouvrage 
de M. de Chateaubriand, ses Études historiques : tout ce qui est 
descriptions et tableaux resplendit d'un éclat incomparable ; mais 
dès que l'auteur veut se montrer philosophe , historien grave, dès 



LETTRES PHILOSOPHIQUES. 22^ 

qu'il affecte les généralités de la pensée , ses aperçus sont faibles , 
courts, ses distinctions arbitraires, ses considérations presque 
puériles. M. de Chateaubriand sera emporté au temple de Mé- 
moire sur ses ailes de poète : le chantre des Marljrs, des Nalchcz, 
de René, à^Alala, trouvera bon accueil auprès d'Homère, de 
Milton et du Tasse ; mais qu'ensuite il ne veuille pas passer du 
côté de Montesquieu , de Rousseau , de Voltaire ; il n'a ni la rai- 
son assez haute , ni le bon sens assez populaire ; il faut qu'il se 
tienne content avec la société de Racine et de Virgile. 

Vous trouverez naturel , monsieur, que l'auteur des Martyrs 
ait porté dans la politique le même tempérament que dans la lit- 
térature. Ce sont les mêmes caprices et les mêmes inconstances 
du génie , c'est la même vocation à contredire et à s'opposer ; ce 
sont les mêmes incohérences , d'où sortent des effets et des posi- 
tions dramatiques. Mais au milieu de ces singularités s'élève et 
subsiste une grandeur d'ame peu commune; M. de Chateaubriand 
peut être inconséquent, mais il est toujours noble. Poursuivant 
intrépide de la gloire , il peut quelquefois la chercher mal , mais 
au moins il la cherche toujours : il n'a jamais laissé la fierté de 
son cœur échouer contre les petites convoitises et les cupidités 
ignominieuses. Si la révolution française le trouva pour elle sans 
amour et sans intelligence , il ne pouvait du moins échapper à 
l'empire qu'exerçait sur tous les hommes Napoléon. Il y a des 
affinités entre les diversités de la grandeur humaine. L'enthou- 
siasme qu'inspirait le premier consul à M. de Chateaubriand , 
leçut une vive atteinte des mêmes coups qui frappèrent le duc 
d'Enghien : l'écriveiin refusa courageusement de servir davantage 
1 homme terrible qui, pour se sauver du parallèle avec Monk, 
s'était permis du sang. Plus tard, il se laissa ramener au pied du 
trône impérial , mais il ne put résister long-temps à la tentation 
périlleuse de le braver encore ; et le poète était contre le héros , 
en opposition ouverte , quand sur les débris de notre fortune les 
Bourbons reparurent. 

Je relis à l'instant même , nionsieur, la brochure de Buojiaparte 
et des Bourbons : j'avais oublié les violences de ce pamphlet ; ja- 
mais la vérité n'a été plus éloquernment trahie ; dans cefactum . 



23o REVUE DES DEUX MONDES. 

le mensonge coule abondamment ; il y règne avec une éclatante 
effronterie ; sciemment l'écrivain est injuste , inique, sans pudeur 
et sans frein; sa plume n'est plus qu'une arme furieuse avec la- 
quelle il veut achever un adversaire abattu. Il envenime les plaies 
de la France , il les élargit, sans doute pour y faire entrer plus à 
l'aise cette main royale qui devait nous guérir de nos douleurs 
comme des écrouelles. Que de fois M. de Chateaubriand a dû 
gémir sur cette orgie du talent dont il a souillé ses œuvres pour 
des indignes et des ingrats ! Il est triste d'avoir calomnié le génie 
et la patrie , quand le génie abdiquait et quand la patrie était 
mourante. 

Dès que commence la carrière politique du célèbre auteur avec 
le règne de Louis XVIII, conmience aussi pour lui une situation 
perplexe et compliquée , fertile en embarras et en contradictions. 
M. de Chateaubriand se propose une illustration nouvelle , il 
veut être homme politique comme écrivain et comme ministre ; 
il a devant les yeux Montesquieu, Fox et Pitt. Voilà son but : 
quel est sou point de départ? Il est l'espoir et l'orgueil des roya- 
listes et des soutiens du passé ; ils le considèrent comme l'adver- 
saire de la révoluîion française , comme le chantre et le fondateur 
dans l'esprit des peuples de la légitimité, connne l'instrument de 
leurs passions , comme le ministre de leurs intérêts ; ils le suivront 
s'il veut leur obéir. Mais le génie de M. de Chateaubriand le dis- 
pute aux préoccupations folles de son pai'ti , û n'est qu'à moitié 
dans l'erreur; en dépit de ses engagemens , des amitiés et des 
séductions qui l'entourent, il est attiré vers cette France jeune 
dont il attend la confirmation de sa gloire ; il n'est pas dans son 
humeur de se brouiller sans retour avec les grandeurs et les 
maximes de notre révolution ; il aimerait mieux , en y réfléchis- 
sant , être auprès de la postérité l'historien de Napoléon que son 
fléau littéraire; et cet homme formé par la nature pour tout ce 
qui est grand et vrai , qui , placé dans une situation simple , pou- 
vait être aussi utile à sa patrie qu'il avait été brillant, consumera 
quinze ans de sa vie, cette maturité précieuse qui sépare la jeunesse 
du tombeau , dans une suite d'avortemens et de mécomptes : trop 
hbéral pour les royalistes, trop royaliste pour les libéraux, ré- 
puté impie par les gens d'église, raillé comme cagot par les phi- 



LETTRES PHILOSOPHIQUES. 23 l 

losopliej, gentilhomme républicain, démocrate amoureux des 
vanités de l'étiquette , et quelquefois le plus petit des hommes , 
s'il n'était pas , depuis la mort de Rousseau , le plus grand de 
nos écrivains. 

Après avoir publié ses Réflexions politiques , en 1814, opuscule 
oîi il s'elïorçait de faire^accepter aux royalistes un peu de liberté, 
M. de Chateaubriand voulut , dans un ouvrage important , consi- 
gner sa politique et se mêler à l'élite des publicistes. La Monar- 
chie selon la Charte ne me paraît pas mériter la prédilection 
particulière que lui a vouée son auteur , et sans le style qui cepen- 
dant reproduit trop le calque et les habitudes de Montesquieu, la 
lecture en serait soutenable à peine ; c'est un assemblage de quel- 
ques principes constitutionnels, de futilités nobiliaires et de fu- 
reurs royalistes. M. de Chateaubriand dit vouloir fonder la li- 
berté , mais en même temps il veut écraser les principes et les 
intérêts de la révolution française. Rien n'accuse mieux que la 
RJ anarchie selon la Charte , l'insuffisance politique de cet espril 
toujours dupe et toujours léger. 

Mais relevons, en passant, une inconséquence honorable pour 
M. de Chateaubriand. Dès i8i5, il se déclarait le partisan de la 
liberté de la presse, il U revendiquait avec de singulières res- 
trictions', j'en conviens, mais enfin il maintenait les droits delà 
pensée , stipulant pour lui , et ne consentant à servir le trône que 
si on lui laissait à lui-même son sceptre , sa plume. Le génie 
même , au milieu de ses plus désolantes aberrations , garde tou- 
jours quelque chose d'excellent et revient , à la vérité par quel- 
que endroit. 

Cependant le moment est arrivé où M. de Chateavibriand se 
servira, pour lui-même et pour son parti , de sa puissance; puis- 
qu'on leur refuse obstinément le pouvoir, ils le raviront , el 1<î 
demanderont, non plus au roi , mais à l'opinion. Quelle conces- 
sion au siècle 1 M. de Chateaubriand illustra de son nom le Con- 
sen>ateur, l'anima de sa verve et le revêtit de son éclat : il fut le 
général de cette croisade de gentilshommes qui se servaient de la 
liberté par vengeance et par ambition : tout était nouveau dans 

' Il (U'mnnduit une loi rcpii'ssivc (jisi lût inunanis. 



•7.3.2 REVUL DES DEUX MONDES. 

cette entreprise; et la France , sans être convaincue, lisait avec 
curiosité le manifeste de cette démagogie aristocratique. 

La légitimité a eu deux soutiens, M. de Villèle et M. de Cha- 
teaubriand , elle a commis la faute de les désunir et de sacrifier le 
poète à celui qui était plus qu'un homme d'affaires sans être un 
grand honmie d'état, M. de Villèle avait l'avantage de ne pas 
partager les superstitions de son parti ; il ne croyait qu'au pou- 
voir et à l'argent ; il répugnait à la Charte , parce qu'elle lui 
pai-aissait gêner l'autorité royale ; cependant il s'y était résigné 
dans l'espoir d'un budget plus facile et plus opulent. Mais s'il 
était sans fanatisme , il était aussi sans conscience ; les calculs du 
financier finirent par étouffer tous les sentimens du royaliste. Il 
ne prenait plus fort à cœur les traditions et les croyances du mys- 
ticisme monarchique , mais il alla trop loin dans ses mépris , et 
son ame qui était vide égara son esprit qui était fin. On ne fait rien, 
surtout on ne gouverne pas les hommes sans quelque grandeur 
et quelque sincérité dans le cœur ; et les ressources de l'habileté 
la plus déliée ne valent pas, en de certains jours, les grossières 
hardiesses de la conviction. En face de M. de Chateaubriand, 
M. de Yillèle, ayant pour complicesles antipathies de Louis XVIII, 
se montra petit, ingrat, mal élevé , et il l'outragea pour s'en dé- 
livrer irrévocablement. 

C'en est fait, Coriolan passe chez les Volsques , et changera les 
destinées ; si l'injure fut sanglante, la vengeance sera vive; elle 
dépassera les espérances, et peu s'en faut qu'elle n'excite la pitié 
des plus cruels ennemis de la monarchie : elle en meurt , la vieille 
dynastie , holocauste offert à l'amour-propre blessé ; elle expire 
sous le genou et sous le fer de celui qu'elle a renié. Mais arrête, 
implacable tribun! suspends tes derniers coups; grâce pour l'ou- 
vrage de tes mains ; souviens-toi de toute ta vie ; retrouve-toi 
sujet fidèle aux pieds de ton roi ; pardonne l'outrage , redeviens 
chrétien . Impossible : le vieillard à la tête grise ' n'entend plus rien : 
il s'est poussé impétueusement à la tête des générations nou- 
velles ; il a fait passer à sa suite, sous les drapeaux du siècle et de la 
liberté, une défection qui laisse un vide funeste dans les rangs op- 

' Expression de M. de Cliateaubriand. 



r.ETTKES PHILOSOPHIQUES. 3.33 

posés. Il célèbre , d'un tonde triouiplie, les funérailles de la mo- 
tiarchie ; nous ne sommes pas rois , s'écrie-t-il , ce n'est pas pour 
nous que nous parlons; il est enivré; pour la première fois , il se 
trouve populaire ; enfin , il n'est tiré de son inexplicable aveugle- 
ment que par le canon des barricades. 

Si quelqu'un, monsieur, a précipité, par son impulsion person- 
nelle, la chute de la maison de Bourbon, c'est M. de Chateau- 
briand ; il a perdu ce qu'il avait élevé. Jamais polémique ne fit plus 
de ravage. Grâce à lui , personne de quelque sens et de quelque 
consistance n'osa plus s'avouer royaliste ; chacun briguait, sous sa 
conduite, les honneurs de la désertion, et passait à l'ennemi sous 
le fracas des applaudissemens publics. 

Mais ne voilà-t-il pas que , par une péripétie nouvelle , celui qui 
s'est vengé, se lamente sur sa victoire ; après avoir donné quelques 
jours et quelques paroles à l'admiration de l'héroïsme populaire, 
il retourne au culte des débris de la légitimité : cela peut-être fort 
chevaleresque, mais cela n'est pas raisoiniable; car enfin, que veut 
M. de Chateaubriand? S'il désire sincèrement le développement des 
destinées du monde , s'il veut être l'agent de l'humanité et non pas 
d'une race de rois, comment ne comprend-t-il pas que la rup- 
ture avec l'ancien ordre est , pour nous , un progrès nécessaire , 
le seul , à vrai dire , que nous ayons fait? C'est abuser de l'autorité 
du génie que de nous présenter la légitimité monarchique comme 
une vérité sociale de tous les temps ; et nous offrir Henri V 
comme l'unique ressource de la France , voilà qui est fort ridi- 
cule. Que M. de Chateaubriand ne se méprenne pas à l'éclat de 
ses derniers pamphlets : s'il a satisfait la conscience de notre 
honneur par l'éloquente réprobation de la politique poltronne 
qui nous abaisse aux yeux de l'Europe , il a contristé tous ceux 
qui estimaient le moment , arrivé pour lui , de donner à sa bril- 
lante renommée la sanction du bons sens et de la solidité. 

En vérité, M. de Chateaubriand s'est placé dans une situation 
comique entre les générations nouvelles et le parti rétrograde. 
Aux premières, il déclare accepter toutes les possibilités et toutes 
les aventures de l'avenir , il ne fait pas difliculté d'écrire : Et 
pourquoi donc la république serait-elle une chimère? Mais aussitôt 
il se sent ressaisi par *es vieilles habitudes , et il fait entendre le 



■>,34 r.EVUE DES DEUX MONDES. 

cri de Montjuie et Saint-Denis : de cette façon, il est en règle 
avec tout le monde; prophète de l'ordre nouveau , gardien fidèle 
du royal oriflamme. 

On n'échappe pas à la fatalité de son caractère. M. de Cha- 
teaubriand est né pour ébranler l'imagination de ses contempo- 
rains , mais non pas pour éclairer leur raison , mais non pas pour 
exercer sur les affaires publiques une influence utile : c'est un 
poète incorrigible. Il a poursuivi la gloire de l'homme d'état , il 
n'a pu trouver que celle de l'écrivain, et, par un singuher con- 
traste , il s'est approprié avec bonheur les formes du style poli- 
tique , sans être davantage un homme politique. Il a été de sa 
destinée de se trouver spectateur impuissant de nos deux révolu- 
tions: en 1789, il est trop jeune et trop sauvage; en i83o, il est 
trop vieux et trop engagé; dans l'intervalle , en i8i4, il travaille 
à la restauration de la vieille couronne; de iSaS à i83o, il la 
brise; aujourd'hui, il la pleure; toujours inconséquent, toujours 
chimérique, puissant dans l'opposition et l'invective, incapable 
d'asseoir les choses et de gouverner les hommes. 

Harmonieux vieillard , repose-toi ; c'est assez de fatigu.es , d'é- 
preuves et de contradictions , le temps est venu pour toi d'entrer 
dans la majesté du silence : ou si tu veux encore distraire la renom- 
mée , illumine et colore de graves sujets avec les dernières lueurs 
de ton génie ; occupe-toi de l'humanité , parle-nous de Dieu, mais 
ne courtise plus les petites occasions et les circonstances frivoles ; 
ne te fais plus l'auxiliaire et l'apologiste des manèges d'ime cour qui 
ne te pardonnera jamais d'avoir besoin de ton patronage, et que 
tu n'as jamais aimée, même en la servant : ne songe plus qu'à la 
postérité , il importe que ta gloire fasse son salut ; pour cela, elle 
a besoin d'un retour irrévocable à l'autel de la liberté. 

Pourquoi faut-il que tant de dissensions divisent encore les Fran- 
çais ? avoir passé quarante années de discordes civiles , pour se 
retrouver encore en présence et dans l'attente de déchiremens 
nouveaux! Le parti du passé ne souscrira-t-il jamais à la marche 
du temps? Je conçois tout ce qu'en 1 789 a pu avoir de saisissant, 
d'amer , et de désespérant pour les royalistes , cette insurrection 
subite qui peu à peu devint furieuse ; ils durent tomber dans le 



LETTRES PHILOSOPHIQUES. 235 

même étonncment et la même douleur que les catholiques au 
xvi^ siècle devant la réforme de Lutlier, Mais depuis, n'ont-ils 
rien appris? prennent-ils encore notre jjlorieuse révolution pour 
une émeute ? Graml Dieu ! que leur faut -il donc pour leur dessiller 
les yeux? L'iiistoire n'est donc pas assez claire, assez vive? que 
gagnent-ils à déclarer impuissant et coupable le principe révolu- 
tionnaire , qui est le principe vital de la Fiance ? 

Napoléon a dit un mot sévère et juste : la démocratie a des en- 
trailles, r aristocratie n'en a pas. Mais au moins l'aristocratie a 
toujours eu delà fierté, elle a de la grandeur dans son égoïsme, 
et quand elle a obéi à son génie , elle n'a jamais servi que sa 
propi'e cause en paraissant servir celle des rois. Eh bien ! puis- 
que le trône antique s'est écroulé , et puisc{u'elle n'a pu le sauver, 
qu'elle ne songe plus qu'à elle , à sa propre dignité. Que tout ce 
qui reste de noblesse française se jette à corps perdu dans la li- 
berté. Il était difficile d'être à la fois plus brave et plus ignorant 
que nos gentilshommes : cju'ils se montrent aujourd'hui éclairés, 
intelligens , citoyens. Pourquoi ne pas consentir et ne pas se for- 
mer à la vie politique ? pourquoi ne vivraient-ils pas avec orgueil 
et plaisir dans un état démocratiquement libre, où la liberté 
serait générale , la naissance inutile, le talent nécessaire? Les co- 
mices et la tribune les attendent : qu'ils y viennent défendre leurs 
principes et leurs droits , qu'ils fondent , s'ils le peuvent, une 
nouvelle aristocratie cjui ait vme autre base que des mottes de terre. 
Dans toute démocratie vraiment constituée, les intérêts conser- 
vateurs doivent former un contre-poids à la mobilité envahis- 
sante des nouveaux intérêts qu'enfante chaque jour l'activité de 
l'homme : en ce sens , il y a toujours une aristocratie dans la 
société la plus nivelée ; et cette aristocratie concourt à l'harmonie 
du corps social. 

Mais que peuvent espérer les partisans de l'ancien ordre , en 
s'obstinant dans la méconnaissance de leur siècle , en nous fati- 
guant par les pratiques de la guerre civile et de la conspiration ? 
Imprudens! par pitié pour vous-mêmes, ne prenez pas, dans la 

' Trayez la cinquième lettre : Qu'exl-re qu'une résolution ? 



v3(> KF.VUE DES DEUX MONDES. 

iiiarclic de l'espril nouveau, un moment d'incertitude pour une 
insuffisance dont votis pourriez triompher ! Le p,énie de la révo- 
lution française ne craint ni les champs de bataille , ni la tribune: 
il ira partout où l'appellera sa fortune ; il consentira à remettre 
ses destinées, autant de fois que le voudront ses ennemis, à la dis- 
crétion des combats et des suffrages : il écartera tous les obstacles 
pour arriver à son but ; car il est appelé à fonder un ordre aussi 
positif , une société aussi glorieuse que la monarchie de Louis XIV. 

Lerminier, 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE. 



i4 octobre i832. 

Enfin nous tenons un ministère ! Enfin un ministère nous est né ! 
Certes ce n'a pas été sans peine! L'accouchement a été laborieux et 
difficile. Plusieurs mois ont à peine suffi à cet enfantement ; qu'importe , 
au surplus? Le temps fait-il rien à l'affaire? Ce ministère introuvable , 
il est enfin trouvé ! Enfin le voici mis au monde et venu à terme ! 

— Mais est-il né viable ? Vivra-t-il ? 

— Oh ! patience , attendez ! Ne savez-vous pas que l'on vous annonce 
pour le 19 novembre, à la chambre des députés, une consultation de 
plus de quatre cents docteurs ? Ces messieurs-là, voyez -vous, pronon- 
ceront seuls et sans appel l'arrêt de vie ou de mort du nouveau-né. 
Jusqu'au mois de novembre , patience donc ! Attendez. 

Quoi qu'il en soit , et provisoirement , on a fabriqué pour M. Thiers 
et pour M. Guizot de petits départemens de l'intérieur et de l'instruc- 
tion publique boîleux et démembrés. On leur donne petite part au gâ- 
teau , tandis que l'on fait bonne mesure à MM. Barthe et d'Argout , à la 
portion desquels on ajoute les cultes, la garde nationale et les préfets. 
MM. de Broglie et Humann démêleront, s'ils le peuvent, l'écheveau assez 
embrouillé de nos affaires étrangères et financières. M. de Rigny reste 
en panne à la marine ; le maréchal Soult présidant et brochant sur le 
tout. 

Quant à MM. Louis , Montalivet , Girod de l'Ain et Sébastiani , que 
l'on avait tués déjà de leur vivant, comme le roi d'Espagne, ils sont 
morts bien décidément , après avoir joui de l'inappréciable avantage 
d'entendre eux-mêmes leur propre oraison funèbre. 

D'ailleurs de convenables honneurs leur sont rendus. 

A l'exception du général Sébastiani, qui se charge de s'ensevelir mo- 
destement lui-même dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré , on en- 
terre magnifiquement les autres à la chambre des pairs et à la liste ci- 

TOME VIII. 16 



5.38 REVUE DES DEUX MONDES. 

vile. On leur dore la tombe autant que possible. C'est bien! Que l'oiï 
écrive encore sur le monument des défunts : « Aux grands ministres de 
l'intérieur, des finances, des affaires étrangères et de l'instruction pu- 
blique , l'Europe reconnaissante. » 

Au surplus , en cette saison d'automne , en ce triste mois d'octobre , 
tous les ministères du monde semblent vouloir se flétrir et tomber 
comme les feuilles de nos arbres. 

Ferdinand YII vient aussi de renouveler son cabinet. Pour éprouver 
ses fidèles conseillers, le rusé monarque s'était avisé de faire le mort 
comme Argnn dans It Malade imaginaire. Grâce à ce stratagème, ayant 
pu juger sainement du dévouement de ses favoris , il leur a rendu pleine 
justice selon leurs mérites. 

Mais en Espagne, les cboses ne se passent pas avec autant de cour- 
toisie que cbez nous. Nous exilons au Luxembourg les ministres dis- 
graciés. De Madrid , c'est un peu plus loin ; c'est à Burgos qu'on les en- 
voie. Heureux encore ceux qui s'en tirent de celte façon ! 

Il est encore fortement question d'un remaniement du ministère an- 
glais. Puisse M. de Talleyrand , qui n'a voulu partir de Paris qu'après 
avoir vu s'écrouler le nôtre , ne pas arriver à Londres pour assister à la 
chute de celui de lord Grey ! 

C'est qu'en effet le sceptre de ce fondateur de la réforme pourrait, 
bien être avant peu brisé parla réforme elle-même. 

Assurément du moins , quand notre ambassadeur de sinistre augure 
va descendre et reparaître à son hôtel, on dira dans le Hanover Square 
« Oh ! oh ! voici M. de Talleyrand ! Détrône-t-on quelqu'un ici ? » 

Le premier acte de notre nouveau ministère a été de lancer dans la 
chambre des pairs soixante nouveaux membres. Il était temps, en effet , 
de repeupler quelque peu la salle du Luxembourg. En dépit de toutes, 
les fournées passées, ses bancs étaient encore une fois déserts. Vraiment 
( que l'on nous passe cette vieille comparaison mythologique ) cette 
Chambre est comme le tonneau des Danaïdes; on a beau la remplir de 
pairs, elle est toujours vide. 

Nous avons pu faire ces jours derniers un rapprochement bien hono- 
rable pour notre moralité , et qui l'est fort peu pour celle de nos voisins 
de l'autre côté de la Manche. Les crimes paraissent devenir si rares en ce 
moment chez nous, que les bourreaux ne nous servent presque plus à rien, 
et que l'on a dîi récemment mettre à la réforme et à la demi-solde quel- 
ques-uns de ces estimables fonctionnaires. C'est le contraire qui arrive 
maintenant en Angleterre, et les exécuteurs des hautes-œuvres ne peur- 
vent y suffire à leur besogne. 



REVUE. CHRONIQUE. ^3.') 

A îa dernière session des assises de Londres , le Recorder, d;tns son 
tliscours au {jrand jury, déclara aux membres qui en faisaient partie 
qu'à son grand regret il n'apercevait point encore de terme à leurs 
travaux. C'était une chose déplorable , ajouta-t-il, qu'en moins de deux 
mois les assassinats se lussent élevés, dans la -ville, à 89, ce qu'il ne se 
rappelait ])oint avoir vu jamais depuis les nombreuses années qu'il sié- 
geait en la cour , si ce n'était seulement à l'époque des troubles de ïn8o. 

Dira-t-on maintenant que nous ne valons pas nos pères, ou bien que 
«OS voisins sont plus bonnêtes gens que nous? 

La mère de Napoléon est toujours mourante à Rome. Voici sur elle 
quelques détails intéressans extraits du journal d'une dame anglaise de 
haut rang : 

« J'ai vu madame Lctitia Bonaparte pour la première fois , dit cette 
dame, au commencement du mois de mai 1828, dans les beaux jardins de 
la Villa de M. Mills, sur le mont Palatin. Elle y était venue accompa- 
gnée de son fils Jérôme, l'ex-roi de Westphalie, et de sa femme la princesse 
Catherine, fille du roi de Wurtemberg, de son chapelain , de sa dame 
de compagnie et de quelques autres personnes de sa suite. Ayant entendu 
direque madame Bonaparte n'aimait pointrencontrer des étrangers, nous 
nous étions retirés dans un endroit écarté du jardin; mais Jérôme, qui 
avait vu ma voiture dans la cour de la maison, nous fit prier de le re- 
joindre, et nous présenta à sa mère et à sa femme. Madame Bonaparte 
était dune taille élevée et bien prise, son maintien avait beaucoup de 
grâce et de dignité ; ses traits étaient encore remarquablement beaux, et 
l'on reconnaissait parfaitement en elle le modèle de l'admirable statue de 
Canova. Et vraiment cette Hécube de la dynastie impériale était bien 
la plus belle personnification de la matrone romaine que l'on pût trouver. 
Elle était fort pâle , et l'expression de son visage avait quelque chose de 
pensif et de recueilli; elle s'animait cependant parfois soudainement, et 
ses yeux noirs lançaient alors pendant un instant de vifs éclairs ; sa con- 
tenance ne cessait d'ailleurs jamais d'être noble et majestueuse. Jérôme et 
son épouse lui témoignaient la tendresse la plus délicate et la plus respec- 
tueuse. Ilsla soutenaient ensemble, marchaient doucement, et d'aprèsson 
pas , écoutant attentivement ses paroles. Elle avait une robe de satin 
gris foncé, un bonnet de la même étoffe, avec un voile de blonde noire 
par-dessus. Elle portait ses cheveux blancs à la madonnn. Un superbe 
cachemire tombait gracieusement sur ses épaules, ses pieds étaient petits 
et bien faits , et ses mains admirables. En nous présentant à elle , Jérôme 
avait dit quelques mots des opinions libérales démon mari, ce qui nous 
valut un accueil plein débouté. Madame Bonaparte était convaincue que 
tous les membres libéraux de notre parlement avaient été favorablement 



■2^0 REVUE UES DEUX MONDES. 

disposés pour Napoléon, qui était encore l'unique idole de ses pensées. 
Lorsque je lui dis que l'Empereur avait en Angleterre un grand nombre 
d'admirateurs qui rendaient pleine justice à son génie , elle pressa douce- 
ment ma main, et je vis une hrme briller dans ses yeux. « Pourquoi donc 
alors, me répondit-elle , avez-vous laissé mourir mon fils sur un rocher? 
ne lui pouviez-vous trouver une prison moins cruelle? Mais excusez les 
regrets d'une mère que l'on a privée d'un pareil enfant, ajouta-t-elle , ce 
ne fut pas d'ailleurs la faute de votre nation , et je lui suis bien recon- 
naissante de sa sympathie pour Napoléon, o Jérôme détourna bientôt la 
conversation de ce triste sujet; mais madame Bonaparte ne se mêla plus 
guère à notre entretien que par quelques monosyllabes , quoique ses ma- 
nières continuassent d'être aussi bienveillanteset aussi gracieuses, et qu'elle 
conservât avec nous ce ton affectueux qui distingue les dames italiennes 
de haut rang, surtout lorsqu'elles sont avancées en âge. Lorsque nous 
eûmes fait le tour du jardin en marchant très-lentement pour ne pas la 
fatiguer, elle monta dans sa voiture , aidée de Jérôme et de mon mari. 
Jérôme et sa femme lui baisèrent la main , la princesse avec autant d'hu- 
milité que si Létilia eût eu sur la tête une couronne, et que si elle-même 
n'en eût jamais porté. Madame Bonaparte nous engagea à la venir visiter. 
En partant , elle m'embrassa sur le front et prit la main de mon mari , en 
nous disant à tousdeux des paroles pleines d'affabilité. Tous les hommes 
qui étaient présens , y compris Jérôme , restèrent découverts jusqu'à ce 
que la voiture de la princesse fût partie; alors ils montèrent dans la leur 
et s'éloignèrent aussi. 

» Il y avait en vérité quelque chose de bien touchant dans cette entre- 
vue que nous venions d'avoir avec cette femme célèbre! C'était la mère 
de César marchant au milieu des ruines du palais des Césars , et pleu- 
rant un fils dont la renommée avait rempli le monde! C'était la mère de 
Napoléon soutenue par un autre fils dont le front avait ceint aussi le 
diadème, et qui , maintenant dépouillé de ses grandeurs, rappelait cette 
belle peinture du souverain détrôné , de l'un de nos poètes : 

« He who has worn a crown , 
When less than lings, is less than other men. 
A fallen star extinguished , leaving blank 
Ist place in heaven. » 

Puia une autre femme était là, soutenant aussi madame Bonaparte ; 
c'était la fille des rois des vieilles souches, la fille des rois légitimes, 
alliée avec la moitié des têtes couronnées du jour , qui , résistant aux 
brillantes offres de sa famille, avait noblement suivi son mari dans s» 



REVUE. CHRONIQUE. 1^1 

chute, et n'avait voulu rien autre chose que part;igcr la vie obscure à 
laquelle il était réduit. 

1) Le colonel Tiburcc Sébastiani, frère du général du même nom, Corse 
de naissance, et parent éloigné des Bonaparte, me disait que madame 
Lélitia était accouchée de Napoléon dans un salon , sur un lapis qui 
représentait une scène de Y Iliade. Elle se trouvait à l'église lorsque les 
douleurs la saisirent , et l'on n'eut que le temps de la ramener dans ce 
salon, où elle mit au monde un homme qui devait opérer de notre temps 
des prodiges plus grands que ceux des héros d'Homère. 

» Le colonel Sébastiani nous dit aussi que lorsque ses enfans n'étaient 
encore qu'en bas âge, madame Bonaparte était citée déjà pour la vigueur et 
la dignité de son caractère et de sa conduite. Avec une nombreuse famille, 
n'ayantqu'un très-médiocre revenu , elle pratiquait une économie rigou- 
reuse, sans que sa maison cessât cependant d'être tenue sur le pied le 
plus honorable. Plus tard, lorsqu'elle vit son fils devenu non-seulement 
roi lui-même , mais le dictateur des rois , ni les palais qu'il lui donna , 
ni la pension d'un million qu'il lui fit, ne purent l'aveugler sur l'insta- 
bilité de la puissance de Napoléon , qui ne lui sembla jamais bâtie que 
sur du sable. L'économie sans avarice qu'elle continua de montrer alors 
lui a seule permis de soutenir depuis convenablement son rang. 

» La mère de l'empereur semblait au surplus bien née pour cette haute 
situation , à laquelle l'éleva son fils. Toutes ses manières respiraient la 
vraie grandeur et la majesté. On raconte qu'un jour Napoléon se pro- 
menait dans l'une des salles du palais des Tuileries , recevant divers 
grands personnages qui étaient admis à l'entrée et venaient lui baiser la 
main. Plusieurs membres de la famille impériale se trouvaient de ce 
nombre. Madame Bonaparte arriva lorsqu'il ne restait plus que quelques- 
uns de ces derniers. Lorsqu'elle s'approcha, l'empereur, avec un gra- 
cieux sourire, lui présenta sa main à baiser, ainsi qu'il l'avait fait avec 
ses sœurs et ses frères. Mais elle, la repoussant doucement, et offrant 
au contraire la sienne aux lèvres de son fils, lui dit en italien : « Yous 
êtes l'empereur , le souverain de tous les autres , mais vous êtes mon 
fils! » Et l'empereur saisissant cette main qu'elle lui tendait, l'embrassa 
avec tendresse et respect, se montrant ainsi fils aussi digne qu'elle 
s'était montrée digne mère! 

» Le duc de Reichstadt , surtout depuis la mort de Napoléon , occupait 
continuellement la pensée de madame Bonaparte. Elle a cependant en- 
core assez vécu pour le voir aussi mourir. » 

A Paris, à l'Opéra , sans qu'on ait doublé pour cela le prix des places, 
nous avons eu double spectacle toute cette quinzaine. 

D'un côté , dans le foyer , c'était la doctrine j la doctrine au teint 



2/5. RKVUE DES DECX MONDES. 

jaune et bilieux , se promenant les mains croisées derrière le dos , avec 
celte morgue et cette suffisance qu'on lui connaît; la doctrine avisant , 
devisant, revisant; la doctrine faisant et défaisant ses listes de pairs 
et de ministres; la doctrine infatigable, sans cesse ourdissant des trames 
sans cesse rompues; la doctrine méditant, complotant, tâtonnant, 
essayant de circonvenir la presse , et cherchant à faire tomber le 
Constitutionnel dans ses filets; la doctrine envoyant ses philosophes en 
campagne , par les couloirs et les escaliers dérobés , expédiant ses cour- 
riers à Strasbourg, et tendant ses pièges à la porte des loges des mi- 
nistres. 

De toute cette diplomatie de coulisses et de foyer , vous savez ce qu'il 
est résulté. 

Mais dans la salle, il se jouait d'autres scènes, plus intéressantes et 
plus aimables ; les oreilles et les regards étaient enivrés. On était heu- 
reux , on battait des mains. On écoutait madame Damoreau , ou bien 
l'on suivait au ciel mademoiselle Taglioni . 

C'est aussi pendant ces soirées-là, que s'est établi et pleinement con- 
firmé le succès du Serment, opéra nouveau de MM. Scribe et Auber. 

A l'occasion du poème de M. Scribe , nous ne nous engagerons pas 
assurément dans la guerre que font les feuilletons aux libretti , depuis un 
temps immémorial. Il serait sage pourtant d'en prendre son parti. Tant 
que les poètes ne viendront pas aux musiciens , il faudra bien que les 
musiciens s'arrangent de M. Scribe et consorts, et que nous nous en 
contentions nous-mêmes. Et puis , d'ailleurs , qu'importe ? MM. Auber , 
Rossini et Meyerberr mettent leur riche musique sur les pauvres poèmes 
de M. Scribe , comme on met un tapis magnifique sur une vieille et 
mauvaise table, et, Dieu merci! nous ne regardons alors et ne voyons 
que le tapis. 

Ainsi , quant au Serment, nous n'avons ni compris ni essayé de com- 
prendre la fable et les paroles de cet opéra , mais nous avons pleinement 
joui de la brillante et gracieuse partition dont M. Auber l'a revêtu. 
Parmi les nombreux ouvrages de ce compositeur , il y en a peu qui offrent 
autant de chants spirituels et élégans. Dans une autre couleur , le final 
du second acte, morceau plein de chaleur et de caractère , est aussi l'un 
des plus vigoureux qu'ait écrit l'auteur de la Muette. 

Nous qui venons tard souvent pour parler d'un nouvel ouvrage , nous 
qui venons souvent après tous les feuilletons qui l'ont examiné , nous 
devons au moins combattre et rectifier leur critique sur les points im- 
portans, lorsqu'elle nous semble injuste et mal fondée. 

Beaucoup de journaux se sont élevés contre le bonnet de coton blanc 



REVUK. CHRONIQUK. ^43 

qui figure dans le Serment sur la tête de maître Andiol l'aubergiste. 
Ils ont trouvé que cette coiffure était indigne de paraître au grand Opéra, 
qu'elle en déshonorait la scène, et devait être reléguée au\ Variétés. 
Sur cette question , nous sommes d'un avis entièrement opposé. L'em- 
ploi du bonnet de coton dans l'opéra nous paraît au contraire une har- 
diesse digne d'éloge, et ne doit pas, selon nous, être moins encouragé 
que l'usage du mot propre dans la poésie. Le bonnet de coton , surtout 
quand il est frais et blanc comme celui de Dérivis , est très-fort de mise , 
et peut se produire partout. Il s'était , au surplus , déjà récemment ha- 
sardé, quoique timide et honteux, au troisième acte du ballet delà 
Tentation, sur le coin de l'oreille des diables cuisiniers, à tnrvers tes 
soupiraux du pavillon. Mais ce sera du Serment que datera l'avènement 
définitif du bonnet de coton à l'Académie Royale de Musique. 

Le Théâtre-Italien nous a produit déjà quelques-uns des débuts qu'il 
nous avait promis. La marche a été ouverte par madame Boccabadali. 
Madame Boccabadati est une cantatrice habile et savante, dont flJatclda 
di Sabran n'a pu nous permettre d'apprécier encore bien le talent. 
Mais un succès incontestable et sans restriction a, de prime abord, 
accueilli l'apparition de madame Eckerlin et de Tamburini dans la 
Cenerentola. 

Le chant de Tamburini tient du prodige. Nous n'avions pas jusqu'ici 
l'idée de tant de douceur et de flexibilité unies à tant de puissance. La 
grâce de la force est bien la suprême grâce. 

La belle et touchante voix de madame Eckerlin émeut profondément. 
Elle est venue faire retentir en nos âmes des cordes qui ne vibraient plus 
depuis que madame Pasta nous avait quittés. 

Félicitons-nous ! Quoi qu'il arrive , quelque poignantes que soient 
les inquiétudes qui pourront nous assiéger cet hiver, nous aurons des 
soirées de larmes , des soirées de consolation et d'oubli. 

LE SALMIGONDIS '. 

Nous avions eu déjà des contes bruns , des contes bleus, des contes 
noirs ; voici maintenant des contes de toutes les couleurs ; voici 
le Salmigondis. 

Si nous en croyons sa préface , Salmigondis , c'est moins que rien ; 
c'est un livre qui n'en est pas un , et cependant c'est un livre glané 
dans toutes les intelligences et parmi toutes les célébrités ; c'est un li- 
vre sans conséquence, et pourtant c'est un livre qui a vingt chances pour 
une d'être amusant. 

' Chez Fournier. 



244 REVUE DES DEUX MONDES. 

Dans les cas où ces définitions diverses ne vous donneraient point 
une idée parfaitement claire du Salmigondis , l'éditeur vous dit plus 
nettement, dans la même préface, qu'il sera trop heureux si, par la 
littérature galvanique dont nous sommes obsédés, il trouve assez d'ima- 
ginations fraîches , de cœurs naïfs et déjeunes esprits , pour ne pas rire 
aux simples récits de chastes et modestes passions, d'histoires très-vrai- 
semblables dont se compose son recueil. 

Après cette formelle profession de foi , quelques lecteurs seront peut- 
être fort surpris de rencontrer dans le Salmigondis ^ la Danse des 
Morts, de M. Charles Rabou , et la Cheminée gothique, de M. Al- 
phonse Brot. 

— Qu'est-ce à dire , s'écrieront ces candides personnes , veul-on nous 
donner ces contes pour des contes couleur de rose?]\e voilà-t-il pas bien 
du galvanisme littéraire s'il en fut, et du plus complet? 

— Oh! répondra l'éditeur, faisant effort pour s'empêcher de rire, 
pourquoi , messieurs , prenez-vous les préfaces au mot , ou plutôt pour- 
quoi les lisez-vous? Je vous annonce au surplus des contes de toutes les 
couleurs. Or le fantastique est une couleur de contes fort à la mode , 
à moins de faire mentir mon titre , sinon ma préface, je ne puis donc 
en conscience vous dispenser du fantastique. 

Soit. Il faut d'ailleurs en convenir, l'éditeur ne nous a administré 
qu'une dose très-raisonnable de fantastique ; le fantastique n'est point la 
couleur dominante de ce premier volume du Salmigondis. 

Le Shelling , par madame de BaAvr , et d' Heureux jours en gZ , par 
M. X. , sont de petites histoires pleines de délicatesse , et dont le natu- 
rel et la simplicité n'ont nullement exclu l'intérêt. 

jàntoine Pinchon est un conte améi icain écrit avec cette verve spiri- 
tuelle qui caractérise surtout le style de M. Jules Janin. 

Un des meilleurs morceaux du volume , c'est assurément l'Episode de 
la vie d'un Pacha, par M. Edouard Disaut. Il y a là de la vraie cou- 
leur de l'Orient. 

Dire que le Comte Chabert , de M. de Balzac , se distingue par les 
qualités et les défauts ordinaires de cet écrivain , ce n'est en vérité ni le 
louer ni le blâmer médiocrement. 

Lorenzo Dempierra , de M. Buponi , n'est évidemment qu'un pas- 
tiche d'Hoffmann, mais c'est l'un des mieux faits que nous ayons lus. 

Quant à l'Ile des Fleurs, nous avouons humblement n'avoir rien com- 
pris à cette histoire, non plus qu'à son style. Son auteur, M. Sands, 
n'est pas , j'imagine , celui à'Indiana. 



REVUE DE VOYAGES. 



ï, VOYAGE DE L'ASTROLABE AUTOUR DU MONDE, 

PAR M. DUMONT d'uRVILLE '. 

II. VOYAGE AU CONGO, 

PAR M. DOUVILLE. 

m. FRAGMENTS OF VOYAGES AND TRAVELS, 

BY CAPTAIN BASIL HALL. 



A peine rentrée en France , après un voyage de trois ans dans 
rOce'anie et les mers adjacentes , la corvette la Coquille , sous le 
nom à^ Astrolabe , qu'elle reçut en mémoire d'un des bâtimens de 
La Pérouse , fut destinée à une expédition nouvelle sous le com- 
mandement de M. Dûment d'Urville, qui avait déjà participé 
glorieusement aux travaux de celle qui venait d'avoir lieu. Orga- 
nisée d'abord dans un but purement scientifique , cette expédi- 
tion acquit, au moment de son départ, un nouvel intérêt par la 
mission qu'elle reçut de cherclier les restes des bâtimens de La Pé- 
rouse que les récits d'un capitaine américain avaient fait renaître 
l'espoir de découvrir; plus heureuse que celle de d'Entrecasteaux, 
elle a retrouvé ces débris, objets de tant de regrets, qui, depuis 
quarante ans , dormaient au fond des eaux, et pu élever un mo- 
deste monument à la mémoire de l'illustre navigateur et de ses 
compagnons, sur les lieux mêmes témoins de leur naufrage. Déjà 
des personnes compétentes ont rendu compte des résultats im- 

' 5 vol. in-8 avec atlas et planches , chez Roret , rue Hautefcuillc. 
TOME VIII. 17 



2./\& REVUE DES DEUX MONDES. 

menses de ce voyage dans toutes les branches des sciences natu- 
relles , et nous nous bornerons , en conséc|uence , à une analyse 
rapide des volumes que nous avons sous les yeux, et qui n'ont rap- 
port qu'à la partie historique. Les événemens qui se sont passés 
en France au moment même où elle devait commencer à paraître, 
en ont entravé la publication ; mais, quoiqu'elle ne contienne en- 
core que les deux tiers de l'expédition, elle n'en est pas moins di- 
gne d'attirer l'atteiîtion publique. 

Munie abondamment de tous les objets nécessaires aux recher- 
ches qu'elle doit entreprendre, l'astrolabe met à la voile de Tou- 
lon, le 22 avril 1826, et après une relâche à Algésiras nécessitée 
par les vents contraires, arrive le i4 juin à Sainte-Croix de Téné- 
rifFe. M. d'Urville, accompagné de M. Gaimard , l'un des natu- 
ralistes de l'expédition , monte au sonuiiet du Pic de Teyde , et la 
description qu'il en donne , sans ajouter de nouveaux détails scien- 
tifiques à ceux déjà connus , se fait lire avec intérêt , même après 
celles de ses devanciers. La relâche à TenerifFe ne dure que 
cinq jours dont tous les momens sont utilisés, et l'astrolabe se 
dirige sur La Praya , aux îles du Cap- Vert , où elle rencontre 
l'expédition du capitaine Owen, revenant de relever une partie de 
la côte orientale d'Afrique , travail précieux qui a été publié dans 
le temps. De là, M. d'C^rville continue sa route, reconnaît l'île 
de la Trinité , cherche en vain celle de Saxembourg, et après une 
traversée de quatre-vingt dix-huit jours , découvre les côtes 
de la Nouvelle-Hollande sans avoir touché nuUe part. Malgré 
l'été qui règne en ce moment clans ces parages , cette longue navi- 
gation n'est qu'une suite presque continuelle de tempêtes qui 
semblent présager à l'expédition celles qui l'attendent plus tard. 
Le 7 octobre, elle mouille dans le port du Roi-Georges, situé à 
la partie méridionale de la Nouvelle-Hollande , à l'entrée du dé- 
troit de Bass , et commence ses relations avec les naturels de cette 
partie du globe , placés dans les derniers rangs de l'espèce hu- 
maine, et par cela même si intéressans à étudier. Elle visite en- 
suite le port Western , et touche sur plusieurs points de la côte 
orientale avant d'arriver à Sidney. La première partie du second 
volume est consacrée tout entière à l'histoire de cette colonie 
unique dans l'histoire du monde , et si mal connue en France où 



REVUE DE VOYAGES. 1^'J 

olle n'est i'ep;ardée généialenient que comme l'égoùt de la popu- 
lation malfaisante de l'Anj^letene. M. d'Urville, après avoir dé- 
crit ses progrès rapides, nous la fait voir dans son état actuel, 
aspirant à se laver de sa tache originelle et à prendre rang sur un 
pied égal parmi les autres colonies de la métropole : il est cu- 
rieux de voir les distinctions aristocratiques, si vivaces dans cette 
dernière , partager les colons de la Nouvelle-Galles du sud en au- 
tant de castes rivales qu'ils comptent de motifs différens qui les 
ont conduits sur cette terre lointaine. Entre le coru>ict, vêtu de son 
liabit ignominieux , et l'homme du gouvernement, dépositaire 
du pouvoir , l'orgueil a trouvé moyen d'élever une foule de sépa- 
rations infranchissables parmi les rangs intermédiaires de la popu- 
lation. Comme partout ailleurs, il en résulte de vives résistances 
dont les journaux de Sidney sont naturellement les interprètes. 
Les nombreux extraits que donne M. d'Urville de ces derniers, 
ajoutent un mérite de plus à cette partie de sa relation. 

L'expédition lève l'ancre le 17 décembre et se dirige sur la 
Nouvelle-Zélande, dont elle aperçoit les côtes, le 10 janvier 1827, 
à quelques lieues au sud du cap Foul-Wind, situé à la partie oc- 
cidentale de Tavaï-Pounamou. Les temps affreux déjà éprouvés 
précédemment par l'Astrolabe, semblent la poursuivre avec une 
sorte de fatalité pendant cette nouvelle traversée. Une mer ora- 
geuse lui interdit l'accès de la côte escarpée de Tavaï-Pounamou, 
qu'elle longe sans aborder la terre jusqu'au détroit de Cook, qui 
la sépare d'Ika-na-Mawi , l'île septentrionale de la Nouvelle-Zé- 
lande. Ici commencent d'importans travaux géographiques qui 
complètent ceux que Cook et ses successeurs avaient laissés impar- 
faits sur cette partie du pays. La baie de Tasman, que ce célèbre 
navigateur croyait séparée de celle dp l'Amirauté , communique 
avec cette dernière par un canal étroit où l'Astrolabe parvient â 
passer en courant les plus grands dangers, et dont les cartes de l'ex- 
pédition offrent un relevé exact , ainsi que du canal de la Reine- 
Charlotte. Ces travaux terminés, elle fait route au nord et longea 
vue de terre toute la côte orientale d'Ika-na-Mawi jusqu'à l'im- 
mense Baie-des-Iles qui la termine près de sa pointe nord. Les 
dangers que court l'Astrolabe dans cette longue navigation, sur- 
passent tous ceux qu'elle avait éprouvés jusqu'alors, et deux fois 



248 REVUE DES DEUX MONDES. 

elle se voit sur le point de périr, sans laisser même une trace de 
son apparition , dans ces parages redoutables. La reconnaissance 
de cette partie de la Nouvelle-Zélande peut être considérée 
comme complète , excepté sur quelques points, que le mauvais 
temps n'a pas permis de relever avec la même exactitude que 
le reste. 

Les missionnaires anglais , de la secte des méthodistes , qui se 
sont établis depuis quinze ans sur diftérens points de la Baie-des- 
Iles , avaient fait jusque-là peu de progrès sur l'esprit indomp- 
table des naturels qui l'iiabitent. Les relations qu'ils ont publiées, 
et les autres ouvrages qui ont paru récemment sur la Nou- 
velle-Zélande , ont fovirni à M. d'Urville , avec ses propres ob- 
servations , les matériaux du travail le plus complet qui existe à 
l'heure qu'il est sur ce pays ; on pourrait même lui reprocher la 
masse d'extraits qu'il donne sous le titre de Pièces justificalwes , 
et qui remplit le troisième volume tout entier. Les mêmes faits y 
sont rapportés un trop grand nombre de fois , et le peu d'oidre 
chronologique qui y règne jelte quelque confusion dans l'esprit 
du lecteur ; d'ailleurs , l'excellent résumé qu'en donne M. d'Ur- 
ville lui permettait de les abréger sans aucun inconvénient. Grâces 
à ces travaux, les Nouveaux-Zélandais sont mieux connus peut-être 
que les Indiens de l'Amérique méridionale , découverte depuis si 
long-temps, et, en comparant ce qu'on en sait aujourd'hui avec ce 
qu'en ont rapporté les navigateurs du siècle dernier, on peut ap- 
précier les erreurs dans lesquelles étaient tombés ceux-ci, sur un 
peuple dent ils ignoraient complètement la langue, et qu'ils offen- 
saient souvent mortellement, sans le vouloir, en violant ses usages. 
De là les vengeances terribles exercées plusieurs fois sur les Eu- 
ropéens par ces sauvages irascibles , et par suite les rapports dans 
lesquels ils étaient représentés sous les traits les plus odieux. La 
conduite prudente du chef de l'expédition, et de tous ceux qui la 
composaient , lui a valu de vivre dans ime harmonie parfaite avec 
les naturels. 

Des scènes moins paisibles , et la plus cruelle épreuve qu'elle 
ait eu à subir dans le cours de son voyage , attendaient l'Astrolabe 
à Tonga-Tabou , la principale des Iles-des-Amis , mieux désignées 
aujourd'hui sous le nom d'Archipel de Tonga. En y arrivant , le 



nEVtlF. DE VOYAGES. 0,/|^Q 

20 avril , elle s'engage entre les récifs madréporiques qui ceignent 
cette île , comme la plupart Je celles de la Polynésie, et , pendant 
près de quatre jours , la perte du bâtiment paraît inévitable ; il 
ne parvient à se dégager qu'après avoir perdu presque toutes ses 
ancres , et par un de ces hasards miraculeux dont est semée la vie 
de l'homme de mer. Quelques jours après cet événement critique, 
les naturels , qui n'avaient montre' jusque-là aucunes dispositions 
hostiles , donnent un exemple de cette perfidie qui a déjà été fa- 
tale à plusieurs navires , et enlèvent un canot de V Astrolabe avec 
son équipage. M. d'Urvdle ne parvient à délivrer ses hommes 
qu'en recourant à des actes d'hostilités qui en imposent à ces sau- 
vages intrépides d'ailleurs, et accoutumés à l'effet des armes à feu, 
devenues assez communes parmi eux depuis quelques années. 
C'est à elles probablement qu'ils devront un jour un changement 
dans leur état social , de même que l'Europe leur doit une partie 
de ceux qu'elle a subis depuis leur invention. 

Ici , comme à la Nouvelle-Zélande , des missionnaires métho- 
distes se sont établis depuis plusieurs années , et , plus heureux 
que dans ce dernier pays , ils sont parvenus à convertir un certain 
nombre d'insulaires à la religion chrétienne , et , chose bien re- 
marquable , c'est à des naturels d'Otaïty que sont dus les plus 
grands succès dans ce genre. Leur île, convertie en entier par les 
missionnaires , est devenue le foyer de la civilisation qui doit un 
jour se répandre sur toutes celles de la Polynésie. On dirait , à 
voir le zèle infatigable des méthodistes sur tous les points du 
globe, que l'esprit de prosélytisme, si fervent dans l'église ro- 
maine aux temps de sa puissance , a passé tout entier dans ces 
hommes austères , les puritains de nos jours. Reste à savoir si 
leurs principes exagérés peuvent contribuer au bonheur des na- 
tions sauvages auxquelles ils s'efforcent de les inculquer. 

Un résumé de tout ce qui est connu sur Tonga-Tabou, depuis 
sa découverte par Tasman jusqu'à nos jours, et non moins com- 
plet que celui sur la Nouvelle-Zélande , suit les détails person- 
nels à l'expédition, et termine la partie historique publiée jus- 
qu'à ce moment. Celle qui doit suivi'e, et qui contient les travaux 
exécutés sur les autres points de la Polynésie , à la Nouvelle- 
Guinée , aux Moluques , etc. , ne peut manquer d'offrir des ob- 



a5o ' REVUE DES DEUX MONDES. 

servations non moins importantes. Les auti'es pai'ties concernant 
l'histoire naturelle sont aussi avancées dans leur publication que 
le récit lui - même , et les cartes , ainsi que les planches qui 
accompagnent tout l'ouvrage , nous paraissent e'galer en ma- 
gnificence celles des expéditions de l' Uranie et de la Coquille , 
si supérieures à tout ce qu'on avait fait en France dans ce 
genre. Ce luxe est bien : il est digne d'une nation qui marche 
en tête de toutes les autres pour les sciences naturelles ; mais il 
a l'inconvénient de mettre ces ouvrages splendides à la porte'e 
d'un trop petit nombre de bibliothèques. Nous croyons donc 
qu'on doit savoir bon gré à M. Roret , devenu propriétaire de la 
partie historique , de l'avoir rendue accessible à tous , en en don- 
nant une édition à part , qui ne diffère de l'autre que par un 
papier plus modeste et par le nombre des cartes et des planches , 
réduites à vingt des plus importantes. Tout le reste s'y trouve 
reproduit, jusqu'à ces petits croquis intei'calés dans le texte , dont 
la plupart sont d'une exécution parfaite ; idée ingénieuse qui met 
sous les yeux du lecteur les objets dont il est question , sans 
l'obliger d'avoir recours à un atlas à part. Il serait à désirer que ce 
double mode de publication eût été suivi pour la Coquille et l'U- 
ranie; ces deux ouvrages eussent acquis par-là une popularité 
que leurs pi'ix élevés leur permettront difficilement d'atteindre. 

Ce n'est pas sans un sentiment pénible que nous passons des 
nobles et loyaux travaux de V Astrolabe à ceux d'un homme dont 
le nom est destiné sans doute à quelque célébrité , mais d'un autre 
genre que celle dont il jouit en ce moment. Nous voulons parler 
de M. Douville et de son prétendu voyage au Congo '. Le succès 
étrange qu'a obtenu cet ouvrage en France , durerait encore dans 
tout son éclat, si une revue étrangère, le Foreign quarleiiy Re- 

' La Rewue des deux Mondes croit devoir à ses lecteurs de se justifier 
d'avoir accueilli , dans un de ses numéros, quelques pages de l'ouvrage de 
M. Douville. A l'époque où elle le fit, rien ne donnait à penser qu'un voyage, 
qui paraissait précédé d'un rapport favorable de la Société de géographie, 
pût n'être qu'un tissu de fictions incohérentes. A cette dernière donc ap- 
partient tout le blâme que peut encourir la Re\'ue à ce sujet, et qu'elle 
n'est pas , d'ailleurs , la seule à mériter. 



REVUE DE YOVAGES. ?.5 1 

vieiv ', dans un article reproduit en partie par le Temps, n'était 
venue arracher la couronne qu'on avait placée sur la tête de l'au- 
teur. Justice a donc été faite , mais elle ne l'a été qu'à moitié , et 
non par qui elle devait se faire- La première voix accusatrice eût 
dû s'élever du sein de la France , ou plutôt les corps savans à l'ap- 
probation desquels M. Douville présentait ses travaux, ne devaient- 
ils pas la prémunir contre cette mystification , préparée de longue 
main, avec une audace dont il y a peu d'exemples? L'un, la Société 
de géographie, non contente de donner son approlîation, a com- 
blé l'auteur de ses laveurs; l'autre , l'Institut, auquel M. Douville 
soumet les objets qu'il prétend avoir recueillis en Afrique , les 
reconnaît pour être américains , et croit devoir garder le silence sur 
un fait aussi important. Nous concevons , du reste , parfaitement 
le sentiment de dégoût qui a pu engager les hommes honorables 
qui composent ce dernier corps à se taire, et le respect que nous leur 
devons , nous interdit toute réflexion à cet égard. Quant à la So- 
ciété de géographie , malgré la considération personnelle que 
mérite chacun de ses membres, elle nous permettra d'approuver 
les réflexions sévères que le Foreign quarlerly Reneiu lui a adres- 
sées; c'est une affaire entre elle et l'auteur de l'article. Ce que ce 
dernier a commencé, nous allons tâcher de l'achever, en donnant 
sur M. Douville , qui nous est connu de longue date , quelques 
détails qui pourront servir de correctifs à la notice biographique 
que le Conslitutionnel a publiée sur son compte. Comment, à une 
époque où les relations sont aussi multipliées entre toutes les par- 
ties du globe, M. Douville a-t-il osé espérer que les faits qu'on 
va lire resteraient dans l'ombre? Cela est aussi incompréhensible 
que l'énormité des erreurs dont son voyage est parsemé. 

J'étais à Buenos-Ayres en 1826 et 1827, à l'époque où la rade 
de cette ville était bloquée par une escadre brésilienne qui èmpê- 
cJiait toute communication par mer. Vers le milieu de décem- 
bre 1826, on aperçut tout à coup, un matin , un bâtiment de 
guerre ennemi se dirigeant sur la ville avec pavillon parlemen- 
taire. Le bruit se répandit aussitôt que ce navire était porteur de 
propositions de paix ; mais le lendemain les journaux annoncèrent 

' Foreigi quarterly Keview, n'J ly.. August 18 2. Pages i()3--oG. 



252 REVUE DES DEUX MONDES. 

que le parlementaire de la veille n'était venu que pour mettre 
à terre M. Douville, naturaliste envoyé par le gouvernement fran- 
çais , pour explorer l'Amérique du sud. M. Douville fut accueilli 
par ses compatriotes avec les égards que méritait la mission dont 
ils le croyaient chargé , et peu de jours après son arrivée , M. Ra- 
monLarrea, l'un des principaux négocians de la ville, pour lequel 
il avait une lettre d'introduction , donna en son honneur un grand 
dîner de vingt couverts auquel je fus invité. Je fus placé à côté 
de M. Douville. Pendant toute la durée du repas, il garda un si- 
lence modeste , chose assez rare parmi les voyageurs , et ne fit 
que des réponses évasives et polies aux questions que lui adres- 
saient les convives. 

Plusieurs Français recherchèrent la connaissance de M. Dou- 
ville , et reçurent de lui quelques détails vagues sur ses précé- 
dens voyages. C'était une chose merveilleuse que le nombre et 
l'étendue des pays que ce voyageur avait déjà parcourus ; l'Europe 
presque tout entière, le cap de Bonne - Espérance , l'Inde, la 
Perse , l'Amérique du sud , avaient été tour à tour le théâtre de 
ses explorations. Il avait même pénétré, par terre, depuis le fleuve 
des Amazones jusque dans le sud des Pampas de Buenos-Ayres , 
où il avait vécu parmi les Indiens farouches qui les habitent ; mais 
par une circonstance particulière , il n'avait pas visité Buenos- 
Ayres même , malgré la faible distance qui l'en séparait dans le 
cours de cet immense voyage. Personne dans le pays n'en avait 
jamais ouï parler, quoique M. Douville l'indiquât comme ayant 
eu lieu à une époque assez récente. Un soir qu'il en causait chez 
M. Roberge, pharmacien, où se réunissait d'habitude l'élite des 
Français établis à Buenos-Ayres , on le pria de vouloir bien indi-^ 
quer sur une feuille de papier les principaux points de la Répu- 
blique Argentine , par lesquels il avait dû nécessairement passer. 
Il essaya de le faire , mais malheureusement il plaça à l'ouest ce 
qui devait être à l'est , au nord ce qui était au sud , et ainsi du 
reste. Ces erreurs parurent singulières chez un naturaliste et un 
géographe. Moi-même, quelque temps auparavant, j'avais reçu 
la visite de M. Douville , qui me fut présenté par M. Dutilleul ,. 
ancien payeur de l'armée d'Espagne, fixé depuis peu à Buenos- 
Ayres. Nous parlâmes naturellement de ses voyages, et j'appris 



REVUE DE VOYAGES. 200 

tle lui qu'il avait repassé sur les traces de M. de Huuiboldt, de l'Oré- 
noque dans le fleuve des Amazones. Sa mémoire le servait mal ; les 
noms d'Aturès, de Maypurcs, de Cassiquiare, etc., familiers à qui- 
conque a lu le voyage de M. de Humboldt, paraissaient lui être in- 
connus, et je fus plusieurs fois obligé, dans le cours de la conver- 
sation , de mettre fin à son hésitation en les prononçant moi-même. 

Bientôt des Français, arrivés par terre de Montevideo, don- 
nèrent de nouveaux renseignemens sur M. Douville. On apprit 
par eux qu'il y était arrivé vers le milieu du mois d'octobre , sur 
le brick le Jules, capitaine Decombes , parti du Havre le 7 août 
1826. Sa conduite, pendant la traversée , avait été loin d'être 
louable : il se plaignait sans cesse de la mesquinerie avec laquelle 
on traitait un homme comme lui , accoutumé à passer sur des bâ- 
timens de guerre , et reprochait surtout au capitaine d'avoir laissé 
engager dans la cale du navire , avec les marchandises de la car- 
gaison , une caisse contenant ses instrumeus , ce qui l'empêchait , 
disait-il , de faire des observations astronomiques. A l'arrivée à 
Montevideo , les effets des passagers furent visités à la douane , 
suivant la coutume ; la précieuse caisse fut ouverte , et présenta , 
pour tout instrument , un cabaret de porcelaine en assez mauvais 
état, et quelques autres objets de même nature. M. Douville des- 
cendit à la Fonda de las Cualro Naciones (Hôtel des Quatre Na- 
tions) , tenue par un Français nommé M. Himonnet. Ce dernier, 
bon homme au fond, quoique assez peu traitable , crut s'aperce- 
voir un jour que son hôte se préparait à sortir un peu trop brus- 
quement de chez lui , et poussa l'impolitesse jusqu'à le tenir en 
charte-privée ; cependant M. Cavaillon , vice-consul de France à 
Montevideo, parvint à le tirer de son erreur. C'est à la suite de 
cette affaire que notre voyageur s'adressa , au nom des sciences , 
à l'amiral brésilien, Pinto Guedez, pour être conduit, sur un bâti- 
ment de guerre , à Buenos- Ayres, faveur que lui accorda l'amiral. 

Il est inutile de dire l'effet que produisirent ces renseignemens 
sur l'opinion publique à Buenos-Ayres. M. Douville avait d'a- 
bord fait semblant de s'occuper de quelques recheiches scien- 
tifiques', qu'il abandonna bientôt pour se livrer à une industrie 

.' flntre autres découvertes intéressantes, M. Douville crut, un jour, avoir 



254 REVUE DES DEUX MONDES, 

plus profitable. Il loua un petit magasin, rue de la Cathédrale, 
n" 12g , qu'il quitta peu après pour un autre situé rue de la Piedad, 
n°9i, et, sous la raison de commerce Domùlle et Laboissière, se 
mit à vendre des livres , du papier, de la parfumerie , des pétards 
et autres articles de même espèce. Le nom de Laboissière était 
celui d'une femme d'une tournure tant soit peu commune, et d'un 
âge approchant de la maturité , qui accompagnait M. Douville : 
c'était elle qui tenait ordinairement le magasin, son associé s'oc- 
cupant plus spécialement des affaires du dehors et des travaux 
relatifs à une petite presse lithographique qu'il avait établie. 

Ici, je me vois obhgé d'abandoimer un instant M. Douville pour 
me livrer à une digression sur un événement qui se passa pendant 
son séjour à Buenos-Ayres. Dans la première semaine du mois 
de juin 1827, un personnage fut arrêté et mis en prison , sous l'ac- 
cusation d'avoir contrefait les billets de la Banque nationale d'un 
réal et de deux réaux. M. Ramon Lai'rea ayant envoyé chez le 
personnage en question toucher le montant d'une lettre de change, 
le commis chargé de ce recouvrement reçut une masse de ces bil- 
lets, qui étaient évidemment faux; et sur la plainte de ce négociant, 
la police fit son devoir. L'accusé jeta les hauts cris dans sa prison, 
et publia, dans VEcho Français ', une lettre dans laquelle il se 
plaignait de son arrestation et de la manière horrible dont on le 
traitait dans son cachot : on lui refusait, disait-il, les objets de 
première nécessité , et jusqu'à de l'eau tiède pour se faire la barbe; 
il était obligé, pour s'en procurer, d'en faire chauffer dans une 
bouteille qu'il mettait entre ses cuisses , dans son lit; en outre , le 
soleil l'incommodait de ses rayons à certaines heures du jour , 
et sa vue , affaiblie par les suites d'une observation d'éclipsé de 
soleil qu'il avait faite autrefois en Sicile , ne pouvait en supporter 
l'éclat, etc. 

trouvé de la pierre à chaux , substance qui luanque complètement dans les 
environs de Buenos-A.yres , où on la remplace par des coquilles , qui sont 
abondantes dans plusieurs endroits. L'échantillon de ce prétendu calcaire, 
qu'il porta en triomphe à M. Ramon Larrea , chez lequel je l'ai vu, n'était 
autre chose qu'un morceau d'argile durcie , qui abonde dans le pa\s , ou 
elle est désignée sous le nom de tosca , tuf. 

' Journal français qui paraissait, à cette époque, à Buenos-Ayres. 



REVUE DE AOYAGES. 255 

Ces plaintes firent naître une polémique assez animée entre les 
journaux : la Gaceta Mercanlil, feuille de l'opposition , publia à 
ce sujet deux articles virulens contre le gouvernement , auxquels 
répondit la Cronica polilica y literaria ', journal semi-officiel, et 
par conséquent champion du pouvoir. Je traduis le passage sui- 
vant de sa réponse : « Le crime dont on accuse M. *** attaque 
les prérogatives du gouvernement et les intérêts de la société. 
En tout temps, la falsification des billets de Banque a excité la 
sévérité de la justice. Nous espérons que M. *'*'*^ prouvera son 
innocence. Mais n'y a-t-il pas quelque exagération dans le tableau 
épouvantable qu'il a offert au public? devons-nous ajouter foi à 
toutes les accusations qu'il dirige contre le chef de la police ? En 
lisant les deux articles de la Gaceta Mercantil, nous nous sommes 
dit : Quel intérêt peut-on avoir à imposer des privations à un 
homme à qui on laisse la liberté de s'en plaindre ? refusera-t-on 
une tasse de thé à celui qui peut communiquer à un journaliste 
les souffrances qu'il éprouve? etc. » 

Le 2'j août 1827, je quittai Buenos-Ayres pour me rendre au 
Brésil. Peu de jours après mon arrivée à Rio-Janeiro , le 20 sep- 
tembre , je partis pour l'intérieur, et ne reparus à Rio que dans 
les premiers jours du mois de mars de l'année suivante. J'y re- 
trouvai M. Douville, qui se livrait à la même industrie qu'à Buenos- 
Ayres , et avait élevé un magasin que tenait madame Laboissière, 
habillée en homme , ce qui scandalisait fort les Brésiliens tout 
en les attirant chez lui. A partir de ce moment, je perds de vue 
personnellement M. Douville, et ne voulant rien aftiimer que 
ce dont j'ai été témoin moi-même, je tairai certains détails qui 
sont parvenus récemment à ma connaissance. 

Quelques années s'écoulèrent. Je ne pensais plus à M. Douville, 
lorsqu'à mon retour à Paris , dans les premiers jours du mois de 
juin dernier, après une longue absence dans les colonies, le pre- 
mier ouvrage qui me tomba entre les mains fut le Voyage au 
Congo. Le nom de l'auteur retentissait dans les journaux , qui 
s'empressaient à l'envi de donner des extraits du livre ; la So- 
ciété de Géographie , après lui avoir décerné son prix et une 

Cronica politica y literaria r? ■ fhienos-^dyrcs, 19 de jiinio de 1S27V 



256 REVUE DES DEUX MONDES. 

médaille, l'avait choisi pour son secrétaire; plusieurs audiences 
en haut lieu lui avaient été accordées ; enfin , c'était un concert 
de louanges qu'aucune critique n'osait troubler. Ce nom de Dou- 
ville me frappa : était-ce l'homme que j'avais connu cinq ans au- 
paravant à Buenos^Ayres et au Brésil ? Je fis part de mes soupçons 
à plusieurs personnes bien connues qui avaient vu M. Douville, et 
le leur dépeignis sans avoir encore vérifié l'identité. Le portrait 
que je fis de sa personne se trouva juste, et ce fut une question 
décidée pour moi. Cependant j'hésitais encore à donner suite à 
cette affaire , lorsque le Constitutionnel du i6 septembre dernier 
publia sur M. Douville un article biographique rempli de détails 
si extraordinaires , pour ne rien dire de plus , que , pour faire 
cesser une mystification parvenue à un tel degré d'impudeur 
d'une part , et de crédulité de l'autre , je résolus d'élever la voix. 
Je vis M. Douville , et , au premier coup d'œil , il me fut im- 
possible de le méconnaître : les années ne l'ont pas changé ; le 
soleil de l'Afrique n'a pas ajouté une teinte de plus à ce front 
pâle, et lorsque je lui appris que j'étais à Rio-Janeiro à la même 
époque que lui , ses yeux se troublèrent comme s'il eût vu le 
glaive de l'opinion publique suspendu sur sa tête. Si mon témoi- 
gnage ne suffit pas pour constater cette identité , il existe actuel- 
lement à Paris plusieurs personnes qui ont connu M. Douville à 
Buenos-Ayres; je m'engage à les produire. 

Que dirai-je maintenant du voyage au Congo? Déjà le Foreign 
quarleiif Rei'iew a prouvé que les dates mentionnées dans le cours 
de l'ouvrage sont inconcdiables entre elles. Nous allons voir que la 
première de toutes , celle de l'arrivée de l'auteur au Congo, n'est 
pas moins fausse. 

« A peine reposé des fatigues de mes précédens voyages dans 
diverses parties du monde, je quittai Paris le i<^'' août 1826, et 
je m'embarquai au Havre le 6 du même mois, dans l'intention 
d'aller visiter la presqu'île orientale de l'Inde, et ensuite de 
pénétrer en Chine, si c'était possible. " Vol. i , pag. i. 

Je ne presserai pas M. Douville sur ses précédens voyages , et 
je reconnais que la date de son départ du Havre est exacte ; seu- 
lement il aurait pu indiquer le nom du navire et du capitaine 
comme je l'ai fait : cela ne nuit jamais dans ces sortes de matières. 



REVUE DE VOYAGES. 2.5'J 

« Arrivé à Montevideo où j'espérais trouver un navire partant 
pour l'Inde, des circonstances me firent renoncer à ce projet. Je 
pris passage sur un navire destiné pour Rio-Janeiro , où je débar- 
quai au commencement de 1827. » Vol. I, pag. 2. 

Je passe encore sur l'étrange idée d'un liomme qui , voulant 
s'embarquer pour l'Inde , s'en va chcrclier un bâtiment à Mon- 
tevideo, tandis que nos ports et ceux de l'Angleterre en offrent 
sans cesse pour cette destination. Les circonstances du séjour de 
M. Douville à Montevideo sont également connues. Quant à son 
départ pour Rio-Janeiro, et le séjour qu'il y fait jusqu'au i5 oc- 
tobre 1827, jour de son embarquement povu- Benguela ( vol. 1 , 
pag. ^), je suis en mesure de prouver qu'il a passé tout le temps 
en question à Buenos-Ayres. J'ai sous les yeux des journaux de 
cette ville contenant des annonces commerciales de Douville et 
Laboissière^ depuis le mois de mars jusqu'au milieu de juin. Que 
si M. Douville prétend qu'il n'y a pas identité entre lui et l'as- 
socié de M""^ Laboissière , j'ai déjà offert de la prouver par des 
témoins. Je le prierai ensuite d'expliquer par quelle singulière 
rencontre il se fait que ce nom de Laboissière se trouve mentionné 
dans l'épitaplie qu'il inscrit sur le tombeau de son épouse, morte, 
dit-il, le 10 juillet 1828, à Megna Candouri , et qui est ainsi 
conçue : Dounlle à son épouse , née Anne-Athalie Pilaut-Labois- 
sière. Vol. 1 1 , pag. 44- 

Il est clair également que M. Douville ne pouvait pas> être au 
Congo en mars 1828, puisque je l'ai vu à cette époque à Rio- 
Janeiro, fait que j'affirme une seconde fois. Ainsi que je l'ai dit, 
il y tenait un magasin, et l'on peut voir dans les journaux brési- 
liens du temps des annonces commerciales de lui. Je n'ai pu me 
procurer de ces journaux à Paris , vu leur extrême rareté et leur 
date ancienne , mais je me souviens parfaitement de ce fait , et je 
prie les personnes qui auraient de ces papiers à leur disposition , 
de vouloir bien le vérifier. Je leur recommande surtout le Diario 
Fluminense. 

Criblé de fausses dates comme il l'est , que devient l'ouvrage 
tout entier , et n'est-il pas permis de penser qu'il a été inventé à 
plaisir et maladroitement d'un bout à l'autre ? Dans ce cas , une 
seule difficulté subsisterait. Si M. Douville n'a pas été au Congo, 



258 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'où proviennent les renseignemens qu'il donne sm- le pays, et les 
cartes qui accompagnent son voyage? Ici, je l'avoue, je suis ré- 
duit à de simples conjectures, mais qui ont à mes yeux tout le 
poids de la réalité. Il existe à Rio-Janeiro un grand nombre de 
personnes qui ont été au Congo , et une foule de documens sur 
les possessions portugaises en Afrique, qui y ont été apportés 
en partie de Lisbonne , lorsque le roi Jean VI quitta le Portugal 
pour aller s'établir au Brésil. Ces documens sont déposés dans les 
archives publiques , et je conviens qu'il est presque impossible 
d'en pi'endre copie; mais pour les ouvrages appartenant à des 
particuliers, la même impossibilité ne subsiste plus. Or, M. Dou- 
ville n'a-t— il pas pu , par un moyen quelconque , se procurer un 
manuscrit accompagné de cartes , manuscrit qu'il aura arrangé à 
sa manière, et si j'accorde qu'il a été réellement au Congo , sans 
toutefois s'avancer dans l'intérieur des terres , ne lui a-t-il pas été 
plus facile encore qu'au Brésil de se procurer des renseignemens 
écrits ou de vive voix de la bouche des traitans portugais? 

Cette dernière conjecture me paraît la plus probable , car je 
crois distinguer çà et là , à traveis les fictions de l'ouvrage , quel- 
ques traits qui indiquent un homme qui a été sur les lieux. J'ac- 
corderai donc à M. Douville qu'il a mis réellement les pieds en 
Afrique, mais rien de plus. Il suffit, en effet, de la lecture du 
voyage pour reconnaître que l'auteur décrit presque partout des 
pays qu'il n'a pas vus , et raconte des événemens qui ne se sont 
jamais passés. D'abord , qu'est-ce que ces caravanes , ou plutôt 
ces armées à sa solde , et à l'aide desquelles il taille en pièces 
des armées ennemies , brûle des villages , fait leurs chefs pri- 
sonniers , et cent autres prouesses du même genre? Je lui ferai 
observer qu'à l'époque où il prétend avoir entrepris son expédi- 
tion , il n'avait pas à sa disposition , je ne dis pas les i5o,ooo fr. 
qu'il assure y avoir dépensés , mais même la cinquantième partie 
de cette somme '. Ensuite on peut remarquer dans quelle 

' M. Douville dit i5o,ooo francs ; mais si on calcule les dépenses qu'il a 
du faire d'après sa manière de voyager, on trouvera, avec le Foreiga 
Quarterly Reuiew , qu'elles ont dû s'élever à près de 4oo,ooo francs. 
C'est une des moindres contradictions de l'ouvrage. 



REVUE DE VOYAGES. ?.5g 

t'iiorine disproportion se trouvent dans l'ouvrage les événemens 
qui prêtent à la fiction , et les observations scientifiques que 
l'auteur annonce faire sans cesse, et qu'on ne trouve que de 
loin en loin. Disputes avec les nègres, vols de tafia, conversa- 
tions entre les chefs, mœurs, usages, combats, tout cela se trouve 
décrit avec une prolixité fatigante. Le reste, au contraire, qui 
était pourtant le principal, est d'une aridité et d'une maigreur 
telles , qu'on le renfermerait aisément dans un petit nombre de 
pages, et j'ose affirmer que nulle part on ne trouverait dans un 
même espace un pareil amas d'inepties et d'absurdités. On voit 
évidemment un homme qui voudrait bien parler le langage des 
sciences, mais qui, en connaissant à peine les premiers mots , les 
balbutie avec hésitation , et tourne sans cesse dans un cercle étroit 
d'expressions pareilles dont il ne connaît pas la valeur. Il suffit, 
pour se convaincre de la profonde ignorance de l'auteur , d'exa- 
miner ses travaux dans toutes les branches des sciences naturelles. 
Je dis toutes , car M. Douville n'a pas une prétention moindre que 
d'être , comme M. de Humboldt, un homme universel. 

Voyons d'abord en astronomie. Le Foreign qiiarlerly Rei>leiu a 
prouvé que les observations astronomiques que prétend avoir faites 
M. Douville, étaient impossibles au moment où il les indique , vu 
l'état du ciel; que, par exemple, la lune était couchée depuis quatre 
heures , à l'instant où notre voyageur dit l'observer. Le passage 
suivant n'est pas moins curieux : 

« Le temps était beau ; aucun nuage ne dérobait la vue des 
étoiles qui jetaient un éclat très-vifj je remarquai alors , pour la pre- 
mière fois , combien elles sont brillantes dans ces régions équi- 
noxiales, et je passai quelque temps à les observer avec mon 
télescope. » Vol. i , page i3i. 

Quepenser d'un astronome qui ne s'aperçoit qu'après delongues 
années passées à voyager dans toutes les parties du globe , de l'éclat 
particulier que jettent les étoiles sous les tropiques? Quant au téles- 
cope, c'est la première et la dernière fois , à ma connaissance, qu'il 
en est fait mention dans le cours de l'ouvrage. 

En géographie physique, la science ne doit pas de moins rares 
découvertes à l'auteur. Il fait, par exemple, remonter des mon- 
tagnes à certaines rivières, partir d'un point commun plusieurs 



260 REVUE DES DEUX MONDES. 

autres dont chacune coule dans une direction opposée , et parle du 
cours paisible de fleuves qui ont sept toises de pente par lieue , etc. 

Mais c'est certainement en chimie que M. Douville peut se flat- 
ter d'avoir fait une découverte qui surpasse toutes les autres ; écou- 
tons-le parler lui-même : 

« Mes observations m'ont fait connaître que l'air atmosphé- 
rique, près de Loanda, consiste en quatre cinquièmes d'azote et un 
cinquième d'oxigène. Au contraire, dans la campagne éloignée de 
celte ville , où les arbres très- hauts sont nombreux , l'air atmos- 
phérique se compose de trois cinquièmes huit douzièmes d'azote, 
et d'un cinquième quatre douzièmes d'oxigène ; ce qui confirme 
la remarque que les arbres sont nécessaires à la formation du gaz 
oxipène , et que les terrains où ils manquent sont plus propres à 
la formation de l'azote. 

u Dans les forêts épaisses que j'ai traversées, où, sous les grands 
arbres , les terres sont partout couvertes de broussailles , où les 
feuilles tombent et pourrissent , où le feuillage touffu des grands 
végétaux empêche le renouvellement continuel de l'air, et où 
vivent une infinité d'insectes, de reptiles et d'animaux divers, j'ai 
trouvé l'air atmosphérique composé d'un cinquième sept dou- 
zièmes d'oxigène , et de trois cinquièmes cinq douzièmes d'azote. 
Ces animaux me parurent consommer, pour leur existence, une 
plus grande portion d'azote , d'où il résultait que l'oxigène était 
en quantité plus considérable. Un nuage de vapeurs plane 
continuellement au-dessus de ces forêts : il doit être occasionné 
par la putréfaction des feuilles tombées , et des reptiles morts. » 
Vol. I , page 5o. 

On conviendra que Vauquelin ou Davy n'auraient jamais trouvé 
celle-là. L'honneur tout entier en appartient à M. Douville. 

Si nous passons ensuiie à la zoologie, nous verrons que M. Dou- 
ville dissèque des animaux et les étudie avec toute l'attention dont 
il est capal)le : mais les descriptions qu'il en donne de temps en 
temps sont d'une nature telle que celles des anciens voyageurs 
peuvent passer pour des chefs-d'œuvre auprès des siennes. Dans 
ces occasions, les termes scientifiques l'abandonnent complète- 
ment , et il laisse son lecteur dans une obscurité désespérante sur 
le genre , la famille ou la tribu à laquelle appartient l'animal dont 



REVUE DE VOYAGES. 26 1 

il parle. On lui doit aussi quelques observations nouvelles dans 
cette partie. Ainsi, par exemple, sur les bords du lac Qui- 
lunda, il tue un hippopotame en lui fracassant le crâne d'une 
balle ( vol. i , page 85 ) ; chose qui , bien certainement , n'est ja- 
mais arrivée qu'à lui. 

Voici maintenant un échantillon de description : 

« Je rencontrai , tout près de la Régence , un lac qui peut avoir 
une lieue de circonférence — Les bords sont couverts d'une foule 
d'oiseaux qui vont saisir au fond un petit animal amphibie. Cet 
animal est bipède , se nourrit de très^petits poissons , et se meut 
avec une vitesse prodigievise. » 

Dans une note , l'auteur complète la description de cet animal 
amphibie , en commençant par donner ses dimensions , ayant ouï 
dire probablement que tel était quelquefois l'usage parmi les na- 
turalistes : 

« Il est d'un vert clair , il court très -vite , il est ovipare : cepen- 
dant j'ai pris une femelle avec sept petits dans le corps , qui 
prirent la fuite avec beaucoup de célérité au moment où avec 
un instrument tranchant j'ouvris le ventre de la mère. Cet 
animal n'est certainement point un quadrupède estropié. » Vol. I , 
pages 66 et ô'j. 

J'en suis parfaitement convaincu, ainsi que M. Douville , et je 
suis au moins aussi embarrassé que lui pour savoir à quelle famille 
rapporter un animal aussi extraordinaire. Toutes ses descriptions 
zoologiques sont à peu près dans ce genre. 

Le livre tombe des mains lorsqu'on songe qu'un homme a osé 
imprimer de pareilles choses de nos jours , et les présenter à l'ap- 
probation de corps savans. Je fatiguerais la patience du lecteur en 
continuant de citer les passages de la même nature que ceux qui 
précèdent; c'est donc assez. Je n'ai pas besoin de dire qu'aucun 
motif d'intérêt personnel ne m'a engagé à révéler les faits qu'on 
vient de lire : jamais M. Douville ne m'a donné personnellement 
le plus léger sujet de plainte; mais pour l'honneur de la France, 
pour l'honneur d'un corps savant qui finirait par devenir un objet 
de risée , si son erreur se prolongeait davantage , il faut que cette 
mystification inouie ait un terme; elle n'a déjà duré que trop long- 
temps , et n'est-ce pas même une chose déplorable qu'elle ait pu 

TOME VIII. j3 



•«(la RKVUE DES DEUX MONDES. 

avoir lieu ? Que M. Douville réponde à l'accusation que je viens de 
porter contre lui ; mais qu'il réponde sur le même ton que j'ai em- 
ployé à son égard , sans emportement , sans divagations , par des 
dates et des faits précis. Je suis en état de soutenir le combat , et 
s'il interroge ses souvenirs, il verra que je n'ai pas épuisé la ma- 
tière. S'il m'en croit donc, il se dépouillera discrètement du rôle 
qu'il a usurpé , en gardant un prudent silence ' . 

L'auteur des Fraginenls of Voyages and Travels est depuis long- 
temps connu en France de tous ceux pour qui ime relation de 
voyages faite avec talent est un des livres les plus intéressans qui 
puissent charmer leurs loisirs. M. Basil Hall a commencé sa réputa- 

' Cet article devait paraître dans la livraison du i5 octobre dernier; 
mais ùes circonstances indépendantes de la volonté du directeur delà /Je. ue 
et de la mienne en ont retardé la publication jusqu'à ce jour. Dans cet 
intervalle , M. Douville a fait paraître une mince brochure de quelques 
pages, intitulée Ma Défense, etc.; et il en a adressé à la /îei^ue deux 
exemplaires, accompagnés d'une lettre, pour l'inviter à la reproduire, di- 
sant que l'iionn :iir national exigeait cette publicité. 

J'ai lu avec attention la Défense de M. Douville, et je ne perdrai pas mon 
temps à la discuter. Ses réponses ne sont pas des réponses, mais bien une 
suite de cercles vicieux , de pétitions de principes, d'assertions qu'il donne 
comme des preuves, et qui, elles-mêmes, auraient besoin de preuves. 
D'ailleurs , la question a changé de face. Ce n'est plus son ouvrage , mais 
Lien ?a moralité, et , par suite, la confiance que méritent ses récits , qu'il 
faut que M. Douville défende. Qu'il prouve que dans le cours de l'an- 
née 1827 il était à Rio-Janeiro et non à Buenos-Ayres , et en mars 1828 au 
Congo et non au Brésil; que ses preuves soient aussi positives que les 
miennes ; qu'il oppose des dates aux dates, des faits aux faits, des journaux 
aux journaux , des témoins aux témoins; et quand il aura fait tout cela , il 
n'y aura pas une erreur de moins dans son ouvrage. 

Je n'ajouterai plus i^u'un seul mot sur la proposition qie fait M. Douville 
au gouvernement de se charger d'entreprendre un second voj'iigc en Afri- 
que. Il y a deux moyens de se tirer d'un mauvais pas dans lequel on s'est 
imprudemment engagé, l'un, el c'est le plus vulgaire, consiste à reculer, 
en sauvant , tant bien que mal , les apparences ; l'autre à redoubler d'au- 
dace et marcher en avant , en bravant les blessures qu'on a reçues dans le 
combat. Je laisse au public à décider si ce dernier parti est le meilleur, et 
si M. Douville a eu raison de le prendre. 



REVUE DE VOYAGES. 203 

tlon parmi nous par son voyage sur les côtes du Chili et du Pérou; 
celui à Loo-Clioo, quoique un peu moins populaire, n'est pas 
moins digne d'intérêt, et le dernier qu'il vient de publier sur les 
Etats-Unis mériterait aussi bien que les pre'cédens les honneurs de 
la traduction. Il acquerrait même un nouvel intérêt par le livre 
que mistriss Trollope vient de publier sur le même sujet. L'auteur 
pense comme cette spirituelle dame sur beaucoup de points , mais 
il n'est pas tout-à-fait du même avis qu'elle sur beaucoup d'au- 
tres qui concernent plus particulièrement les mœurs américaines ; 
il est de ces choses délicates et exquises pour lesquelles, nous au- 
tres hommes, nous n'avons pas grâce d'état. Ces deux ouvrages 
peuvent être considérés comme le complément l'un de l'autre . et 
doivent être lus de tous ceux qui veulent connaître les mœurs de 
l'Union. 

Les fragmens de voyages dont nous avons à parler ne sont pas 
d'un ordre aussi élevé que les autres productions de l'auteur. Ainsi 
qu'il nous l'apprend lui-même , ils sont adressés aux jeunes gens 
qui se destinent à la carrière aventureuse de la mer ; et certes , ils 
ne pouvaient avoir un meilleur guide que lui pour leur montrer à 
la fois les charmes et les privations de la vie du marin. M. Hall 
n'emprunte ses exemples qu'à lui-même, et se met en scène depuis 
son début, comme midshipman , jusqu'au moment où de longs 
services lui ont valu le grade dont il est revêtu aujourd'hui, et 
expose avec une égale candeur les fautes et les actions honorables 
de sa carrière. Il possède en outre mie inépuisable provision de 
conseils pleins de sens et de raison , faits non pour les circonstances 
extraordinaires de la vie, mais pour ces situations communes , tri- 
viales, où la plupart des hommes s'embourbent tous les jours de 
leur existence. Il les développe avec une abondance , une lucidité , 
une rectitude de jugement qui ne l'abandonne jamais, et quel- 
quefois avec une certaine profondeur. Ces qualités solides n'ex- 
cluent pas chez lui celles plus brillantes de l'imagination : on voit, 
à chaque instant , percer dans ses récits l'enthousiasme de sa pro- 
fession , son amour fdial pour le vieux vaisseau qui lui a servi 
pendant de longues années de toit paternel , et au milieu de tout 
cela , des souvenirs du ciel de l'Inde, des mers équatoriales , qui 
le poursuivent , comme tant d'autres, dans le fond de sa retraite , 



^.64 REVUE DES DEUX MONDES. 

et lui échapjieiït , pour ainsi dire , à son insu. Il n'y a guère , 
néanmoins , que ceux à qui toutes les parties d'un navire et de 
ses manœuvres sont familières . qui puissent lire cet ouvrage 
d'un bout à l'autre. Tout ce qui a rapport à ce sujet serait ou 
inintelligible , ou sans intérêt pour le lecteur qui n'a jamais 
navigué , ou qui ne connaît de la mer que quelques lieues près de 
ses rivages. Biais , à côté de cela , il se trouve des chapitres entiers 
faits pour plaire à toutes les classes de lecteurs. L'auteur y raconte 
quelques-unes de ses aventures , ou dépeint les usages des pays 
qu'il a visités ; et l'on sent que la matière ne peut mancjuer à un 
homme que vingt-cinc| ans d'une vie errante ont conduit tour à tour 
sur tous les points du globe. Plusieurs de ces récits ont été mis à 
profit par nos feuillespériodiques, aussitôtl'apparition de l'ouvrage, 
et sont probablement connus de nos lecteurs; aussi éprouvons-nous 
quelque endDarras à choisir parmi ce qui reste à glaner quelque 
passage qui puisse donner une idée de la manière de l'auteur. 
Celui qui suit nous paraît remplir ce but : la scène se passe à Vigo 
et à la Corogne , à l'époque où Napoléon en personne comman- 
dait ses armées en Espagne , et où Madrid , tremblante devant son 
génie, lui ouvrait ses portes après deux jours de résistance. 
M. Hall faisait alors partie d'une division de bâtimens anglais 
chargée de prêter aide aux Dons , comme il les appelle, suivant 
le sobriquet en usage parmi nos voisins. 

« On reçut, un jour , la nouvelle à la Corogne que le général 
espagnol Blake avait livré une bataille générale à un nombre très- 
supérieur de troupes françaises , dans laquelle il avait mis l'en- 
nemi en déroute complète et fait quatre mille prisonniers , qui 
tous, assurait-on, étaient en route pour se rendre sur la côte. En 
conséquence de ces nouvelles, nouvelles en effet! tout fut joie et 
bonheur dans la ville ; et le soir à l'opéra , on donna une pièce 
intitulée : Le plus beau Jour de l'Espagne , spectacle patriotique 
appioprié à la circonstance , et dans lequel figurait l'étrange 
réunion des personnages suivans» D'abord , au lever du rideau , 
parut notre bien-aimé monarque Georges III, assez bien repré- 
senté par un acteur d'une corpulence peu commune , et donnant 
la main à Ferdinand VII. Ces deux souverains étaient, comme 
on peut le croire, sur un pied amical ensemble, se faisant des 



REVUE DE VOYAGES. 205 

offres mutuelles de service , et fulminant des menaces de ven- 
f[eance contre les Français , d'une manière (out-à-fait théâtrale. 
Le premier acte roulait presque entièrement sur la nécessite d'ar- 
mer la population des campaj^nes, équiper convenablement les 
troupes réj^ulières , et tirer des secours d'Angleterre. 

« Le groupe qui parut ensuite, se composait d'un antre couple de 
hautes parties contractantes, pareillement fort bien ensemble. On 
devinera sans doute que l'une d'elles était Bonaparte; mais qui 
eût imaginé , si ce n'est un singulier peuple comme les Espagnols, 
de le mettre sur la scène , traits pour traits, avec le vieux Satan 
lui-même? Ces dignes personnages s'avancèrent sur le théâtre , 
qui représentait, comme de raison, les rég ons infernales , avec 
l'accompagnement obligé de flammes et de soufre. La discussion 
entre eux , sur le meilleur moyen de réduire la Péninsule en escla- 
A'age , occupa tout le second acte. 

« Au troisième , les choses avaient changé de face , car Ferdi- 
nand et Georges III avaient eu le dessus sur les deux confédérés, 
et le diable ayant pris leur parti, livrait tous les secrets de Napo- 
léon , et le laissait dans le bourbier. Par manière de justice distri- 
butive, le pauvre Napoléon était confié à la garde de son ex-as- 
socié, qui , après l'avoir fouléaux pieds, haranguait son prisonnier 
ainsi que l'audience, en récapitulant tous les méfaits de la poli- 
tique passée du monarque abattu , afin , disait-il avec un sourire 
vraiment satanique, de rafraîchir sa mémoire impériale. 

« Le lendemain même de cet édifiant et patriotique spectacle , 
arriva un courrier qui apprit que Blake , au lieu d'être vainqueur, 
avait été complètement taillé en pièces , après s'être battu pen- 
dant o«ze/o?;ri- , contre soixante-dix mille Français! Les Espa- 
gnols , comme on voit, ne sont jamais à court d'hyperboles. Le 
messager déclara eiï outre qu'il avait compté lui-même six mille 
Espagnols morts sur le champ de bataille , tous rangés en ordre , 
donnant parla à entendre que ces patriotes avaient été' assez intré- 
pides pour mourir dans leurs rangs, au lieu de rompre leurs files.» 

« Des rapports arrivèrent de toutes parts à Vigo , contenant 
l'heureuse nouvelle d'une longue suite de succès patriotiques. Les 
Français , disaient ces papiers , avaient attaqué Madrid , mais 



206 REVUE DES DEUX MONDES. 

avaient complètement échoué. C'était une affaire claire; personne 
n'en doutait, et sans prendre de plus amples informations, toute 
la population se livra à la joie. La vérité cependant était que , le 
4 décembre, Madrid, quoique pourvue d'une forte garnison et 
de tout ce qui était nécessaire pour une longue résistance , avait 
tranquillement cédé à Napoléon en personne. 

« Comment les liabitans de la Péninsule trouvaient-ils moyen 
de changer la nouvelle d'une défaite honteuse en celle d'une bril- 
lante victoire? Eux seuls le savent. Mais je défie quiconque ne 
connaît pas de longue date leur habileté dans cette alcliimie po- 
litique , de résister à l'espèce d'évidence avec laquelle ils savent 
dénaturer leurs levers et les présenter à leur avantage. Cela n'a 
lieu , toutefois , qu'à distance ; car quand le théâtre des événemens 
est proche , ils suivent une autre pratique. De quelque manière 
que cela se fût fait , il est certain que le 24 décembre, nous nous 
réjouissions à Vigo des beaux faits d'armes de Madrid. Des lettres 
écrites de la capitale elle-mêi le décrivaient la manière dont les 
liabitans s'étaient défendus contre les ennemis. Avant que les 
Français entrassent en ville, le jour de l'attaque, les habitans, 
disaient ces lettres, avaient jeté par la fenêtre tout ce que conte- 
naient leurs maisons , sofas, pianos, tableaux, chaudrons, gui- 
tares , en un mot, tous les objets, sans exception , qui leur appar- 
tenaient. Au moyen de cette pluie de meubles et d'ustensiles, les 
rues, qu'on dit très-étroites, avaient été barricadées si complè- 
tement , que le grand Napoléon et ses légions jusque-là invincibles 
avaient été subitement mis à quia par cet ingénieux stratagème. 
Les portes des maisons étant fermées à double tour, comme de rai- 
son, les audacieux assaillans avaient perdu la tête dans cet océan 
de pots et de casseroUes , sans savoir comment s'ouvrir un passage 
au milieu de ces montagnes de lits et de cartons qui s'offraient à 
eux de toutes parts. La masse entière de la population , ajoutait- 
on , depuis le premier jusqu'au dernier , s'occupait, pendant ce 
temps, à défendre la ville. Les femmes et les enfans s'étaient éga- 
lement distingués, les femmes surtout, qui étaient représentées , 
dans plusieurs lettres que je vis, comme ayant combattu avec un 
courage et une fureur sans égale. 

" Non-seulement cette histoire tout entière était fausse , mais il 



REVUE DE VOYAGES. 26'" 

t 

n'y avait pas même l'ombre d'une ombre de quelque événement 
qui pût lui servir de base. Les résultats de cette étonnante affaire 
étaient détaillés dans les lettres en question , avec toutes leurs cir- 
constances : dix-huit niilk- Français avaient élé tués dans la grande 
place, où ils avaient pénétré en escaladant les montagnes de 
chaises et de tables empilées dans les rues. Les premiers rapports 
évaluaient la perte des Français, dans cet endroit, à trente-deux 
mille hommes; non, trente en nombre rond, mais trente-deux. 
Les plus récens réduisaient néanmoins les morts à dix-huit mille , 
quantité plus raisonnable. » 

M. Hall rapporte , dans un autre endroit, un fait assez curieux, 
qu'il raconte avec une rare modestie , ayant peur , dit-il , de ne 
pas être cru de ses lecteurs : il s'agit d'un saut de vingt pieds de 
haut , qu'il vit exécuter à une baleine dans la rade de Saint-Geor- 
ges, aux Bermudes. Ce fait, quoique rare, n'a rien de bien ex- 
traordinaire , et nous avons été nous-même témoin d'une cir- 
constance analogue et encore plus intéressante. Etant, au mois 
d'octubre iSiS, sur les côtes du Brésil, près de Bahia , par un 
temps et une mer superbes, deux baleines vinrent se livrer sous 
nos yeux , pendant près d'une heure, à des jeux c|ui étaient proba- 
blement des préludes amoureux. Gfs deux monstres se dressaient 
à chaque instant sur leurs queues, de manière à découvrir leur 
corps en entier , puis se laissaient retomber avec un bruit pareil 
à celui du canon. Ils se poursuivaient, se frottaient l'un contre 
l'autre, et nous les vhnes à plusieurs reprises bondir à une hau- 
teur qui égalait au moins celle mentionnée par M. Hall. Insensi- 
blement ils s'éloignèrent , et nous les perdîmes de vue. 

L'ouvrage du capitaine Hall pourrait être très-utile à la classe 
de jeunes gens qui , parmi nous , se destinent à la même carrière 
que ceux pour lesquels il a été composé ; ils y trouveraient d'excel- 
lens conseils pour leur conduite future, connue officiers, car si le 
régime de la marine anglaise diffère quelque peu du nôtre, les offi- 
ciers des deux nations n'en ont pas moins des devoirs parfaite- 
ment analogues à remplir. Ces six petits volumes deviendraient 
également les compagnons du passager , et contribueraient à 
lui faire oublier la longue monotonie de la plupart des traversée? 
sur mer. Théodore Lacobdairi-.. 



ORIGINE 



DE 



L'ÉPOPÉE CHEVALERESQUE 

DU MOYEN AGE. 

HHJJVJÈME IiEÇON. — lY"^ article '. 



EXTRAITS ET ANALYSES 



mm ^(^m^mê iPia(D^iâîî(gi\ia.s 



M. Fauriel a donné, dans la suite de son cours, les analyses des prin- 
cipaux romans dont il a été question dans les leçons précédentes. Le 
défaut d'espace empêche de les insérer toutes , on devait se borner à 
une pour chaque genre , et l'on a choisi pour le cycle carlovingien 
Gérard de Rousillon , pour le cycle de la Table ronde , G eoffroi et 
Brunissande , enfin un monument exclusivement provençal , la Chro- 
nique des Albigeois. On les fait précéder par une leçon qui concerne 
la littérature provençale antérieure aux troubadours , et qui contient 
des indications sur les premières origines de la poésie épique chez les 
Provençaux. Il a paru convenable de l'intercaler ici , en supprimant 
quelques pages de préambules, qui se rapportent à d'autres parties du 
sujet général. 



' f^ojez les livraisons du i'"' et i5 septembre, celle du i5 octobre. 



ROMANS PROVENÇAUX. 269 

C'étaient les guerres des clirétiens avec les Arabes 

«l'Espagne, sur la frontière des Pyrénées, qui devaient fournir 
à l'épopée du moyen âge ses sujets les plus populaires. Je ne crois 
donc pas inutile de donner ici un aperçvi sommaire de l'histoire 
de ces guerres. 

l^es Arabes , déjà maîtres de l'Espagne , entrèrent pour la pre- 
mière fois hostilement dans la Septimanie, en 71 5. En 10 19, ils 
tentèrent de reprendre Narbonne ; c'est leur dernière irruption 
connue en-deça des Pyrénées. Entre ces deux expéditions , il y a 
un intervalle de trois cents ans , durant lequel les conquérans mu- 
sulmans de la Péninsule espagnole et les populations de la Gaule 
furent presque sans relâche en guerre ouverte les uns contre les 
autres. Cette longue lutte présente quatre périodes distinctes. 

De 7 i5 à 782 , année de la bataille de Poitiers , ce furent les 
peuples du Midi, et particulièrement les Aquitains, alors indé- 
pendans de la monarchie franke , qui , sous le commandement de 
leur brave duc Eudes, eurent à guerroyer contre l'islamisme : ils 
remportèrent sur les Arabes plusieurs grandes victoires , et les re- 
poussèrent maintes fois de l'Aquitaine, jusqu'à ce qu'en 732, 
Abderrahman (le fameux Abdérame des chroniques), ayant battu 
le duc Eudes , sous les murs de Bordeaux , se répandit , comme 
un torrent, dans tout le midi de la Gaule. 

De cette époque à 778, ce sont les Franks qui , sous le com- 
mandement de Charles Martel, de Pépin et de Charlemagne , 
soutiennent la guerre contre les Musulmans. Dans cette seconde 
période de la lutte , Charles Martel chasse les Arabes de la Pro- 
vence ; Pépin leur enlève la Septimanie , qu'ils avaient conquise 
sur les Goths ; et Charlemagne fait sa fameuse expédition dans la 
vallée de l'Ebre. Mais , battu à Sarragosse , il se retire , et perd 
la fleur de son armée à Roncevaux. 

En 778, Charlemagne persistant, malgré sa défaite, dans ses 
plans relativement à l'Espagne , crée un royaume d'Aquitaine , 
plus vaste que n'avait été précédemment le duché indépendant de 
ce nom. Les Gallo-Romains méridionaux et les Aquitains repren- 
nent alors , sous des chefs de race franke , la tâche de repousser 
les musulmans. Ce sont eux qui conquièrent les premiers, sur 



2^0 REVUE DES DEUX MONDES. 

les Arabes , quelques cantons et quelques villes de l'Espagne 
orientale , et y forment de nouveaux établissemens chrétiens. 

Enfin , lorsque les provinces du midi se détaclient de la mo- 
narcLie carlovingienne, les chefs et les peuples de ces provinces 
continuent à guerroyer contre les Arabes, mais plutôt par zèle de 
religion et par un commencement d'impulsion chevaleresc[ue, cjue 
pour la nécessité de la défense. On ne craignait dès-lors plus 
guère ces Maures , ces Sarrasins , d'abord si terribles ; la dynastie 
des Ommiades touchait à sa fin , et l'Espagne était sur le point 
de retomber dans l'anaichie dont l'avaient tirée les chefs de cette 
glorieuse dynastie. 

On voit , par ce résumé , qu'à l'exception de la courte péi'iode 
où Charles Martel et Pépin firent la guerre aux Arabes , en per- 
sonne et à la tète des Franks , cette guerre fut toujours soutenue 
par les Gallo-Romains méridionaux. Auxiliaires naturels des Es- 
pagnols de la Galice et des Asturies , les Aquitains , les Septiina- 
niens, les Provençaux partagèrent avec eux la gloire et le devoir 
de résister aux efforts que fit successivement l'islamisme , d'a- 
bord pour pénétrer au cœur de l'Europe , puis pour se maintenir 
en Espagne. 

Rien ne manquait à cette lutte de ce qui pouvait développer et 
ennoblir l'instinct poétique , déjà alors éveillé dans le midi de la 
Gaule ; tout s'y combinait pour en relever l'importance : l'en- 
thousiasme de la religion et celui de la bravoure , les brusques 
alternatives de victoires et de revers , les incidens de guerre im- 
prévus ou singuliers, aisément pris pour des miracles , dans des 
temps de foi, d'ignorance et de simplicité. Il n'y avait pas jusqu'à 
l'antique renommée des pays, des montagnes, des cilés, théâtres 
habituels de cette guerre, qui ne contribuât à y répandre une 
sorte d'intérêt et d'éclat poétiques. 

Aussi braves que les chrétiens , les Arabes étaient beaucoup 
plus civilisés ; et ce fut incontestablement d'eux que vinrent , 
dans le cours de la guerre , les premiers exemples d'héroïsme , 
d'humanité , de générosité pour les adversaires , en un mot , de 
quelque chose de chevaleresque , bien avant que la chevalerie 
eût un nom et des formules consacrées. 



ROMANS PROVENÇAUX. 2^1 

De telles guerres étaient de la poésie toute faite , dont l'ex- 
pression la plus simple et la plus grossière devait atteindre et 
garder quelque chose. Qu'il y aiteu de très-bonne heure , dans 
le midi, des pièces de vers composées sur ces guerres, et dans la 
vue d'en l'etracer les principaux incidens , ce n'est pas une chose 
dont on puisse douter. Mais nous n'avons point ces pièces , nous 
n'en avons pas même d'échantillon , et Ton est embai'rassé à s'en 
faire une idée. 

A en juger par analogie avec ce que l'on sait de l'origine et des 
développemens de la poésie épique en d'autres temps et en 
d'autres pays , les pièces de vers dont il s'agit ne pouvaient être 
que des chants populaires, ayant chacun pour sujet , non une 
suite complexe d'événemens , mais un seul événement isolé , et 
destinés tous à être chantés dans les rues et sur les places , à des 
foules d'auditeurs rassemblés au hasard. 

Ce sont ces chants qui , conservés par tradition , et successi- 
vement accrus de nouveaux accessoires de moins en moins histo- 
riques et de plus en plus merveilleux , devinrent peu à peu les 
épopées carlovingiennes du xii" siècle. 

Et ce n'est pas seulement sur des raisons de vraisemblance 
générale que je me fonde pour attribuer cette origine à ces épo- 
pées. Il y a, à l'appui de cette opinion, des faits particuliers que 
j'ai cités en leur lieu, et qui, peu importans par eux-mêmes, 
n'en sont pas moins d'un grand intérêt , comme se rattachant à 
un fait général dans l'histoire de la poésie épique. J'ai fait voir, 
en parlant du fameux loman de Guillaume-au-court-Nez, que, 
dans l'état où nous l'avons , ce roman n'est qu'une dernière am- 
plification faite vers la fin du xixi^ siècle , d'un seul et même 
sujet, amplifié successivement plusieurs fois, et qui, dans l'ori- 
gine, se réduisit à un petit nombre de chants populaires com- 
posés dans le midi , sur les lieux même qui furent le théâtre de 
la gloire et de la piété du héros. 

Il n'est personne qui n'ait lu, ou n'ait entendu citer la fameuse 
chronique dite de Turpin. C'est une relation latine de la grande 
expédition de Charlemagne dans la vallée de l'Ebre, relation 
laussement attribuée à Tur]iin on Tilpin, archevêque de Reims, 



ans REVUE DES DEUX MONDES. 

mort en l'an 800 , quatorze ans avant Charlemagne. Sa composi- 
tion ne remonte pas au-delà de la fin du xie siècle , ou des com- 
niencemens du xii" ; l'auteur en est inconnu ; il y a seulement 
beaucoup d'apparence que c'était un moine. L'ouvrage n'est pas 
long : il a moins de 80 petites pages. Il serait difficile de ramasser 
plus d'énormes faussetés et de platitudes qu'il n'y en a dans ces 
80 pages. Mais elles renferment aussi des traits curieux pour 
l'histoire de l'épopée du moyen âge. 

Elles contiennent d'abord la preuve qu'avant l'époque où elles 
furent écrites , il circulait en France des cLants épiques popu- 
laires, de l'espèce de ceux dont je viens de parler. Le chapitre xn 
est un recensement des forces avec lesquelles Charlemagne des- 
cendit en Espagne , et des différens chefs sous lesquels ces forces 
marchèrent. Parmi ces chefs est nommé Hoel , comte de Nantes, 
à propos duquel l'auteur ajoute : « Il y a sur ce comte une 
chanson que l'on chante encore aujourd'hui , et dans laquelle il 
est dit qu'il fit des prodiges sans nombre. » Une telle circonstance 
est de sa nature trop indifférente , trop insignifiante , pour être 
vme fiction ou un mensonge. D'ailleurs, il existe à propos de la 
même légende d'autres preuves du même fait. 

Jauffroi , moine de Saint-Martial , prieur du Yigeois , en Li- 
mousin , qui vivait au xii<^ siècle , nous a laissé une chronique 
extrêmement intéressante pour l'histoire de son pays et de son 
temps, et même en général pour celle du moyen âge. Il dési- 
rait lire l'œuvre du prétendu Turpin , que tout le monde prenait 
alors au sérieux, et pour de l'histoire. Il en fit venir d'Espagne une 
copie , qu'il reçut comme un vrai trésor. Voici le commencement 
d'une lettre qu'il écrivit à ce sujet à ses confrères du monastère 
de Saint-Martial : 

« Je viens de recevoir avec reconnaissance l'histoire des glo- 
rieux triomphes de l'invincible roi Charles , et des- faits glorieux 
du grand comte Roland en Espagne. Je l'ai corrigée avec le plus 
grand soin , et je l'ai fait copier, par la considération que nous 
n'avons su jusqu'ici de ces événemens , que ce que les jongleurs 
en ont rapporté dans leurs chansons. » 

Ces chants de jongleurs que le prieur du Vigeois trouvait si 



ROMANS PROVENÇAUX. S^S 

incomplets, comparativement à l'histoire de Turpin , cependant 
assez courte , ne pouvaient être que des cliants du genre de ceux 
dont j'ai i)arlc, c'est-à-dire plus courts encore et plus sommaires 
que la fameuse histoire , probablement aussi faux , mais parfois 
du moins plus poétiques. 

Maintenant , j'irai plus loin , et me permettrai une conjecture 
qui , je l'avoue , me paraît spécieuse et motivée. Je ne puis m' em- 
pêcher de regarder la prétendue chronique de Turpin comme une 
sorte d'interpolation et d'amplification monacale , en mauvais 
latin , de quelques chants populaires en idiome vulgaire , sur la 
descente de Charlemagne en Espagne. Une fois entrés dans le 
corps de l'insipide légende , la plupart de ces chants , les mauvais 
et les médiocres , ont dvi aisément s'y confondre , et il serait im- 
possible de les signaler aujourd'hui sur un fonds avec lequel ils 
se sont trouvés, pour ainsi dire , en harmonie par leur platitude 
et leur fausseté. Mais il se rencontre çà et là, dans cette chro- 
nique , des tiaits isolés , des passages qui , si altérés qu'on les 
suppose , sont encore empreints de je ne sais c|uel caractère 
de poésie enthousiaste et sauvage, par lequel ils ressortent 
\dvement de la paraphrase monacale qui les enveloppe ou les 
sépare. 

Tel me paraît , entre autres , le passage où sont décrits les der- 
niers momens et la mort de Roland. J'essaierai d'en donner 
une idée. Il faut dire d'abord, pour bien établir la situation du 
héi'os, que Charlemagne a repassé les Pyrénées, et se trouve déjà, 
avec le gros de l'armée, dans les plaines de Gascogne. Vingt mille 
chrétiens, restés en arrière , ont été exterminés à Roncevaux, à 
l'exception d'une centaine qui se sont dispersés et cachés dans les 
bois ; Roland les rallie au son de son fameux cor d'ivoire, se jette 
une seconde fois parmi les Sarrasins , dont il tue un grand 
nombre, et entre autres le roi sarrasin Marsile. Mais, dans ce 
second combat, les cent chrétiens qui restaient du premier car- 
nage , succombent, à l'exception de Roland et de trois ou quatre 
autres, qui se dispersent de nouveau dans les bois. Maintenant, 
je vais traduire le passage, en imitant, autant que me le permettra 
le besoin d'ètie clair, le vieux style de la chronique. 



2^4. REVUE DES DEUX MONDES. 

« Charles avait déjà passé les ports avec son liost , et ne savait 
la moindre cliose de ce qui était arrivé derrière lui. Alors Ro- 
land , hors d'haleine d'avoir si longuement bataillé , meurtri 
de coups de pierre, et blessé de quatre coups de lance, se retira 
à l'écart , dolent outre mesure de la mort de tant de chrétiens, 
et de tant de vaillans hommes. Il gagna, par bois et par sen- 
tiers, le pied de la montagne de Cezère. Là , il descendit de 
cheval , et se jeta sous un arbre , à côté d'un gros quartier de 
rocher, au milieu d'un pré de belle herbe, au-dessus du val 
de Roncevaux. Il avait à son côté Durendal , sa bonne épée , 
ouvrée à merveille , à merveille luisante et tranchante ; il la 
tira du fourreau , et la regardant, il se prit à pleurer, et à dire : 
O ma bonne, ô ma belle et chère épée , en quelles mains vas-tu 
tomber? Qui va être ton maître? Oh ! bien pourra-t-il dire avoir 
eu bonne aventure, celui qui te trouvera ! Il n'aura que faire de 
craindre ses ennemis en bataille : la moindre des blessures que 
tu fais est mortelle. Ah ! quel dommage , si tu allais aux mains 
d'homme non vaillant! Mais quel pire malheur, si tu tombais 
au pouvoir d'un Sarrasin I » — Et là-dessus , la peur lui vint 
que Durendal ne fût trouvée par quelque infidèle, et il voulut 
la briser avant de mourir. Il en frappa trois coups sur le rocher 
qui était à côté de lui , et le rocher fut fçndu en deux de la 
cime au pied, mais l'épée ne fut point brisée. » 
Si ce fragment peut , comme je le présume , être tenu pour un 
reste plus ou moins altéré , ou tout au moins pour un reflet de 
quelque ancien chant de jongleur, sur les guerres entre les Arabes 
et les chrétiens de la Gaule , il prouve quelque chose de plus que 
l'existence de pareils chants à une époque très-reculée ; il prouve 
qu'il y avait, dans les guerres dont il s'agit, quelque chose de 
favorable aux inspirations de la poésie. 

Je pourrais , je crois, en fouillant avec soin dans cette étrange 
chronique de Turpin, y trouver encore çà et là quelques traits 
isolés d'une poésie populaire antérieure. Mais ce tâtonnement 
deviendrait aisément minutieux et arbitraire , et je l'abandonne. 
J'aime mieux chercher, dans des chroniques plus anciennes, 
plus graves, et vraiment historiques dans leur ensemble, des 



ROMANS PROVENÇAUX. 9.'j!j 

jireuves plus certaines et plus singulières du genre d'influence 
que j'attribue aux Arabes d'Espagne sur l'épopée du moyen âge. 

Les Arabes flrent , de -791 à 796, plusieurs grandes irruptions 
eu Septimanie. Les populations épouvantées s'enfuirent de toutes 
parts du bas pays , avec ce qu'elles purent emporter de leurs 
biens, et se retirèrent dans les montagnes. Unç bande de ces fu- 
gitifs traversa plusieurs embrancbemens des Cévennes , et se 
porta jusqu'au fond d'une vallée déserte, nommée Conques, non 
loin du confluent du Lot avec le torrent de Bordun. A la tête de 
cette bande se trouvait un clief , nommé Datus ou Dado, qui, en 
801 ou 802 , fonda là une cliapelle , destinée à devenir quelques 
années après le monastère de Conques, l'un des plus célèbres de 
tout le midi , et dont j'aurai tout à l'iieure l'occasion de vous re- 
parler. Jusqu'ici tout est historique ou très-vraisemblable. Mais 
voici maintenant les motifs par lesquels Datvis est supposé avoir 
fondé cette chapelle, et ici commencent, selon moi, la poésie et la 
fiction. 

Les Sarrasins ayant fait une invasion dans le Rouergue, Datus 
prit les armes avec ses compagnons de refuge , pour aider les 
chefs du pays à repousser les infidèles. Mais à peine fut-il sorti 
de Conques , qu'un détachement de Sarrasins y pénétra de son 
côté , et y enleva tout , personnes et biens. Cependant l'armée 
dont ils faisaient partie finit par être repoussée du Rouergue ; 
les chrétiens qui avaient pris les armes contre elle retournèrent 
dans leurs loyers, et ceux de Conques, comme les autres. Mais 
quelle ne fut pas la douleur de Datus et de ses compagnons , 
lorsque, revenus à leurs demeures , ils trouvèrent que les Sarra- 
sins n'y avaient rien laissé I — Ils avaient emmené tous les habi- 
tans prisonniers, et parmi eux la vieille mère de Datus, sa seule 
compagnie, son unique consolation. 

Emporté par la colère et le désespoir, Datus, à la tête de ses 
compagnons dépouillés et furieux comme lui , se met à la pour- 
suite des ravisseurs ; il en suit quelque temps la trace , mais il ne 
peut les joindre en pleine campagne : il les trouve letirés déjà 
dans un château fortifié , où ils avaient mis leur butin en sûreté. 
Il essaie de prendre la place ; mais la place est forte , elle est bien 



^n() REVUE DES DEUX MONDES. 

pardée, et les assaillans, en trop petit nombre, sont bientôt re- 
poussés. 

« Leur chef Datus s'était fait remarquer parmi eux par sa 
« valeur, par l'éclat de son armure et par la rare beauté de son 
« cheval, richement sellé et harnaché. Un Maure qui, du haut 
« d'une tourelle , l'a bien regardé , lui adresse ainsi la parole : 
« Dis-moi , jeune et beau chrétien, qu'es-tu venu faire ici ? Es-tu 
« venu chercher, es-tu venu racheter ta mère ? Tu le peux aisé- 
« ment, si tu veux : donne-moi ton beau cheval, sellé et harnaché 
« comme il l'est , et ta mère va t'ètre rendue , avec tout le butin 
« que nous avons fait sur toi. Mais si tu refuses, tu vas voir ta 
« mère égorgée sous tes yeux. » 

Datus ne crut pas la proposition ni la menace sérieuses , ou 
peut-être les prit-il pour une insulte. Quoi qu'il en soit , il y ré- 
pondit avec démence : « Fais de ma mère ce que tu voudras , 
« méchant Maure ; je ne m'en soucie nullement. Mais ce cheval 
« qui te fait envie , ce bon cheval ne sera jamais le tien : tu n'es 
« pas digne de lui toucher la bride.» 

« Là-dessus , le Maure disparaît et reparaît en un cUn d'œil , 
u amenant sur le rempart la mère de Datus. Là , le furieux , 
« après avoir coupé les deux mammelles à la vieille fenmie , lui 
« abat la tête qu'il jette à Datus, en lui criant : Eh bien donc! 
<i garde ton beau cheval, et reçois ta mère sans rançon ; la voilà ! -» 

„ A cette vue et à ces paroles, Datus, saisi d'horreur, va, vient 

« et s'agite par la campagne , tantôt pleurant , tantôt criant , 
« comme un homme hors de lui. Il passe plusieurs jours dans 
« cette frénésie, et n'en sort que pour tomber dans le plus 
« sombre abattement. » — C'est alors qu'il forme la résolution de 
passer le reste de ses jours dans la solitude et la pénitence , et 
qu'il fait bâtir l'ermitage destiné à devenir le monastère de 
Conques. 

Ce récit se trouve , avec toutes ces circonstances et tous ces 
détails , dans une biographie de Louis-le-Débonnaire , écrite en 
vers latins par un moine aquitain , connu sous le nom d'Ennol- 
dus Nigellus, qui vivait au ix<= siècle. C'est un ouvrage très-cu- 
rieux , et bien qu'en vers , purement et simplement historique. 



ROMANS PROVENÇAUX, 2nn 

ïl ne s'aj^il pas d'exaiuiner ici où Erniolcliis a puisé cet épisode , 
qu'il n'a point inventé. Mais, d'où qu'il vienne , un tel épisode 
n'est certainement qu'une pure fable. 

A l'époque où l'événement est censé se passer, les Arabes ne 
poussèrent point au-delà de Carcassone, où ils ne s'arrêtèrent que 
pour piller et dévaster le pays. Ils ne s'avancèrent point cette fois 
jusque dans les montagnes du Rouergue, où ils n'eurent, en au- 
cun temps , d'établissement ni de forteresse. La fiction poétique 
ressort de tous les détails de l'aventure, et en ressort avec vigueur 
et originalité. Une telle fiction est un fait de plus pour prouver 
combien les imaginations du midi avaient été frappées des inva- 
sions des Arabes , combien elles étaient disposées à rattacher à 
l'existence et à l'influence de ces ennemis redoutés et admirés , 
le merveilleux poétique auquel elles aspiraient. 

Cette aventure de Datus n'excède point les dimensions d'un 
chant populaire des plus courts , de sorte que nous n'avons jus- 
qu'ici aperçu, dans la période que nous parcourons, aucun indice 
d'une composition épique d'une certaine étendue , et d'une in- 
vention un peu complexe. Mais , à la fin du x« siècle , je trouve 
des traces certaines de l'existence d'un ouvrage auquel, s'il n'était 
point en vers , aurait convenu la dénomination de roman , dans 
son sens moderne, et même très-moderne, car c'aurait été im 
roman historique. Mais, roman ou poème , la composition dont 
il s'agit roulait , en grande partie , sur les Arabes d'Espagne , et 
ce que j'ai à en dire viendra à l'appui de tous les indices que 
j 'ai déjà donnés de l'influence littéraire de ces derniers sur le 
midi de la France. 

A la fin du x^ et au commencement du xi'" siècle, vivait à Angers 
un prêtre nommé Bernard, qui était à la tête de l'école épiscopale 
de cette ville. Ce prêtre avait une grande dévotion à sainte Foi , 
vierge et martyre , particulièrement honorée dans la ville d'Agen 
et en beaucoup d'autres lieux du midi. Etant allé à Charties , 
dans les premières années du xi'^ siècle , il y passa un certain 
temps, durant lequel il visita fréquemment une chapelle située 
hors des murs de cette ville , chapelle dédiée à sa sainte favorite. 
Là , il eut l'occasion d'entendre beaucoup parler et de s'cntrete- 
TOME VIII. 19 



2^8 REVUE DES DEUX MONDES. 

nir souvent avec Fulbert , évêque de cette ville , des miracles que 
faisait journellement sainte Foi au monastère de Conques , dont 
elle était la patrone. Ces miracles faisaient alors grand bruit, et 
passaient tellement la mesure des autres miracles qui se faisaient 
çà et là dans le pays , que Bernard lui-même hésitait à y croire. 
Toutefois , la renommée de ces miracles se maintenant , Bernard 
était de plus en plus tourmenté de ses doutes. Il résolut de les 
éclaircir, et de se rendre sur les lieux pour s'assurer par lui-même 
de ce qu'il pouvait y avoir d'exagéré ou de faux dans les récits 
qui l'avaient frappé ; et non satisfait de cette résolution , il s'en- 
gagea , par un vœu solennel , à faire le pèlerinage de Conques , 
dans les âpres montagnes du Rouergue. Ce monastère est le même 
que celui sur la fondation duquel je viens devons donner une lé- 
gende poétique , à laquelle , comme vous allez voir, correspond 
assez bien ce qui suit. 

Après avoir écarté divers obstacles qui s'opposèrent d'abord à 
l'accomplissement de son vœu , Bernard partit, à sa grande satis- 
faction, et arriva sain et sauf à Conques. Une fois là, il commença 
à s'enquérir des miracles de sainte Foi ; il en sut bientôt une infi- 
nité de plus ou moins surprenans, qui lui furent sans doute bien 
attestés , car il ne montre plus la moindre difficulté à les croire. 
Il écrivit , sur les lieux mêmes , le récit de vingt-deux de ces 
miracles, récit qu'il dédie à Fulbert , évêque de Chartres , on ne 
sait précisément à quelle époque , mais avant 1026 , année de la 
mort de cet évêque. 

Ces vingt-deux miracles forment autant d'histoires détachées , 
la plupart insignifiantes et triviales , et telles que Bernard pou- 
vait effectivement en avoir entendu beaucoup à Conques et par- 
tout. Il donne toutes ces histoires , comme lui ayant été contées 
par les personnes mêmes auxquelles elles étaient arrivées, ou par 
des témoins sinon oculaires , du moins contemporains , et ayant 
été à portée de se convaincre de la vérité des faits racontés. — 
Enfin , à l'exception d'une qu'il affirme avoir écrite sous la dictée 
du héros , et sans en retrancher la moindre chose , il déclare les 
avoir toutes fort abrégées. 

Cette histoire , la seule qu'il donne en entier, est la première 



ROMANS PROVENÇAUX. Q.'JC) 

(lu recueil; et tout insipide qu'elle soit, je suis obligé d'en dire 
quelques mots , parce qu'elle renferme peut-être la clé de plu- 
sieurs autres, et de celle même sur laquelle je me propose d'at- 
tirer votre attention. 

Bernard signale d'abord dans son récit , comme vivant encore 
à l'époque où il écrit , un prêtre de Rhodez ou du voisinage , 
nommé Géraud. Ce Géraud avait dans sa maison , comme inten- 
dant ou homme d'affaires , un jeune homme nommé Wibert ou 
Guibert, son parent et son filleul. 

Guibert , voulant, comme tant d'autres, faire une visite à 
sainte Foi , prit l'habit de pèlerin ou de roniieu , comme on 
disait dans le temps et dans le pays , et s'achemina pieusement 
devers Conques. Il eut le malheur de rencontrer en chemin son 
parrain Géraud , qui , pour des raisons que l'histoire ne dit pas , 
fut courroucé outre mesure de le trouver en habit de pèlerin , 
sur la route de Conques. Avec l'aide de deux ou trois personnes 
dont il était accompagné , il arracha au malheureux Wibert les 
deux yeux qu'il jeta tout sanglans à terre. Mais sainte Foi ne 
devait pas souffrir qu'un de ses serviteurs fût si cruellement traité 
pour l'amour d'elle : une colombe blanche s'abattit aussitôt du 
ciel , prit dans son bec les deux yeux arrachés , et les porta droit 
à Conques. J'abrège les détails du mii'acle. Qu'il vous suffise de 
savoir que Wibert resta aveugle tout un an , mais qu'au bout de 
l'an sainte Foi lui apparut en rêve , pour lui dire que s'il voulait 
ravoir ses yeux, il n'avait qu'à aller les chercher à Conques. Il y 
alla , et les rapporta , non pas à la main , mais dans la tête , dans 
leur orbite, et aussi bons que jamais. 

Il n'est pas indifférent de savoir ce qu'avait fait Wibert durant 
l'année qu'il passa sans y voir. « Il avait , dit son historien, exeicé 
la profession de jongleur, suljsistant des rétributions du public , 
et gagnant tant d'argent , vivant si bien , qu'il ne se souciait , di- 
sait-il, plus guère de ses yeux. » Ce trait de l'aventure de Wi- 
bert est le seul qui ait quelque rapport à l'histoire de la littérature : 
il pourrait y avoir quelque incertitude sur la signification très- 
variée du mot jongleur ; mais , chez un homme privé de la vue , 
coimne l'était Wibert, la jonglerie ne pouvait être que la pro- 



aSo REVUE DES DEUX MONDES. 

l'ession do clianleur ou de récitateur ambulant de pièces de vers 
de divers genres , de légendes , de chants héroiques , de récits 
des anciennes guerres plus ou moins entremêlés de fables. 

Ce Wibert avait conté lui-même , et sans doute arrangé son 
histoire à Bernard , qui n'avait eu que la peine de l'écrire sous 
sa dictée. Mais cette aventure fut-elle la seule que le jongleur 
raconta au crédule Bernard ? Ce jongleur savait indubitablement 
d'autres histoires encore plus merveilleuses que la sienne ; et si 
parmi celles que nous a laissées le bon écolâtre , il y en avait 
quelqu'une qui offrit des caractères évidens de fiction poétique , 
ce serait précisément celle-là qu'il serait le plus naturel de sup- 
poser venue de la bouche du jongleur aveugle. Or, parmi les 
vingt-deux histoires dont il s'agit , il y en a une qui porte toutes 
les marques d'une fiction romanesque que Bernard dut trouver 
écrite quelque part , ou qui provenait médiatement ou immédia- 
tement de la récitation de quelque jongleur. 

Malheureusement Bernard n'a donné de cette histoire que des 
traits épars sans développement et sans liaison ; mais ces traits 
sont encore suffisans pour faire de cette fiction une singularité 
des plus frappantes, La voici tout entière , et autant qu'il sera 
nécessaire , dans les termes mêmes de l'auteur. 

A la fin du x'' siècle, ou au commencement du xi", Raimond, 
riche et noble personnage , seigneur d'un village ou d'une bour- 
gade , nommée le Bousc|uet , aux environs de Toulouse , entre- 
prit le pèlerinage de Jérusalem. Il passa d'abord en Italie, dont 
il traversa une partie ; et voulant achever son voyage par mer, il 
se rendit à Luni , ancienne ville maritime de la Ligurie italienne , 
détruite en 924 par les Hongrois , mais dont il faut supposer qu'il 
subsistait encore des restes à l'époque du pèlerinage de Rai- 
mond. 

S'étant donc embarqué selon son désir, notre pélei'in eut d'a- 
bord la mer et les vents propices ; mais une tempête s'étant élevée 
tout à coup , son navire fut poussé contre des écueils où il se 
brisa. Pilote, matelots, passagers, tout le monde périt, à l'ex- 
ception de Raimond et d'un esclave ou serviteur que ce dernier 
avait emmené avec lui. L'esclave, accroché à un débris du navii'e , 



.■^' 



UOMANS PROVENÇAUX. 58l 

fut l'ejeté sur les côtes d'Italie, d'où il retourna dans le Toulou- 
sain. Il se rendit auprès de la dame du Bousquet, à laquelle il 
conta ses propres aventures , et annonça la mort de leur comnmn 
seigneur, ne doutant ])oint que Raimond n'eût péri dans le nau- 
frage, 

La dame feignit l'affliction convenable en cas pareil ; mais 
c'était une femme d'iiumeur volage , qui fut charmée au fond 
du cœur d'être débarrassée d'un mari qu'elle n'aimait pas. Elle 
se vit bientôt entourée d'amans nombreux , parmi lesquels il s'en 
trouva un dont elle devint éperdument amoureuse , et auquel 
elle livra les biens et la seigneurie de Raimond. 

Cependant celui-ci n'était point mort , comme l'avait cru et 
annoncé son serviteur. Il avait saisi une des planches du navire 
fracassé , et avec l'aide de sainte Foi qu'il avait invoquée sans 
relâche, il avait flotté trois jours entiers sur les vagues, sans 
apercevoir ni créature humaine , ni monstre marin , toujours 
poussé par les vents vers les côtes d'Africjue. Hors de lui-même, 
et comme anéanti d'épuisement , il était sur le point d'expirer , 
lorsqu'il fut rencontré par des pirates du pays de Turlande , 
pays probablement de la création de notre légendiste. Les pira- 
tes étonnés le prennent, le recueillent dans leur navire, et lui 
demandent son pays et son nom. Mais, dans l'état de faiblesse 
et de stupeur où il était , Raimond, bien loin de pouvoir répon- 
dre à leurs questions , ne les entendait même pas. Bon gré mal 
gré les pirates lui laissèrent le temps de revenir à lui ; et regagnant 
la côte , ils l'y descendirent avec eux. 

La nourritui'e et les soins qu'on lui donna , lui ayant rendu un 
peu de force , il fut de nouveau questioxiné , et répondit qu'il était 
chrétien; mais, au lieu d'avouer son rang et sa profession d'homme 
de guerre , il se donna pour un villageois , pour un homme ac- 
coutumé au travail des champs. A cette déclaration , on lui mit 
une bêche à la main, et on lui donna un champ à exploiter. 
Bientôt accablé d'un travail auquel il n'était point accoutumé, 
et auquel se refusaient ses mains enflées et déchirées , il s'ac- 
quitta mal de sa tâche , et fut en conséquence sévèrement fustigé. 
Si' ravisant alors , il avoua ne savoir d'autre métier que la guene, 



282 REVDE DES DEUX MONDES. 

et n'avoir jamais manié d'autres instrmnens que la lance et l'é- 
pée. Ses maîtres voulurent savoir sur-le-champ à quoi s'en tenir 
sur cette nouvelle déclaration , ils le mirent à l'épreuve, et l'ayant 
trouvé merveilleusement expert dans tous les genres d'exercices 
guerriers, ils l'admirent dans leur milice. Il alla plusieurs fois 
en guerre avec eux , et se conduisit toujours avec tant de bra- 
voure , que l'on finit par lui conférer un commandement. 

Cependant une guerre vint à éclater entre ces Africains de Tur- 
lande, dont Raimond était le prisonnier, et d'autres Africains 
auxquels l'auteur donne le nom de Barbarins. Ce sont, selon 
toute apparence , les Berbères , les indigènes de l'Afrique septen- 
trionale , que l'auteur entend désigner par ce nom , d'où il suit 
implicitement que les Turlandais doivent être des Arabes. Dans 
cette guerre , les Barbarins ont le dessus ; ils anéantissent ou dis- 
persent les Turlandais , et font Raimond prisonnier. 

Les nouveaux maîtres du seigneur toulousain ne tardèrent 
pas à reconnaître son Uiérite et sa vaillance ; ils le traitèrent 
dès lors avec honneur, et le menèrent à toutes leurs gueri'es. 
Mais ce ne devaient point être là les dernières aventures de Rai- 
mond. 

Les Berbères , qui avaient battu les Turlandais , eurent à leur 
tour affaire aux Arabes ou Sarrasins de Cordoue, qui les battirent 
et leur enlevèrent Raimond. 

Chez ces nouveaux maîtres , Raimond eut encore plus d'occa- 
sions que chez les premiers de donner des preuves de sa valeur , 
et il y monta encore en plus haute estime. Il n'y avait point de 
circonstance périlleuse dans laquelle on ne comptât sur lui, et 
jamais on n'y compta vainement. Entre autres ennemis que les 
Sarrasins vainquirent par son secours , notre légendiste compte 
les Aglabites , chefs arabes d'une partie de l'Afrique fréquem- 
ment en hostilité avec les rois Ommiades de l'Espagne. 

Mais la guerre ne tarda pas à éclater entre les Arabes de Cor- 
doue et don Sanche de Castille , comte puissant et vaillant homme 
de guerre. Celui-ci fut vainqueur, et fit à son tour Raimond pri- 
sonnier. Raimond lui dit son nom, son pays, et tout ce qui lui 
était arrivé. Don Sanche , émerveillé et touché de ses aventures , 



ROMANS PROVENÇAUX. 283 

lui rendit la liberté, le combla de présens et d'honneurs, et le 
retint quelques jours auprès de lui. 

Au moment où Raimond , charmé d'être libre , allait retourner 
dans ses foyers , une figure céleste lui apparut en songe , et lui 
dit : « Je suis sainte Foi que tu as assidûment invoquée dans ton 
naufrage. Parts, et sois tranquille, tu recouvreras ta seigneurie. » 
Réjoui de cette vision , sans néanmoins bien comprendre ce 
qu'elle signifiait, il prit congé du comte Sanche, et s'achemina 
vers les Pyrénées, en costume de pèlerin. Arrivé près du Bous- 
quet , il fut informé que sa femme avait pris un autre mari , qui 
habitait avec elle dans son château. Troublé de cette nouvelle , 
et n'osant se découvrir, il résolut d'attendre ce que sainte Foi vou- 
drait bien faire encore pour lui, et se tint caché dans la chaumière 
d'un de ses paysans qui ne le reconnut pas, changé comme il était 
par quinze ans d'absence et de fatigues, et déguisé en pèlerin. 

Il avait déjà passé quelque temps dans cette chaumière , lors- 
qu'une femme, qui avait été autrefois sa concubine , le servant 
un jour qu'il prenait un bain , le reconnut à certaine marque 
qu'il avait sur le corps. « N'es-tu pas, s'écria-t-elle , n'es-tu pas 
ce Raimond , autrefois parti en pèlerinage pour Jérusalem , et 
que l'on disait avoir péri sur mer ? » Raimond voulut nier ; mais 
sûre du témoignage de ses yeux , la femme persista à le prendre 
pour ce qu'il était. Maîtresse d'un tel secret , elle ne put le gar- 
der , et courut au château annoncer à la dame du Bousquet que 
son premier mari n'était point mort , qu'il était de retour , et 
caché dans une chaumière voisine qu'elle lui indiqua. 

La nouvelle fut des plus désagréables pour la dame , qui songea 
aussitôt à quelque manière de se débarrasser du revenant ; mais 
sainte Foi veillait à sa sûreté. Sur les avertissemens qu'elle lui 
donna en songe , il sortit de sa chaumière , et alla trouver au plus 
vite un seigneur du voisinage, nommé Escafred , homme puissant 
et généreux , qui avait toujours été son ami , et qui le fut en 
cette rencontre plus que jamais. 

Il rassembla ses vassaux , ses parens , ses amis , à la tète des- 
quels il fit la guerre à l'usurpateur du Bousquet. L'usurpateur 
fut vaincu , chassé , et Raimond recouvra son château. 



284 REVUE DES DEUX MONDES. 

Quant à sa l'eiiinie , il lui aurait bien pardonné d'avoir pris un 
autre mari en son absence ; mais il ne lui pardonna pas le projet 
de le faire périr, quand elle avait appris son arrivée, et la répudia. 

Tel est le canevas , le sommaire grossier d'une histoire dont le 
légendiste n'a donné que les traits principaux , les dépouillant 
'de l'intérêt ou du caractère qu'ils pouvaient avoir par leur liaison 
et leur développement 11 n'y a pas un de ces traits où la main 
aride de l'abréviateur ne se fasse sentir ; et si l'on pouvait avoir 
quelque doute à cet égard , ce doute serait dissipé par la conclu- 
sion de l'extrait. C'est une espèce de post-scriptum , dans lequel 
l'auteur revient sur une au moins des particularités sans nombre 
qu'il a omises dans son récit. Voici comment il s'explique : 
« Pour ajouter, dit-il , quelque peu de chose à ce qui précède , 
on raconte que les premiers pirates qui rencontièrent Raimond, 
lui firent boire une potion d'une plante puissante , et d'une vertu 
si magique , que l'oubli s'empare de ceux cpii en boivent , et 
qu'ils perdent toute mémoire de leur famille et de leur de- 
meure. » 

La singularité de cette fiction tient au disparate des diverses 
données qui s'y font reconnaître au premier coup-d'œil. Je ne 
parle pas de l'invocation et de l'apparition des saints : ce sont 
des choses de droit à toute époque du christianisme , et plus 
encore à celle dont il s'agit ici qu'à toute autre. Il est plus impor- 
tant de noter cju'il s'y rencontre des allusions historiques assez 
intéressantes. Telles sont celles aux guéries perpétuelles des 
Arabes et des Berbères, des chefs Ommiades de Cordoue avec les 
Aglabites d'Afric|ue. La bataille dont il est fait mention entre les 
Arabes de Cordoue et le comte don Sanclie de Castille , est cer- 
tainement la bataille de Djebal - Quinto, que ce comte et son 
allié musulman , Soliman ben el Hakein , chef des milices afri- 
caines de la Péninsule , gagnèrent sur le roi de Cord-oue , Mo- 
hamed el Moadhi , en loof) ou 10 10. 

A ces données chrétiennes et modernes , il faut en joindre de 
païennes, d'antiques, d'homéricjues ; le fait est étrange, mais 
hors de doute. Les principaux incidens de l'histoire de Raijnond 
du Bousquet, telle que je viens de vous la dire, sont enqiruntés 



ROMANS PROVENÇAUX. 285 

de l'Odyssée. C'est à riinltation d'Ulysse que le chevalier toulou- 
sain est ballotté trois jours sur les flots , suspendu à un débris 
de son navire, invoquant sainte Foi, comme le Grec, Minerve. 
Ce sont les pirates arabes qui, pour le retenir à leur service 
quand ils ont découvert sa bravoure à. la guerre , lui font boire le 
breuvage d'oubli que Circé verse au héros grec , pour lui ôter 
le souvenir de Pénélope et d'Ithaque. De retour chez lui, et 
trouvant un rival en possession de son château , Raimond se 
cache chez un de ses paysans , comme Ulysse chez son bon pâtre 
Eumée. Les deux héros , un moment déguisés et comme étran- 
gers chez eux, sont reconnus à peu près de la même manière. 
Dans le dénouement , la ressemblance est plus indii'ecte et plus 
vague. Raimond a besoin des secours d'un ancien ami , pour re- 
couvrer son château et punir son rival, tandis qu'Ulysse se 
venge seul des prétendans qui se sont rendus maîtres chez lui. 
Il s'en faut aussi de beaucoup que la dame du Bousquet soit 
ime Pénélope. Mais l'on n'en était pas encore aux temps de la 
chevalerie , et les dames pouvaient avoir tort dans les récits des 
romanciers. 

C'est bien assez sans doute de ces traits évidemment calqués 
sur l'Odyssée, pour frapper et embarrasser l'historien de la litté- 
rature. D'où notre auteur connaissait-il le poème d'Homère? Ce 
poème n'avait jamais été, que l'on sache, traduit en latin; et 
l'eût - il été , comment supposer une copie de cette traduction 
dans les montagnes du Rouergue ou dans les campagnes du Tou- 
lousain , à la fin du x'' siècle ou au commencement du xi" ? 

Il y a beaucoup plus d'apparence que les ressemblances signa- 
lées ne provenaient pas d'imitations immédiates et directes , mais 
de simples réminiscences traditionnelles. Il n'est pas même né- 
cessaire de faire remonter ces traditions jusqu'à l'époque où les 
rapsodes massaliotes récitaient les poèmes d'Homère dans les 
villes grecques du midi de la Gaule. On peut les rattacher à l'épo- 
que moins ancienne où l'Iliade et l'Odyssée servaient de base à 
l'enseignement du grec dans les écoles de cette langue , écoles qui 
subsistèrent dans le midi jusqu'à la fin du iv"", et même du 
v"" siècle. 



-286 REVUE DES DEUX MONDES. 

Quoi qu'il eii soit, et de quelque .manière que l'on explique 
cette sinoularité , la légende de Raimond du Bousquet , prise en 
elle-même et dans son ensemble , est évidemment l'extrait d'une 
fiction romanesque inventée dans l'intention de plaire et d'amu- 
ser et dont l'intérêt reposait principalement sur l'admiration et 
la curiosité qu'inspiraient alors les Arabes d'Espagne à tous les 
peuples de leur voisinage , et particulièrement à ceux du midi de 
la France , qui n'avaient plus guère avec eux que des relations 
volontaires de commerce et d'affaires. Je n'hésite donc point à 
citer cette fiction comme une nouvelle preuve de l'influence que 
les Arabes andalousiens exercèrent directement ou indirectement 
sur l'imagination de ces derniers. 

Elle est plus curieuse encore à citer en confirmation de l'espèce 
de filiation par laquelle j'ai montré ailleurs que les premières 
tentatives littéraires du moyen âge remontent et se rattachent aux 
réminiscences, aux traditions de la littérature classique. Ici, 
l'antique et le nouveau , le dernier écho de l'épopée païenne et 
les premiers bégaiemens de l'épopée chrétienne et chevaleresque , 
sont encore confondus. Mais c'est un pur accident : il existait 
déjà alors des légendes , des chants épiques où la transition était 
complète, et dont le développement ou l'assemblage devait 
donner des épopées de tout point originales et distinctes de celles 
de l'antiquité. 



DIXIÈME XEÇON. 



GÉRARD DE ROUSSILLON '. 



Vous vous souviendrez, messieurs, de la division que j'ai faite 
des romans carlovingiens en deux grandes classes ou sections : 
la première , de ceux relatifs aux guerres avec les Arabes d'Es- 
pagne ; l'autre , de ceux ayant pour sujet les révoltes des chefs de 
province contre les monarques issus de Charlemagne. Le roman 
de Ferabras , dont je vous ai parlé précédemment , appartenait 
à la première classe ; celui de Gérard de Roussillon , dont je vais 
vous parler maintenant , appartient à la seconde : c'est le tableau 
poétique de l'une de ces grandes rebellions qui amenèrent la dis- 
solution de la monarchie franke. Il y est bien question de guerre 
contre les Sarrasins , mais seulement d'une manière épisodique 
et tout-à-fait secondaire. 

Gérard de Roussillon, le héros de ce roman, est un personnage 
et même un grand personnage historique. Il fleurit sous Louis- 
le-Débonnaire , auquel il survécut de longues années. Personne 
n'ignore les étranges démêlés de ce faible empereur avec ses trois 
fils, qui le détrônèrent deux fois. Ce- fut dans ces démêlés que 
commença la fortune de Gérard. Elevé à la cour de Louis-le- 

' Cette analyse est tirée d'un manuscrit provençal inédit du fond de 
Cangé, n" 24, bibl. du roi, T^j^i, 



288 REVUE DES DEUX MONDES. 

Débonnaire, il prit naturellement son parti contre ses enfans; 
et après l'avoir aidé d'abord à les vaincre , il s'interposa pour le 
réconcilier avec eux. L'empereur , empressé de reconnaître les 
services qu'il en avait reçus, lui donna le comté de Paris. 

Après la mort de Louis-le-Débonnaire, ses trois fils se divisè- 
rent en deux partis contraires. Lotliaire, à qui étaient éclius l'est 
de la Gaule et l'Italie , avec le titre d'empereur, fit la guerre à ses 
frères, Chavles-le-Cbauve et Louis. Il voulait ôter à celui-ci la 
Germanie, et au premier la Neustrie et l'Aquitaine. Dans ce 
démêlé , le comte Gérard se déclara pour Lotliaire , et s'en trouva 
mal ; Lotliaire fut vaincu dans l'effroyable bataille de Fontanet, 
et ses partisans furent persécutés par les vainqueurs. Gérard fut 
dépouillé, par Cliarles-le-Cliauve, du comté de Paris. Mais la paix 
ayant été enfin conclue entre les trois frères , Lotliaire le fit duc 
ou comte de Bourgogne. Ce fut sans doute alors qu'd fit bâtir sur 
le mont Lassois , près de Cliâtillon-sur-Marne , son fameux châ- 
teau de Roussillon , dont il prit et a gardé le nom dans la tradi- 
tion et dans les romans. 

A la mort de Lotliaire , la Provence fut érigée en royaume par- 
ticulier pour Charles , le plus jeune de ses fils, auquel on donna 
pour tuteur Gérard , cjui ne cessa pas pour cela d'être duc de 
Bourgogne. Charles était un enfant infirme et stupide; ce fut 
donc l'habile et ambitieux tuteur qui fit les fonctions de roi , et 
en eut les pouvoirs. Il établit le siège principal de son autorité 
à Vienne-sur-le-Rhône , ville où se voyaient encore alors de 
magnifiques restes de la grandeur et de l'opulence à laquelle elle 
était parvenue sous les Romains. Entre les divers exploits par 
lesquels Gérard se signala en Provence , il faut , à ce qu'il paraît, 
compter une expédition contre les Normands qu'il chassa de la 
Camargue où ils étaient descendus, et avaient essayé de s'établir 
vers 860. 

Charles-le-Chauve convoitait ardemment le nouveau royaume 
de Provence , et ne négligea aucune occasion d'en faire la con- 
quête ; il se trouva de nouveau par-là en guerre avec son ancien 
ennemi , Gérard de Roussillon , intéressé à bien défendre une 
contrée où il régnait de fait, et où il paraît qu'il s'était créé un 



GÉRARD I)K ROUSSILI.ON. aSq 

parti puissant. Cette guerre , commencée , suspendue et reprise 
plusieurs fois, est très-mal racontée par les historiens du temps, 
historiens cjui ne racontent rien exactement ni complètement. 
Il est seulement constaté que les armées de Charles-le-Chauve 
furent plus d'une fois battues et repoussées par Gérard. Mais à 
la fin , la fortune se déclara pour le roi contre le chef adroit , qui , 
tout en paraissant soutenir la cause des enfans de Lothaire , son 
ancien seigneur, ne défendait en effet c|ue la sienne propre. 

En 869 , Charles-le-Ghauve envahit brusquement le royaume 
de Provence avec de grandes forces , assiégeant en même temps 
et Gérard dans une de ses forteresses que l'histoire ne nomme 
pas , et Berthe, la femme de Gérard, dans Vienne. Berthe était 
une héroïne digne de son époux : elle soutint bravement le siège , 
et aurait , selon toute apparence , repoussé toutes les attaques de 
Charles, si les habitans avaient répondu à ses exhortations ; mais 
ils craignaient les suites d'un assaut , et obligèrent Berthe à ren- 
dre la ville au roi. Gérard, ayant perdu sa capitale , et selon toute 
apparence , essuyé d'autres échecs dont l'histoire ne parle pas , 
abandonna la Provence à son adversaire , et se retira en Bour- 
gogne , dans son château de Roussillon , où il mourut vers 8'j8 
ou 87g. 

Voilà le peu que l'on sait de positif sur Gérard de Roussillon , 
et sur sa longue lutte avec Charles-le-Chauve ; c'est cette lutte 
même qui fait le sujet du roman provençal de Gérard. Mais le 
romancier, qui , comme tous ses pareils , n'avait des événemens 
qu'il voulait célébrer que des notions ti'aditionnelles , on ne peut 
plus imparfaites et plus grossières , a fait de lourdes méprises 
dans la portion histoiique de son sujet. Je n'en citerai qu'une 
dont il est bon d'être prévenu d'avance , afin de n'en être pas 
trop choqué. A Charles-le-Chauve il a substitué Charles Martel; 
c'est avec ce dernier qu'il met son héios en conflit. 

On ne connaît du roman de Gérard de Roussillon , en pro- 
vençal , qu'un seul nranuscrit incomplet par le commencement. 
J'ai tout heu de croire cjue cet ouvrage, tel que nous l'avons 
aujourd'hui dans le manuscrit unique dont il s'agit , est moins 
une composition régulière et suivie que le recueil assez mal coor- 



ago REVUE DES DEUX MONDES. 

donné de fragmens divers de plusieurs romans sur le même 
sujet. 

De tous les romans héroïques connus , tant en provençal qu'en 
français , celui-là est incontestablement l'un de ceux qui présen- 
tent dans leur rédaction les signes d'ancienneté les plus nombreux 
et les plus marqués. Le fond en appartient , selon toute appa- 
rence , aux premières années du xii° siècle. La langue en est 
dure , sèche et peu correcte , mais énergique et pittoresque ; le 
ton en est on ne peut plus simple , plus brusque et plus austère. 
Les tableaux des batailles et des délibérations des deux antago- 
nistes avec leurs conseillers respectifs sont les seuls qui soient 
développés avec un certain soin et dessinés avec quelque détail. 
Hors de là tout est ébauché à grands traits , indiqué plutôt que 
décrit. L'auteur s'arrête à peine assez aux situations les plus tou- 
chantes ou les moins ordinaires pour donner au lecteur le loisir 
de les remarquer et de s'y prendre. Tout en un mot dans ce roman 
porte l'empreinte d'un génie vigoureux , mais inculte et grossier, 
qui , en s'essayant à peindre une époque qu'il ne connaît pas , 
nous donne une idée fidèle et vive de celle à laquelle il appar- 
tient, et qu'il peint sans s'en douter. D'après cela, messieurs, 
vous ne trouverez pas extraordinaire que je cherche à vous don- 
ner de cet ouvrage des notions un peu détaillées. 

La partie du roman qui manque dans le manuscrit ne sau- 
rait être considérable , et la portion restante s'y rattache aisé- 
ment. 

Charles , qui sera , si l'on veut, Charles Martel ou Charles-le- 
Chauve, aime et épouse , à ce qu'il paraît, d'autorité, une dame 
que le romancier ne nomme pas , mais dont il fait la fille ou la 
parente d'un empereur de Constantinople. Cette dame et Gérard 
s'aimaient depuis long-temps , et le comte aurait pu la disputer 
au roi ; mais par générosité , et dans l'intérêt même de celle qu'il 
aime, il croit ne point devoir la priver de la couronne impériale; 
il consent à ce qu'elle épouse l'empereur, et se résigne à prendre 
de son côté, pour fennnc , Berthe, la sœur de son amie. Les 
deux mariages se sont faits, à ce qu'il paraît, en même temps 
et dans le même lieu , et le moment est venu où les deux cou- 



GÉRARD DE ROUSSILLON. 201 

pies vont se séparer pour se rendre chacun à sa demeure et à ses 
affaires respectives. 

Ce moment donne lieu à une scène doublement remarquable 
par l'importance qu'elle a dans la suite du roman , et comme un 
exemple frappant de ce que la galanterie chevaleresque était au 
xii° siècle dans les mœurs et les idées provençales. 

Sur le point de se séparer pour un temps indéfini de son ami 
Gérard , la nouvelle impératrice veut du moins lui donner une 
assurance solennelle de sa tendresse ; elle veut s'unir à lui par 
une espèce de mariage spirituel. Le manuscrit de Gérard com- 
mence par la description de ce mariage , qui en est indubitable- 
ment un des morceaux les plus curieux et les plus caractéristi- 
ques. Je vais le traduire avec tout«e la fidélité que comportent la 
concision de l'original et la nécessité d'être compiis. 

« Au poindre du jour Gérard conduisit la reine sous un arbre 
(à l'écart), et la reine menait avec elle deux comtes (de ses 
amis), et sa sœur Berthe. — Que dites-vous, femme d'empereur 
(fait alors Gérard), que dites-vous de l'échange que j'ai fait de 
vous pour un moindre objet? — (Bien est-ce vrai) seigneur, 
TOUS m'avez fait impératrice , et vous avez épousé ma sœur pour 
l'amour de moi. Mais ma sœur, est-il vrai aussi, est un objet de 
(haut) prix et de grande valeur-. Ecoutez -moi, comtes Gervais 
et Bertelais , vous , ma chère sœur, la confidente de mes pensées, 
et vous surtout , Jésus , mon rédempteur , je vous prends tous 
pour garans et pour témoins , qu'avec cet anneau je donne à ja- 
mais mon amour au duc Gérard, et que je le fais mon sénéchal 
et mon chevalier. J'atteste devant vous tous que je l'aime plus 
que mon père et que mon époux ; et le voyant partir , je ne puis 
me défendre de pleurer. 

« Dès ce moment dura sans fin l'amour de Gérard et de la reine 
l'un pour l'autre , sans qu'il y eût jamais de mal , ni autre chose 
que tendre vouloir et secrètes pensées. » 

Charles haïssait et craignait depuis long-temps Gérard comme 
trop puissant et trop fier ; et le romancier fait en effet du comte 
un vassal auquel il ne manque guère d'un roi que le nom. Outre 
la Bourgogne entière , il possédait la Gascogne , l'Auvergne , la 



292 REVUE DES DEUX MONDES. 

Provence, les comtés de Naibonne et de Barcelonne. Il avait 
pour vassaux Odil ou Odiloii , son oncle , et ce qui est plus sin- 
gulier encore , le vieux Drogon , son père , c[ui commandait pour 
lui les pays au-delà des Pyrénées. Il avait à ses ordres une multi- 
tude de braves chevaliers , à la tête desquels , comme les plus 
braves et les plus dévoués , brillaient ses quatre neveux , Foul- 
ques , Bos ou Boson , Gilibert et Seguin , et un cousin nommé 
Fouchier. 

Le rapprochement momentané de Gérard et de Charles n'avait 
fait qu'aigrir encore leurs anciennes haines : aux raisons politi- 
ques que l'empereur avait de craindre le comte, se mêla un peu 
de jalousie d'amour, de sorte qu'une rupture entre l'un et l'autre 
était devenue inévitable. 

Toutefois , avant d'en venir à une guerre ouverte , le roi veut 
essayer de la ruse et de la trahison. Au retour d'une grande 
chasse dans les Ardennes , il vient , avec un cortège qui est 
une armée, camper sous les murs de Roussillon, et à la vue 
d'un si bon et si fort château , il sent redoubler sa haine pour 
Gérard. « Si j'étais là-haut , au lieu d'être çà-bas , le comte Gé- 
rard ne serait pas si fier. » Or, il y avait là un damoiseau , en- 
core jeune garçon , qui , entendant ce propos du roi , lui ré- 
pond hardiment : « Si les traîtres portaient des marques de ce 
« qu'ils sont, vos cheveux, au lieu d'être noirs, seraient rouges. 
« Mais faites ce que vous voudrez , Gérard est si bon maître de 
«guerre, qu'il n'aura jamais peur de la vôtre. » 

Charles, apparemment accoutumé à s'entendre dire des choses 
pareilles , ne s'arrête pas à celle-là , et envoie un jeune cheva- 
lier de ses amis sommer Gérard de lui rendre le château de 
Roussillon. Le message est fait en termes très-fiers : Gérard y 
répond en tei'mes plus fiers encore , et la guerre est décidée. 

Les deux adversaires convoquent leurs forces , l'un pour pren- 
dre le château de Roussillon , l'autre pour le défendre. Mais le 
sort de la forteresse se décide d'une manière imprévue. Gérard 
avait pour maréchal un vilain , nommé Riquier , qu'il avait 
fait chevalier et comblé de biens. C'était un misérable qui , pour 
trahir son seigneur, n'en attendait que l'occasion , et cette occa- 



GÉRARD DE ROUSSILLON. 2n3 

sion était venue. Le perfide livre de nuit, à Charles Martel, uhe 
des portes du château , qui est aussitôt occupée par ses troupes 
impériales. C'est avec peine et blessé grièvement que Gérard 
s'échappe à cheval. 

Il se retire à Avignon : là le joignent les forces qu'il avait déjà 
convoquées , et à la tête desquelles il se met en campagne : il 
reprend Roussillon et bat complètement Charles , qui s'enfuit , 
avec le peu d'hommes qui lui restent , à Orléans , où il fait 
en toute hâte de grands préparatifs pour prendre sa revanche. 

Informé de ces préparatifs , Gérard délibère avec ses vassaux 
sur le parti qu'il doit prendre. Il est décidé qu'un message sera 
envoyé au roi pour lui exposer que Gérard n'a point manqué 
à son devoir de vassal , qu'il n'a fait que reprendre de force ce 
qui étant reconnu pour sien , lui avait été enlevé par trahison ; 
qu'il désire la paix , mais que , si on lui fait la guerre , il se dé- 
fendra de tout son pouvoir. Foulques , un des neveux de Gé- 
rard , chargé du message , s'en acquitte avec une fierté qui ne 
fait qu'accroître le dépit et la colère du roi. On se défie de part 
et d'autre, et les deux partis se donnent rendez -vous dans la 
plaine de Yaubeton en Bourgogne. Là, la victoire décidera du 
droit , et le vaincu , selon l'expression du vieux poète , n'aura 
plus qu'à prendre un bourdon de pèlerin , et à passer outre mer 
pour ne plus revenir. 

Les deux armées , fidèles au rendez-vous , se livrent une ba- 
taille sanglante. La victoire n'était point encore déclarée lorsque 
les combattans sont séparés par un prodige qui change leur fureur 
en épouvante. L'enseigne royale parait subitement toute en feu , 
et une pluie de tisons ardens tombe de celle de Gérard. La mêlée 
cesse , les combattans se retirent , chacun de son côté , et la 
guerre est un moment suspendue par un signe si manifeste de 
la colère du ciel ; les deux adversaires , passagèrement réconci- 
bés , réunissent leurs forces contre les Sarrasins, qui viennent de 
faire irruption en-decà des Pyrénées , et remportent sur eux de 
grandes victoires. 

Mais la concorde ne devait pas être longue entre deux chefs 
ombrageux , jaloux l'un de l'autre , et le moindre incident pou- 

TOME VIII. 20 



2q4 ke\'UE des deux mondes. 

Tait à chaque instant ramener la guerre. Boson , un des neveux 
de Gérard, jeune homme du caractère le plus fougueux, n'ai- 
mant et ne cherchant que des occasions de combattre, veut venger 
la mort de son père Odilon , tué à la bataille de Vaubeton , par le 
vieux duc Thierry, un des chefs du parti royal ; il tue par repré- 
sailles deux neveux du duc. Gérard est impliqué dans cette que- 
relle; les vieilles rancunes se raniment, et la guerre recommence 
entre le roi et le comte. Les incidens de cette guerre ne sont ni 
assez variés , ni assez intéressans pour supporter la sécheresse 
d'un résumé en langue modei'ne et en prose. 11 me suffira de dire 
qu'à travers diverses négociations orageuses et superflues , la 
gueri'e se prolonge plusieurs années avec des désastres et des 
succès à peu près égaux pour les deux adversaires. Mais à la fin 
Gérard essuie une défaite dont il ne peut plus se relever, et son 
imprenable château de Roussillon est une seconde fois livré au 
roi par trahison. Il s'échappe à grande peine de la mêlée, suivi 
d'un petit nombre de chevaliers blessés , que la mort éclaircit à 
chaque pas de la fuite. Il se dirige vers les Ardennes, et quand 
il y arrive , il n'a plus avec lui qu'un seul homme mortellement 
blessé , et sa femme Berthe , qui l'a rejoint à l'issue de la ba- 
taille. 

C'est dans des situations bien différentes de celles où nous 
avons vu jusqu'à présent le fier Gérard , que le romancier va nous 
le montrer désormais ; c'est au degré le plus bas de l'humiliation 
et de la misère , mais gardant au fond de son ame son orgueil , 
sa haine pour Charles , et l'espoir de se venger. 

Arrivé dans la forêt des Ardennes , et après avoir erré quelque 
temps à l'aventure , il fait halte chez un pauvre ermite , et passe 
la nuit autour d'un feu allumé au pied de la croix de l'ermitage. 
Là , épuisé d'émotions douloureuses et de fatigue, Gérard tombe 
endoi-mi , incapable de s'apercevoir de rien de ce qui se passe 
autour de lui. Il ne voit point le dernier de ses compagnons ren- 
dre le dernier souffle ; il n'entend point les voleurs cpii , s'appro- 
chant à petit bruit , lui enlèvent ses armes , son cheval et celui 
de Berthe. Tant que Gérard avait eu des armes et un cheval, il 
s'était cru encore quelque chose , il n'avait point désespéré de sa 



GÉRARD DE ROUSSILLON. 2^5 

destinée ; on imagine donc aisément sa désolation , lorsqu'il se 
voit à son réveil livré sans défense à la merci des hommes et du 
sort. Le bon ermite qui lui a donné l'hospitalité , le console de 
son mieux , et le renvoie, pour des consolations plus efficaces que 
les siennes , à un savant et vénérable prêtre qui mène aussi la vie 
d'ermite , à quelcjue distance de là dans la forêt. 

Gérard et Berthe prennent le sentier qui leur est indiqué , et 
trouvent en effet le vénérable personnage qui leur a été annoncé , 
et qui ne s'aperçoit de leur px'ésence qu'après avoir achevé une 
longue prière. Il demande alors à Gérard qui il est, et Géi'ard 
lui conte rapidement toute son histoire, en ajoutant : « J'ai 
pourchassé (maintes fois le roi) Charles, de si près qu'il n'aurait 
pas donné son éperon pour la ville de Paris. Et voilà qu'à la 
fin il m'a rendu la pareille : il m'a dépouillé de mes honneurs , 
et m'a pris mes terres. Mais je vais trouver Othon , le roi de Hon- 
grie, et solliciter ses secours. » 

L'ermite lui offre un gîte pour la nuit; et le jour venu, il 
adresse au comte de pieuses exhoitations , l'engageant à se re- 
pentir de sa vie passée, et à en faire pénitence. — Je ferai 
pénitence quand j'aurai donné la mort à Charles, lui répond 
Gérard. Je n'attends pour cela que d'avoir retrouvé vuue lance 
et un écu. 

— Eh quoi ! clîétif, lui crie alors l'ermite d'un ton austère, dans 
l'état où tu es , tu parles de te venger de Charles qui t'a vaincu 
dans ta force et dans ta puissance! — Je ne le nie point, ré- 
plique Gérard; mais que j'arrive seulement auprès du roi 
Othon , que je recouvre un cheval et des armes , et aussitôt , che- 
vauchant nuit et jour, je repasse en France. Je connais toutes 
les forêts où. Charles va chasser, et je sais bien où je me vengerai 
du félon. » 

Le pieux ermite réprimande vivement Gérard d'une haine si 
obstinée , mais sans obtenir de lui qu'il se rétracte et revienne à 
des sentimens plus doux et plus chrétiens. Berthe peut seule 
faire ce miracle par ses supplications ; elle se jette aux pieds de 
son époux , et ne se relève qu'après en avoir obtenu l'assurance 
qu'il pardonne à Charles et à tous ses autres ennemis. — L'er- 



2q6 REVUE DES DEUX MONDES. 

mite , enchanté de cette conversion , absout le comte de ses pé- 
chés , lui donne maints pieux conseils , et l'autorise à avoir bon 
espoir dans l'avenir. Là -dessus, il lui enseigne les sentiers à 
suivre , et le renvoie un peu plus calme et plus résigné qu'il ne 
l'avait vu la veille. 

Les deux époux poursuivent leur route , et rencontrent à 
quelque distance de là des marchands revenant de Hongrie et 
de Bavière , et qui , s'adressant à eux : Quelles nouvelles dans 
ce pays? disent-ils. Que fait ce maudit Gérard de Roussillon? 
— Il est mort , répond aussitôt Berthe , inquiète de la ques- 
tion; il est enterré. L'empereur Charles l'a fait mourir. — Dieu 
en soit loué ! répondent les marchands ; s'il vivait encore , il 
ferait encore la guerre et ravagerait tout. Le propos ne plait 
guère à Gérard ; mais il n'a point d'épée , et il passe sans ré- 
pondre. 

Il continue à errer de forêt en foi'èt , d'ermitage en ermitage ^ 
et ai'rive à la fin à une ville ou bourgade où il n'y a plus que des 
enfans et des femmes. Les mères ont perdu leurs fils , les épouses 
leurs maris , les enfans leurs pères : tous les hommes ont péri 
dans les guerres de Gérard de Roussillon , et Gérard n'entend 
de toutes parts , parmi ces restes d'une population désolée y que 
des inrprécations et des malédictions contre lui. Il est sur le point 
de suffoquer de douleur ou de colère ; mais la tendre et pieuse 
Berthe lui rappelle les leçons du saint ermite , et l'engage à sup- 
porter ce qu'il voit et ce qu'il entend , comme une juste punition 
du ciel, qui le châtie d'avoir trop aimé et trop fait la guerre. Ces 
paroles consolent un peu Gérard ; mais le courage et la résignation 
sont toujours près de l'abandonner : il regrette sans cesse de 
n'être point mort sur le champ de bataille , les armes à la main , 
et , à chaque instant , Berthe est obligée de lui faire de nouvelles 
exhortations , de nouvelles prières. 

Les deux infortunés continuent à cheminer au hasard ; arrivés 
à un endroit où se croisent plusieurs chemins, ils apprennent 
une nouvelle qui les touche de près. — Charles Martel vient 
d'envoyer, dans toutes les directions , cent messagers , chargés 
d'annoncer que la personne de Gérard est mise à prix , que qui- 



GÉRARD DE ROCSSILLON. iQ"] 

conque livrera le comte au roi recevra en récompense sept fois 
le poids en or et argent du corps du prisonnier. Plusieurs des 
cent messagers viennent de passer par là , et la terrible nouvelle 
est répandue dans tout le pays. « Seigneur, croyez-moi, dit alors 
la comtesse à Gérard ; évitons les châteaux et les villes , tous les 
lieux où il y a des chevaliers et des hommes en pouvoir ; la foi 
est rare et la cupidité grande. » Ce conseil est aussitôt adopté, de 
même que celui non moins nécessaire de changer de nom. Dès ce 
moment, Gérard de Roussillon ne s'appelle plus que le pauvre 
loland. 

Je suis obligé d'abréger le détail des humiliations et des souf- 
frances qui attendent les deux proscrits partout où ils se pré- 
sentent. J'observerai seulement que , dans toutes ces épreuves , 
le courage et la tendresse de Berthe ne se démentent jamais. Elle 
sauve , pour ainsi dire , à chaque instant , la vie à son époux ; à 
chaque instant , elle relève son courage abattu. 

Un jour, Gérard et Berthe se trouvent à l'entrée d'une grande 
forêt , dans l'intérieur de laquelle ils entendent un grand fracas , 
comme de marteaux et de cognées. Ils s'avancent du côté d'où 
vient le bruit , et arrivent à un grand feu autour duquel tra- 
vaillent deux hommes noirs et hideux ; ce sont des charbonniers 
auvergnats , en possession de fournir de charbon la ville d'Au- 
rillac. Voyant Gérard en haillons , de haute taille et avec toutes 
les apparences d'une force de corps extraordinaire , ils croient 
avoir trouvé l'homme dont ils ont besoin , et lui proposent de 
porter vendre à Aurillac le chai'bon fait par eux. Gérard accepte, 
comme par une sorte de curiosité de voir jusqu'où peut aller sa 
misère. Il charge sur ses épaules un énorme sac de charbon qu'il 
porte à Aurillac, et sur la vente duquel il gagne sept deniers. 
Il y a long-temps que le puissant Gérard n'a touché une si forte 
somme : le métier lui paraît bon , et il s'y dévoue , tandis que 
la comtesse exerce , de son côté , celui de couturière , dans un 
faubourg de la petite ville d'Aurillac . 

Il y avait déjà vingt-deux ans que Gérard et Berthe vivaient de 
la sorte ; ils semblaient avoir perdu tout souvenir de leur condi- 
tion première, et tout désir comme tout espoir d'y revenir ja- 



■*■» 



2C)8 REVUE DES DEUX MONDES. 

mais , lorsqu'un événement imprévu vint tout à coup changer 
leurs idées. 

Deux puissans seigneurs , le comte Ganceln et le duc Aiglan , 
donnaient aux chevaliers du pays le divertissement d'un de ces 
exercices guerriers alors désignés par le nom de quintaine , et qui 
consistaient à abattre , à coups de piques ou de traits lancés à la 
main, une armure ou un écu placé très-haut, à l'extrémité d'un 
poteau. Toute la population de la contrée était accourue à ce 
spectacle, et Gérard et Berthe avaient cédé , comme les autres , à 
la tentation d'y assister. — La fête était brillante ; il y avait là 
une multitude de chevaliers en splendide attirail et en belle ar- 
mure , cherchant à se surpasser les uns les autres , et à faire 
parler d'eux. 

A ce spectacle , la mémoire d'un temps qui n'est plus se réveille 
vivement dans Berthe ; elle se souvient de l'époque fortunée de sa 
vie où Gérard donnait de telles fêtes , et s'y distinguait par sa force 
et par son adresse, tandis qu'elle-même y jouissait avec orgueil 
de sa gloire et de sa renommée. — A ce souvenir, elle est saisie 
d'une vive douleur ; ellfi se laisse aller, comme évanouie , dans 
les bras de Gérard , inondant de ses larmes la barbe et le visage 
du guerrier, ou pour mieux dire , du charbonnier. — Gérard 
sent alors , sinon pour la première fois , du moins plus fortement 
que jamais, tous les sacrifices que la tendre Berthe fait depuis si 
long -temps à sa mauvaise destinée. « Chèi'e épouse, lui dit-il, 
ton cœur, je le vois, s'est lassé de ma misère. Eh bien! retourne 
en France , et je te jure , par Dieu et par les saints, que vous ne 
me verrez plus , ni toi ni tes parens. — Seigneur, vous parlez en 
enfant , lui répond Berthe ; à Dieu ne plaise que je vous quitte 
jamais tant que je^^vivrai ! J'aimerais mieux être brûlée vive que 
séparée de vous. Oh ! seigneur, ne proférez plus de si dures pa- 
roles. » A ces mots, le comte, ému jusqu'aux larmes , la presse 
en silence sur son cœur. 

Cependant il est vrai qu'une nouvelle idée, qu'un nouveau 
désir viennent de s'emparer de Berthe. « Seigneur, poursuit-elle , 
si vous daignez écouter mes conseils , nous retournerons dans 
cette douce France où nous sommes nés. Voilà vingt -deux ans 



GÉRARD DE ROUSSILLON. 299 

que vous en êtes sorti , et je vous vois brisé par la fatigue et la 
douleur. Vous fûtes autrefois l'ami de l'impératrice, et je suis 
sûre que , si elle intercédait aujourd'hui pour vous , l'empereur 
n'est ni si dur ni si cruel qu'il ne vous pardonnât le passé. » Gé- 
rard ne se rend pas sans peine à ce conseil ; mais enfin , il l'ac- 
cepte par pitié pour sou épouse , et le voilà qui prend avec elle 
le chemin d'Orléans , où se trouvait pour lors Charles avec sa 
cour. 

Ils y arrivent le jeudi saint, le jour de la cène. Dans l'espoir 
de pouvoir dire un mot en secret à la reine , Gérard va bien vite 
à l'église , se ranger au nombre des pauvres pèlerins, des men- 
dians , des estropiés , auxquels elle doit ce jour-là distribuer des 
vêtemens et de l'argent. Mais un prêtre , qui le voit grand et vi- 
goureux parmi cette foule de pauvres infirmes, le prend rudement 
par la main et le chasse avec des injures et des menaces. Gérard 
regrette alors sa forêt , son charbon et ses sauvages compagnons ; 
mais Berthe est toujours là , comme son bon ange , pour le con- 
soler et le conseiller. 

— Seigneur, ne vous déconcertez pas, lui dit-elle ; faites plutôt 
ce que je vais vous dire. C'est demain le vendredi-saint : l'impé- 
ratrice se rendra seule à l'église , pour prier. Attendez -la , et dès 
que vous l'apercevrez , approchez -vous d'elle , et présentez-lui 
cet anneau. C'est celui par lequel elle vous engagea autrefois son 
amour, en présence du comte Gervais. Vous me le donnâtes, 
et moi je l'ai précieusement gardé au milieu de nos détresses. — 
Gérard, charmé de ravoir cet anneau , n'hésite pas à faire tout 
ce que sa femme lui a conseillé. 

La journée du vendredi-saint passée , à l'heure où commence 
la solennité des ténèbres, la reine arrive nu-pieds à l'éghse , 
et se retire , pour prier, dans une chapelle solitaire , faiblement 
éclairée par une lampe. Gérard , qui l'a vue entrer et qui a suivi 
de l'œil tous ses mouvemens, se glisse à pas lents aussi près d'elle 
qu'il peut , et lui adresse timidement la parole : — Dame , lui 
dit-d , pour l'amour de ce Dieu qui fait des miracles , de ces 
saints que vous venez ici prier, et pour l'amour de ce Gérard qui 
fut votre ami, je vous conjure de venir à mon secours. — 



3uO REVUE DES DEUX MONDES. 

Pauvre homme, lui répond la reine , que savez-vous de Gérard, 
et qu'est-il devenu? 

— Reine, dites-moi d'abord une chose , reprend Gérard : par 
le Dieu que vous adorez, parles saints que vous priez, que feriez- 
vouS , dites-moi , de Gérard , si vous le teniez en votre puis- 
sance ? — Pauvre homme , dit la reine , c'est grande hardiesse 
à vous de me faire pareille question. Néanmoins, sachez que je 
donnerais quatre villes, pour que le comte Gérard fût vivant, 
et eût recouvré les terres et les honneurs qu'il a perdus. — A 
ces mots , Gérard lui présente son anneau , en se nommant. La 
reine le considère déplus près et le reconnaît. Il n'y eut plus alors 
de vendredi-saint pour elle , s'écrie naïvement le vieux poète ro- 
mancier , et Gérard fut baisé cent fois sur la place. Après bien des 
questions faites à la hâte , et des réponses également pressées , la 
reine appelle un prêtre qui lui est dévoué , et met juscju'à nouvel 
ordre Gérard sous sa garde. 

A partir de là , la suite du roman , y compris le dénouement , 
est extrêmement obscure et présente peut-être des lacunes. On 
voit seulement qu'à force de zèle , d'adresse et de caresses , la 
reine dispose peu à peu le roi à faire grâce à Gérard, et à souffrir 
qu'il rentre dans la jouissance de ses domaines. Mais elle sent 
que son ami, son chevalier, serait trop humilié, s'il devait unique- 
ment ce retour de fortune à la clémence du roi; aussi, tout en 
négociant pour lui auprès de son époux, l'aide-t-elle de tout son 
pouvoir à se faire un parti à la tête duquel il a bientôt recouvré 
de vive force son bon château de Roussillon , et la plus grande 
pai'tie de ses anciennes possessions. — Charles , apprenant ces 
nouvelles , en est indigné : il a un accès de sa vieille haine contre 
Gérard , et la guerre est un moment sur le point de se rallumer. 
Mais la reine s'inteqiose , avec son adresse et son autorité ordi- 
naires, entre les deux adversaires, et les détermine à conclure 
une trêve de sept ans, durant laquelle elle espère que s'effaceront 
les anciennes inimitiés. Ses prévisions ne sont point trompées , 
et Gérard meurt paisiblement dans son château de Roussillon. 

Tel est , isolé de ses développemens , de ses accessoires , et ré- 
duit à ses données fondamentales , le roman provençal de Gérard 



GÉRARD DE ROUSSILLON . 3u I 

de Roussillon, l'un des plus curieux , et je le répète , proljable- 
nient le plus ancien de son genre. Quelques observations sont in- 
dispensables pour compléter cet aperçu. 

On voit d'abord , par tout ce que j'ai dit de ce roman , non- 
seulement que le fond s'en rattacbe à des traditions historiques , 
mais que tous les détails , tous les accessoires ont quelque chose 
de grave et de vraisemblable , qui sort naturellement et sinqîle- 
nient du fond des mœurs et des relations féodales , et je ne doute 
pas qu'avec un peu de patience et de sagacité , on n'y démêlât 
diverses particularités véritablement historiques, sinon pour l'é- 
poque à laquelle se rapporte l'action du roman , du moins pour 
l'époque de sa composition. 

Les noms géographiques y sont assez fréquemment défigurés 
par les erreurs des copistes , mais toujours reconnaissables , et 
faciles à rétablir dans leur exactitude. On n'y aperçoit aucune 
trace de cette géographie arbitraire et fantastique des romanciers 
des époques subséquentes , et l'on y découvrirait probablement, 
au contraire, çà et là, quelque notion curieuse pour la géographie 
de la France au moyen âge. Ainsi, par exemple, il y est question 
de la ville de Rame , mansion romaine , dont on ne voit plus 
depuis long-temps que les ruines, sur les bords de la Duiance, 
entre Briançon et Embrun , et qui existait encore , selon toute 
apparence, du temps de l'auteur de Gérard. 

Les caractères sont une des parties remarquables du roman. Ce 
n'est pas qu'ils soient bien variés, ni délicatement nuancés ; mais 
ils sont tracés avec vigueur, et contrastés avec un véritable instinct 
poétique. Foulques, l'un des neveux et des principaux officiers 
de Gérard, pourrait passer pour son bon grénie. Tant qu'il y a 
lieu à délibérer, il vote toujours pour le parti le plus juste et le 
plus modéré : quand il n'y a plus qu'à agir, il se dévoue sans 
considération des obstacles et du péril. C'est l'idéal du chevalier 
provençal au xii'' siècle. Yoici le portrait qu'en trace le roman- 
cier : je vais tâcher d'en traduire une partie , et de la traduire 
fidèlement, au risque d'être bizarre et sauvage. 

« Youlez-vous entendre les qualités de Foulques : donnez-lui 
toutes celles du monde ; ôtez-en seulement les mauvaises ; il n'y 



3o2 REVUE DES DEUX MONDES. 

en a pas une en lui. Il est preux, courtois , poli, doux, franc, 
de nobles manières et bien parlant. Il est bien enseigné de bois 
et de rivières , sait jouer aux échecs , aux tables et aux dés. Il n'a 
jamais refusé de son avoir à personne ; tous en ont eu , les bons et 
les médians. Il aime fortement Dieu, sachez bien ; et depuis qu'il 
est né et vit en cour, il n'a jamais vu faire tort à personne , sans 
en être au moins affligé , s'il ne pouvait rien de plus. Il aime 
mieux la paix que la guerre ; mais quand il sent une fois son 
heaume lacé , son écu au col et son épée avi flanc , il devient su- 
perbe , farouche , impétueux et sans merci. Plus est grande la 
foule des ennemis qui le pressent , et plus il est fier et terrible. Il 
ne reculerait pas alors de la longueur de son pied. Et sachez que 
cette guerre lui déplaît fort et qu'il en a fait cent fois querelle à 
son oncle; mais il n'a jamais pu l'en détourner, et l'a toujours 
foi'tement aidé au besoin. Il n'en sera point blâmé par moi , car 
faillir à son ami, c'est chose inhumaine, méprisée en toute bonne 
cour. J'aimerais mieux être Foulques , et doué comme lui , que 
seigneur de quatre royaumes. » 

Boson , le frère de Foulques , est le favori de Gérard , et l'on 
pourrait dire son mauvais génie. Sauf la bravoure, il ne ressemble 
en rien à son frère ; il n'aime que la guerre , et juste ou inique , 
il la conseille toujours. C'est le type du seigneur féodal, mettant 
les passions et les penchans de sa condition à la place des devoirs 
et des idées de la chevalerie. 

Fouchier, qui est aussi un des principaux vassaux de Gérard , 
est un autre caractère pris innnédiatement dans la vérité et la 
réalité des époques féodales. « Il n'y eut jamais , dit notre ro- 
« mancier, en parlant de lui , si bon espion , ni si bon voleur ; 
« il a volé plus d'avoir qu'il n'y en a dans Pavie. Mais il est de 
« trop haut lignage pour vendre ce qu'il vole ( il le donne); 
« et de France en Hongrie , il n'y a pas de meilleur comte que 
« lui. » 

Deux femmes seulement interviennent dans l'action du roman 
de Gérard ,Berthe et la reine , sa sœur. Il n'est point question de 
Berdie, et le poète n'a que faire d'elle, aussi long-temps que la 
guerre dure. Mais , une fois Gérard vaincu , et réduit à la vie de 



GÉRARD DE ROUSILLON. 3o3 

mendiant et de vagabond , c'est elle qui devient le personnage 
principal de l'action, la providence de Gérard. C'est le modèle 
de l'épouse tendre et dévouée. Mais , dans ce caractère même , il 
y a quelque chose de l'époque , quelque chose d'austère et de 
fort qui se mêle à l'expression de l'amour, qui le contient , pour 
ainsi dire , au fond de l'ame. C'est par des leçons , par des exhor- 
tations pieuses , plutôt que par des paroles molles et caressantes, 
que Berthe témoigne son dévouement à son époux. 

Mais ce qu'il y a incontestablement , dans tout le roman , de 
plus remarquable , sous le rapport des mœurs , c'est la conduite 
delà reine envers Gérard, cju'elle aime incomparablement plus 
que son époux , et dont elle prend le parti d'une manière direc- 
tement opposée aux intérêts et aux intentions de celui-ci. Tout 
cela , nous l'avons vu dans le temps, était parfaitement conforme 
aux idées de la galanterie chevaleresque. Aussi à peine le roi 
a-t-il un moment d'humeur et de colère , quand il vient à savoir 
tout ce que son épouse a fait pour Gérard , son ancien ennemi ; 
il sait bien que tout cela est dans l'ordre , et son mécontente- 
ment tombe au premier sourire de la reine , qui se garde bien 
de le prendre au sérieux. 

Il y a de fort beaux traits dans les longues descriptions de ba- 
tailles qui font la majeure partie du roman. Mais, comme je l'ai 
déjà observé , c'est dans les conseils fréquens où Charles et Gé- 
rard déhbèrent sur leurs demandes , sur leurs propositions et sur 
leurs droits respectifs , que le romancier semble se complaire 
davantage , et réussir le mieux. C'est là qu'il aime à mettre ses 
personnages en évidence et à les représenter faisant preuve d'un 
autre courage que celui du champ de bataille , de celui de la 
pensée et de la parole. Je choisis, pour donner un exemple , 
l'audience que Charles accorde à Foulques , lorsque celui-ci va , 
de la part de son oncle Gérard, réclamer contre l'injustice de la 
guerre que le roi est résolu de faire à ce dernier, pour avoir repris 
son château de Rousslllon , qu'il n'avait un moment perdu que 
par une insigne trahison. 

Foulques est parti , accompagné d'un cortège de cent barons , 
parmi lesquels se trouve Fouchicr, ce comte si excellent , qui n'a 



304 REVUE DES DEUX MONDES. 

que le défaut ou le caprice d'être un grand voleur. Ils arrivent 
tous à la cour de Charles, sous la conduite et la sauve-garde 
d'Aymes , comte de Bourges , ami de Gérard , bien que fidèle 
vassal du roi , et qui , introduit devant ce dernier : — Seigneur, 
lui dit-il , voici Foulques , arrivé hier soir. — Oui , poursuit 
Foulques, et qui viens demander pour Gérard , mon oncle, une 
justice que j'espère. Pourquoi, ô roi, voulez-vous mouvoir guerre 
à Gérard ? Ne vous laissez point aller à votre colère ; car, si vous 
détruisez ce que vous devez maintenir, Dieu vous abandonnera. 
Vous avez excité la guerre ; faites-la taire ; laissez à Gérard ce 
qui est à lui , et ne croyez point les flatteurs qui ne peuvent faire 
les grandes choses qu'ils promettent. 

— Si Dieu m'aide, duc Foulques, répond le roi , vous discourez 
à merveille ; mais je ferai ce qu'il me convient de faire. Si Gérard 
a jusqu'ici tenu Roussillon et la Bourgogne, il les a tenus de 
moi , et je les lui ôterai , si je puis. Il n'aura point de si fort 
château que je ne l'escalade, ni de si haute tour que je ne la 
renverse et ne la brise. 

« Là-dessus, don Begon, fils de Basin , prend la parole : — Sei- 
gneur roi , nous méprisons les menaces , et Gérard pourra bien 
vous mettre tel frein par lequel on vous tiendra mieux que l'on 
ne tient mulet rétif. Si vous voulez la guerre , si vous voulez ba- 
taille en champ clos, vous l'aurez; et maint puissant baron y 
recevra tel coup de lance ou d'épée qui lui mettra le cœur à 
jour. Mais le comte Gérard n'y perdra ni un moulin , ni un four, 
ni un coin de pré, ni une poignée d'herbe. » 

— Seigneur roi , reprend Foulques , écoutez ce que Gérard 
vous propose en toute justice. S'il vous a forfait en quelque 
chose , nous sommes ici cent chevaliers pour vous en faire droit 
de sa part, et pour être ses otages entre vos mains. Mais je sou- 
tiens que Roussillon est à lui , si ce n'est que le long de la Seine, 
sur l'autre rive, dans la forêt de Montargout, vous avez, en l'an, 
une chasse de quatorze jours par froid , et de quinze par chaud , 
et que Gérard vous doit défrayer les quatorze jours , à raison des 
quatre châteaux qu'il a dans le pays , des châteaux de Quarène 
et de Chatillon , de Sonegart et de Montaloi. Si quelqu'un trouve 



GÉr.AUD r>E ROUSSILLON. 3o5 

que la chose n'est point comme je dis , j'en offre la preuve, et 
en voici mon gant que je vous présente. 

— Maudit soit , dit le roi , qui prendra ce gant avant que je 
n'aie mis Gérard hors d'état de parler de guerre. 

— C'est ce que vous ne ferez point du vivant de Gérard , ni des 
siens , répond Foulques. Celui-là ne mérite ni honneurs , ni ma- 
noir, qui taxera le comte de félonie , et ne voudra pas nous en 
rendre raison. C'est bien plutôt vous, ô roi ! qui avez été traître 
et parjure au sujet de Gérard. Des comtes , des ducs, des hommes 
renommés, le pape lui-même, à qui Rome obéit, avaient reçu 
votre serment de prendre en mariage la fille du puissant em- 
pereur d'Orient , en même temps que Gérard épouserait sa sœur. 
Mais vous avez fait acte de traître et de faussaire ; vous avez 
laissé celle qui devait être votre femme , pour prendre la bien- 
aimée de Gérard. Si quelqu'un de vos flatteurs , à langue tran- 
chante , soutient que vous avez bien fait , qu'il s'avance , et je 
vous le rends mort ou recru. 

— Vous n'aurez point de combat ici , reprend le roi ; vous en 
aurez assez d'un , de celui où les plus vaillans des vôtres tombe- 
ront par milliers, morts et sanglans. 

<i Là-dessus s'avance Fouchier, le cousin-germain de Gérard. 
Jamais chevalier plus brave que lui ne fut baisé par dame ; ja- 
mais lance ne fut rompue par un plus vaillant. Il va proférer des 
paroles dont le roi sera courroucé, — Par Dieu , Charles Mai- 
tel , c'est grande folie à vous de vouloir épouvanter tout le 
monde. Puisque vous avez faim de guerre , que je sois proclamé 
couard si je ne vous en rassasie ! Je mènerai contre vous mille 
chevaliers , dont le moindre vous fera perdre la tête de souci , 
et j'espère bien accroître mes domaines et mes châteaux d'une 
part des vôtres. 

« A ces paroles , le sang monte au visage du roi , et il pro- 
nonçait déjà l'ordre de faire pendre tous les messagers de Gé- 
rard , lorsque Enguerrand , Thierry, Pons et Richard prennent 
soudainement la parole. — roi , disent-ils, tu es un roi perdu, 
si tu commets une pareille bassesse. Il n'y a aucun de nous qui 
ne t'abandonne aussitôt. 



3o6 REVUE DES DEUX MONDES. 

« Hervin de Cambrai parle à son tour , et bien devrait-il être 
cru, car ses paroles sont sages, et ses conseils sont bons. — 
Messager de guerre est mauvais propbète : je vois , dans ce pays , 
deux dogues furieux , l'un roi et l'autre comte , qui se déchire- 
raient plus volontiers qu'ours et chien Oh! que bien pi'end 

aux Sarrasins que nous ne leur fassions pas la guerrre que nous 
nous faisons les uns aux autres ! 

« Quand Charles entend ces mots , il s'en couxTOuce. — Sei- 
gneur Hervin nous a fait un beau sermon , dit-il ; et il n'y a pas 
un de ces moines de Saint-Denis qui convertissent le peuple, qui 
soit meilleur prêcheur que lui. Mais il a beau dire : nous ne 
quitterons ni nos blancs hauberts , ni nos casques brunis, que je 
n'aie traité comme il convient ce Gérard qui m'a pris ou tué mes 
hommes. 

— Seigneur roi, nous allons donc nous retirer, dit Foulques, et 
parler en Bourgogne de ce que nous avons vu ici ; et ce ne sera ni 
de droit, ni de justice, ni d'amour. Yotre host est prêt; nous 
allons assembler le nôtre ; et nous nous reverrons là-bas , à Yau- 
beton, dans la plaine où court l'eau de TArce. 

— Je vous en donne ma parole , dit Charles ; et que celui qui 
cédera s'en aille en exil aussi loin qu'il pourra ; qu'il passe la mer 
en barque ou en navire , et ne reparaisse plus. 

« Là-dessus Foulques prie Aymes de Bourges, sous la sauve- 
garde duquel il est venu , de vouloir bien le reconduire. 

— Je suis tout prêt à vous reconduire , lui dit Aymes , mais j'ai 
le cœur triste et noir de voir la férocité de cet empereur. — O roi , 
entendez encore une pai'ole , une dernière parole : acceptez les 
offres de ces chevaliers, et prenez -les pour otages. — Ce n'est 
point là ma pensée , répond Charles ; ma pensée est d'entrer ee 
mois-ci ou le prochain sur les terres de Gérard. Je veux être son 
moissonneur: je taillerai ses vignes et ses vergers. Je verrai les 
mille chevaliers que Foucliier doit mener contre moi , lui qui n'a 
pas mille pas de terre. Mais qu'il prenne bien garde , le larron , 
à ne point se laisser prendre par chemin ni par sentier ; car je le 
ferai pendre plus haut que le plus haut clocher. 

— Roi, lui répond Foulques, vous parlez trop follement, et n'a- 



GÉRARD DE BOUSSILLON. 3o7 

vez que méchantes pensées dans le cœur. Vous aurez la bataille , 
puisque vous l'avez voulue ; mais gardez-vous d'y rencontrer 
P^ouchier : il n'y a point d'épervier plus redoutable aux cailles 
que lui à ses adversaires. S'il a de l'or et de l'argent, il ne l'a 
point enlevé à pauvres passagers , à bourgeois , à vilains , ni à 
marchands , mais à des barons avares et usuriers , seigneurs de 
quatre ou cinq châteaux. Ceux-là n'ont ni cachette si profonde, 
ni cofhe d'acier où leur trésor soit à l'abri de Fouchier. C'est à 
ceux-là qu'il prend de quoi donner et dépenser largement. » 

Cette scène, pleine de mouvement, peint avec énergie et 
vérité la diplomatie un peu sauvage , mais du moins ouverte et 
directe , des temps féodaux , et la brusque franchise avec laquelle 
les vassaux parlaient souvent à leur chef. 

Parmi les nombreux héros des romans carlovingiens , il n'y en 
a peut-être pas de plus célèbre et de plus populaire que Gérard. 
Sous les noms divers de Gérard de Roussillon , de Gérard de 
Vienne et de Fretta , il figure diversement et avec plus ou moins 
d'éclat dans presque tous ces romans. 

Dans celui de Roncevaux , il est compris au nombre des pala- 
dins de Charlemagne , et périt de la main du fameux roi sarrasin 
Marsile. Dans le roman de Gaydon , qui est censé faire suite à ce- 
lui de Roncevaux, il ressuscite pour briller à nouveaux frais entre 
les douze pairs. L'auteur du grand roman du Loherain donne Gé- 
rard de Roussillon pour mort à la suite d'une irruption des Sar- 
rasins en Champagne. Mais Gérard reparaît dans le roman célèbre 
de Renaud de Montauban , et dans cet autre roman cyclique si 
populaire en Italie , sous le titre des Réali di Francia. Enfin on 
le voit , dans celui d'Aspremont , âgé de cent-vingt ou trente ans, 
et pourtant capable encore de prendre une partie très - active à 
l'expédition contre les Sarrasins d'Italie , et en partagea la gloire 
avec Charlemagne. 

Tous ces romans , où il ne figure qu'en sous ordre ou épisodi- 
quement , en supposent de toute nécessité beaucoup d'autres 
dont il était le héros principal , et qui sont aujourd'hui perdus , 
à l'exception de trois, dont l'un est celui en provençal dont je 
viens devons parler. Les deux autres sont en français. 



3o8 REV0E DES DEUX MONDES. 

De ces deux derniers , je ne citerai que celui intitulé Gérard 
de Vienne. Son auteur connaissait très-probablement le Gérard 
de Roussillon provençal , dont il n'est au fond et en substance 
qu'une sorte de parodie assez plate. Un rapprochement scrupu- 
leux de ces deux compositions pourrait être assez curieux , en fai- 
sant voir comment les romans carlovingiens les plus div^ei-s dans 
leurs développemens peuvent néanmoins n'être que des variantes 
d'une seule et même donnée première. Mais l'espace me manque 
pour un rapprochement qui en exigerait beaucoup. Je ne puis que~ 
répéter que des trois romans épiques aujourd'hui subsistans sur 
Gérard de Roussillon , le provençal est , sans compai'aison , le 
plus intéressant , comme le plus ancien. 

Je ne suppose point toutefois qu'il soit le premier composé sur 
ce sujet: je suis au contraire persuadé qu'il a été précédé de plu- 
sieurs autres , auxquels appartinrent , selon toute apparence , les 
passages ou couplets doubles qui sont en grand nombre dans ce 

roman. 

Fauriel, 



CHRONIQUES DE FRANGE '. 



LA TERRASSE DE LA BASTILLE. 



IV. 



Mon pèic , TOUS dormirez tranquille , je 
pense, quoique ce soit la première veille 
d'armes de votre fils ! 



Ainsi , Paris imprenable pour le puissant duc de Bourgogne , 
et sa nombreuse armée , avait , comme une courtisanne capri- 
cieuse , nuitamment ouvert ses portes à un simple capitaine 
commandant de sept cents lances. Les Bourguignons, la flamme 
d'une main , le fer de l'autre , s'étaient épandus dans les vieilles 
rues de la cité royale , éteignant le feu avec du sang , séchant le 
sang avec du feu. Perrinet-Leclerc , cause obscui-e de ce grand 
événement , après y avoir pris ce qu'il en désirait avoir , la vie 
du connétable, était rentré dans les rangs du peuple, où l'histoire 
désormais le cherchera vainement, où il mourra obscur comme 
il y était né inconnu , et d'où il était sorti une heure pour atta- 
cher à l'une des plus grandes catastrophes de la monarchie son 
nom populaire , tout ébloui de l'immortalité d'une grande tra- 
hison. 

Cependant par toutes ses portes fondaient sur Paris , comme 
des vautours sur un champ de bataille, les seigneurs et les 
hommes d'armes qui voulaient emporter leur part de cette grande 

' Ployez la livraison du i5 janvier.) 

TOME VIII. 21 



3lO REVUE DES DEUX MONDES. 

proie, que jusqu'à cette heure la royauté seule avait eu le pri- 
vilège de dévorer. C'était d'abord L'Ile-Adam , qui , arrivé le 
premier, avait pris la part du lion ; c'étaient le sire de Luxem- 
bourg, les frères Fosseuse, Crèvecœur, et Jean de Poix ; c'étaient 
derrière les seigneurs, les capitaines des garnisons de Picardie et 
de l'Ile-de-France ; enfin , c'étaient à la suite des capitaines , les 
paysans des environs, qui, pour ne rien laisser après eux, pil- 
laient le cuivre, tandis que leurs maîtres pillaient l'or. 

Puis quand les vases des églises furent fondus j quand les 
coffres de l'état furent vides , c{uand il ne resta plus une frange ni 
une fleur de lis d'or au manteau royal , on en jeta le velours nu 
aux épaules du vieux Charles ; on le fit asseoir sur son trône à 
demi brisé , on lui mit une plume à la main , quatre lettres pa- 
tentes sur la table. L'Ile-Adam et Chatelux furent maréchaux; 
Charles de Lens , amiral ; Robert de Maillé , grand-pamietier , 
et quand il eut signé , le roi crut avoir régné. 

Le peuple regardait tout cela par les fenêtres du Louvre. Bon, 
disait-il, après qu'ils ont pillé l'or, les voilà qui pillent les places, 
heureusement qu'il y a plus de signatures au bout de la main du 
roi , qu'il n'y avait d'écus dans ses coffres. — Prenez , prenez , 
messeigneurs.Mais Hannotin de Flandre va venir, et s'il n'est pas 
content de ce que vous lui aurez laissé, il i)ourra bien se faire 
une seule part avec toutes les vôtres. 

Cependant Hannotin de Flandre ( c'était le nom qu'en liant 
le duc de Bourgogne se donnait quelquefois lui-même ) ne se 
pressait pas de venir ; il n'avait pas vu sans jalousie un de ses 
capitaines entrer dans une ville aux portes de laquelle il avait 
deux fois frappé avec son épée sans qu'elle les lui ouvrît : il reçut 
à Montbelliard le message qui lui annonça cette nouvelle inatten- 
due , et aussitôt , au lieu de continuer sa route , il se retira à 
Dijon , l'une de ses capitales. La reine Isabeau était, de son côté, 
demeurée à Troyes , toute tremblante encore du succès de sou 
entreprise; le duc et elle ne se voyaient pas , ne s'écrivaient pas ; 
on eût dit deux complices d'un meurtre nocturne , qui hésitaient 
à se retrouver face à face à la lumière du soleil. 

Pendant ce temps, Paris vivait d'une vie fiévreuse et convulsive. 



SCÈNES HISTORIQUES. 3ll 

Comme on disait que la reine et le duc ne rentreraient point dans 
la ville tant qu'il y resterait un Armagnac , et qu'on désirait re- 
voir le duc et la reine , chaque jour ce jjruit , auquel leur double 
absence paraissait donner quelque fondement , était le prétexte 
d'un nouveau massacre. Chaque nuit on criait: « Alarme! » Le 
peuple parcourait la ville avec des torches. Tantôt les Armagnacs, 
disait-on , rentraient par la porte Saint-Germain , tantôt par la 
porte du Temple. Des groupes d'hommes à la tête desquels on 
distinguait les bouchers à leurs larges couteaux luisant au bout 
de leurs bras nus , parcouraient Paris dans toutes les directions ; 
puis quelqu'un disait-il : Holà ! les autres ! voici la maison d'un 
Armagnac, les couteaux faisaient justice du maître , et le feu 
de la maison. Il fallait, pour sortir sans crainte , porter le cha- 
peron bleu et la croix rouge. Des adeptes, renchérissant sur le 
tout, formèrent une compagnie bourguignone qu'on nomma de 
Saint-André; chacun de ses membres portait une couronne de 
roses rouges , et comme beaucoup de prêtres y étaient entrés, soit 
par prudence soit par sentiment , ils disaient la messe avec cet 
ornement sur la tête. Bref, en voyant de telles choses, on aurait 
pu croire Paris dans l'ivresse des fêtes du carnaval , si l'on n'a- 
vait pas rencontré dans chaque rue tant de places noires là où 
des maisons avaient été brûlées , tant de places rouges là où des 
hommes étaient morts. 

Parmi les plus acharnés coureurs de nuit et de jour, il y en 
avait un qui se faisait remarquer par son impassibilité dans le 
massacre et son habileté dans l'exécution. Il n'y avait pas un 
incendie où il ne portât sa torche , pas un meurtre où il n'en- 
sanglantât sa main ; quand on l'apercevait avec son chaperon 
rouge, sa huque sang de bœuf, son ceinturon de buffle serrant 
contre sa poitrine , une large épée à deux mains , dont la poignée 
touchait son menton , et la pointe ses pieds , ceux qui voulaient 
voir décoller proprement un Armagnac, n'avaient qu'à le suivre , 
car il y avait un proverbe populaire qui disait que maître Cap- 
peluche faisait sauter la tête, sans que le bonnet eût le temps 
de s'en apercevoir. 

Aussi Cappeluche était-il le héros de ces fêtes ; les bouchers 



319. REVUE DES DEUX MONDES. 

mêmes le reconnaissaient pour maître , et lui cédaient le pas. 
C'était lui qui était la tête de tous les rassemblemens , l'ame de 
toutes les émeutes ; d'un mot il arrêtait la foule qui le suivait , 
d'un geste il la jetait en avant : c'était une magie de voir comme 
tous ces hommes obéissaient à un homme. 

Tandis que Paris retentissait de tous ces cris , s'éclairait de 
toutes ses lueurs , et chaque nviit se réveillait en sursaut , la vieille 
Bastille s'élevait à son extrémité orientale , noire et silencieuse. 
Les cris du dehors n'y avaient point d'écho, la clarté des torches 
point de reflets; son pont était haut, sa herse basse. Le jour, nul 
être vivant ne se montrait sur ses murailles ; la citadelle semblait 
se garder elle-même ; seulement lorsqu'un rassemblement s'ap- 
prochait d'elle plus que cela ne lui paraissait convenable, ou 
voyait sortir de chaque étage et s'abaisser vers cette foule autant 
de flèches qu'il y avait de meurtrières , sans qu'on put distinguer 
si c'était des hommes ou une machine qui les faisaient mouvoir. 
A cette vue , la foule, fût-elle conduite par Cappeluche lui-même, 
touinait le dos en secouant la tête ; les flèches rentraient au fur 
et à mesure que le rassemblement s'éloignait , et la vieille for- 
teresse avait repris, au bout d'un instant, un air d'insouciance et 
de bonhomie pareil à celui du pOfc-épic , qui , lorsque le danger 
s'éloigne , couche sur son dos , comme les poils d'une fourrure , 
les mille lances auxquelles il doit le respect que lui portent les 
autres animaux. 

La nuit, même silence et même obscurité; vainement Paris 
éclaiiait ou ses rues ou ses croisées , nulle lumière ne passait der- 
rière les fenêtres grillées de la Bastille , nulle parole humaine 
ne se faisait entendre à l'intérieur de ses murs ; seulement de 
temps en temps, aux fenêtres des tours qui s'élevaient aux quatre 
angles passait la tête vigilante d'une sentinelle , qui ne pouvait 
que dans cette posture veiller à ce qu'on ne préparât point quelque 
surprise au pied des remparts ; encore cette tête une fois passée, 
restait-elle tellement innuobile, qu'on aurait pu, lorsqu'un rayon 
de lune l'éclairait, la prendre pour un de ces masques gothiques 
que la fantaisie des architectes clouait comme un ornement fantas- 
tique aux arches des ponts ou à l'entaljlement des cathédrales. 



SCÈNES HISTORIQUES. 3l3 

Cependant, par une nuit soniVtre , vers la fin du mois de juin, 
taudis que les sentinelles veillaient aux quatre coins de la Bas- 
tille , deux hommes montaient l'escalier étroit et tournant qui 
conduisait à sa plate-forme ; le premier qui ]>arut sur la terrasse, 
était un liomme de quarante-deux à quarante-cinq ans ; sa taille 
était colossale , et sa force tenait tout ce que promettait sa taille. 
Il était couvert d'une armure complète , quoique pour arme 
offensive , à côté de la place où manquait l'épée , son ceinturon 
ne supportât qu'un de ces poignards longs et aigus , qu'on ap- 
pelait poignards de merci; sa main gauche s'y appuyait par 
habitude , tandis que de la droite il tenait respectueusement un 
de ces bonnets de velours garnis de poils, que les chevaliers 
échangeaient, dans leurs momens de repos, contre leurs casques 
de bataille , qui , quelquefois , pesaient de 4o à 45 livres. Sa tête 
nue laissait donc voir, sous d'épais sourcils , des yeux bleus fon- 
cés ; un nez aquilin , un teint bruni par le soleil , donnaient à 
l'ensemble de cette physionomie un caractère d'austérité , qu'une 
barbe longue d'un pouce , taillée en rond , de longs cheveux noirs 
qui descendaient de chaque côté des joues , ne contribuaient nul- 
lement à adoucir. 

A peine l'homme que nous venons d'esquisser, fut-il arrivé sur 
la plate-forme , que , se retournant , il étendit le bras vers l'ou- 
verture à fleur de terre qui venait de lui livrer passage; une 
main fine et potelée en sortit pour s'attacher à cette main forte 
et puissante, et aussitôt, à l'aide de ce point d'appui , un jeune 
homme de seize à dix-sept ans , tout de velours et de soie , à la 
tête blonde , au corps aminci , aux membres délicats , s'élança 
sur la terrasse , et s'appuyant sur le bras de son compagnon , 
comme si cette légère montée eût été une longue fatigue , parut 
chercher par habitude un siège sur lequel il piit se reposer. 
Mais voyant qu'on avait jugé cet ornement inutile sur la plate- 
forme d'une citadelle , il prit son parti , forma avec sa seconde 
main, qu'il attacha à la première, une espèce d'anneau, au 
moyen duquel il fit supporter au bras athlétique auquel il se 
suspendit plutôt qu'il ne s'appuya , la moitié au moins du poids 
que la nature avait destiné ses jambes à soutenir, et commença 



3l4 REVDE DES DEUX MONDES. 

ainsi une promenade qu'il paraissait faire plutôt par condescen- 
dance pour celui qu'il accompagnait, que par une décision de sa 
propre volonté. 

Quelques minutes se passèrent sans que l'un ni l'autre trou- 
blât le silence de la nuit par une seule parole , ou interrompît 
cette promenade que l'exiguité de la plate-forme rendait assez 
rétrécie. Le bruit des pas de ces deux hommes ne formait qu'un 
seul bruit , tant la marche légère de l'enfant se confondait avec 
la marche alourdie du soldat , on eût dit un corps et son om- 
bre , on eût cru qu'un seul vivait pour les deux. Tout à coup 
l'homme d'armes s'arrêta , le visage tourné vers Paris , et força 
son jeune compagnon d'en faire autant : ils dominaient toute la 
ville. 

C'était précisément une de ces nuits de tumulte que nous 
avons essayé de peindre : d'alDord , on ne distinguait de la plate- 
forme qu'un amas confus de maisons , s'étendant de l'orient à 
l'occident , et dont les toits , dans l'obscurité , semblaient tenir 
les uns aux autres , comme les boucliers d'une troupe de soldats 
marchant à un assaut. Mais tout à coup , et quand un rassem- 
blement prenait un chemin parallèle au cercle que pouvaient 
embrasser les regards , la lumière des torches , en éclairant une 
rue dans toute sa longueur, semblait fendre un cjuartier de la 
cité; des ombres rougeàtres s'y pressaient confusément avec des 
cris et des rires ; puis, au premier carrefour cpii changeait sa 
direction , cette foule disparaissait avec ses lumières , mais non 
pas avec son bruit. Tout redevenait sombre , et la rumeur qu'on 
entendait send^laitles plaintes étouftées de la cité , dont la guerre 
civile déchirait les entrailles avec le fer et le feu. 

A ce spectacle et à ce bruit , la figure du soldat devint plus 
sombre encore que de coutume ; ses sourcils se touchèrent en se 
fronçant , son bras gauche s'étendit vers le palais du Louvre , et 
c'est à peine si ces paroles, adressées à son jeune compagnon, pu- 
rent passer entre ses lèvres , tant ses dents étaient serrées. 

— Monsei^jneur, voilà votre ville , la reconnaissez-vous ?. . . 

La figure du jeune homme prit une exj)rcssion de mélancolie 
dont, un instant auparavant , on l'aurait cru incapable. Il fixa ses 



SCÈNLS HISTORIQUKS. 3l5 

yeux sur ceux de riionnue d'annes , et , après l'avoir regardé un 
instant en silence : 

— Mon brave Tanne^juy , dit-il , je l'ai souvent re^jardée à 
pareille heure des fenêtres de l'Iiôtel Saint-Paul , comme je la 
regarde en ce moment de la terrasse de la Bastille; c|uelquelois 
je l'ai vue tranquille , mais je ne crois pas l'avoir jamais vue heu- 
reuse. 

Tanneguy tressaillit : il ne s'attendait pas à une pareille ré- 
ponse de la part du jeune dauphin. Il l'avait interrogé , croyant 
parler à un enfant, et celui-ci avait répondu comme l'aurait 
fait un homme. 

— Que votre altesse me pardonne, dit Duchatel; mais je 
croyais cjue jusqu'à ce jour elle s'était plus occupée de ses plaisirs 
c[ue des affaires de la France. 

— Mon père (depuis cjue Duchatel avait sauvé le jeune dau- 
phin des mains des Bourguignons , celui-ci lui donnait ce nom), 
ce reproche n'est qu'à moitié juste : tant que j'ai vu près du 
ti'ône de France mes deux frères , qui maintenant sont près du 
trône de Dieu , oui , c'est vrai , il n'y a eu place en mon ame que 
pour des joyeusetés et des folies; mais depuis que le Seigneur les 
a rappelés à lui d'une manière aussi inattendue que terrible , 
j'ai oublié toute frivolité pour ne me souvenir que d'une chose : 
c'est qu'à la mort de mon père bien-aimé (que Dieu conserve ! ), 
ce beau royaume de France n'avait pas d'autre maître que moi. 

— Ainsi , mon jeune lion , reprit Tanneguy avec une ex- 
pression visible de joie, vous êtes disposé à le défendre des griffes 
et des dents contre Henri d'Angleterre et contre Jean de Bour- 
gogne. 

— Contre chacun d'eux séparément , Taniîcguy , ou contre 
tous deux ensemble . 

— Ahl monseigneur. Dieu vous inspire ces paroles pour sou- 
lager le cœur de votre vieil ami. Depuis trois ans, voilà la pre- 
mière fois c|ue je respire à pleine poitrine. Si vous saviez cjuels 
doutes passent dans le cœur d'un homme comnae moi , lorscjue 
la monarchie , à lacpielle il a dévoué son bras , sa vie , et jusqu'à 
son honneur peut-être , est ûapjiée de couj^s aussi rudes c^ue l'a 



3l6 REVUE DES DEUX MONDES. 

été celle dont vous êtes aujourd'hui l'unique espoir ; si vous sa- 
viez combien de fois je me suis demandé si les temps n'étaient 
pas venus où cette monarchie devait faire place à une autre , et 
si ce n'était pas une révolte envers Dieu , que d'essayer de la 
soutenir, quand lui paraissait l'abandonner; car.... que le Sei- 
gneur me pardonne si je blasphème , mais , depuis trente ans , 
chaque fois qu'il a jeté les yeux sur votre noble race , ce fut 
pour la frapper , et non pour la prendre en miséricorde. Oui , 
continua - 1 - il , on peut penser que c'est un signe fatal pour 
une dynastie quand son chef est malade de corps et d'esprit , 
comme l'est notre sire le roi ; on peut croire que toutes choses 
sont bouleversées , quand on voit le premier vassal d'une cou- 
ronne frapper de la hache et de l'épée les branches de la tige 
royale , comme l'a fait le traître Jean à l'égard du noble duc 
d'Orléans , votre oncle ; on peut croire , enfin , que l'état est en 
perdition quand on voit deux nobles jeunes gens, comme les 
deux frères aînés de votre altesse , tomber, l'un après l'autre, de 
mort si subite et si singulière , que si l'on ne craignait d'offenser 
Dieu et les hommes , on dirait que l'un n'est pour rien dans cet 
événement , et que les autres y sont pour beaucoup ; — et quand, 
pour résister à la guerre étrangère, à la guerre civile , aux émeutes 
populaires, il ne reste qu'un faible jeune homme comme vous. 
— Oh! monseigneur, monseigneur, le doute qui tant de fois a 
manqué me faire faillir le cœur est bien naturel , et vous me le 
pardonnerez. 
Le dauphin se jeta à son cou. 

— Tanneguy, tous les doutes sont permis à celui qui , comme 
toi , doute après avoir agi , à celui qui , comme toi , pense que 
Dieu, dans sa colère, frappe une dynastie jusqu'en son dernier 
héritier, et enlève le dernier héritier de cette dynastie à la colère 
de Dieu. 

— Et je n'ai pas hésité , mon jeune maître , quand j'ai vu en- 
trer les Bourguignons dans la ville. J'ai couru à vous comme 
une mère à son enfant ; car, qui pouvait vous sauver si ce n'était 
moi , pauvre jeune homme ? Ce n'était point le roi votre père; la 
reine , de loin , n'en aurait pas eu le pouvoir, et de près (Dieu lui 



SCÈNES HISTORIQUES. 3 I ij 

pardonne ! ) n'en aurait peut-être pas eu le désir. — Vous , mon- 
seigneur, eussiez-vous été libre de fuir , eussiez-vous trouvé les 
corridors de l'hôtel Saint-Paul déserts, et sa porte ouyerte , 
qu'une fois dans la rue , vous auriez été plus embarrassé dans 
cette ville aux mille carrefours, que le dernier de vos sujets. 
Vous n'aviez donc que moi ; en ce moment , monseigneur, il m'a 
bien semblé aussi que Dieu n'abandonnait pas votre noble fa- 
mille , tant j'ai senti ma force doublée. Je vous ai enlevé , mon- 
seigneur , et vous ne pesiez pas plus à nres mains qvi'un oiseau 
aux serres d'un aigle. — Oui , eussé-je rencontré toute l'ar- 
mée du duc de Bourgogne , et le duc à sa tête , il me semblait 
que j'eusse renversé le duc , et tiaversé l'armée , sans qu'il nous 
arrivât malheur ni à l'un ni à l'autre , et à cette heure , certes , 
Dieu était avec moi. — Mais depuis, monseigneur, — depuis 
que vous êtes en sûreté derrière les remparts imprenables de la 
Bastille , quand , chaque nuit , après avoir contemplé seul , du 
haut de cette terrasse , le spectacle que ce soir nous regardons à 
deux ; — quand , après avoir vu Paris , la ville royale , en proie 
à de telles révolutions, que c'est le peuple qui règne, et la royauté 
qui obéit; — quand, les oreilles pleines de tumulte, les yeux fa- 
tigués de lueurs, je redescendais dans votre chainbie , et que, 
silencieux et appuyé sur votre chevet , je voyais de quel som- 
meil calme vous dormiez , tandis que la guerre civile courait par 
votre état, et l'incendie par votre capitale , je me demandais s'il 
était bien digne du royaume , celui qui dormait d'un sommeil si 
tranquille et si insouciant, tandis que son royaume avait une veille 
si agitée et si sanglante. 

Une expression de mécontentement passa comme un nuage sur 
la figure du dauphin. 

— Ainsi , tu épiais mon sommeil , Tanneguy ? 

— Monseigneur, je priais près de votre lit pour la France et 
pour votre altesse. ^ 

— Et si ce soir, tu ne m'avais pas trouvé tel que tu le désirais , 
quelle était ton intention ? 

— J'aurais conduit votre altesse en lieu de sûreté , et je me 
serais jeté , seul et sans armure , au milieu de l'ennemi à la pre- 



3l8 REVDE DES DEUX MOxWDES. 

mière rencontre; car comme je n'aurais plus eu qu'à mourir, le 
plus tôt aurait été le mieux. 

— Eh bien î Tanneguy , au lieu d'aller seul et sans armure au- 
devant de l'ennemi , nous irons tous deux et bien armés : qu'en 
dis-tu ? 

— Que le Seigneur vous a donné la volonté , qu'il faut mainte- 
nant qu'il vous accorde la force. 

— Tu seras là pour me soutenir. 

— C'est une guerre longue que celle que nous allons faire , 
jnonseigneur , — longue et fatigante , non pas pour moi qui de- 
puis ti-ente ans vis dans ma cuirasse , comme vous dans votre 
velours. — Vous avez deux ennemis à combattre dont un seul 
ferait trembler un grand roi. Une fois l'épée hors de la gaine et 
l'oriflamme hors de Saint-Denis , il faudra que ni l'une ni l'autre 
ne rentrent dans leurs fourreaux , que de vos deux ennemis , 
Jean de Bourgogne et Henry d'Angleterre, le premier ne soit sous 
la terre de France , et l'autre hors de la terre de France. — Pour 
en venir là, il y aura de rudes mêlées. — Les nuits de guet sont 
froides, les journées des camps sont meurtrières ; — c'est une 
vie de soldat à prendre , au lieu d'une existence de prince à con- 
tinuer ; ce n'est point une heure de tournois , ce sont des jours 
de combat ; ce ne sont point quelques mois d'escarmouches et de 
rencontres, ce sont des années entières de luttes et de batailles. — 
Monseigneur, songez-y bien. 

Le jeune dauphin, sans répondre à Tanneguy, quitta son bras, 
et marcha droit à l'homme d'armes qui veillait dans l'une des tou- 
relles de la Bastille ; en un instant le ceinturon qui soutenait la 
trousse de l'archer fut serré autour de la taille du dauphin , l'arc 
de frêne du soldat passa entre les mains du prince, et la voix da 
jeune homme avait pris un accent de fermeté que personne ne lui 
connaissait, lorsque se tournant vers Duchatel étonné, il lui dit: 

— Mon père , tu dormiras tranquille, je pense , quoique ce soit 
la première veille d'armes de ton fds. 

Duchatel allait lui répondre , lorsqu'un développement de la 
scène qui se passait au pied de la Bastille vint changer la direc- 
tion de ses idées. 



SCÈNES HISTORIQUES. 3ig 

Depuis quelques instans le bruit s'était rapproché , et une 
grande lueur montait de la rue de la Cerisée ; cependant il était 
impossible de découvrir ceux qui causaient ce bruit, ni de deviner 
la véritable cause de cette lueur , la position transversale de la 
rue et la hauteur des maisons empêchant les regards de pénétrer 
jusqu'au rassemblement qui les occasionnait. Tout à coup des 
cris plus distincts se firent entendre , et un homme à moitié 
nu s'élança de la rue de la Cerisée dans la grande rue Saint- 
Antoine , fuyant et appelant du secours. Il était poursuivi, à 
une faible distance , par quelques hommes , qui, de leur côté, 
criaient: « A mort! à mort l'Armagnac! tue l'Armagnac. » A la 
tête de ceux qui poursuivaient ce malheureux, on reconnaissait 
maître Cappeluche à son grand sabre à deux mains qu'il portait 
nu et sanglant sur son épaule , à sa huque sang de bœuf et ses 
jambes nues. Cependant le fugitif, à la course duquel la peur 
donnait une rapidité surhumaine , allait échapper à ses assassins 
en gagnant l'angle de la rue Saint-Antoine, et en se jetant der- 
rière le mur des Tournelles , lorque ses jambes s'embarrassèrent 
dans la chaîne que l'on tendait chaque soir à l'extrémité de la 
rue. Il fit cjuelques pas en trébuchant , et vint tomber à une portée 
de trait des murs de la Bastille ; ceux qui le poursuivaient, préve- 
nus par sa chute même , sautèrent par-dessus la chaîne , ou 
passèrent par-dessous, de sorte que, lorsque ce malheureux voulut 
se relever, il vit briller au-dessus de sa tète l'épée de Cappeluche. 
Il comprit que tout était fini pour lui , et retomba sur ses deux 
genoux en criant : merci , non pas aux hommes , mais à Dieu. 

Dès le premier moment où la scène que nous venons de ra- 
conter , avait eu pour théâtre la grande rue Saint-Antoine , aucun 
de ces détails n'avait pu échapper ni à Tanneguy ni au dauphin. 
Celui-ci surtout, moins habitué à de semblables spectacles, y 
prenait un intérêt que trahissaient ses inouvemens convulsifs et 
les sons inarticulés de sa voix , de sorte que lorsque l'Armagnac 
tomba , Cappeluche n'avait pas été plus prompt à se précipiter 
sur sa victime , que le jeune homme à tirer une flèche de sa 
trousse , et à l'assujétir sur la corde de l'arc avec les deux doigts 
tic la main droite. L'arc ])lia conime un roseau fragile , s'a- 



320 REVUE DES DEUX MOJVDES. 

baissant dans la main gauche , tandis que la droite ramenait 
la corde jusqu'à l'épaule du jeune homme , et il eût été bien dif- 
ficile de juger, quelle que fût la différence de la distance, laquelle 
arriverait le plus vite à son but de la flèche du dauphin ou de 
l'épée de Cappeluche , lorsque Tanneguy, étendant vivement son 
bras , saisit la flèche par le milieu , et la brisa entre les deux mains 
de l'archer royal. 

— Que fais-tu , Tamieguy? que fais-tu? lui dit le dauphin en 
frappant du pied ; ne vois-tu pas que cet homme va tuer un des 
nôtres , qu'un Bourguignon va assassiner un Armagnac ? 

— Meurent tous les Armagnacs , monseigneur, avant que votre 
altesse souille le fer d'une de ses flèches dans le sang d'un pareil 
homme. 

— Mais, Tanneguy! Tanneguy! ah! regarde!.... 

Au cri du dauphin , Tanneguy jeta de nouveau les yeux 
sur la rue Saint - Antoine ; la tète de l'Armagnac était à dix 
pas de son corps, et maître Cappeluche faisait tranquillement 
égoutter sa longue épée , en sifflant l'air de la chanson si 
connue : 

Duc de Bourgogne , 

« Dieu te tienne en joie. » 

— Regarde , Tanneguy , regarde , disait le dauphin en pleu- 
rant de rage; sans toi, sans toi!... mais regarde donc 

— Oui, oui, je vois bien, dit Tanneguy... mais, je vous le 
répète , cet homme ne pouvait pas mourir de votre main. 

— Mais sang Dieu , quel est donc cet homme ? 

— Cet homme, monseigneur, c'est maître Cappeluche, le bour- 
reau de la ville de Paris. 

Le dauphin laissa tomber ses deux bras, et pencha sa tête sur 
sa poitrine. . 

— O mon cousin de Bourgogne, dit-il d'une voix sourde, je 
ne voudrais pas, pour conserver les quatre plus beaux royaumes 
de la chrétienté , employer les hommes et les moyens dont vous 
vous servez pour m'enlever ce qui me reste du mien. 

Pendant ce temps , un des hommes de la suite de Cappeluche 



SCÈNES HISTORIQUES. 321 

ramassait d'une main par les cheveux la tète du mort , et l'ap- 
prochait d'une torche qu'il tenait de l'autre ; la lumière porta sur 
le visage de cette tète , et les traits n'en étaient pas tellement dé- 
figurés par l'agonie , que Tanneguy du haut de la Bastille ne pût 
reconnaître ceux de Robert-le-Masson , son ami d'enfance , et 
l'un des plus chauds et des plus dévoués Armagnacs , le même 
qui lui avait donné son cheval au moment où il enlevait le dau- 
phin de l'hôtel Saint-Paul : un profond soupir sortit de sa large 
poitrine. 

— Pardieu, maître Cappeluche, dit l'homme du peuple, en por- 
tant cette tête au bourreau , vous êtes un rude compère de dé- 
coller la tête du premier chancelier de France aussi proprement 
et sans plus d'hésitation que si c'était celle du dernier truand. 

Le bourreau sourit avec complaisance ; il avait aussi ses flat- 
teurs ' . 

' Si l'on nous accusait de nous complaire à de pareils détails , nous répon- 
drions que ce n'est ni notre goût ni notre faute , mais seulement la faute 
de l'histoire. Une citation prise dans les Ducs de Bourgogne de M. de Barante 
prouvera peut-être que nous n'avons choisi ni les teintes les plus lugubres , 
ni les tableaux les plus hideux de cette malheureuse époque. Quand les rois 
et les princes arment les peuples pour des guerres civiles, quand ils pren- 
nent des instrumens humains pour trancher leurs différens et démêler leurs 
intérêts , ce n'est plus la faute de l'instrument qui frappe , et le sang versé 
retombe sur la tête qui commande et sur le bras qui conduit. 

Revenons à notre citation ; la voici : 

« On avait du sang jusqu'à la cheville dans la cour des prisons; on tua 
« aussi dans la ville et dans les rues. Les malheureux arbalétriers génois 
« étaient chassés des maisons où ils étaient logés, et livrés à la populace fu- 
o rieuse. Des femmes et des cnfans furent mis en pièces , une malheureuse 
« femme grosse fut jetée morte sur le pave, et comme on voyait son enfant 
« palpiter dans ses flancs , tiens , disait-on , le petit chien remue encore. 
« Mille horreurs se commettaient sur les cadavres, on leur faisait une écharpe 
« sanglante comme au connétable ; on les traînait dans les rues , les corps du 
« comte d'Armagnac , du chancelier Piobert-le-Masson , de Raimond de la 
« Guerre , furint ainsi promenés sur une claie dans toute la ville , puis 
<i laissés durant trois jours sur les degrés du palais. » 

M. de Barante avait dû puiser lui-même ces détails dans Juvénal des 
Ursins, auteur contemporain avec lequel nos lecteurs ont fait connaissance 
dans notre dernière scène historique. 



322 REVUE DES DEUX MONDES. 

La même nuit, deux lieuies avant que le joux- ne parût, une 
troupe peu nombreuse , mais bien montée et bien armée , sortit 
avec précaution par la porte extérieure de la Bastille , prit en 
silence le chemin du pont de Charenton , et après l'avoir tra- 
versé , suivit , pendant huit heures à peu près , la rive droite de 
la Seine , sans qu'aucune parole fût échangée , sans qu'aucune 
visière se levât. Enfin , vers les onze heures du matin , elle vint 
en vue d'une ville de guerre. 

Maintenant, monseigneur, dit Tanneguy au cavalier qui se 
trouvait le plus près de lui , vous pouvez lever votre visière , et 
crier saint Charles et France , car voici l'écharpe blanche des 
Armagnacs , et vous allez entrer dans votre fidèle ville de 
Melun. 

C'est ainsi que le dauphin Charles , que l'histoire surnomma 
deipuisle victorieux , passa sa première veille de nuit, et fit sa 
première marche de guerre. 

Alexandre Dumas. 



FRAGMENT. 



Canaris ! Canaris ! nous t'avons oublié ! 

Lorsque sur un héros le temps s'est replié , 

Quand le comédien a fait pleurer ou rire , 

Et qu'il a dit le mot que Dieu lui donne à dire , 

Quand , venus au hasard des révolutions , 

Les grands hommes ont fait leurs grandes actions, 

Qu'ils ont jeté leur lustre, étincelant ou sombre, 

Et qu'ils sont pas à pas redescendus dans l'ombre , 

Leur nom s'éteint aussi. Tout est vain ! tout est vain ! 

Et jusqu'à ce qu'un jour le poète divin 

Qui peut créer un monde avec une parole , 

Les prenne , et leur rallume au front une auréole , 

Nul ne se souvient d'eux , et la foule aux cent voix, 

Qui , rien qu'en les voyant, hurlait d'aise autrefois , 

Hélas ! si par hasard devant elle on les nomme , 

Interroge et s'étonne et dit : Quel est cet homme ? 

' Nous sommes heureux de pouvoir donner à nos lecteurs ces beaux vers 
que nous devons à une indiscrétion d'ami ; nous connaissons trop l'intérêt 
que M. Victor Hugo porte à notre Revue, pour craindre qu'il nous sache 
mauvais gré de les publier. 



324 REVUE DES DEUX MONDES. 

Nous t'avons oublié. Ta gloire est dans la nuit. 

Nous faisons bien encor toujours beaucoup de bruit , 

Mais plus de cris d'amour, plus de chants , plus de culte , 

Plus d'acclamations pour toi dans ce tumulte ! 

Le bourgeois nç sait plus épeler ton grand nom. 

Soleil qui t'es couché , tu n'as plus de Memnon. 

Nous avons un instant crié : — « La Grèce ! Athènes ! 

Sparte ! Léonidas ! Botzarjs ! Démosthènes ! 

Canaris , demi-dieu de gloire rayonnant ! . . . » — 

Puis , l'entr'acte est venu , c'est bien , et maintenant 

Dans notre esprit , si plein de ton apothéose , 

Nous avons tout rayé pour écrire autre chose! 

Adieu les héros grecs I leurs lauriers sont fanés. 

Vers d'autres orients nos regards sont tournés. 

On n'entend plus sonner ta gloire sur l'enclume 

De la presse , géant par qui tout feu s'allume , 

Prodigieux cyclope , à la tonnante voix , 

A qui plus d'un Ulysse a crevé l'œil parfois. 

Oh ! la presse ! ouvrier qui chaque jour s'éveille, 

Et qui défait souvent ce qu'il a fait la veille ; 

Mais qui forge du moins , de son bras souverain , 

A toute chose juste une armure d'airain ! 

Nous t'avons oublié ! 

Mais à toi, que t'importe ? 
Il te reste , ô marin, la vague qui t'emporte , 
Ton navire , un bon vent toujours prêt à souffler , 
Et l'étoile du soir c|ui te regarde aller. 
Il te reste l'espoir, le hasard , l'aventure. 



FRAGMENT. 32^ 

Le voyage à travers une belle nature , 

L'éternel chang'enient de choses et de lieux , 

La joyeuse arrivée et le départ joyeux , 

L'orgueil qu'un Iionime libre a de se sentir vivre 

Dans un brick fin voilier et bien doublé de cuivre, 

Soit qu'il ait à franchir un détroit sinueux, 

Soit que, par un beau temps, l'océan monstrueux 

Qui brise , cjuand il veut , les rocs et les murailles , 

1^ berce mollement sur ses larges écailles , 

Soit que l'orage noir , envolé dans les airs , 

Le batte à coups pressés de son aile d'éclairs ! 

Mais il te reste , ù Grec , ton ciel bleu , ta nier bleue , 

Tes grands aigles qui font d'un coup d'aile une lieue , 

Ton soleil toujours pur dans toutes les saisons , 

La sereine beauté des tièdes horisons , 

Ta langue harmonieuse, ineffable , amollie , 

Que le temps a mêlée aux langues d'Italie , 

Comme aux flots de Baia la vague de Samos ; 

Langue d'Homère où Dante a jeté quelques mots! 

Il te reste , trésor du grand homme candide , 

Ton long fusil sculpté , ton yatagan splendide , 

Tes lai'ges caleçons de toile , tes caftans 

De velours rouge et d'or , aux coudes éclatans ! 

Quand ton navire fuit sur les eaux écumeuses , 

Fier de ne côtoyer que des rives fameuses , 

Il te reste , ô mon Grec , la douceur d'entrevoir 

Tantôt un fronton blanc dans les brumes du soir , 

Tantôt, sur le sentier qui près des mers chemine, 

Une femme de Thèbe ou bien de Salamine , 

TOME VIII. 22 



326 REVUE DES DEUX MONDES. 

Paysanne à l'œil fier , qui va vendre ses blés , 
Et pique gravement deux grands bœufs accouplés , 
Assise sur un char d'iiomérique origine 
Comme l'antique Isis des bas-reliefs d'Egine ! 

YicTOR Hugo. 



LE MARIAGE DU MAJOR. 



11 y a quelques années , la note suivante fut insérée dans un 
journal de Batli : 

« Lady Janet M'Cleure est arrivée et descendue hier soir 
à l'hôtel d'York. Cette noble et honorable dame est la fdle unique 
et la seule héritière du comte de Dingleford , décédé il y a envi- 
ron six mois. L'illustre et ancien titre de Dingleford s'est éteint 
avec lui; mais la totalité de ses immenses pi'opriétés, tant mobi- 
lières qu'immobilières , a passé à lady Janet. » 

Cette note fut lue avec un certain degré d'intérêt par tous les 
hommes non mariés qui se trouvaient alors à Kath. On compulsa 
avec soin les archives de la pairie écossaise, et l'on sut, grâce à ces 
recherches , que lady Janet venait d'entrer dans sa cinquante- 
deuxième année. Quelques-uns la trouvèrent trop vieille ; beau- 
coup d'autres la trouvèrent trop jeune. 

Quoi qu'il en soit , un nombre prodigieux d'individus s'em- 
pressa de se faire présenter à elle dès la première semaine de son 
ai'rivée. 

Lady Janet était douée de la plus complète originalité qui se 
puisse rencontrer. Bizarre dans sa personne , bizarre dans sa toi- 
lette , bizarre dans ses habitudes , et bizarre par-dessus tout dans 
ses manières, c'était d'ailleurs, au fond, une bien fine et bien 
malicieuse créature. 

Rien n'était moins aisé que de gagner le cœur d'une telle dame. 
Beaucoup de galans tentèrent néanmoins sa conquête, et lady 
Janet eut tant d'amans à éconduire, que cette besogne l'eut bien- 
tôt singulièrement lassée. Elle aurait mènxe probablement perdu 



328 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'abord patience , n'eût été le charitable plaisir qu'elle prenait 
chaque soir en racontant à sa vénérable femme de chambre 
toutes les gentillesses que lui avaient débitées , durant le jour , 
ses adorateurs, et les aimables réponses qu'elle leur avait faites. 

Au bout d'un mois, elle en eut cependant assez , même de ce 
divertissement , et un soir , en se couchant, elle signifia, avec un 
long bâillement , à mistress Margery qu'elle était fatiguée outre 
mesure de Bath et de tous les impertinens qui s'y trouvaient, 
et que comme elle jugeait son rhumatisme suffisamment guéri, 
elle allait retourner immédiatement en Ecosse , laissant toutefois 
à ses amans pleine licence de se pendre de désespoir, si tel 
était leur bon plaisir. 

Lorsque ces dispositions de départ lui furent annoncées , 
mistress Margery prit un air grave et triste , bien qu'elle n'eût 
auparavant jamais manqué d'accueillir par des éclats de rire im- 
modérés les joyeux récits que lui faisait sa maîtresse des mal- 
heureuses passions qu'on lui avait déclai'ées. 

— Mais que signifie cette grimace , Margery? dit lady Janet 

— Oh ! ma foi , madame, répondit la suivante, je ne puis vous 
le cacher, mais c'est vi'aiment pitié de voir qu'après avoir pu choi- 
sir parmi tant d'adorateurs, vous vouliez absolument mourir 
vieille fille. 

— Hum ! fit lady Janet , et elle n'ajouta rien auti'e chose. 
Mistress Margery se repentit bien vite d'avoir parlé comme elle 

avait fait , car sa maîtresse lui tourna brusquement le dos , se 
jetant soudain du côté de la ruelle de son lit, en levant les épaules, 
puis s'enfonça le nez dans son oreiller. Ce fut en vain que la 
pauvre fille alla et vint près de l'alcôve , toussa doucement , ar- 
rangea maintes fois les draps, les couvertures et les rideaux ; elle 
n'obtint pas un mot de plus , de sorte qu'elle sortit de la chambre 
à coucher , pleine d'inquiétude et d'effroi sur les suites de sa 
hardiesse. 

Le letidemain matin, en entrant chez sa maîtresse à l'appel de 
la sonnette , Margery s'attendait à la trouver d'une détestable 
humeur ; mais elle fut bientôt rassurée, car la dame se montra au 
contraire d'une gaîté folle. 



LE MARIAGE DU MAJOR. 02C) 

Durant toute la seuiaiiio qui suivit , il ne fut plus nullement 
question de quitter Bath. Les moqueries sur le compte des ado- 
rateurs de lady Janet avaient aussi complètement cessé , et son 
principal divertissement consista dès-lors à faire chaque jour une 
lonpjUe promenade en voiture dans la campagne. Puis enfin un 
beau matin elle déclara brusquement à mistress Margery , qu'elle 
allait se marier. 

Notre fille de chambre préparait à ce moment, pour sa maî- 
tresse, un confortable posset au vin de Madère. A cette décla- 
ration inattendue , la pauvre Margery , frappée coiume d'un 
coup de foudre , voulut poser d'abord la tasse sur une table qui 
était près d'elle ; mais pour exécuter le geste involontaire qu'elle 
ne manquait jamais de faire , depuis soixante ans , chaque fois 
qu'elle était assaiUie par un profond étonnement , trop empressée 
sans doute d'aller rejoindre sa main gauche , sa main droite qui 
tenait la tasse l'abandonna avant d'avoir atteint la table. 

La porcelaine se brisa , le posset fut renversé sur le tapis , et 
en même temps mistress Margery poussa un long cri de détresse. 
Mais lady Janet , ne témoignant nulle impatience , se mit au 
contraire à rire de grand cœur. 

— N'aie donc pas l'air si effrayé , Madge , dit-elle ; peut-être 
ne me marierai-je point après tout: et puis cette tasse ne valait 
rien ; essuie donc le tapis , apporte-moi un verre de vin et viens 
m'écouter. 

Margery obéit à ces divers ordres , et la dame ayant vidé son 
verre , en buvant à petits coups , continua ainsi : 

— J'ai pris décidément mon parti, Madge, et mon choix 
s'est enfin fixé sur un homme que j'aime; je veux donc, — mais 
va voir , Margery, si la porte est bien fermée , et si nulle oreille 
curieuse n'épie nos paroles : — maintenant viens t'asseoir, et ne 
me regarde pas ainsi avec tes gros yeux stupéfaits , vieille folle ; 
assieds-toi, je vais te confier un secret. 

Margery s'étant assise près de sa maîtresse , les deux vieilles 
femmes rapprochèrent tellement l'une de l'autre leurs deux 
vieilles têtes , que quand bien même il se fût trouvé là une dou- 
zaine d'écouteurs , pas lui d'eux n'eût pu entendre un mot. 



33o REVtE DES DEUX MONDES. 

Cette mystérieuse conférence dura dix minutes , après quoi la 
fidèle fille de chambre se leva de sa chaise , mit un doigt sur sa 
bouche , comme les sorcières de Macbeth , secoua la tête comme 
lord Burleigh et sortit. Lady Janet sembla , de son côté , fort 
satisfaite , et pendant un instant sa physionomie fut éclairée par 
un sourire qui , je dois le dire puisque je suis en veine de com- 
paraisons , aurait pu lutter sans désavantage conti'e celui que 
l'on place d'ordinaire sur les lèvres de Méphistophélès. 

Ce fut trois jours après cette conversation , qu'une voiture de 
louage vint prendre , de grand matin , lady Janet et mistress 
Margery dans une petite boutique du bas quartier de la ville , 
et les conduisit à un village distant de quelques milles. 

Le lecteur n'exigera point que nous lui révélions le secret de 
l'entretien que nos dames avaient eu entr 'elles. Nous l'ignorons 
absolument, et personne ne l'a jamais connu. Tout ce que l'on 
sait , tout ce que l'on peut dire, c'est qu'en revenant, le cocher 
de la voiture qui les mena , déclara au valet d'écurie que les deux 
vieilles femmes étaientbien les créatures les plus joyeuses qu'il eût 
jamais vues , car depuis le moment où il les avait prises jusqu'à 
celui où il les avait laissées à leur destination , elles n'avaient 
pas un instant cessé de rire aux éclats. 

Elles descendirent , au surplus , de voiture à la porte d'une 
petite maison d'assez médiocre apparence , et dont il est inutile 
d'ailleurs de donner une description bien exacte , attendu que s'il 
prenait fantaisie à quelque curieux lecteur d'en chercher une 
pareille dans un rayon de douze milles aux environs de Bath , il 
ne la découvrirait point. C'est que cette habitation a totalement 
changé d'aspect. D'obscure et misérable qu'elle était alors , elle 
est devenue maintenant fort élégante et des plus confortables. 

Quoi qu'il en soit, un respectable gentleman d'une quarantaine 
d'années avait reçu nos dames à la porte de cette maison , et les 
avait fait entrer dans son cabinet. Là se trouva , sans qu'elles en 
témoignassent la moindre surprise, un autre gentleman, haut de 
six pieds , et pourvu de magnifiques moustaches rousses. 

Le premier gentleman , c]ui paraissait être une manière de vi- 
caire, proposa bientôt une promenade. Lady Janet n'ayant opposé 



LE MARIAGE DU MAJOR. 33 1 

nulle objection , le gentleman aux moustaches rousses lui ofTi it 
galamment son bras qu'elle accepta, et mistress Margery les 
suivit. 

Ils firent quelques tours dans le jardin du niinistre , ils allèrent 
voir ses foins , ils montèrent sur une petite butte pour regarder 
le paysage , puis ils se rendirent à l'église. Si ce fut un mariage 
qui s'y célébra , tout s'arrangea si bien pour ménager, sans doute, 
la pudeur et la délicatesse de la mariée , que pas un être vivant 
ne se douta de la chose. De l'église ils retournèrent chez le vi- 
caire , puis de là , lady Janet et sa suivante repartirent pour Bath, 
se séparant du gentleman aux moustaches rousses. 

Le soir même de son retour à Bath , lady Janet paya ses gens 
et les congédia tous à l'exception de mistress Margery , puis le 
lendemain matin sa voiture de voyage vint la prendre , et elle 
partit en poste pour Paris , n'emmenant avec elle que sa femme 
de chambre. 

A Douvre, nos dames trouvèrent le major Rattle O'Donageugh, 
— le gentleman désigné ci-dessus comme doué du double avan- 
tage d'une taille de six pieds, et d'une énorme paire de mous- 
taches rousses, — attendant sa femme avec toute l'impatience 
d'un nouveau marié. 

Les deux époux passèrent immédiatement à Calais , où l'actif 
et intelligent major s'occupa, sans délai, de faire toutes les 
dépenses convenables au rang de sa femme. Ils se dirigèrent en- 
suite vers Paris à petites journées, et au bout d'une semaine ils 
s'y trouvaient établis déjà dans un splendide hôtel garni. 

Le major était aimable , et sa femme généreuse. Tout se passa 
donc à merveille pendant un mois. Mais l'inconstance de la lune 
exerce incontestablement une grande influence sur la destinée 
des mortels. A peine cet astre changeant avait-il une fois par- 
couru ses diverses phases depuis l'arrivée à Paris de nos époux, 
lorsque les affaires commencèrent à changer d'aspect dans l'hôtel 
O'Donageugh. D'abord il arriva que le major resta dehors toute 
une nuit. Lady Janet ne s'était point couchée et avait veillé en 
l'attendant avec mistress Margery. 

A cinq heures du matin, le gentleman rentra pourtant, mais 



332 REVUE DES DEUX MONDES. 

il se fit ouvrir par son valet une chambre qui n'était point celle 
de sa femme. Mistress Margery, que sa maîtresse avait renvoyée 
aussitôt que l'on avait entendu la voix du major, revint vite conter 
à lady Janet ce qui se passait dans l'hôtel. 

— Hum I fit la dame. 

Cette fois cependant elle n'enfonça point son nez dans son 
oreiller, mais elle exécuta devant sa suivante une grimace des plus 
significatives ; puis se tournant du côté de la ruelle de son lit, elle 
s'endormit. 

Nous n'avons pas le loisir de suivre cet aimable couple à tra- 
vers les nombreuses scènes conjugales du même genre dont cet 
événement fut l'origine. 

La libéralité de lady Janet était grande , mais l'avidité du ma- 
jor était excessive. Ce qui devenait plus grave , c'est qu'il ne dai- 
gnait point prendre la peine de cacher que le jeu n'était pas la 
seule tentation qui l'attirât et le retînt la plupart des nuits hors 
de la maison. 

Cependant, voyez combien ces femmes étaient étranges! clia- 
que fois que quelque nouveau méfait du major venait à leur 
être révélé , elles tombaient dans d'incroyables accès de gaîté. 

Enfin le prodigue gentleman ayant épuisé les derniers mille 
francs que lady Janet avait mis à sa disposition, crut un matin de- 
voir honorer sa femme de sa présence à déjeuner, afin de réquérir 
d'elle une nouvelle allocation de fonds. Lady Janet le laissa fort 
tranquillement exposer sa demande , puis elle sonna et fit appe- 
ler sa femme de chambre. Margery étant accourue, sa maîtresse 
lui ordonna , avec un grand sang-froid , de préparer ses malles , 
attendu qu'elle allait immédiatement repartir pour l'Ecosse. 

— Vous pourrez cependant laisser tout le linge de table et 
celui de la maison, ajouta la dame avec un gracieux sourire; 
c'est un petit cadeau que je fais au major, et qu'il voudra bien 
conserver , je l'espère , en mémoire de notre amour. 

Le gentleman demeura d'abord stupéfait. Recouvrant bientôt 
pourtant toute sa dignité d'homme, il usa amplement, durant 
quelques minutes, de cette liberté de paroles que la loi n'inleidit 
point aux maris. 



LE MARIAGE DV MAJOR. 333 

Lady Janet répondit par un nouveau sourire, plein d'une dou- 
ceur qui eût été viaiment exeuïplaire, si quelque malice ne s'y 
était mêlée quand elle ajouta : 

— C'est bien, major Rattle O'Donageugh, vous parlez con- 
venablement et en véritable époux. Il est bon pourtant de vous 
le dire : vous n'êtes pas plus mon mari que celui de Madge que 
voici. Si vous êtes assez habile pour produire l'acte de notre ma- 
riage, olil je vous donne alors volontiers tous mes bieiïs à man- 
ger, car vous savez si je suis généreuse , et je n'ignore point que 
vous avez grand appétit. En attendant, au revoir, major Rattle 
O'Donageugli ; au revoir. 

Et les deux bonnes vieilles se mirent à rire aux éclats et sans 
pitié. 

Il faudrait un volume entier pour raconter les fureurs et le 
désespoir du gentleman, ainsi que les vains efforts tentés par 
lui afin de prouver la réalité d'un mariage qui n'avait jamais 
existé. Nous ajouterons seulement que lady Janet voulut faire 
la paix avec sa conscience en passant le reste de ses jours dans son 
château d'Ecosse , et en appelant tous les pauvres du pays au 
partage de ses immenses revenus. 

M'-s Trollope. 



REVUE SCIENTIFIQUE 



DO 



TROISIEME TRIMESTRE. 



Séance du n. juillet. M. de Humboldt adresse un traité de météo 
rologie de M. Kamtz , professeur à l'université frédérique de Hall. 
Cet ouvrage est écrit en allemand. 

L'Académie reçoit la sixième livi-aison de la Flore de la Séne'gambie, 
comprenant une partie des légumineuses et une partie des mimosées. 
Les auteurs, MM. Richard, Guillemin et Perrotet , sont entrés dans de 
grands détails toutes les fois qu'ils ont eu à parler des espèces dont les 
produits servent à la médecine ou aux arts industriels. C'est ainsi que 
la sixième livraison présente la description très-complète du P/e/o carpus 
erinnceus, qui fournit la gomme Kino , celle de V Herminiera Elaphro- 
xylon, dont le bois qui a la légèreté et presque l'élasticité du liège 
peut être substitué en bien des cas à cette utile écorce ; celle du Dal~ 
bergia flJelanoxjlon, dontlebois porte dans le commerce le nom d'ébène 
du Sénégal, etc. Plusieurs des espèces décrites dans cette livraison sont 
entièrement nouvelles; d'autres qui n'étaient qu'imparfaitement connues 
sont mieux caractérisées , et ces additions comme ces changemens ont 
forcé les auteurs à établir quelques genres nouveaux, 



REVUE SCIENTIFIQUE.. 335 

M. Warden présente à l'Académie le tableau de la population des 
États-Unis, d'après le cinquième dénombrement, revu et certifié parle 
secrétaire d'état. 

















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M. Guerry , avocat , adresse à l'Académie un Essai sur la Statistique 
morale de la France , qui présente, d'après des documens officiels, pour 
chacun des départemens, la distribution des crimes contre les personnes 
et contre les propriétés , les motifs connus des crimes capitaux, l'état de 



336 



RKVUE DES DEUX MONDES. 



l'instruclion, la désertion, les legs et donations au clergé, aux pauvres 
et aux écoles, les naissances illégitimes, le produit de la loterie et les 
suicides. 

Lorsque l'on sait s'arrêter aux faits bien constatés, et les grouper de 
manière à les dégager de ce qu'ils offrent d'accidentel, on fait de la sta- 
tistique criminelle une science aussi positive , aussi certaine que les au- 
tres sciences d'observations. Les résultats généraux se présentent alors 
avec une si grande régularité, qu'il n'est pas possible de les attribuer au 
hasard; chaque année voit se reproduire le même nombre de crimes dans 
le même ordre, dans les mêmes régions; chaque classe de crimes a sa 
distribution particulière et invariable, par sexe, par âge, par saison; 
tous sont accompagnés, dans des proportions pareilles, de faits accessoi- 
res , indiffércns en apparence, et dont rien encore n'explique le retour. 

Pour montrer jusqu'où va celte fixité , cette constance dans la repro- 
duction de faits que l'on serait porté à considérer comme n'étant as- 
sujétis à aucune loi, nous reproduirons ici quelques-uns des tableaux 
contenus dans le mémoire de M. Guerry.. 

DISTRIBUTION DES CRIMES SELON LES REGIONS. 

Pour comparer à plusieurs époques la distribution des crimes dans les 
diverses parties du royaume, l'auteur embrasse à la fois un certain nom- 
bre de départemens , de manière à affaiblir l'inlluence des causes acci- 
dentelles. Il divise donc la France en cinq régions naturelles, du nord, 
du sud, de l'est, de l'ouest et du centre, formées chacune par la réunion 
de 17 départemens limitrophes. 

Si l'on représente par 100 le nombre des crimes commis en France 
chaque année , les cinq régions offrent les proportions suivantes : 

CRIMES CONTRE LES PERSONNES. 



Année i825 182G 1827 1828 i8uj i83o 



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Nord. 
Sud. . . 
Est. . . 
Ouest. . 
Centre. 

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21 
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23 

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25 



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100 



100 



Moyenne. 

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100 



REVUE SCIENTIFIQUE. 



337 



CRIMES CONTRE LES PROPRIETES. 



Année 1825 182G 



1287 



1828 



1829 



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^Nord. . . 


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42 


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Totaux. 



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100 



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Moyenne. 

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18 



On voit que , pour les crimes contre les personnes, la plus grande dif- 
férence observée dans chaque région n'excède jamais de plus de quatre 
centièmes la moyenne des six années, et que, pour les crimes contre les 
propriétés, elle n'est pas de plus de deux centièmes au-dessus ou au- 
dessous de celte moyenne. 

Sur 100 individus accusés de vol, dans tout le royaume, le nombre 
des hommes et des femmes a été successivement dans les proportions 
ci-après : 

SEXE DES ACCUSÉS. 





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nnée 


182C 


1827 

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1828 


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Moyenne 


Hommes. 


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22 


78 
22 


78 


Femmes. 


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22 



Le rapport du sexe est donc connu pour ce crime , à deux centièriies 
près. 



AGE DES ACCUSES. 



Sur 100 individus accusés de vol , il y en a eu chaque année : 



Année 1826 1827 1828 182U i83o 



Agés de 16 à 25 ans. . . 37 3) 
26 à 6~i ans. . . 3i 3i 



Jo 



37 
3i 



32 



Moyenne. 
3r 



La plus grande variation n'a pas excédé uti centième au-dessus ou 
au-dessous de la moyenne. 

Non-seulement les crimes sont commis dans une proportion connue, 
en un lieu déterminé , par des individus dont le sexe et l'âge sont prévus, 
mais une saison est encore affectée à chacun d'eux. Ainsi les attentats à 
la pudeur sont plus fréquens pendant l'été , on le soupçonnerait aisé- 
ment; mais ce qu'il est plus difficile d'imaginer, c'est qu'ils y reparaissent 



338 REVUE DES DEUX MONDES. 

dans la même proportion chaque année. Les crimes de coups et blessures 
n'offrent pas moins de régularité dans leur distribution. 

INFLUENCE DES SAISONS. 

Année 1827 1828 1829 i83o Moyenne. 

Sur TOC attentats à la pudeur, 
il en a été commis successive- 
ment pendant le trimestre d'été. 36 3C 35 38 

Sur 100 crimes de coups et 
blessures , il en a été commis 
pendant la même saison 28 27 27 97 

La plus grande différence n'a été que de deux centièmes au-dessus 
de la moyenne. 

Si nous considérons maintenant le nombre infini de circonstances qui 
peuvent faire commettre un crime, et les influences extérieures ou pu- 
rement personnelles qui en déterminent le caractère , nous ne saurons 
comment concevoir qu'en dernier résultat, leur concours amène des 
effets si conslans , que les actes d'une volonté libre viennent ainsi se 
développer dans un ordre fixe , se resserrer dans des limites si étroites. 
Nous serons forcés de reconnaître que les faits de l'ordre moral sont 
soumis, comme ceux de l'ordre physique, à des lois invariables , et qu'à 
plusieurs égards, la statistique judiciaire présente une certitude presque 

complète. 

Voici quelques-uns des résultats les plus singuliers auxquels M. Guerry 
a été conduit dans les recherches qui font l'objet de son mémoire. 

Sur 100 crimes contre les personnes commis par des femmes , on 
compte six empoisonnemens ; il ne s'en trouve qu'un sur un pareil nombre 
d'attentats commis par des hommes. 

Plus des trois cinquièmes des empoisonnemens entre époux sont com- 
mis par la femme seule ou aidée de complices. 

Sur 100 attentats à la vie de l'un des époux par l'autre, on en compte 
environ 60 par le mari et 40 par la femme ; mais pour la femme les 
quatre cinquièmes de ces attentats sont prémédités, tandis qu'il n'y en a 
que les trois cinquièmes de prémédités par le mari. 

Sur 100 crimes d'empoisonnement, de meurtre et d'assassinat, com- 
mis par suite d'adultère , on en compte 9G contre les époux outragés, et 
4 seulement contre les époux coupables; encore cette proportion est-elle 
uniquement relative à la femme infidèle. Il est à remarquer que sur trois 
attentats de ce genre, deux seulement sont commis par l'époux, lautre 
l'est par le complice. 



REVUE SCIENTIFIQUE. 339 

Les attentats à la vie du mari outragé se présentent dans cet ordre ; ils 
sont commis d'abord par le complice seul , par le complice et la femme , 
par la femme seule, puis par la femme et un tiers. 

Plus des trois cinquièmes des attentats à la vie des femmes outragées 
sont commis directement par le mari adultère ; un cinquième est com- 
mis par la complice du mari , un autre cinquième environ par le mari et 
sa complice. 

Si la vie des époux adultères n'est presque jamais menacée , il n'en est 
pas de même de celle de leurs complices , qui d'ailleurs est trois fois moins 
exposée que celle des époux outragés. 

Après les époux et les complices , les enfans sont les premières vic- 
times, d'abord ceux qui sont le fruit d'un commerce adultère, ensuite 
ceux qui sont nés d'une union légitime ; les premiers sont tués par la 
mère qui veut faire disparaître la trace de sa faute , ou par le mari , pour 
venger son injure. Les autres, objet d'aversion ou de jalousie, et dont 
l'héritage est convoité pour des enfans préférés, sont frappés par l'époux 
adultère et sa complice. 

La débauche , la séduction , le concubinage , font commettre à peu près 
autant de crimes que l'adultère, mais la proportion du nombre des 
hommes avec celui des femmes est différente. Dans le premier cas , plus 
des trois quarts des attentats sont dirigés contre la femme , tandis que 
dans l'adultère , le nombre des attentats à la vie des hommes est le plus 
grand. 

Un sixième des crimes d'empoisonnement, de meurtre et d'assassinat , 
par suite de séduction, de débauche et de concubinage, est commis 
pour se venger de concubines infidèles ou qui veulent rompre leurs habi- 
tudes; précisément un autre sixième, pour se débarrasser de filles sé- 
duites ou d'amantes délaissées , qui deviennent un obstacle au mariage 
des accusés. 

Dans le mariage , l'infidélité de la femme ne fait commettre qu'envi- 
ron un trente-troisième des attentats contre ses jours , elle en détermine 
un sixième dans les unions illicites. 

En jetant les yeux sur les cartes où les divers ordres de faits sont 
représentés par des teintes plus ou moins obscures, on reconnaît que 
jusqu'ici l'on s'était formé une idée assez inexacte des rapports qui exis- 
tent entre la distribution géographique des crimes et celle de l'instruction. 
On croyait généralement que les départemens le moins éclairés étaient 
ceux où se commettait le plus de crimes contre les personnes, c'é- 
tait, disait-on, la meilleure preuve de l'heureuse influence de l'instruc- 
tion. Or , les départemens de l'ouest et du centre sont ceux où il y a le 



34» REVUE DES DEUX MONDES. 

moins d'instruction, et où l'on commet en même temps le moins de 
crimes contre les personnes. C'est dans les départemens du sud que les 
crimes de cette nature sont proportionnellement les plus nombreux ; 
quant aux crimes contre les propriétés, en général ils se rencontrent 
surtout dans les départemens éclairés. Du reste, ces faits, maintenant 
bien constatés , prouvent, non pas l'inutilité de l'instruction, mais la né- 
cessité de la joindre à l'éducation morale. 

Les dispositions en faveur des étaldisscmens religieux catholiques et 
protestans forment presque la moitié du nombre total des donations et 
des legs. Les hommes donnent plus que les femmes aux établissemens de 
bienfaisance. Ils donnent aussi plus aux établissemens religieux, bien 
qu'on ait souvent dit le contraire. On a prétendu aussi que les libéralités 
au clergé se faisaient surtout par testament , qu'elles étaient dues à l'in- 
fluence exercée sur l'esprit des mourans, et qu'il fallait par conséquent 
restreindre davantage la faculté de disposer de celte manière. Or, ce n'est 
point par testament que l'on donne le plus auclei'gé, mais par donations 
entre vifs. Ce serait donc sur ces donations que devrait de préférence se 
porter l'attention du législateur, s'il voulait rendre plus difficiles et moins 
fréquentes les dispositions en faveur du clergé. 

Les donations aux établissemens de bienfaisance se trouvent surtout 
dans le Languedoc, le ÏDauphiné, la Provence et les départemens du sud- 
est; les donations aux prêtres, dans la Bretagne, la INormaudie et une 
partie des départemens du nord ; les donations aux écoles , et les fonda- 
tions de prix, danslaFi-anche-Comté, l'Alsace, la Lorraine, la Champagne, 
la Bourgogne, et précisément dans les départemens où l'instruction est le 
plus répandue. 

Les donateurs anonymes sont cinq fois moins nombreux parmi ceux qui 
donnent au clergé, que parmi ceux qui donnent aux écoles. 

C est dans les départemens du centre où il y a le moins de crimes contre 
les personnes , el surtout contre les ascendans, que se trouvent en géné- 
ral le plus grand nombre de désertions et le moins de naissances illé- 
gitimes et de suicides. 

Le nombre des suicides constatés, qui est cependant bien inférieur à 
celui des suicides commis, s'élève en France chaque année à près de 2 ,000 ; 
il est trois fois aussi considérable que celui des meurtres et des assassinats. 
Le département de la Seine, qui entre pour un sixième dans la produc- 
tion des enfans illégitimes , voit commettre également le sixième du 
nombre total des suicides. On y en compte autant que dans trente-deux 
départemens du sud et du centre. 

M. Bureau de La Malle fait connaître les résultats de ses recherches 



RKVDE SCIENTIFIQUE. 34 1 

sur le papyrus et les divers usages auxquels celte plante servait chez les 
anciens. Ces recherches ont été d'abord entreprises dans le but d'arriver 
à bien déterminer le sens des sept chapitres du huitième livre de Pline, 
qui se rapportent à ce sujet ; chapitres qui ont jusqu'à présent servi de 
texte iinx plus étranges bévues de la part des traducteurs et des com- 
mentateurs. 

Le papyrus ne croît pas seulement en Egypte, on le trouve en Italie , 
et il a été vu près du lac ïrasimène par M. Bureau lui-même, et près 
d'Ostie par M. Petit-Radel. En Sicile, les environs de la fontaine d'Aré- 
thuse le présentent en abondance , et c'est de là que provient celui qu'on 
cultive aujourd'hui au Jardin-des-Plantes. Le papyrus existe en Abissynic 
et en Nubie, et l'assertion d'Eschyle sur ce point est confirmée par le 
témoignage de Bruce. Selon Strabon, on en trouve dans les Indes, el 
selon Pline dans la Chaldce. Cependant il ne paraît pas que dans tous 
les pays que nous venons de nommer, on ait tiré du papyrus un bien grand 
parti. En Egypte au contraire , on lui trouvait une foule d'emplois, on se 
servait des racines comme de bois de chauffage , on en construisait même 
de petits meubles à peu près comme on fait encore aujourd'hui dans plu- 
sieurs pays de l'Orient, avec les petites espèces de bambous. Les tiges 
dans leur entier servaient à construire des nacelles dans lesquelles on 
naviguait sur le Nil. Leur partie succulente fournissait un aliment au- 
quel les paysans égyptiens ont encore quelquefois recours maintenant. 
Enfin, avec la moelle filandreuse dont ces tiges sont pleines, on faisait 
le papier. > 

La fabrication du papier constituait une branche d'industrie très-éten- 
due, et dont les procédés nous ont été transmis par les auteurs anciens, en 
termes assez clairs, pour qu'il ne soit pas possible de s'y méprendre, du 
moment où l'on a vu la plante. Malheureusement c'est de quoi les com- 
mentateurs ne se sont pas mis en peine. De ce qu'on trouvait dans le pa- 
pyrus les matériaux propres à la construction d'une barque, à la fabri- 
cation d'un meuble , ils se sont figuré une plante ligneuse et dont le liber 
constituait le papier égyptien , tandis que la partie la plus grossière 
de l'écorce était employée à faire des cordages. Rien n'est plus éloigné 
de la vérité , le papyrus est une plante herbacée , et ce qu'on employait 
à la fabrication du papier, c'était la moelle filandreuse contenue dans 
ses tiges, lesquelles s'élèvent comme de grands joncs à trois côtes. 

Voici quelle était la suite des opérations par lesquelles il y avait à 
passer. D'abord, à l'aide d'un instrument bien tranchant, on divisait 
les tiges en lames minces ; on rapprochait ces lames de manière à ce 
que leurs bords se touchassent et contractassent une adhérence en rai- 
son des sucs gommeuï dont la plante fraîche était imprégnée. Pour fa- 

TOME VIII. 23 



3/i2 REVUE BES DEUX MONDES. 

cililer celle union , on imbibait quelquefois d'eau du Nil les lames qui 
avaient subi un commencement de dessication; mais cette eau ne pos- 
sédait ceitainemeut pas la vertu agglutinalive que Pline lui attribue. 
On donnait le nom de scheda à la feuille qui résultait du rapproche- 
ment d'un certain nombre de lames. Cette première feuille rognée aux 
deux extrémités, mise sous presse, puis séchée au soleil, était ap- 
pliquée sur une autre feuille semblable , mais de manière à ce que la 
direction des fibres de la première croisât à angle droit celle des fibres 
delà seconde. La feuille formée ainsi de deux rangs de lames prenait le 
nom de plagida. Elle était de nouveau soumise à la presse, puis battue, 
ensuite satinée ; on l'encollait avec une colle faite de mie de pain et d'eau 
h laquelle on ajoutait un peu de vinaigre ; on battait de nouveau , on grat- 
tait, on lissait avec de l'ivoire, et enfin on unissait les feuilles qui devaient 
servir à un même écrit. 

Ce genre de fabrication paraît s'être conservé en Egypte jusqu'à une 
époque assez rapprochée de nous, puisqu'on a des passeports musul- 
mans du second siècle de l'hégyre, écrits sur un papier h fibres croi- 
sées qui ne diffère en rien de celui qu'on trouve dans les anciens tom- 
beaux. 

M. Dureaude La Malle, en achevant la communication dont nous ve- 
nons de donner l'extrait, présente un fragment de papyrus sur lequel il 
est aisé d'apercevoir les résultats du procédé décrit. Ce papyrus, qui pro- 
vient de la collection de Turin, porie , dit M. Bureau , une date certaine, 
cl a élé écrit l'an 1822 avant l'ère chrétienne. On ne peut douter par 
conséquent, ajoute-t-il , que l'usage de l'écriture ne fut très-commun 
en Egypte, lorsque les Grecs commencèrent à avoir des relations avec ce 
pays. Or, il serait étrange que nul homme parmi eux n'eût songé à faire 
connaître à ses compatriotes une invention aussi précieuse. Tout porte 
à croire, au contraire, que l'art de l'écriture fut introduit en Grèce dès 
le x"^ siècle avant Jésus-Christ , et employé à conserver la mémoire des 
événemens importans. Si ce fait était bien constaté , il en résulterait 
que les historiens que nous considérons comme les plus anciens, auraient 
été précédés par des chroniqueurs plus grossiers, et auraient pu puiser 
dans leurs écrits des renscignemens plus digues de foi que s'ils avaient 
suivi seulement, comme on a coutume de le dire, des traditions orales 
qui se défigurent toujours en passant d'une génération à l'autre. 

M. Duvernoy lit des considérations sur divers points de l'organisation 
des serpens. En traitant de la rate , il fait voir que c'est «î toit que Meckel 
a nié l'existence de cet organe dans le genre coluber. La rate, chez un 
certain nombre de serpens , est assez étroitement unie au pancréas , près- 



BKVUE SCIENTIFIQUE 3z|3 

que de la même couleur et de la même consistance, et c'est à cela sans 
doute qu'il faut allrilmcr l'erreur de Meckel et de quelques autres ana- 
tomisles d'ailleurs bons observateurs. 

Le pancréas forme une masse globuleuse divisde en lobes distincts, les 
canaux excréteurs qui sortent de cbaque lobule marchent quelque temps 
À découvert avant de se rendre à l'intestin , et donnent ainsi l'idée d'un 
passage aux cœcians pancrcntiques des poissons. 

Le foie chez les serpcns à langue enfermée dans un fourreau et chez 
quelques autres espèces offre cette particularité , qu'il est complètement 
séparé de la vésicule biliaire. Celle-ci est située au commencement de l'in- 
testin grêle, en arrière de l'estomac par conséquent, tandis que le foie 
reste en avant de ce sac membraneux. 

L'estomac et l'œsophage, considérés à l'extérieur, n'offrent aucune trace 
de séparation distincte; mais intérieurement ils présentent une diflercnce 
sensible dans l'aspect de la membrane muqueuse qui les revêt, et surtout 
dans l'arrangement de ses plis. 

L'estomac et l'œsophage, pris ensemble, occupent quelquefois les deux 
tiers de l'espace compris entre la bouche et l'anus ; cette grande extension 
était nécessaire chez des animaux qui avalent, sans la diviser, une proie 
souvent très-volumineuse. 

L'estomac .chez les ophidiens présente toujours deux parties bien dis- 
tinctes : le sac proprement dit poche dilatable , susceptible de se prêter 
à la forme de la proie qui s'y loge et qui y séjourne jusqu'à ce qu'elle soit 
dissoute; puis la partie pylorique, boyau étroit qui ne donne passage qu'aux 
parties digérées. 

La limite entre cette portion de l'estomac et l'intestin est marquée par 
un bourelet saillant, ou par un pli en manchette de la muqueuse. Les 
descriptions de plusieurs anatomistes qui ont traité de ces organes offrent 
touvent une confusion provenant de ce qu'ils ont confondu le pylore 
proprement dit avec îa partie pylorique de l'estomac. 

Le canal intestinal est court chez les ophidiens comme chez tous les 
êtres qui vivent de proie animale , et l'est même plus , toute proportion 
gardée , que chez la plupart des autres carnassiers. 

La longueur du canal, comparée à celle de tout le corps chez les 
serpens , offre de grandes variations suivant les genres et même suivant 
les espèces ; ces variations sont beaucoup moindres quand on ne com- 
prend pas la queue dans la mesure de l'animal, et que l'on considère 
seulement la distance de la bouche à l'anus. Du reste, les espèces qui 
ont un canal intestinal relativement très-court , rachètent ce désavan- 
tage, tantôt par une plus grande largeur du canal, de sorte que, quoi- 



3/|4 REVDE DES DEUX MONDES. 

que les proportions soient différentes , l'aire de la surface absorbante 
est équivalente pour deux serpens de même poids , et tantôt par la pré- 
sence de nombreuses valvules conniventes , qui étant formées par des 
replis de la muqueuse , augmentent l'étendue de la surface absorbante , 
et retardant la marche du bol alimentaire , laissent à l'absorption le 
temps de s'opérer d'une manière plus complète. 

M. Duvernoy termine son mémoire en faisant voir comment la forme 
générale , chez les ophidiens , a nécessité les différences qu'on remarque 
dans la disposition des organes, lesquels, en raison de l'extrême allonge- 
ment du tronc, n'ont pu se placer qu'en série , au lieu d'être en groupe 
comme dans les classes oîi les cavités splanchniques offrent peu de diffé- 
rences dans leurs dimensions en longueur et en largeur. Quelques dévia- 
tions du plan général en ce qui tient à la disposition des parties paraissent 
aussi en rapport avec le mode de progression propre à cette classe. 

Séance du (j juillet. — Le ministre de la marine envoie pour la bi- 
bliothèque de l'Institut les cartes et plans publiés par le département 
de la marine. 

M. Vallot combat l'opinion émise par M. Cagniard-Latour à l'occa- 
sion d'une pierre que ce physicien a trouvée dans sa maison , et qu'il 
considère comme un aérolithe. Suivant M. Yallot , il ne saurait tomber 
des pierres de l'atmosphère ; et si on a cru quelquefois en voir tomber, 
un examen plus attentif eût fait reconnaître qu'elles avaient été lancées 
de quelque lieu voisin. 

M. Arago fait remarquer qu'il serait difficile d'expliquer , d'après les 
idées de M. Vallot, d'où avaient été lancés les aérolithes qui sont tom- 
bés sur des bâtimens en pleine mer. 

M. Despretz annonce que des expériences qu'il a entreprises tou ■ 
chant la densité et le point de congélation de l'eau de la mer et des. 
dissolutions salines l'ont conduit à reconnaître : 

1° Qu'il existe pour l'eau salée comme pour l'eau pure un maximum 
de densité qui seulement a lieu à une température plus basse ; 

2° Que le point de congélation de l'eau de mer ou d'une dissolution 
saline est variable , et qu'il en est de même pour l'eau pure et peut_ 
être pour tous les corps fondus , du moins cela est constaté pour le 
soufre, le phosphore et l'étain. Ces recherches sur le maximum de 
densité et le point de congélation de l'eau salée se rattachent à u ne 
grande question de géographie physique , celle de l'état où se trouvent 
les eaux de la mer à de grandes profondeurs dans les régions polaires. 

On procède à l'élection d'un secrétaire perpétuel en remplacement 
de M. Cuvier. M. Dulong réunit la majorité des suffrages. 



REVUE SCIENXU-iyiJE. 345 

On procède ensuite à l'élection d'un candidat pour la chaire d'ana- 
loinie coinparce,au Jardin-dcs-Plantos. Le nombre des votans est de 45. 
M. Duvernoy obtient 20 suffrages, M. de Blainville en obtient 22 et 
est déclaré élu. 

Séance du \6 juillet. — M. Thénard l'ait un rapport verbal très- 
favorable sur lin mémoire de M. Dumas , relatif à la composition chi- 
mique du minium. 

31. Duniéril fait, en son nom et celui de M. Geoffroy, un rapport sur 
un ouvrage de M. le docteur Breschet , ayant pour titre : Etudes ana- 
(omiques et pathologiques de l'œuf dans l'espèce humaine, et dans quel- 
ques-unes des principales familles des vertébrés. 

Dans la partie de ce travail soumise au jugement des commissaires , 
l'auteur n'a considéré que les membranes de l'œuf, et les principaux 
résultats de ses recherches peuvent être résumés dans les propositions 
suivantes : 

1° A partir du moment de la fécondation , il commence à se former 
dans l'utérus une fausse membrane analogue à celle qui est sécrétée 
dans un grand nombre d'inflammations. C'est la caduque primitive des 
auteurs, le périone primitif de M. Breschet. 

2° Cette membrane forme une poche complètement close , et qui 
renferme dans sou intérieur un liquide que M. Breschet désigne sous le 
nom d'hydropérione. 

3° Quand l'ovule arrive dans l'utérus, il s'adosse à cette poche qu'il 
repousse en lui faisant perdre sa forme sphérique pour prendre celle 
d'une double calotte dont les deux lames sont séparées par l'hydro- 
périone. 

4° Cette double calotte s'étend sur la surface de l'œuf, se réfléchit 
autour de lui , et finit par l'envelopper complètement. 

5° A cette époque , les deux membranes caduques sont apppliquées 
presque immédiatement l'une sur l'autre , le liquide qui les séparait 
n'existe plus , et le placenta a déjà commencé à se montrer. 

6° Le périone a servi à la nutrition du fétus jusqu'au moment oii la 
communication entre lui et sa mère a été établie par l'intermédiaire 
du placenta. Ce mode de nutrition de l'embryon pendant les premières 
phases de la vie semble devoir être rapporté aux phénomènes d'endos- 
mose et d' exosmose , signalés par M. Dutrochet. 

7° Les membranes caduques se forment partout oii se développe l'œuf 
lorsque la grossesse est extra-utérine. 

Toutes les dispositions que nous venons de signaler s'appliquent à 
l'œuf de tous les mammifères comme à celui de l'homme. 



346 RE\DE DES DEUX MONDES. 

L'Académie , sur la proposition de ses commissaires , décide que le 
mémoire de M. Breschet sera inséré dans le recueil des savans étrangers. 

M. Flourens lit des recherches sur la symétrie des organes vitaux con- 
sidérés dans la série animale. 

Bichat , qui ne s'était guère occupé que de l'anatomie de l'homme et 
des animaux dont l'organisation se rapproche le plus de la nôtre , avait 
avancé qu'un des caractères distiuctifs des appareils de la vie organi7 
que était le défaut de symétrie contrastant avec la parfaite régularité 
des appareils de la vie animale. 

Cette proposition, énoncée d'une manière absolue, ne pouvait se soute- 
nir sans quelques sublerliiges , même quand on n'en faisait l'application 
qu'aux espèces que Bichat avait considérées; ainsi, il était un peu 
étrange de prétendre que les poumons de l'homme n'étaient pas symé- 
triques à cause d'une fissure qui se trouve de plus à un des côtés qu'à 
l'autre , tandis qu'on passait sous silence l'irrégularité si frappante des 
yeux chez les pléronecles , celle des organes de la voix chez plusieurs oi- 
seaux, etc. On avait depuis long-temps remarqué combien Bichat s'était 
éloigné delà vérité, en donnant comme loi générale uneVemarque déduite 
d'un assez petit nombre de faits, mais on s'était contenté de signaler 
quelques-unes des exceptions les plus apparentes; aussi M. Flourens ne 
s'est-il pas proposé seulement de mettre plus en évidence cette erreur 
d'un anatomiste d'ailleurs si justement estimé, mais de prouver qu'il 
faut croire en quelque sorte le contraire de ce qu'il a avancé , c'est-à- 
dire qu'en considérant l'ensemble des animaux , on trouverait plutôt 
comme condition générale des appareils de la vie de nutrition, la symé- 
trie que l'irrégularité. Pour cela , il considère successivement les orga- 
nes dans tous les degrés de l'échelle animale , et de cet examen , il dé- 
duit les propositions suivantes : 

1" La symétrie se montre , comme tendance générale, dans les organes 
de la vie animale , aussi bien que dans ceux de la vie organique ; seu- 
lement, dans le premier cas, les exceptions sont plus nombreuses. 

2° La symétrie dans ces deux cas emporte, pour les organes doubles , 
la nécessité de la position latérale, et pour les organes simples, celle 
de la situation sur la ligne médiane. ^ 

5" Ainsi, non-seulement la vie de l'animal se compose de deux vies 
(vie de nutrition et vie de relation], mais encore chacune agit au moyen 
d'appareils égaux et symétriques; chacune a son côté droit et son côté 
gauche. 

4» Cette dualité de la vie et cette dualité des appareils s'étendent jus- 
qu'au système le plus important de l'économie , puisque , dans tous tes 



UEVUE SCIENTIFIQUE. 347 

animaux vertébrés, il y a deux systèmes nerveux (le cérébro-spinal pour 
la vie de relation , le grand sympathique pour la vie de nutrition, et 
que le système de la vie de nutrition dans tous ces animaux est double, 
comme le système nerveux de la vie de relation. 

Les irrégularités que présentent les organes des deux vies tiennent 
toujours à des circonstances accidentelles. 

Scance du ili juillet. — L'Académie reçoit l'annonce de la mort d'un 
de ses membres , le docteur Portai. 

Le secrétaire de l'institution royale de la Grande-Bretagne adresse au 
nom de cette institution , à l'Académie des sciences, une lettre de con- 
doléance sur la mort de M. Cuvier. 

M. A. St-Hilaire fait, en sou nom et celui de M. Labillardière, un rap- 
port très -favorable sur un mémoire de M. A. Moquin ayant pour titre : 
Considérations sur les irrégularités de la corolle dans les dicotilé- 
dones. 

L'auteur commence par rappeler les divers genres de déviations ad- 
mis jusqu'à ce jour pour les fleurs irrégulières, et dont les deux princi- 
paux sont les formes labiées et papilionacées. Il s'occupe ensuite des 
pliénomèncs qui altèrent la régularité du type primitif de la coroilc. 
Enfin, il t'ait voir que même dans les corolles qui semblent s'éloigner le 
plus de ce type régulier, il s'en conserve toujours des traces manifestes. 
Ainsi, dans une corolle pentapétale, l'irrégularité ne portera jamais sur 
les cinq pétales à la fois, mais suivant qu'il en affectera quatre, trois, 
deux ou une seule, on aura quatre genres de déviations d'un même 
type tous différens les uns des autres. 

M. Becquerel lit un mémoire sur le carbonate de chaux et ses com- 
posés. 

Le carbonate de chaux est une des substances les plus répandues dans 
la nature; on le rencontre dans les terrains de tous les âges depuis les 
plus anciens jusqu'à ceux qui se forment maintenant à la surface du 
globe : il entre aussi, comme on sait, dans la composition d'un grand 
nombre de corps organisés. Les formes sous lesquelles il peut se présen- 
ter , sont très-nombreuses , mais elles constituent deux groupes bien 
distincts : le premier, comprenant toutes les formes ramenables au rhom- 
boèdre, appartient au calcaire proprement dit; le second appartient à 
l'arragonite ; sa forme primitive est le prisme droit rhomboïdal. On 
ignore encore les circonstances qui déterminent la cristallisation dans le 
système rhomboïdal, ou dans le système prismatique. Tout ce que l'on 
sait à cet égard, c'est que l'arragonite se trouve ordinairement dans des 
gîtes particuliers, dans dos lorrains volcaniques ou métallifères. 



348 REVUE DES «EUX MONDES. 

Lorsque le carbonate de cliaux est en cristaux, on peut toujours aisé- 
ment distinguer l'arragonite du calcaire proprement dit à l'aide du cli- 
vage et de la mesure des angles, mais jusqu'à présent on n'avait aucun 
moyen de faire cette distinction lorsque le clivage n'était pas praticable. 
M. Becquerel a trouvé un procédé par lequel on peut reconnaître à la- 
quelle des deux variétés appartient une concrétion confuse , ou même 
une masse pulvérulente. Il a trouvé également un moyen pour faire 
cristalliser l'arragonite en mettant en jeu de petites forces électriques. La 
l'orme qu'il a obtenue est celle d'un prisme quadrangulaire terminé par 
deux sommets dièdres. Le même appareil lui a servi pour obtenir, crista- 
lisés, le double carbonate de chaux et de magnésie (dolomie), le pro- 
toxide de cuivre et les carbonates bleus et verts de cuivre. 

M. Pelletier lit un mémoire sur l'analyse de l'opium , et fait connaître 
un procédé à l'aide duquel, agissant sur une seule et même quantité d'o- 
pium , il en isole tous les principes immédiats. Il en reconnaît douze 
dans cette substance, savoir : morphine, narcotine, méconine, narcéine, 
acide méconique, acide brun, matière grasse acide , résine, caoutchouc, 
gomme, bassorine et ligneux. 

La narcéine , principe immédiat qui n'avait encore été signalé par 
personne , offre les propriétés suivantes : elle cristallise en aiguilles qui 
sont des prismes à quatre pans très-déliés; elle aune saveur amère et 
styptique, elle est insoluble dans l'éther , insoluble dans l'eau, mais 
elle se dissout dans l'alcool. Elle se fond à une chaleur de 92° cent., et 
ne se volatilise point. Son caractère principal est de prendre, en se com- 
binant avec les acides un peu concentrés, une belle couleur bleue, et 
de pouvoir ensuite être retirée sans altération de cette combinaison. 

La narcéine distillée à feu nu donne, entre autres produits, un acide 
cristallisé en aiguille qui semble être de l'acide gallique. 

Séance du 3o juillet. — • Le président annonce la mort de M. Chaptal. 
M. Latreille présente des fragmens d'os qui semblent appartenir à un 
plesio-saurus, etqui ont été trouvés dans une carrière de la commune de 
Sainte-Vertu, canton de Noyers, département de l'Yonne. 

M. Quoy adresse l'ensemble des observations qu'il a faites sur les mol- 
lusques pendant la durée du voyage scientifique de V Astrolabe. 

MM. Audouin et Milne-Edwards présentent à l'Académie le premier 
volume de leurs recherchespourservir à l'histoire naturelle du littoral de 
la France. Ce premier volume se compose de trois parties distinctes : 
la première est l'historique du voyage des deux auteurs , avec la des- 
cription topographique et géologique de plusieurs des localités qu'ils 
ont visitées, et des détails sur certaines branches d'industrie propres à ces 
cantons. 



REVDK SCIENTIFIQUE. 349 

La seconde partie contient deux mémoires de M. Milue-Edwards sur 
l'élat actuel de la pêche maritime en France. L'auteur, dans ce travail, 
n'a pas eu en vue seulement des recherches d'histoire naturelle, mais 
encore des recherches statistiques. Il établit, d'après les documensles 
plus dignes de foi , le nombre des bâtiraens employés dans les différens 
genres de pêche , celui des hommes qui y trouvent leur moyen habituel 
de subsistance, et leur rapport numérique avec la masse totale des ma- 
rins, etc. 

La troisième partie contient des recherches statistiques sur les naufrages 
qui ont eu lieu le long de nos côtes; l'auteur, M. Audouin, s'attache à bien 
apprécier l'influence des saisons sur la fréquence de ces événemens. L'u- 
tilité de ce travail, qui n'avait encore été fait par personne, sera sentie 
par tous ceux qui peuvent avoir intérêt dans les assurances maritimes. 
Séance du 6 août.— M. Larrey fait rapport très-favorable sur un nou- 
veau procédé à l'aide duquel M. Velpeau a guéri une fistule laryngienne 
qui offrait une grande perte de substance. 

M. de Blainville fait, en son nom et celui de M. Latreille, un rapport 
sur les travaux de malacologie présentés par M. Quoy dans la précé- 
dente séance. Ces travaux , qui sont la rédaction définitive des recher- 
ches que M. Quoy a faites sur les mollusques pendant les trois années 
qu'a duré la navigation de l'Astrolabe, ne sont cependant annoncés , 
dit le rapporteur , que comme des matériaux propres à éclairer l'his- 
toire des animaux appartenant à ce type. Aussi, quoique l'auteur en ait 
donné une classification , il faut seulement regarder comme provisoire 
cette partie de son travail. Toutefois, comme il a été obligé , pour cette 
distribution , de porter une grande attention sur les animaux aussi bien 
que sur leurs coquilles et leurs opercules , il en résultera nécessairement 
de grands avantages pour l'établissement ultérieur d'une bonne mé- 
thode malacologique. 

Passant à l'analyse des différens travaux de M. Quoy , le rapporteur 
indique les différentes additions que ce laborieux naturaliste a faites à 
la somme des espèces connues. 4ii espèces nouvelles sont le fruit de 
son voyage. 5o5 espèces ont été étudiées vivantes, souvent sur un grand 
nombre d'individus mis dans les circonstances les plus convenables pour 
l'observation. Plus de mille figures ont été dessinées et coloriées d'après 
la nature vivante par M. Quoy lui-même. 

Dans l'impossibilité oii nous sommes , disent en terminant les rap- 
porteurs , de demander , pour un recueil aussi considérable , l'impres- 
sion dans le recueil des savans étrangers , nous nous bornerons à propo- 
ser que l'Académie témoigne aux naturalistes de V Astrolabe, et à M. Quoy 



S'ÏO REVUE DES DEUX MONDES. 

en particulier, toute sa satisfaction pour avoir si bien accompli dans 
le travail définitif tout ce que M. Cuvier avait pressenti de sa valeur 
réelle dans le rapport général qu'il a fait sur la zoologie de l'Astrolabe. 

Ces conclusions sont adoptées. 

L'Académie procède à la nomination d'un nouveau membre, pour 
remplir dans la section de chimie la place vacante par le décès de 
M. Serullas. M. Dumas, sur 44 suffrages, enréunitoG et est déclaré élu. 

Séance du \Z août. — M. de Humboldt adresse de Berlin le pre- 
mier volume d'une géographie comparée de l'Asie et une grammaire 
sanscrite. Le premier ouvrage , écrit en allemand, est de M. Ritter, le 
second est de M. F. Bopp et écrit en latin. 

M. Payen communique un nouveau moyen , qu'il a imaginé, pour pré- 
server de la rouille les ouvrages en fer et en acier ; ce procédé consiste 
à plonger les objets qu'on veut préserver dans un liquide obtenu en 
étendant de trois fois son poids d'eau une solution concentrée de soude 
impure , solution désignée dans les manufactures par le nom de lessive 
caustique. 

M. Duméril est élu membre de la commission chargée d'examiner les 
pièces envoyées au concours pour le prix de physiologie Montyon , en 
remplacement de M. Cuvier. 

M. Becquei'el lit une note sur la cristallisation de quelques oxides mé- 
talliques. 

M. Guibourt lit un mémoire sur les caractères distinctifs des casto- 
réums de Sibérie et du Canada. Le dernier, qui est presque le seul que 
l'on trouve dans le commerce, en France, en Espagne, en Italie, en 
Angleterre et dans une partie de l'Allemagne , est en poches allongées 
pyriformes applaties par la dessication , jointes le plus souvent deux à 
deux : il est dur, cassant, non friable , roux , d'une odeur fétide et d'une 
saveur amère et nauséabonde ; le castoréum de Sibérie , employé plus 
particulièrement dans l'est de l'Europe, est en poches doubles arron- 
dies et tellement accolées l'une à l'autre , que la trace de la séparation 
n'est le plus souvent pas visible ; il est friable , jaunâtre, graveleux sous 
la dent, peu aromatique, d'une saveur qui d'abord très-faible devient 
ensuite Irès-amère. M. Guibourt le croit toujours mêlé de quelque sub- 
stance étrangère. Son prix, rendu dans nos pays, est de lo à 12 fois plus 
élevé que celui du castoréum du Canada. 

M. Gauthier de Glaubry lit un mémoire sur les calcaires uitriliables 
du bassin de Paris. 

Lorsqu'on suit la Seine à partir de Vertheuil , où l'on exploite le cal- 
caire grossier comme pierre à bâtir, et qu'on descend jusqu'à Tripleval , 



REVUE SCIENTIFIQUE. 35 I 

on rencontre des bancs de craie uniformes dans leur épaisseur et dans 
leur slralilication alternative avec des couches de silex. 

Ces couches de craie d'une épaisseur de 70 à 80 centimètres sont sé- 
parées par des lits de silex , dont les dimensions sont aussi très-cons- 
tantes. Depuis un grand nombre d'années, les habitans du voisinage en 
extraient du salpêtre, soit en recueillant les efïlorescences salines qui 
se forment sur leurs flancs escarpés , soit en enlevant avec de petites 
hachettes quelques millimètres d'épaisseur delà craie, et traitant ensuite 
ce qu'ils en ont ainsi enlevé d'après les procédés ordinaires. 

Après un temps plus ou moins long, une nouvelle récolte peut être 
effectuée, et l'on en obtient au moins deux dans l'année. 

Les efflorescences qui apparaissent à la surface des couches , sont de 
deux espèces aisées à distinguer, même au goût. Les unes, très-franche- 
ment salées, contiennent beaucoup de muriate de soude, les autres ont 
une saveur nitreuse bien prononcée et ne contiennent guère , en effet,, 
que des nitrates. 

Dans quelques points , on rencontre des couches de craie qui ne se 
nitrifient point : dans ces points, à la partie supérieure des couches, on 
voit toujours quelques traces du calcaire grossier. Au-delà de Tripleval, 
la craie s'enfonce sous le calcaire grossier, et la nitrilication disparaît. 

Lorsque l'on chauffe jusqu'au rouge les craies nitrifiables , il s'en dé- 
gage un peu d'ammoniaque, et c'est à la présence de cette substance 
qu'on a voulu attribuer la formation du nitre. Mais elle y est en trop 
faible proportion pour qu'on puisse admettre cette explication du phé- 
nomène. Qu'on songe , en effet , que des trois salpétrières exploitées 
de la Roche-Guyon àTripleval, on obtient par année 5,6oo kilogrammes. 
Or, l'acide nitrique qui entre dans la composition de cette quantité de 
sel exigerait, pour la formation , plus de i ,900 kilogrammes d'une sub- 
stance animale sèche, contenant vingt pour cent d'azote. L'auteur se croit 
autorisé à conclure d'expériences qu'il a publiées, il y a trois ans, que le 
carbonate de chaux pur humecté agit sur l'air de manière à produire 
de l'acide nitrique , et que c'est ce qui a lieu dans le cas dont nous par- 
lons. Il pense aussi que l'influence du soleil dans cette opération est 
très-grande , et en effet, la nitrification n'a guère lieu que dans les 
couches qui sont exposées au midi; elle est très-peu sensible dans celles, 
qui regardent le nord. 

M. Breschet présente plusieurs mémoires d'anatomie comparée rela- 
tifs à l'audition chez les vertébrés et plus spécialement chez les poissons. 
Dans le premier, après avoir bien nettement établi la distinction entre 
le labyrinthe osseux et le labyrinthe membraneux, rappelé qu'outre la 
hjmphc de cotugno , située en dehors des canaux membraneux et des 



352 REVUE DES DEUX MONDES. 

poches du vestibule , il y a dans l'intérieur de ces mêmes cavités mem- 
braneuses un isulre liquide désigné par M. de Blainville , sous le nom 
de vitrine auditive , il fait voir que celte vitrine auditive renferme chez 
tous les reptiles , chez les oiseaux , les mammifères et chez l'homme 
lui-même, de petites masses pulvérulentes qui y sont suspendues et qui 
sont analogues aux ])ierres auditives des poissons osseux. Chez les pois- 
sons cartilagineux, la substance pierreuse n'est plus agglomérée en masse 
solide , et sur ce point ces animaux se rapprochent de l'organisation des 
êtres supérieurs. 

M. Brcschet fait voir que le labyrinthe osseux n'est point en contact 
avec les parois osseuses, d'où il résulte que c'est par l'intermédiaire 
d'un liquide, la lymphe de cotugno {perilymphe de l'auteur), que les 
ondes sonores sont transmises au labyrinthe membraneux, à la vitrine au- 
ditive et aux concrétions qui y sont contenues.il fait remarquer que c'est 
toujours dans des points correspondans au siège de ces concrétions que 
viennent se terminer les filets des nerfs acoustiques ; d'où il conclut que 
leur usage est d'arrêter les vibrations de la vitrine auditive , afin d'évi- 
ter la prolongation des sons et leur confusion dans l'oreille. Suivant 
lui, le liquide de cotugno agit aussi à la manière de l'étouffoir d'un 
piano , en arrêtant les vibrations des parois membraneuses du vestibule 
et des canaux semi-circulaires. 

Dans trois autres mémoires, l'auteur traite encore de l'organe de l'au- 
dition , mais en la considérant seulement chez les poissons , êtres qui ne 
présentent pas dans cette partie de leur organisation des formes aussi 
constantes que les mammifères et les oiseaux. On peut, suivant M. Brcs- 
chet, rapporter à cinq types les modifications principales de l'organe 
de l'ouïe chez les poissons. 

Le premier type est propre aux cyclostômes , et M. Breschet l'a dé- 
crit précédemment pour la lamproie. C'est une simple poche contenant 
un liquide et une concrétion pierreuse. Nul vestige d'ailleurs de canaux 
semi-circulaires membraneux ou osseux. 

Le second type se rapporte à l'oreille des raies, des chimères, etc. 
Ici on trouve une poche contenant des concrétions lithoïdes et des ou- 
vertures qui sont, les unes fermées par une simple cloison membra- 
neuse , les autres constamment béantes et communiquant avec l'ex- 
térieur. 

Le troisième type comprend l'oreille des squales, des lamies , des 
mormyres, etc. , chez qui l'on trouve des fenêtres vestibulaires fermées 
par des expansions membraneuses, et, chez quelques sturioniens, des rudi- 
mens de chaîne osseuse, enfin deux poches lapidifères et des tubes semi- 
circulaires membraneux. Il n'y a plus, comme dans le type précédent. 



REVUE SCIENTIFIQUE. 353 

conimunicalion libre entre l'itilcricur du labyrinthe et l'extérieur; une 
membrane ferme l'ouverture. 

Le quatrième type, le plus simple et le plus commun, appartient 
presqu'exclusivementnux poissons osseux. Il offre deux poches vestibu- 
laires et trois tubes semi-circulaires. Mais jusqu'à présent il a été impos- 
sible d'y découvrir l'existence d'aucun pertuis , soit fermé , soit ouvert, 
en rapport avec l'extérieur. 

Dans le cinquième type enfin se rangent tous les poissons dont le la- 
byrinthe membraneux communique plus ou moins directement avec la 
vessie aérienne : les chipes , les cyprins , les spares , les cobites , les si- 
lures , etc. 

Séance du 10 août. —M. le général Rognlat fait un rapport verbal 
sur un ouvrage écrit en allemand et en français, et ayant pour titre 
Atlas des plut mémorables batailles des temps anciens et modernes. 
Les cartes destinées à faciliter l'intelligence du texte sont lithograpUiées 
et exécutées avec une habileté très-grande; du reste, cette exécution 
est la seule chose qu'il y ait à louer dans tout l'ouvrage. 

M. Dey eux fait, en son nom et celui de M. Chevreuil, un rapport fa- 
vorable sur le mémoire dans lequel M. Guibourt a exposé les caractères 
distinctifs des deux espèces de castoréum. 

M. Mathieu fait, en son nom et celui de MM. Puissant et Prony, un 
rapport très-favorable sur un mémoire ayant pour titre : Exposé des 
Observations astronomiques et geodesiques , exécutées eu 18-26, 1827, 
1828 et 182g , par le colonel Brousseaud, sur l'arc du parallèle moyen 
qui traverse la France. 

M. Couerbe lit un mémoire ayant pour titre : Histoire chimique de 
la me'conine. 

Cette substance, reconnue pour la première fois dans l'opium par 
l'auteur du mémoire , est blanche, inodore, peu sapide au premier ins- 
tant , puis sensiblement acre ; elle est soluble dans l'eau , l'alcool et 
l'éther, et se cristallise également bien dans ces trois liquides. Les cris- 
taux sont des prismes à six pans dont les deux faces parallèles sont les 
plus larges , et dont le sommet est formé par un angle dièdre. 

La méconine fond à (,0° '^''"t. ^ mais une fois fondue, elle conserve sa li- 
quidité jusqu'à ce que la température soit descendue à yS" par une cha- 
leur de 155" "^"'- ; elle se volatilise comme un liquide aqueux et reparaît 
dans le récipient sous forme liquide transparente. Elle se prend en re- 
froidissant en une masse blanche, semblable à de la graisse très-pure. 

La méconine est dissoute par la plupart des alcalis. L'ammoniaque 
ne la dissout ni à chaud, ni à froid; le carbonate ammoniacal U précipite 
de ses dissolutions dans les alcalis caustiques. 



354 r-^.VDE DIS DEUX MONDES. 

Des acides, lesi'ns la dissolvent sans l'allérer, quel que soit leurdegré 
de concentration; d'autres l'altèrent au contraire et avec des circon- 
stances très-remarquables. Ainsi l'acide sulfurique étendu du quart ou de 
la moitié de son poids d'eau dissout à froid la méconine. La solution 
limpide et incolore étant exposée à une douce chaleur, on voit s'y for- 
mer des stries verdâtrcs qui se multiplient à mesure que la concentration 
augmente, et enfin tout le liquide prend un beau vert foncé ; la méco- 
nine dans cet état est complètement décomposée et ne peut plus se re- 
constituer. Maintenant , si dans celte liqueur verle on verse de l'alcool , 
le mélange prend une couleur rose clair ; chassc-t-on l'alcool par la va- 
peur, le beau vert foncé reparaît de nouveau. Si, au lieu de l'alcool, c'est 
de l'eau qu'on verse dans le sulfate de méconine, il s'y produit un 
précipité brun floconneux qui ne se dissout pas dans la mélange porté 
jusqu'au point de l'ébullitiou. Lorsqu'eu filtrant on a enlevé ces dépôts, 
la liqueur se montre d'un rose peu ioocé, mais bien franc ; la concentra- 
lion par une douce chaleur y fait paraître la couleur verte , et ce 
double changement se reproduit autant de fois que l'on veut, tant que 
la matière organique de la solution n'est pas épuisée. 

Api'ès avoir exposé les principales propriétés de la méconine, l'au- 
teur fait connaître sa composition, qui, selon lui, est représentée par 
9 atomes de carbone, 9 d'hydrogène et 4 d'oxigène. 

Le mémoire est terminé par la description du procédé à l'aide duquel 
on obtient la méconine. Comme celte substance n'entre guère pourplus 
de un deux millièmes dans la composition de l'opium, on sent qu'il faut, 
lorsqu'on veut s'en procui'er, agir sur de grandes quantités. Mais le pro- 
cédé indiqué par M. Couerbe a cela d'avantageux, que se combinant très- 
bien avec les opérations à l'aide desquelles on se procure la morphine , 
on peut, quand on procède à celle fabrication, obtenir à Irès-peu de 
peine et de frais la méconine. 

Séance du 27 août. — M. Quoy adresse l'ensemble des observations 
qu'il a faites sur les zoophytes pendant le voyage de Z'^,y//o/«Z»e. Ce tra- 
vail est renvoyé à l'examen de MM. de Blainvillc et Duméril. 

M. Thcnard fait un rapport favorable sur le procédé proposé par 
M. Payen pour garantir de la rouille le fer et l'acier, et indique plu- 
sieurs applications qu'il serait bon de tenter. Ainsi, pour la conserva- 
tion dos armes, on pourrait, après s'être servi d'un fusil, et sans le dé- 
monter, se contenter de passer sur le canon une éponge imbibée d'une 
dissolution alcaline. Si le fer n'était pas h l'abri de la pluie, on pour- 
rait , après avoir applique la solution alcaline gommeuse , passer par- 
dessus , après dessication, une couche de vernis. Les fils de fer dont on 
se sert pour les ponts suspendus pourraient être préservés de l'oxida- 



RUVDE SCIENTIFIQUE. 355 

lion par un moyen analogue, et il en serait de même probablement 
pour les pièces de fer qui entrent dans des constructions d'une autre 
nature. 

M. Gauthier de Claubry adressé des observations sur les cbange- 
mens que les cornalines éprouvent au feu ; il conclut de ses expé- 
riences que la matière colorante de ces silex est de nature organique. 
Ce fait , dit l'auteur de la lettre , paraît très-important pour la géologie, 
et jusqu'à présent on n'en avait pas observé d'analogue. 

MM. Thénard et Gay-Lussac feront à l'Académie un rapport sur ce 
travail. 

Séance du 5 septembre. — M. Victor Audouin fait hommage à l'Aca- 
démie d'une brochure ayant pour titre : Matériaux pour servir à l'his- 
toire des insectes. 

Le ministre des travaux publics et du commerce demande qu'il soit 
fait un rapport sur un mémoire de M. L'Homme, qui a pour objet de 
proposer un moyen facile, sur, prompt et peu coûteux pour la purifica- 
tion des matelas et de toutes les substances filamenteuses qui peuvent 
être reçues dans les lazarets. MM. Deyeux , Thénard et Chevreul sont 
chargés de prendre connaissance du procédé. 

M. Hachette communique verbalement la description d'un appareil 
imaginé et exécuté par M. Pixii fils. Au moyen de cet appareil, on peut 
faire tourner un aimant en fer à cheval , autour d'un axe qui le divise- 
rait en deux parties symétriques. Un morceau de fer doux , aussi recourbe 
en fer à cheval , est placé symétriquement au-dessus du premier, et ses 
branches sont entourées d'un fil de cuivre revêtu de soie dont une des 
extrémités plonge dans un bain de mercure , l'autre extrémité étant un 
peu au-dessus de la surface de ce liquide. Lorsqu'on imprime à l'aimant 
un mouvement de rotation , on voit une série d'étincelles entre la sur- 
face du mercure et l'extrémité libre du fil de cuivre. 

Le président annonce la mort de M. de Zach , un des correspondans 
de l'Académie. 

M. Thénard fait, en son nom et celui de M. Chevreul, un rapport 
favorable sur un mémoire présenté daris la séance précédente par 
M. Gauthier de Claubry , et tendant à prouver qu'il existe dans les cor- 
nalines une quantité très -appréciable de matière colorante à laquelle 
ces quartz devraient leur couleur. 

M. Gauthier de Claubry ayant calciné dans une petite cornue de por- 
celaine des fragmcns de cornaline avec du bi-oxide de cuivre, a retiré 
pour 100 grammes de la première substance, environ 2g centimètres 
cubes de gaze carbonique. L'opération terminée , les fragmens de corna- 
line avaient perdu leur couleur. Cette expérience , dit l'honorable aca- 



356 IIEVUE DUS DECX MfJNDKS. 

démicien , n'ayiiiil pas paru suffisante à vos commissaires, ils ont cru 
devoir engager l'auteur du travail à opérer la calcination sur la corna- 
line pulvérisée et sans addition de bi-oxide. L'expérience a été faite. 
Cent grains de cornaline réduite en poudre ont éprouvé une perte de 
I gramme 169 milligrammes , et ont fourni uneliqueur acide rougissant 
fortement le tournesol , du gaz inflammable et du gaz acide carbonique. 
La liqueur traitée par la cliaux n'a laissé dégager aucune trace d'ammo- 
niaque. Le résidu de la calcination était d'un blanc grisâlre. 

Cette expérience confirme pleinement l'assertion émise par M. Gau- 
thier (leClaubry; mais quoiqu'il soit prouvé que la couleur delà cornaline 
est duc k la présence d'une matière végétaie, il reste à déterminer la 
nature de cette substance , et de plus il sera nécessaire de constater si 
une partie de la perle qu'éprouve la cornaline par la clialeur n'est pas 
due en partie à l'évoparation de l'eau contenue dans la pierre. 

L'Académie , conformément aux conclusions des commissaires , ac- 
corde son approbation au mémoire de M. Gauthier de Claubry. 

M. Dupuytren fait un rapport très-favorable sur un ouvrage de M. Des- 
genetles , candidat pour la place d'académicien libre , vacante par la 
mort de M. Henry de Cassini. L'ouvrage est la relation médicale de 
l'armée d'Orient. 

M. Dupuytren ayant , dans son rapport, fait allusion au trait si sou- 
vent cité comme un des litres de la gloire de M. Desgenettes , l'inocu- 
lation de la peste que cet habile médecin aurait pratiquée sur lui-même 
dans le but de rassurer les malades, M. Costaz, académicien libre, qui 
faisait aussi partie de l'expédition d'Egypte , commence à détailler les 
circonstances de cet événement, et désigne M. Larrey comme en ayant 
été témoin avec lui. M. Larrey, sans nier positivement le fait, déclare 
qu'au moins il ne s'est pas passé en sa présence, et demande que son 
nom ne soit pas invoqué k l'appui. M. Costaz interrompt son récit. 

Séance du 10 septembre. — M. de Mirbel annonce la mort de sirEve- 
rardHome, correspondant de l'Académie dans la section d'anatomie et 
de zoologie. 

M. de Humboldt adresse, de Berlin, une brochure écrite en allemand 
ayant pour titre : Deuxième lettre de M. Elie de Beaumont , sur l'âge re- 
latif des chaînes de montagnes. 

M. Sellier, qui avait déjà adressé précédemment des considérations 
sur l'électricité de l'atmosphère , envoie comme addition k son premier 
mémoire, les détails d'une expérience qu'il a faite récemment et qui se 
rapporte au même sujet. « Dorther, dit-il, a fait connaître, dans un 
mémoire publié dans le second tome des anciennes Annales de chimie, 
la manière dont se dépose l'humidité exhalée dans l'intérieur d'un ballon 



REVUE SCIENTIFIQUE. 357 

de verre. Si le ballon est dans l'ohscurilé, le dépôt s'opère également 
sur toutes les parties de la surface interne ; mais si le ballon reçoit la 
lumière et la reçoit inégalement, c'est toujours sur le côté le plus éclairé 
que l'humidité vient se déposer. Si la lumière étant égale sensiblement 
de tous les côtés , il y a différence dans la température , la vapeur se dé- 
pose sur les parois les plus froides. 

« Ce fait, poursuit M. Sellier, était inexplicable à l'époque oîi il a été 
observé, mais il tient certainement à ce que le verre, en s'électrisant sous 
l'influence de la lumière, attire la vapeur électro -négative de l'eau. 
En effet, si l'on suspend au milieu du ballon une mèche de coton imbibée 
d'huile de thérébentine , il ne se dépose aucune vapeur, tant que la 
température de l'intérieur du ballon ne diffère pas sensiblement de celle 
de la chambre. Cette expérience semble une confirmation de l'idée émise 
par Franklin sur ce genre de phénomène, et obligera probablement à mo- 
difier la théorie de la rosée admise depuis les expériences de Weels. » 

Cette lettre est renvoyée à la commission mixte , chargée d'étudier 
les rapports entre la succession des phénomènes météorologiques et la 
marche du choléra-morbus. 

M. Mathieu fait, en son nom et celui de M. Damoiseau, un rapport très- 
favorable sur un mémoire dans lequel M. Daussy a donné les détermi- 
nations astronomiques de Srayrne , Constantinople et Palerme , etc. 
La longitude de l'observatoire de cette dernière ville , célèbre par 
les travaux de Piazzi , n'était pas fixée de manièi-e à ne plus laisser de 
doute. M. Daussy l'a trouvée de 44'-4" en temps ; la latitude conforme 
à celle donnée par Piazzi est de 38 6' 44". Les longitudes des prin- 
cipaux points indiquées dans le mémoire de M. Daussy ont été dé- 
terminées au moyen d'occultations d'étoiles, les autres par le transport 
du temps au moyen du chronomètre. 

L'Académie , conformément aux conclusions de ses commissaires, ac- 
corde son approbation au mémoire et engage l'auteur à continuer ses 
travaux dont elle a déjà en plus d'une occasion fait ressortir l'utilité. 

Séance du l'j septembre. — MM. Caperon et Boniface-Albert annon- 
cent qu'ils ont trouvé un moyen facile et économique de conserver les 
corps , moyen qui a sur les procédés ordinaires des embaumemens l'avan- 
tage de n'exiger aucune application externe, de sorte que les traits du 
visage, qui ne sont nullement défigurés, restent parfaitement apparens. 
Leur procédé n'exige la soustraction d'aucune partie, il peut s'exécuter 
dans la maison du mort, et être terminé en huit jours. Les auteurs deman- 
dent à mettre sous les yeux de l'Académie un corps ainsi préparé. 

M. de Humboldt communique, de Berlin, l'extrait d'une lettre qui lui 
TOME VIII. 24 



358 REVUE OES DEUX MONDES. 

a été adressée de Buénos-Ayres par M. Bonpland, en date du 7 mai 1832- 
Ce naturaliste, pour lequel on commençait à avoir de Houvelles inquié- 
tudes, anuonce qu'il a écrit plusieurs fois, mais ses lettres ne sont pas 
parvenues. Il parle des travaux auxquels il s'est livré avec une nouvelle 
ardeur depuis sa sortie du Paraguay, ainsi que de ceux qu'il se propose 
de terminer avant son départ pour l'Europe, qui doit cependant être 
prochain; il annonce l'envoi des collections formées par lui, tant de celle 
qu'il a pu sauver au milieu de ses nombreux revers que les fruits des 
récoltes qu'il a faites depuis deux ans : dans le nombre est une suite 
géologique appartenant à son premier voyage avec M. de Humboldt. 
Plusieurs plantes découvertes par lui semblent devoir oÉfrir des appli- 
cations utiles à l'industrie ou à l'art de guérir. Les fatigues de ce cou- 
rageux savant n'auront pas été entièrement perdues, comme on avait lieu 
de le craindre. Le gouvernement lui tiendra compte sans doute des efforts 
qu'il a tentés pour la science , et le dédommagera des pertes qu'il a 
essuyées. 

M. de Humboldt, dans la lettre qui contient ces extraits , donne aussi 
communication d'un fait très-important pour l'histoire des révolutions 
du globe , de la découverte de fragmens de grauwake empâtés dans le 
granité. M. de Seckendorf a fait cette curieuse observation dans le Hartz 
(vallée de Radau). Une autre communication comprise dans le même 
envoi, et relative à une observation de la comète de Encke, faite à 
Buénos-Ayres , par M. Massoti , le 2 juin i832 , à 5 h. 3o', temps civil à 
Buénos-Ayres. L'ascension droite de l'astre était de 56) 07' , 5' et sa dé- 
clinaison (australe) de im 20', i'. Les résultats calculés d'avance, par 
M. Encke, ne diftèrent pas de plus de deux minutes de ceux qui ont été 
ainsi obtenus par l'observation directe. 

M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire adresse la première livraison de ses 
études zoologiques; cet ouvrage contient des recherches fort intéressantes 
sur beaucoup d'animaux entièrement nouveaux ou jusqu'à présent mal 
connus. L'auteur discute la place que chacun d'eux doit occuper dans les 
cadres zoologiques, en donne une description fort complète, et dans la- 
quelle il fait bien ressortir les caractères distinctifs tant internes qu'ex- 
ternes ; enfin il donne des renseignemens souvent très-curieux sur l'ha- 
bitation , le genre de nourriture et les diverses habitudes de ces êtres. 
Plusieurs lui ont été communiqués par un voyageur français, M. Dor- 
bigny, qui, depuis plus de quatre ans, explore le sud de l'Amérique mé- 
ridionale. 

M. Herschell fait hommage à l'Académie de ses recherches sur l'orbite 
des étoiles doubles à révolutions. 



REVUE SCIENTIFK^UK, 35^ 

M. Geoffroy dépose sur le bureau un nouveau mémoire sur les or- 
ganes (lu kangourou thétis. J'avais, dit l'honorable académicien, retardé 
jusqu'à présent la publication de ce travail, espérant le rendre plus 
complet par la dissection d'autres marsupiaux. Tant que M. Cuvier a 
vécu, il a mis à ma disposition, avec la plus grande libéralité, tout 
ce qui pouvait m'être nécessaire pour la continuation des études que 
j'avais commencées. Maintenant la direction des travaux anatomiques est 
passée dans d'autres mains , et quoique la mort récente d'un pbalanger 
m'eût fait concevoir l'espoir de pouvoir bientôt confirmer mes premières 
vues ou au moins les modifier, je me suis vu frustré dans mon attente , 
et c'est avec un vif sentiment de regret que je présente aujourd'hui 
un travail que j'aurais voulu , et que j'aurais dû pouvoir rendre plus 
complet. 

M. Thénard annonce qu'il a reçu de M. Vicat une réclamation relative 
au rapport qu'il avait fait dans une des précédentes séances , sur la pro- 
priété qu'ont les alcalis de préserver le fer de la rouille, propriété décou- 
verte par 31. Payen. L'auteur de la lettre réclame la priorité d'invention, 
en montrant que dans les Annales des jwnts-et- chaussées , janvier et 
février i83i , il a parlé de l'action qu'exerçait la chaux sur le fer, en 
s' opposant à son oxidation. Ce que M. Vicat avait remarqué pour une 
seule substance, dit l'honorable académicien, M. Payen l'a constaté pour 
toute une classe de corps : ainsi quand même il aurait eu , ce qui n'est 
nullement prouvé , connaissance du fait consigné dans les Annales des 
ponls-et-chaussées, il n'en aurait pas moins le mérite d'avoir fait une 
découverte plus générale, et d'avoir indiqué des applications qui peuvent 
être fort utiles. 

M. Duméril fait un rapport très- favorable sur la monographie du genre 
colombelle , de M. Duclos ; il donne des éloges à l'esprit qui a présidé 
k ce travail et à la sagacité dont l'auteur a donné de nombreuses preuves , 
tant dans cette monographie que dans d'autres ouvrages de même genre , 
déjà honorés de l'approbation de l'Institut. Les figures jointes au texte 
sontde la plus belle exécution, et elles offrent ceci de tout-à-fait neuf et 
d'intéi'essant pour le naturaliste, que beaucoup des coquilles sont repré- 
F.entéesavecleur drap marin, partie qui manque le plus souvent même dans 
les collections les plus judicieusement formées, et qui cependant peut 
fournir de très-bons caractères de distribution. Chaque espèce, en effet, 
a, pour ainsi dire, dans celle partie, une texture qui lui est propre, les 
filamens sont tantôt longs , tantôt courts ; l'étoffe est quelquefois très- 
velue, d'autres fois avec l'aspect du velours, ou légèrement tomenteuse 
ou enfin entièrement lisse. Les fibres offrent dans certains cas des lamelles 
égales entre elles, tantôt garnies d'aspérités régulièrement placées, et 



36o REVUE DES DEUX MONDES. 

dont l'ensemble forme des lignes droites ou ondées, parallèles ou croisées 
sous des angles divers. 

Nous proposerions d'insérer ce mémoire dans le recueil des savans 
étrangers , si le nombre des planches qu'il contient et la destination que 
lui a donnée son auteur n'y mettaient obstacle, mais du moins il nous 
paraît mériter complètement l'approbation de l'Académie. 

Ces conclusions sont adoptées. 

L'Académie procède à l'élection d'un candidat pour la place de pro- 
fesseur d'histoire naturelle à l'école de pharmacie; sur 43 suffrages, 
M. Guibourt en obtient aS et est déclaré élu. 

On passe à l'élection d'un candidat pour la chaire d'histoire naturelle, 
vacante au collège de France; sur 42 suffrages, M. Elie de Beaumont 
en réunit 24, et est déclaré élu. 

Séance du 24 septembre — MM. Maximilien Casa Murata et André 
Lombardo annoncent qu'ils ont trouvé un nouveau moyen de faire mou- 
voir les bâlimens sans l'aide du vent, de la vapeur, et sans avoir recours 
à des moyens mécaniques. 

M. Baudelocque présente un nouvel instrument de son invention, des- 
tiné à terminer certains accouchemens laborieux en divisant l'enfant mort 
dans le sein de sa mère. L'instrument est renvoyé aux commissaires qui 
ont déjà été appelés à prononcer sur une autre invention du même mé- 
decin , le forceps pour broyer la tête du fœtus. 

M. le docteur Fabré-Palaprat présente un instrument qu'il propose de 
substituer aux brosses en crin ou en fil de laiton, pour les frictions élec- 
triques. L'intérieur de l'instrument est creux de manière à recevoir de 
l'eau , et à être portée ainsi à une température qui peut approcher , si on 
le juge nécessaire, de celle de l'eau bouillante; servant ainsi à commu- 
niquer à la fois aux parties avec lesquelles on le met en contact, la cha- 
leur et l'électricité. Cet instrument est désigné par son inventeur sous le 
nom d'électro-tliermophore. 

M. Payen écrit, à l'occasion de la réclamation de M. Vicat , qu'il 
n'avait pas eu connaissance de la publication dans laquelle cet ingénieur 
fait connaître la propriété de la chaux pour préserver le fer de la rouille ,. 
mais que depuis ayant recherché ce qui s'était fait avant lui sur ce sujet, 
il a trouvé que M. Vicat n'avait pas non plus de titre à la priorité de la 
découverte. Cette propriété de la chaux était depuis quinze ans connue 
par M. Cagniard de Latour : elle a été sigpaalée dans un ouvrage anglais 
dont l'extrait se trouve reproduit dans le Journal des connaissances utiles. 
Du reste, comme l'a déjà fait remarquer M. Thénard, la propriété de 
préserver le fer de la rouille n'appartient pas à la chaux seulement. 



REVUE SCIENTIFIQUE. 36t 

mais à toute une classe de corps, et c'est ce qui n'avait été soupçonné 
ni par M. Vicat, ni par M.Cagniard de Latour, ni par l'auteur anglais. 

Dans les cas où la proportion des alcalis est trop faible , l'oxidation se 
manifeste , mais sur quelques points seulement : elle y présente une cou- 
leur verdàtre , et est formée en grande partie de bi-oxide. On hâte l)eau- 
coup cette formation, comme l'a reconnu M. Payen, en ajoutant du 
chlorure de sodium. On voit alors apparaître, quelquefois en moins d'une 
minute, des traits prononcés d'oxide brun verdàtre qui rendent mani- 
feste la texture variable du fer grenue ou fibreuse. Il paraîtrait donc 
que cette oxidation dépendrait d'une action électro-chimique entre les 
portions d'une même masse de fer imperceptiblement écartées. 

M. Payen dépose un paquet cacheté contenant la description d'un 
nouveau procédé pour la conservation des viandes alimentaires. 

M. de Humboldt fait hommage à l'Académie, au nom de l'auteur, 
M. Grimm, géographe à Berlin, d'une carte de l'Hymalaya , dans laquelle 
les parties des montagnes couvertes de neiges perpétuelles sont indiquées 
par une couleur particulière. Les bases de cette carte se trouvent dis- 
cutées dans un mémoire de M. Ritter, inséré dans le dernier volume 
des Mémoires de l'Académie de Berlin. 

La carte de M. Grimm est lithographiée et offre une netteté et une 
harmonie comparable à ce que l'on pourrait obtenir de plus satisfaisant du 
travail du burin. Il paraît qu'en Allemagne l'application de la litho- 
graphie aux dessins topographiques a été plus soignée qu'en France ; du 
moins dans un autre ouvrage envoyé récemment d'Allemagne à l'Aca- 
démie des sciences ( l'Atlas des batailles les plus mémorables), ou remar- 
quait la même perfection. 

M. Geoffroy Saint-Hilaire dépose sur le bureau un mémoire imprimé , 
ayant pour titre : Observations sur la concordance des parties de 
l'hyoïde dans les quatre classes d'animaux vertébrés. Le mémoire est 
terminé par la phrase suivante : « En être venu là au sujet des études 
si compliquées de la structure animale , c'est avoir grandi dans la pre- 
mière des sciences philosophiques de l'enfance à la virilité. » Si cette 
phrase, dit l'auteur, en présentant son ouvrage, n'indique qu'un mou- 
vement déplacé d'orgueil, le public en fera bonne et sévère justice; 
mais si elle est fondée au contraire sur une conviction légitime, sur de 
justes droits, elle aura l'autorité d'un txegi monumentum , le public 
l'approuvera, 

M. Duméril fait un rapport verbal très-favorable sur les six dernières 
livraisons de l'Histoire générale et particulière des mollusques terrestres 
et fluvialilos, par M. de Férussac. Le rapporteur donne de grands éloges 
à la conception de l'ouvrage comme à son exécution matérielle , et ter- 



362 REVUE DES DEUX MONDES. 

mine en exprimant io désir que le gouvernement encourage par ses libé- 
ralités la continuation d'un ouvrage pour lequel l'auteur a fait des frais 
immenses. 

M. de Blainville fait , en son nom et celui de M. Duméril, un rapport 
sur les travaux de M. Quoy, ayant pour objetlesannélides elles zoophytes. 
Après avoir montré combien cette branche de la science des animaux 
était restée en arrière, et fait voir qu'elle ne pouvait avancer que par 
les efforts de naturalistes qui vont observer sur les lieux mêmes les 
êtres qui en font l'objet , le rapporteur entre dans le détail des addi- 
tions nombreuses dues au zèle infatigable de M. Quoy. L'Académie sait 
déjà combien l'histoire des mollusques s'est étendue, grâce aux recherches 
de ce naturaliste ; celle des autres invertébrés qui font l'objet de son 
second travail ne lui sera pas moins redevable. On peut même dire que 
la lacune qu'il remplit ici était plus vaste et plus dii&cile à combler ; 
en conséquence nous proposons , non d'inscrire dans le recueil des sa- 
vans étrangers les nouveaux mémoires de M. Quoy qui ont déjà une 
destination forcée, mais d'adresser à l'auteur de nouveaux encourage- 
mens et de nouveaux remerciemens. 

ROUJLIN. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAmE, 



3o octobre i832. 



Depuis l'avènement du nouveau ministère, malgré tout le hruit que 
l'on a fait à la frontière , malgré les cris menacans qu'on a jetés ; bien 
que l'on ait entonné chaque jour, matin et soir, le Chant du Départ, 
la guerre n'est devenue ni plus ni moins imminente ; le glaive est de- 
meuré, comme il était auparavant, suspendu sur l'Europe. On a seu- 
lement agité quelque peu le fil qui le retient en l'air. Qu'on se rassure 
d'ailleurs, le fil est bon. L'épée ne tombera point, et ne blessera per- 
sonne. 

Mais une révolution discrète et paisible s'est accomplie silencieuse- 
ment en Espagne , sous les auspices de la reine. L'exil de Calomarde et 
d'Alcudia a été promptement suivi du renvoi de toutes leurs créatures. 
La régente n'a pas balancé non plus à s'entourer des principaux repré- 
sentans de l'opinion constitutionnelle modérée. Nouvelle Marie-Thérèse, 
elle a parcouru leurs rangs , sa fille dans les bras. C'était une heureuse 
et habile inspiration. 

Parmi les hommes honorables que l'Espagne voit avec le plus de con- 
fiance consultés en ce moment sur ses vœux et ses besoins , il convient 
de distinguer le comte Ezpeleta et Cambronero , l'éloquent et coura- 
geux avocat qui se dévoua si noblement à la défense des victimes poli- 
tiques sacrifiées à Madrid en i83o. 

Il faut le dire aussi. Ce ne fut pas non plus la faute de la jeune reine 
si Miyar et La Torre furent à cette époque livrés au bourreau. Chacun 
sait que , pour obtenir leur grâce , elle n'épargna ni les supplications ni 
les larmes, et qu'elle se jeta même aux genoux du roi. Mais Ferdinand VII 
ne souffrait pas alors de la goutte. Il eut assez de force pour aider son 
épouse à se relever, tout en lui refusant le p'us gracieusement du monde, 



364 REVUE DES DEUX MONDES. 

et pour le salut de ses sujets, le pardon des condamnés. Or, il arrive 
aujourd'hui que ce bon prince est malade , et garde le lit ; l'Espagne , 
il est permis de l'espérer, ne s'en portera pas moins bien. 

Quant à la France , sa santé n'est devenue ni meilleure ni plus mau- 
vaise , quoique ses nouveaux médecins ne lui épargnent point les ordon- 
nances , et se déclarent seuls capables de la traiter, elle ne leur accorde 
qu'une médiocre confiance , et semble croire que , pour guérir complè- 
tement, elle aurait besoin de suivre un rJgime tant soit peu contraire à 
celui qu'ils lui prescrivent. 

En attendant les représentations prochaines de la chambre , pendant 
cette quinzaine , nos théâtres ont fait de leur mieux pour nous distraire 
et nous divertir. 

Désespérant de rien imaginer déplus hideux que ses derniers drames, 
afin de varier nos plaisirs , la Porte-Saint-Martin a eu l'heureuse idée de 
nous donner de la laideur physique , comme elle nous avait donné de 
la laideur morale. Elle nous a donc montré un Anglais , nommé, je crois, 
Tom-Rick , qui imite tour à tour, avec une horrible perfection, le singe , 
la limasse, l'araignée, le lézard et le crapaud. C'est un spectacle odieux 
assurément , et qui soulève le cœur ; cependant , à tout prendre , Tom- 
Rick dégoûte moins profondément que Dix Ans de la Vie d'une Femme; 
mieux valent encore les grimaces et les contorsions du corps que celles 
de l'ame. 

Aux Italiens , mademoiselle Julie Grisi a débuté d'une manière bien 
brillante dans la Semiram,ide , et l'on ne doit pas attribuer uniquement 
ce triomphe à son admirable beauté : il en faut rapporter la meilleure 
partie à l'élégance de son jeu , àl'étenduede sa voix, et à Texcellence de 
sa méthode. 

L'Opéra ne nousapas révéléseulementle talent de deux jeunes et jolies 
danseuses, mesdemoiselles Filz-James et Varin; mademoiselle Falcon n'y 
a pas seulement continué ses débuts avec le même succès dans Moïse que 
dans Robert le Diable ■■ nous y avons pu voir encore messieurs les Saint- 
Simoniens, majestueusement assis, en grand costume, sur les bancs de 
l'amphithéâtre, comme nous les avions vus sur ceux de la police correc- 
tionnelle. I 

Après nous avoir montré tant de divinités païennes, et jusqu'au paradis 
chrétien, c'était bien le moins que l'Opéra nous montrât aussi les dieux 
sainl-simoniens. L'olympe de Ménil-Montant manquait à son répertoire. 

Vous le voyez donc, cette religion n'est pas morte, comme on l'avait dit. 
On la rencontre encore dans les rues et dans les passages. Elle se promène 
et se crotte sur le boulevart , en pantalon blanc, en jaquette noire, et en 



REVUK. CHRONIQUE. 365 

casquette rouge. Elle chante, elle prêche, elle écrit et fait des circulaires. 

En voici par exemple une toute nouvelle qu'elle vient d'adresser par 
la petite poste , aux grands hommes du siècle qui se trouvent en ce mo- 
ment à Paris. 

Celte circulaire a pour sii']ell' attente du père. 

— Qu'est-ce donc que le père attend? m'allez-vous demander. 

— Toujours la même chose, le père attend la femme libre, la femme 
de gloire et d'enthousiasme , — la messie. 

« Que fait-elle à cette heure? s'écrie le père , depuis si long-temps je 
l'aime et je l'attends; dis-moi, mon Dieu, dis-moi si déjà elle m'aime aussi; 
dis-moi surtout si elle veut encore quelque chose de moi. » 

Ceci laisserait supposer que la femme libre n'est pas entièrement in- 
connue au père, et qu'il lui a donné déjà quelque chose. Il n'en est rien 
pourtant, comme on le verra tout à l'heure. 

Plus loin, le père implorant aussi des femmes libres à l'usage de ses fils, 
s'écrie encore : 

« Ils souffrent mes enfans, ô mon Dieu, car parmi les hommes tu les as 
choisis hommes de désir ; ils souffrent, car ils ne peuvent vivre long-temps 
privés de la moitié de leur vie. » 

Que toutes les femmes libres se hâtent donc d'accourir. Vous le 
voyez, mesdames! le père et les fils attendent. Les hommes de désir 
sont pressés ; ils souffrent , ils vont mourir peut-être. Accourez ; il y a 
péril en la demeure. 

Mais ne songeant plus bientôt qu'à la femme libre dont il a besoin 
personnellement, le père dit encore : 

« Dieu puissant , elle me connaîtra. Tu n'as pas voulu fatiguer mon 
corps par de rudes travaux , tu m'as fait homme ; tu m'as donné ta vie 
de force ; elle me connaîtra. » 

Puis , tout d'un coup faisant un brusque retour sur lui-même , le 
père se trouve indigne de la femme de gloire et d'enthousiasme que 
le Seigneur avait promis d'attacher à sa vie d'homme. « Elle ne me con- 
naît pas , ajoute-t-il triste et découragé. Je ne te la demande plus , ô 
mon Dieu, elle ne me connaît pas ! » 

Elle ne connaît pas le père, cela est positif; donc il ne lui a jamais 
rien donné. Mais comment a-t-il pu dire tout à l'heure : Veut-elle en- 
core quelque chose de moi? Vraiment je m'y perds. 

Quoi qu'il en soit, le père se ravise bientôt, et redemande à grands cris 
la femme qu'il ne voulait plus. Il s'indigne , il s'emporte. Il trouve 
étrange que Dieu ait mis ses fils privilégiés à de si rudes épreuves : Moïse 
au désert , Jésus sur une croix , Mahomet dans les combats , Robes- 
pierre à l'échafaud , Napoléon à Saint-Hélène, et Saint-Simon au gre- 



366 REVUE DES DEUX MONDES. 

nier. Qu'il ait cependant ainsi traité ceux-là , à la bonne heure encore. 
Aucun de ces hommes n'avait prétendu sauver la femme de son escla- 
vage, et s'unir à elle par le libre lien du divin amour. Aucun d'eux 
n'avait été vraiment aimé d'elle. Aucun d'eux surtout ne l'avait aimée 
comme l'aime le père. Aucun d'eux n'avait confessé le nom de Dieu 
dans la passion qui fait vivre le père. Eh bien ! Dieu n'a pas eu plus 
d'égards pour le père que pour le vulgaire des grands hommes. Dieu a 
mis le père , sinon sur la croix , au moins à la cour d'assises , et ce qui 
est plus mal , il ne lui a pas donné la femme qu'il lui avait promise ! 
Dieu a manqué de parole au père ! 

Jugeant bien , sans doute , qu'il ne gagnerait rien à se fâcher , le père 
se calme cependant, et revient au ton de la prière. Il essaie de prendre 
Dieu par la douceur. A-t-il donc tort de réclamer l'exécution d'une pro- 
messe que Dieu lui a faite? N'est-ce pasDieu qui l'a inondé à l'avance des 
pacifiques parfums que la femme exhale ? N'est-ce pas Dieu lui-même 
qui lui a fait venir la femme à la bouche? Comment le père ne serait-il 
pas altéré, lui qui a tant besoin de boire la tendresse? 

Le père ne se plaint donc plus ; il se résigne. Il a bien soif, mais il 
attend, mais il attendra. 

« J'attendrai, » s'écrie-t-il en terminant sa circulaire. 

Ainsi soit-il ! 

Comme nous avons l'habitude de tenir nos lecteurs au courant de 
toutes les religions nouvelles , nous ne pouvons nous dispenser de leur 
parler de celle que construit en ce moment M. Amable Bellée. 

M. Amable Bellée est, que je sache , le dernier prophète qui ait sur- 
gi. Sa doctrine se trouve consignée et développée dans une lettre aposto- 
lique et prophétique, adressée par lui, non point aux grands hommes 
comme la circulaire du père Enfantin , mais tout simplement à messieurs 
les rédacteurs du journal l'Européen. 

Si M. Amable Bellée ne se trompe pas dans ses prophéties, un im- 
mense bien-être matériel doit résulter pour l'humanité de leur accom- 
plissement. 

Il nous annonce d'abord que de grandes compagnies industrielles des- 
sécheront incessamment les mers intérieures et l'Océan lui-même. On ne 
conservera de ces immenses réservoirs que la quantité d'eau nécessaire 
pour former de petits ruisseaux ou des rivières d'agrément Le surplus 
de leur lit sera livré à l'agriculture. La terre , embellie alors partout 
ou presque partout de bosquets , d'arbres contournant des carrés , po- 
lygones et serpens de verdure, produira des fruits de moins en moins 
terreux . * 

Il est évident que nos desserts gêneront singulièrement à cette nou- 



REVUE. CHRONIQUE. 36'] 

velle organisation du globe ; mais la marine et la littérature maritime 
que deviendront-elles, bon Dieu? M. Amable Bellée n'y a donc point 
songé ! 

Ecoutons ce qu'il nous prédit encore. 

La femme, poursuit- il , ne parlera jamais , parce qu'un passé déplus de 
quatre mille ans dépose contre l'espérance qu'on pourrait avoir qu'elle 
le fît. 

Ainsi donc la femme a été muette, est encore muette , et demeurera 
muette jusqu'à la fin des siècles. L'arrêt est prononcé, la femme est 
muette. Voilà qui réfute et pulvérise tant de mauvaises plaisanteries qui 
de temps immémorial lui attribuaient une vertu toute contraire. 

Revenant à la terre, le prophète déclare que Dieu, s'en réservant 
comme par la passé la nue-propriété , continuera d'en accorder aux 
hommes l'usufruit , mais qu'il ne les établira sur ce grand domaine que 
comme des fermiers auxquels il le louerait. Dieu fixera lui-même an- 
nuellement et déterminera le prix du fermage et les redevances en ar- 
gent ou en nature auxquelles il aura droit. 

Dieu sera également propriétaire de toutes les villes et de toutes les 
maisons. C'est à Dieu seul que l'on devra payer son terme de trimestre 
en trimestre. Ces divers arrangemens sont excellens. Dans les années 
difficiles, Dieu , j'en suis sûr, accordera quelques remises à ses locataires, 
et ne fera pas d'abord saisir et vendre leurs meubles , ainsi que cela se 
pratique maintenant. 

Mais laissons le prophète continuer : 

Ce qu'on appelle commerce aujourd'hui n'aura plus lieu, dit-il. 

Le commerce, bien qu'assez utile quelquefois, étant en général la 
source de mille fraudes et d'innombrables banqueroutes , il est sage et 
moral de le supprimer entièrement. Ceci doit servir d'avis à M. d'Ar- 
gout. S'il tient à garder un porte-feuille, qu'il s'occupe donc dès à pré- 
sent de se procurer quelqu'autre ministère que celui du commerce. 

Quant à la liberté de ce qu'on nomme la presse , elle sera entière, se- 
lon M. Amable Bellée. Seulement quiconque s'avisera de publier dans 
un journal un fait inexact sera lapidé sur-le-champ par le peuple as- 
semblé. 

Que direz-vous de ceci, messieurs les journalistes, qui trouvez déjà 
trop rigoureuse la législation actuelle de la presse ? Vous regretterez as- 
surément bientôt les six mois d'emprisonnement et les deux mille francs 
d'amende. Plus de saisies dorénavant , plus de poursuites contre vous ; 
aussitôt pris, aussitôt lapidés. Nulle autre forme de procès. Le prophète 
est formel là-dessus. Il va même jusqu'à retirer au souverain le droit de 



368 REVUE DES DEUX MONDES. 

grâce en ce qui touche les crimes de la presse , et n'admet pour eux au- 
cune commutation de peine. 

M. Amable Bellée nous promet encore une loi religieuse universelle 
qui se prépare en ce moment dans le conseil d'état du ciel. 

En attendant qu'elle soit promulguée , il se fera une fusion de tous les 
peuples de l'Europe sous la direction d'une seule dictature démocratique; 
puis l'Europe ainsi constituée s'en ira conquérir l'Asie dans la direction 
de la Russie , de la mer et de la Perse. 

Celte dernière prophétie présente , ce nous semble , quelque contradic- 
tion avec l'une de celles qui précèdent. M. Amable Bellée oublie que les 
mers seront supprimées. Nous n'insistons pas au surplus sur cette ob- 
jection. Si l'Europe est embarrassée, elle se fera montrer le chemin et 
finira toujours bien par arriver en Asie. 

Quoi qu'il en soit , les diverses révolutions que nous prédit M. Amable 
Bellée s'accompliront dans les trente ans qui auront suivi la publication 
de sa lettre apostolique et prophétique. Il aurait bien voulu que cela 
se fît plus vite, car il déclare que la terre et les peuples se trouvent à 
l'heure qu'il est entre les mains de tout ce qu'il y a de plus sale , ce qui , 
par parenthèse n'est guère poli pour les dynasties régnantes et pour leurs 
ministères ; — mais chaque chose demande son temps. Ayons donc en- 
core quelque patience et nous verrons le monde se réformer de fond en 
comble. M. Amable Bellée nous en donne sa parole , après quoi s'étant 
écrié qu'il a fini , il nous apprend qu'il est du département de la Manche 
et qu'il demeure à Paris , rue Traversière-Saint-Honoré , n. i5. 

Les autres religions nouvelles au prochain numéro. 



REVUE. CHRONIQUE. 36g 

SCÈNES DE LA VIE MARITIME, PAR A. lAL '. — GOD-RU\. 

La litlératuie maritime coule à pleins bords. C'est un rapide et nou- 
veau courant qui nous arrive et va tout submerger d'abord , comme 
avaient l'ait déjà le moyen âge et le fantastique, jusqu'à ce que son 
onde étant tarie, quelqu'autre littérature nous vienne et lui succède. 
Je ne sauraisdireparexemplelaquclle.Unelittérature aérienne et céleste, 
peut-être! Car, quant à la littérature terrestre, la littérature souterraine et 
infernale, il n'y faut point songer, non plus qu'à la liltéiature bisto- 
rico-romanesque. Ce sont toutes mines complètement exploitées par 
nos romanciers de pacotille, et dont ils ont épuisé jusqu'au dernier filon. 
Mais avant qu'il soit besoin de recourir au ciel, quelques loisirs nous 
seront sans doute laissés , car le réservoir de la littérature maritime ne 
semble pas devoir être de si tôt mis à sec. 

Sans parler de l'innombrable foule des livres à la suite qui ne se fe- 
ront pas attendre, j'imagine, une longue série d'ouvrages maritimes nous 
est promise par M. Eugène Sue , le plus heureux , le plus fécond et le 
plus original des imitateurs de Cooper. 

M. Edouard Corbière, dont les romans se traduisent, assure-t-on , 
dans toutes les langues de l'Europe, et que ce succès encouragera peut- 
être à faire traduire en Français le Négrier, ne s'en tiendra pas , proba- 
blement non plus , à ce dernier ouvrage. 

Et puis voici M. Jal qui déjà nous donne des scènes maritimes comme 
sous le règne de Walter Scott on nous donnait des romans histori- 
ques. ^.- 

Empressons-nous de le dire , le livre de M. Jal est l'un des plus con- 
sciencieux et des plus recommandables que nous ayons eu dans le 
genre maritime. C'est un livre fait avec amour et maturité. Chacune des 
scènes qu'il contient se trouve accompagnée de notes pleines d'intérêt qui 
lui servent de complément , et en outre , d'un vocabulaire dans lequel 
les termes de marine sont expliqués et définis avec une parfaite clarté. 

Nous ne dissimulerons pas que cette dernière attention de M. Jal 
pour ses lecteurs nous a surtout vivement touchés et prévenus d'abord 
en sa faveur. C'est que seul entre tous les écrivains maritimes , M. Jal 
a pris en pitié notre ignorance. S'il nous parle foc, trinquette, bastin- 
gage , bouline, godille, rousture, hublot et faubert , il daigne, par 
son appendice, nous donner la clé de cet idiome et ne nous traite point 

' Chez Gosselin. 



3no REVUK DES DEUX MONDES. 

avec un superbe mépris comme ses confrères , comme M. Corbière sur 
tout, qui nous écrase sans pitié sous les enflechures , les drailles, les culs 
de-porc , les queues-de-rat et les drisses. 

Le livre de M. Jal n'est donc pas seulement un livre agréable et amu- 
sant ; par la littérature maritime dont nous sommes inondés , c'est un 
livre essentiel. C'est un manuel nécessaire; c'est le dictionnaire indis- 
pensable d'une langue qu'il nous faut étudier à fond et par principes , 
sous peine de ne rien absolument comprendre à tous les chefs-d'œuvre 
qu'elle nous menace de produire. 

En s' embarquant aussi dans la littérature maritime , M. de Lansac , 
l'auteur de God-Run , a pris, selon nous, un excellent parti. Tant qu'il 
navigue et tient la mer , cet écrivain se montre de mœurs douces et ne 
verse qu'avec une louable économie le sang de ses personnages. Mais 
touche-t-il le rivage , aborde-t-il un instant , c'est un tout autre homme. 
Il ne se plaît plus qu'aux scènes de carnage. S'il descend à terre , s'il 
fait quelques pas sur le pavé, ce n'est jamais que pour y écraser inhu- 
mainement les belles têtes de ses héroïnes. 

Parmi les divers contes qui composent le volume de M. de Lansac , 
nous avons trouvé cependant un morceau moins frénétique et moins 
ensanglanté que les autres. 

Ce morceau , c'est la Duchesse. Voici l'histoire : 

Plus heureux que le père Enfantin , dans l'essai de ses regards sur 
M. Delapalme , l'avocat-général , un capitaine de vaisseau séduit irré- 
sistiblement, par la puissance des siens, la femme d'un certain duc , et 
l'enlève sur un joli yacht. 

Mariez-vous dojic l s'écrie là-dessus M. de Lansac, en concluant. 

Mariez-vous donc ! réflexion non moins profonde qu'ingénieuse et fine, 
et qui termine dignement ce piquant récit maritime. 

Mariez-vous donc en effet , pour que des corsaires viennent fasciner 
vos femmes et vous les voler I 

DEUX MOIS DE SACERDOCE , PAR M. A. LABUTTK '. 

En ce siècle de livres in-octavo , nous , que notre état condamne à les 
lire , pauvres reviewers que nous sommes , disposés d'abord pour les 
humbles in-dix-huit , à une complète bienveillance, nous voudrions 
vraiment pouvoir déclarer que l'imperceptible volume de M. Labutte 
dit plus de choses qu'il n'est gros, et se distingue par la qualité, sinon 

' Chez Abel Ledoux. 



REVUE. CHRONIQUE. 3^1 

par la quantité ; mais notre conscience ne nous permet malheureuse- 
ment pas ce mensonge. 

Qu'est-ce que Deux mois de sacerdoce? F.st-ce une nouvelle? est-ce 
une dissertation philosophique ? Ce n'est , il nous semble , ni l'un ni 
l'autre. 

Le récit , — s'il y a là toutefois un récit , — se trouve constamment 
absorbé par les réflexions morales de l'auteur. Cependant oîi veut-il 
en venir par tant de digressions et de rêveries? Que cherche-t-il à prou- 
ver? Je me le demande encore. 

Ce qu'il y a peut-être de plus remarquable et de plus neuf dans ce 
petit livre, c'est la peine qu'on s'y est donné de numéroter à peu près 
chacune des phrases qui en composent les chapitres. A-t-on cru qu'elles 
ressembleraient mieux ainsi à des strophes d'odes ? A-t-on pensé que 
cela serait plus lyrique ? Je ne sais. 

l'enfant de choeur 1 PAR M. AMÉdÉE DE BAST '. 

M. Amédée de Bast dit lui-même de son livre , qu'on aurait tort de 
le juger comme on jugerait un roman. Il a voulu choisir, ajoute-t-il , 
les points culminans de la vie d'un homme, et s'est efforcé de les enlu- 
miner à sa manière. 

L'auteur ne nous ayant pas donné d'instructions plus précises , nous 
ne nous hasarderons pas à porter, sur son ouvrage , un jugement trop 
formel et trop arrêté. 

Nous dirons seulement à M. Amédée de Bast , pour nous servir de 
ses propres expressions , qu'il a en effet bien plutôt enlumine' que peint 
véritablement les points culminans de la vie de son Enfant de Chœur, 
et , selon nous , ce n'est pas là le bon procédé , quand on veut faire un 
beau tableau. 

Quoi qu'il en soit , ce livre , roman ou non , n'est pas sans mérite. Il 
est écrit surtout avec une impartialité politique digne d'éloges. 

Et puis , nous y avons compté au dénouement , un nombre assez sa- 
tisfaisant de personnages tués ou suicidés. L'auteur pouvait assurément 
profiter de cet avantage , et , sans nuls remords , intituler son histoire : 
les Cinq Cadavres. Il faut lui savoir gré de la discrétion de son titre. 
Il a tenu plus qu'il n'avait promis. 

' Chez Hippolyte Souverain. 



Sna REVUE DES DEUX MOxNDES. 

M. Victor Hugo est infatigable. Hier, il nous a donné les Feuilles 
d'automne, demain il nous donnera le Roi s'amuse, drame qui met 
déjà en rumeur tout le public de nos théâtres ; aujourd'hui, il nous donne 
Notre-DaniR-de-Paris , augmentée de trois chapitres nouveaux, qui 
suffiraient presque à faire un livre , et d'une préface où le grand artiste 
continue cette rude querre qu'il fait aux démolisseurs. Celte réimpres- 
sion de Notre-Dame , qui est la huitième édition depuis quinze mois, 
est en trois volumes , et fait partie de la collection complète des OEuvres 
de T ictor Hugo , que le libraire Rendue! publie dans le beau format 
in-octavo. Notre-Dame-de-Paris est, sans contredit, un des plus ad- 
mirables monumens de notre langue. C'est aujourd'hui un livre euro- 
péen. Nous reviendrons sur Notre-Dame , à pr&pos des additions im- 
portantes que l'auteur y a faites. H y a, dans ces additions, un chapitre 
bien curieux sur Louis XI , et un autre chapitre où l'auteur expose 
des idées tout-à-fait neuves sur l'avenir de l'architecture. Nous exami- 
nerons ces idées. Les opinions de M.Victor Hugo méritent toute atten- 
tion. A peine âgé de trente ans , il s'est fait , dans notre littérature, une 
place unique et immense. Drame, roman, poésie, tout relève aujourd'hui 
de cet écrivain , qui n'est pas moins grand prosateur que grand poète ; 
esprit singulier et persévérant , qui ploie son public à sa guise , et finit 
toujours par vous amener à lui , quelquefois à votre insu , et malgré 
que vous en ayez. 



M. Alexandre Dumas nous arrive d'Italie avec un beau travail , pour 
faire suite à ses Chroniques de France • C'est promettre de véritables 
jouissances à nos lecteurs. M. Dumas publiera aussi dans les premiers 
mois de l'année, un ouvrage important sur les grandes époques de notre 
histoire. Nous pouvons lui prédire un grand succès. 



DE LA CHINE 



ET 



mm ^laii^yiiis^ idis m« iisisiL lailmiB^ii^a 



PREMIER ARTICXE. 



En écrivant cette notice, on s'est proposé un double but : con- 
tribuer à faire connaître généralement ce que l'érudition doit au 
savant qu'elle aura tant de peine à remplacer , et , à cette occa- 
sion , entretenir le public d'un sujet qui , grâces surtout à M. Re'- 
musat, a souvent piqué sa curiosité, mais sur lequel il reste en- 
core dans plusieurs esprits de grandes incertitudes et bon nombre 
de préjugés. On a beaucoup déraisonné sur la Chine , et les Chi- 
nois ne se font pas de l'Europe des idées plus ridicules que celles 
que nous nous sommes formées souvent de leur empire. A l'igno- 
rance et à l'esprit de système s'est joint le dédain qui leur va si 
bien, et l'on s'est dit : A quoi bon savoir le chinois? Des personnes 
instruites du reste sont portées , faute de notions précises , à ne 
voir dans cette étude que l'amusement d'une vaine curiosité , 
tout au plus l'inutile mérite de la difficulté vaincue , ou une sorte 
de manie bizarre comme le goût des magots. On n'oserait s'écrier : 
Peut-on être Persan ! car on a lu Montesquieu , mais on se sur- 
prend à penser : Peut-on être Chinois ! Quelle estime faire alors 
d'une vie vouée tout entière à l'étude d'une langue et d'une litté- 
lature auxquelles on attache si peu d'importance? Cependant la 
mort de M. Rémusat est une perte des plus sérieuses que pouvait 

TOME VIII. 25 



3^4 REVUE DES DEUX MONDES. 

faire la science ; il est possible que des progrès de l'ordre le plus 
élevé soient arrêtés par cette mort , qui l'a frappé dans la force de 
l'âge, et pour ainsi dire au cœur de ses travaux. 

C'est que la Chine est tout un monde. On pourrait dire que 
c'est la planète la moins différente de la nôtre; peut-être les ha- 
bitans de Saturne seraient-ils plus cui'ieux à connaître que Yem- 
pire du milieu, encore je n'en voudrais pas répondre. Une nation 
dont la population est aujourd'hui à peu près égale à celle de 
l'Europe , qui compte plus de quarante siècles d'antiquité bien 
avérée et de traditions historiques non interrompues , dont le 
langage et l'écriture sont fondés sur des procédés entièrement 
difterens de ceux qu'emploient les autres peuples , dont l'orga- 
nisation politique, les mœurs et jusqu'à la tournure des idées et 
du style ne diffèrent pas moins de tout ce que nous connaissons; 
une nation qui possède une littérature immense, qui connaît tous 
les rafïinemens de la vie sociale la plus compliquée , en un mot 
qui présente un développement de civilisation complet, à la fois 
parallèle et opposé au nôtre ; une telle nation mérite bien qu'on 
l'étudié pour elle-même; et si j'ajoute, ce dont au reste les 
preuves s'offriront dans ce travail, que l'on peut emprunter 
aux Chinois, comme on l'a fait déjà avec succès, des documens 
que seuls ils possèdent sur l'ancienne bistoire du haut Orient, 
et par là éclairer d'une lumière que rien ne saurait remplacer 
toutes les grandes invasions qui ont poussé les peuples d'Orient 
en Occident, depuis Odin jusqu'à Gengis ; enfin que là se 
trouvent de précieux matériaux pour l'histoire du bouddhisme , 
histoire encore à faire , bien que cette religion ait joué depuis 
trois mille ans un rôle immense dans le monde et compte actuel- 
lement plus de sectateurs qu'aucune autre , on conviendra que 
l'étude du chinois n'est ni sans intérêt ni sans importance, et 
méritait qu'un des esprits les plus déliés et les plus fermes de 
notre temps y consacrât ses rares facultés. 

Il n'est presque aucune portion du vaste ensemble de recher- 
ches que la Chine peut ofTrir, sur laquelle ne se soit portée l'at- 
tention de M. Rémusat. Parcourir ses principaux travaax, c'est 
faire, pour ainsi dire, le tour de ce vaste sujet. Sa sagacité choi- 
sissait en général, dans chaque matière, le point délicat et es- 



DE LA CHINE. 3']5 

sentiel pour s'y appliquer. Dire ce qu'il a fait, c'est toucher aux 
plus curieux produits de la science qu'il cultivait; indiquer ce 
qu'il voulait faire encore , c'est indiquer où sont les problèmes 
les plus intéressans qui restent à résoudre. 

D'après cela , ayant pour but de faire de cette notice comme 
un compte rendu du degré auquel M. Rëmusat a porté et de 
l'état où il a laissé nos connaissances sur la Chine, je diviserai 
ses travaux d'après l'ordre des matières auxquelles ils se rap- 
portent, ainsi qu'il suit : 

10 Langue et écriture chinoise; 

20 Langues tartares, japonais, coréen; 

3o Histoire littéraire , belles-lettres ; 

4** Sciences naturelles, arts mécaniques; 

5o Géographie , histoire ; 

6o Philosophie et religion. 

On voit que c'est presque le plan d'une encyclopédie; mais 
que ce mot n'effraie pas mes lecteurs, je n'ai ni l'mtention 
ni les moyens d'être profond. Mon désir est seulement de 
choisir sous ces différens chefs les résultats qui peuvent offrir 
l'intérêt le plus général et souvent le plus piquant : heureux si 
je trouvais pour les exposer un peu de cette clarté vive que leur 
autour savait si bien y répandre. Quoi qu'il en soit , faire con- 
naître les travaux de M. Rémusat est une obligation pour qui- 
conque a profité de son admirable enseignement. D'autres sau- 
raient beaucoup mieux que moi s'acquitter de cette tâche, mais 
les plus faibles de ses élèves doivent contribuer à la remplir. 

§ I. Langue et écriture cmNoisE. 

Ce point a été un des plus controversés; c'est celui qui a 
donné naissance aux plus grandes confusions et aux préjugés les 
moins fondés. Je crois utile de dire ici quelques mots touchant 
la langue et l'écriture chinoise; l'une étant à peu près indépen- 
dante de l'autre , il est bon de les envisager séparément. Com- 
mençons par l'écriture. 

On sait généralement que les Chinois n'ont pas d'alphabet. 
Cette circonstance , qui n'est pas particulière à leur écriture , a 



3n6 REVUE DES DEUX MONDES. 

fait naître dans certains esprits les plus étranges imaginations. 
On a pensé qu'une langue qui ne pouvait s'épeler devait être 
bien barbare; de là le préjugé de l'incroyable difficulté de l'é- 
criture cbinoise. On rencontre encore quelqvies personnes qui 
vous disent comme un fait reconnu , que les Chinois passent leur 
vie à apprendre à lire et ne savent écrire que sur leurs vieux 
jours, tout juste à temps pour faire leur testament. Quelques 
mc'tapliyslciens, dont ils avaient négligé de consulter le système 
en inventant celui de leur écriture , ont été plus loin : ils ont 
nettement refusé à tout un peuple la possibilité d'entendre les 
livres qu'il imprime. D'autres, à peu près aussi bien au fait 
de ce dont ils parlaient , ont porté dans l'admiration la même 
sagesse que les premiers dans le blâme : ils ont vu dans les 
caractères cliinois de merveilleux hiéroglyphes, formés d'a- 
près de profondes associations d'ide'es et une savante analyse de 
la pensée humaine. Au lieu de tout cela, tâchons de dire quelque 
chose d'exact, ce qui, après les travaux de M. Rémusat, n'est 
pas un grand mérite, et tâchons d'être clair, ce qui est toujours 
difficile. 

Dans l'écriture chinoise, chaque signe, au lieu de rappeler un 
son comme dans nos systèmes alphabétiques, représente immé- 
diatement l'idée ou l'objet : c'est ce qu'on appelle une écriture 
idéographique, c'est-à-dire peignant les idées. Le mot me semble 
un peu ambitieux et un peu inexact, car, à un certain nombre 
d'exceptions près, les caractères chinois, dans leur état actuel , 
ne sont point des peintures ressemblantes des objets et encore 
moins des idées, dont il n'est pas facile de faire le portrait, mais 
des assemblages de traits, en grande partie arbitraires, par les- 
quels on est convenu de désigner les objets ou les idées. Quoi 
qu'il en soit, ces signes n'offrent point, comme nos mots écrits, 
la représentation d'un mot parlé dont ils contiendraient les élé- 
mens. Chacun d'eux a sa valeur propre pour l'œil , indépendam- 
ment de toute combinaison de son qu'on y peut rattacher ; c'est 
exactement ce qui a lieu chez nous pour les signes des nombres : 
le chiffre 2 , par exemple , nous donne immédiatement l'idée de 
dualité , sans que nous ayons besoin de penser au mot deux. 
Ce chiffre n'a aucun rapport avec le mot , cela est évident ; eh 



DE LA CHINE. 3']'] 

bien! il en est ainsi pour tout à la Chine. Chaque objet de la 
pensée a son chiffre : c'est ce qu'on appelle un caractère. On 
pourrait donc, à la rigueur, ne pas savoir articuler une syllabe 
chinoise et comprendre un livre chinois , de même qu'un Alle- 
mand n'a pas besoin de savoir un mol de français pour lire un 
numéro dans une rue de Paris. 

Le terme clef a aussi beaucoup servi à embrouiller les idées 
touchant l'e'crilure chinoise ; cependant rien de plus simple : les 
caractères chinois sont composés d'un nombre plus ou moins 
considérable de traits plus ou moins compliqués; les ranger par 
clef, c'est grouper ensemble ceux qui contiennent une partie 
conmiunc. Les clefs sont pour les mots-signes de la langue chi- 
noise ce que sont les radicaux pour les mots parlés de nos langues. 
Ce sont de véi'itables radicaux dont le nombre, comme celui de 
toutes les racines , peut varier, selon que l'on pousse plus ou 
moins loin l'opération analytique par laquelle on recherche la 
partie radicale d'un mot. Ces clefs n'ont pas été inventées d'a- 
bord, comme le croyait Fourmont, puis combinées d'après des 
règles constantes etraisonnées pour former les caractères. Ij'esprit 
humain ne commence pas ainsi par une analyse savante; il ne s'en 
avise qu'après coup , pour classer les produits d'une synthèse 
instinctive. C'est ce qui est arrivé à la Chine : on a d'abord inventé 
les caractères; puis, pour les ordonner, on a cherché quels 
étaient ceux qui avaient une partie commune ; on a nommé cette 
partie conunune clef ou radical, et on a placé dans les diction- 
naires, les uns à côté des autres, les caractères qui avaient le 
même radical ou la même clef, comme ou range quelquefois les 
mots de nos langues d'après les racines. 

Voilà tout le mystère des clefs. 

Je n'ai considéré jusqu'ici que la langue écrite. Si les Chinois 
étaient sourds et muets, cette langue leur suffirait complètement, 
et ils pouri-aient par elle se tout dire , sans avoir idée de ce que 
nous appelons un mot. 

Mais comme ils ne sont pas sourds et muets, ils ont une langue 
parlée : cette langue parlée désigne par des sons ce que la première 
désigne par des traits; elle s'adresse uniquement aux oreilles, 
comme la première uniquement aux yeux. Ces deux langues , 



3n8 REVLE DES DEUX MONDES. 

comme je l'ai dit , n'ont aucune relation essentielle. Cela est si 
vrai, que des nations de l'Asie, qui parlent des idiomes très- 
différens, se servent également des caractères chinois, comme 
tous les peuples de l'Europe, malgré la diversité de leurs langues, 
font usage des chiffres arabes. 

La langue parlée offre une particularité remarquable; elle est 
composée d'environ trois cents monosyllabes ; au moyen de divers 
accens qui en font varier l'intonation d'une manière très-sen- 
sible pour des oreilles chinoises , on obtient environ douze cents 
mots : c'est le vocabulaire tout entier de la langue parlée. 

Pour la langue écrite, elle est d'une richesse illimitée. Les ca- 
ractères ou mots-signes dont elle se compose ont été portés dans 
certains dictionnaires chinois jusqu'à cent mille : on voit que, 
s'il fallait les connaître tous , la vie suffirait à peine en effet pour 
apprendre à lire , mais ce luxe de lexicologie est heureusement 
aussi superflu qu'il est effrayant. Au nombre de ces cent mille ca- 
ractères, il est beaucoup de synonymes, d'archaïsmes , de termes 
inusités , ou réductibles à des termes usuels , et la connaissance 
de quelques milliers de signes suffit pleinement pour la lecture 
des ouvrages qui ne demandent pas une étude spéciale. 

Des jeunes gens qui ont reçu même une éducation médiocre , 
lisent et écrivent très-correctement ces caractères. C'est ce dont 
ont pu s'assurer ici ceux qui ont conversé la plume à la main avec 
quelques jeunes Chinois , qui n'étaient rien moins que des lettrés 
consommés. 

Après avoir brièvement indiqué la vraie nature de la langue 
singulière à laquelle M. Rémusat s'était voué , c'est lui mainte- 
nant que nous allons suivre, et ses recherches ingénieuses nous 
fourniront le moyen de compléter nos idées sur ce sujet. 

Au commencement de ce siècle, l'étude du chinois était complè- 
tement abandonnée en France, à tel point qu'on fit venir, en 1809, 
un étranger (Hager), pour publier un dictionnaire chinois à Pans, 
entreprise au reste qu'il ne fut pas en état d'exécuter. Il fallut 
à M. Rémusat un rave courage pour concevoir la pensée d'appren- 
dre cette langue sans maître, sans grammaire et sans dictionnaire; 
il eut besoin d'une persévérance plus rare encore pour atteindre 
çon but, malgré la rareté des secours dont il pouvait disposer, 



M'. LA CHINE. 3';g 

et la malveillance de ceux qui , au lieu d'encourager ses travaux , 
les entravaient. Occupé alors d'études médicales qui remplissaient 
ses jours , il donnait au chinois ses nuits. Cette notice n'e'tant pas 
biographique , je n'entrerai pas dans le détail des difficultés qu'il 
eut à vaincre : j'y ai regret , car c'est toujours un attachant spec- 
tacle que celui d'une vocation énergique aux prises avec les obsta- 
cles qu'on ne manque jamais de lui opposer, et qui ne font que 
l'affermir en l'éprouvant. Je rappellerai seulement comme un 
fait cui'ieux dans l'histoire de l'érudition française , que, vers le 
temps où M. Rémusat devinait, pour ainsi dire, le chinois, un 
autre savant s'initiait aux secrets d'une langue non moins difli- 
cile, le sanscrit, pour laquelle il n'existait point encore de gram- 
maire. Quand la première, celle deWilkins, parut, il se trouva en 
France un homme en état de la juger, et d'en relever les imperfec- 
tions ; c'était M. Chézy , qui vient de suivre de si près Rénmsat 
dans la tombe. 

En i8i I, M. Abel Rémusat fit paraître le premier résultat de 
cinq années d'études. C'était une brochure portant pour titre : 
Essai sur la langue et la littérature chinoise. Ce petit ouvrage , 
devenu assez rare, et que les travaux postérieurs de son auteur ont 
laissé bien loin derrière eux , n'en est pas moins curieux aujour- 
d'hui , considéré comme leur point de départ. On sent bien dans 
quelques parties l'inexpérience et l'incertitude d'un premier essai; 
on y rencontre même quelques inexactitudes : par exemple, les 
quatre livres moraux sont donnés comme formant, par leur réu- 
nion, le cinquième king; cependant prescjue toutes les notions ren- 
fermées dans ce petit livre sont justes, et attestent déjà la pénétra- 
tion et la sagesse de l'esprit qui les avait recueillies. Seulement elles 
sont exposées avec une certaine confusion, où l'on sent le désordre 
d'une acquisition récente, et un empressement bien naturel à pu- 
blier des découvertes difficiles. Il est picjuant de surprendre les 
mouvemens d'une admiration passionnée dans cet homme , dont 
plus tard nous n'avons connu que l'intelligence ferme et froide, et 
l'esprit tourné à l'ironie. Il cite avec complaisance quelques- 
uns des caractères dont la composition est la plus ingénieuse, tels 
que Ming, lumière , formé du soleil et de la lune réunis ; Chou , 
livre , exprimé par la clef du pinceau et celle de la parole , comme 



38o REVUE DES DEUX MONDES 

qui dirait parole peinte ; Non , colère , composé du caractère 
cœur et du caractère esclaç>c , passion qui asservit le cœur. Le 
jeune auteur, dans son enthousiasme, se garde bien de dire que 
les caractères dont on peut ainsi rendre compte par des associa- 
tions d'idées plus ou moins heureuses , sont infiniment peu nom- 
breux en chinois, en comparaison de la foule des mots insigni- 
fians , et il ajoute , avec toute la ferveur admirative d'un novice : 
« En Usant, dans le Chou-King, la description du Déluge d'iao, 
les gouttes de la clef de l'eau ( caractère composé de 3 gouttes ), 
accumulées et combinées avec les caractères des ouvrages publics, 
des montagnes, des collines, semblent, si j'ose ainsi parler, trans- 
porter sur le papier les inondations et les torrens qui couvraient 
les montagnes, surpassaient les collines, et inondaient le ciel ! Tel 
est un des principaux mérites de la langue chinoise , que lui ont 
reconnu tous ceux qui ont fait quelque progrès dans son étude , 
et qui n'a pas contribué pou à l'enthousiasme dont celle même étude 
est inséparable. » 

Vingt ans plus tard, il eût souri de cet enthousiasme qu'il ex- 
primait alors avec un abandon dont la naïveté n'est pas sans 
grâce. Alors il n'eût plus vu, comme à son début, le déluge trans- 
porté sur une page du Chou-King, par un prodige de l'écriture 
chinoise. Ce n'est pas qu'il n'y ait en effet souvent une intention 
pittoresque dans le choix des caractères qu'elle emploie , et une 
sorte de poésie de style qui parle aux yeux. Cela tient à la nature 
même de la langue écrite ; mais il est difficile, à moins d'y mettre 
un peu de bonne volonté , que nous puissions jouir de ces beautés 
si étrangères à nos habitudes littéraires. Je croirais aussibien qu'un 
Chinois peut se mettre en état , à Canton , de goûter l'harmonie 
d'une phrase de Chateaubriand , ou d'un vers de Lamartine. Il 
n'importe ; les illusions de ce genre sont le dédommagement des 
études difficiles, et ont quelque chose de respectable quand elles 
font entreprendre ce que sans elles on n'aurait pas tenté. Si 
M. Rémusat n'eût pas , à vingt ans, cru voir tant de belles choses 
dans le caractère chinois, peut-être il n'eût pas publié plus tard sa 
grammaire, ou commencé sur le bouddhisme ces beaux travaux 
que la mort l'a empêché d'achever. 

Dans les Mines d'Orient^ recueil pubUé à Vienne , par M. de 



DE LA CHINE. 38i 

Hammer, parut, de i8i3 à i8i4, un opuscule que M. Rémusal 
avait d'abord écrit en latin , et qu'il a depuis traduit en français. 
L'auteur n'en est déjà plus à l'enthousiasme du noviciat , mais la 
jeunesse se trahit par une certaine tendance à l'exagération qui 
touche au paradoxe. C'en est un véritable de contester au chinois 
sa nature monosyllal)ique. D'abord, et c'est la plus mauvaise rai- 
son de M. Rémusat, il est, dit-il, certains mots qu'on ne peut 
prononcer sans les diviser en plusieurs syllabes , tels que ihsi-ao- 
phie-e-ou, etc. C'est arguer très- à tort de notre écriture contre 
la prononciation chinoise , qu'alors il n'avait eu aucune occasion 
de connaître ; il suffisait , pour ne pas tomber dans cette erreur, 
de remarquer que ces mots et leurs analogues ne comptent dans 
les vers chinois que pour des monosyllabes. Les autres allégations 
sont plus spécieuses , et contiennent même une vérité , savoir 
que les Chinois ont formé, par la réunion de plusieurs mots mo- 
nosyllabiques, des expressions qu'on peut appeler, si l'on veut, po- 
lysyllabiques. Il n'en est pas moins vrai que chacune des syllabes 
dont elles sont composées est un mot à part , auquel correspond 
un caractère distinct ; car qui distingue un mot d'un autre mot , 
si ce n'est l'écriture qui les sépare ? Jusqu'à ce qu'on trouve en 
chinois un mot de deux syllabes, représenté par un seul caractère, 
il sera donc vrai de dire que le chinois est une langue monosylla- 
bique. — J'ai insisté sur ce point, parce que M. Rémusat n'a ja- 
mais assez complètement abandonné ce paradoxe sans importance, 
qui avait séduit sa jeunesse. 

Du reste, dans ce mémoire , M. Rémusat montrait beaucoup 
de justesse d'esprit en défendant la langue chinoise de l'imputa- 
tion d'obscurité forcée dont on l'avait chargée sans la connaître. 
Il faisait voir par quels artifices les Chinois réparent les incon- 
véniens d'une langue dont chaque mot est inflexible, comment, 
au moyen de particules ajoutées aux substantifs et aux veibes, 
ils parviennent aux résultats qu'atteignent d'autres peuples par 
des désinences ou des prépositions. Il faisait voir que , quoi qu'on 
en eût dit, partout où les hommes parlent et écrivent, ils s'y 
prennent de manière à s'entendre. A cette époque, les idées de 
M. Rémusat, sur le parti à tirer de l'étude de la langue chinoise , 
n'avaient pas la précision qu'elles ont acquise depuis; mais elles 



382 KEVUE DES DEUX MONDES. 

avaient peut-être, avec un peu plus de vague, encore plus de lar- 
geur et d'étendue. C'est ce qu'on observe en lisant son plan d'un 
dictionnaire chinois, qui parut en i8i4- Ce plan gigantesque con- 
tient des parties cju'il serait peut-être impossible et certainement 
inutile d'exécuter jamais. 

L'auteur de ce plan ' ne se dissimulait pas quelle immense lec- 
ture il exigeait , et on voit qu'il ne s'effrayait pas de la pensée que 
lui-même pût être appelé à le remplir. Mais ce projet n'eut 
pas de suites, et on peut se féliciter que M. Rémusat n'ait pas 
usé ses forces dans une entrepi'ise si démesurée. Depuis ce temps, 
deux dictionnaires chinois ont été imprimés, celui du père Basile 
de Glémona en France , et celui du révérend Morrison à Macao. 

Le dictionnaire laissé manuscrit par le père Basile a été im- 
primé sous l'empire par les soins de M. de Guignes fils, .soins qui, 
à vrai dire, ne furent pas très-diligens , ni surtout dirigés par une 
connaissance bien profonde du chinois. Composé sur une échelle 
beaucoup plus modeste, ce dictionnaire, malgré ses imperfections 
et celles dont l'a enrichi son éditeur, est fort utile pour l'étude, 
surtout si l'on y joint l'excellent supplément de M. Klaproth, qui 
en complète les lacunes et en rectifie les erreuis; en tête de ce sup- 
plément est un examen critique du dictionnaire en question, dont 
M. Rémusat s'est avoué l'auteur. C'est un modèle de savoir, de 
finesse et de malice. M. de Guignes fils ayant oublié de mettre 
sur le frontispice de l'ouvrage qu'il publiait, le nom du père Ba- 
sile qui l'avait composé, M. Rémusat commença son examen cri- 
tiquerai- une anecdocte chinoise, dans laquelle figurent un lettré, 
pauvre et savant, auteur d'un dictionnaire, et un bibliothécaire 
ignorant qui, après avoir mis son nom à ce dictionnaire , est re- 
connu pour plagiaire , et solennellement flétri comme tel ; suivait 
immédiatement le récit de ce qui s'était passé à l'occaGion de la pu- 
blication du manuscrit du père Basile , et le soin de faire le rap- 
prochement et de tirer la conclusion était laissé au lecteur. 

Quant au dictionnaire de M. Morrison, il semblait être conçu 
d'après le plan que huit ans auparavant M. Rémusat avait indi- 
qué dans l'opuscule dont j'ai parlé plus haut. Aussi, lorsqu'en 182a 

' Mélanges asiatiques, tome II, pag. f;6. 



DE LA CHINE. 383 

la première livraison du dictionnaire de Morrison parut, M. Ré- 
musat se lidta de rendre cet hommage à son auteur. « Le lexico- 
graphe anglais pourrait adopter la brochure du Français pour le 
prospectus de son travail , et en réalisant les vues qui y sont pré- 
sentées, dire comme l'architecte athénien : Ce qu'il a proposé, je 
le ferai. » 

Mais les difficultés d'une si vaste entreprise ne tardèrent pas à 
se faire sentir, et il faut avouer que le révérend missionnaire ne 
fit pas de grands efforts pour les surmonter. L'écueil à éviter était 
l'abondance même des matières qu'il avait à coordonner. M. Mor- 
rison parut prendre plaisir à faire cette difficulté plus grande 
qu'elle n'était naturellement; car, dans la seconde livraison , il se 
mita insérer, au lieu d'articles, de véritables traités, de sorte que 
son dictionnaire tournait à l'encyclopédie. Ainsi , il ajouta à l'ex- 
plication du caractère hio, étude, un article qui occupe quatre-vingts 
colonnes in-quarto, où il fit entrer tout ce qu'il avait pu recueil- 
lir de cui'ieux sur la manière dont les Chinois font leurs études , 
et sur le système d'examen établi au huitième siècle , d'après le- 
quel on choisit les lettrés pour occuper toutes les places de l'ad- 
ministration. M. Rémusat louait M. Morrison d'être entré dans 
quelques détails à ce sujet. Quoi de plus frappant, en effet, qu'un 
grand pays de l'Orient sans pouvoir sacerdotal et pi'esque sans 
aristocratie militaire, qui est gouverné par un corps toujours 
mobile de gens de lettres, où toutes les fonctions publiques se 
donnent d'après des examens de morale, et sont mises au concours 
de la science? Mais il faut avouer, comme M. Rémusat en con- 
vient aussi, que ces détails, tout intéressans qu'il sont en eux- 
mêmes , étaient fort déplacés dans un dictionnaire; il est vrai que 
M. Morrison ne mériia pas long-temps le reproche de trop dé- 
velopper les articles du sien ; se fatiguant tout à coup de son im- 
mense travail, il passa brusquement de cet excès de richesse à un 
autre excès beaucoup plus fâcheux, et la maigreur extrême de la 
troisième partie de son dictionnaire par clefs égala l'ampleur ou- 
trée de la seconde. Ainsi le plan tracé par M. Rémusat n'a pas été 
rempli, peut-être ne pouvait-il pas l'être; espérons qu'il est ré- 
servé à celui qui lui a succédé dans l'enseignement de nous donner 
un dictionnaire complet, ce qui peut s'obtenir en renonçant à 



384 REVUE DES DEUX MONDES. 

quelques-unes des richesses inutiles dont M. Re'inusat avait en- 
combré son programme , comme tout ce qui tient aux variations 
de l'écriture, aux altérations locales de la prononciation, et en 
donnant en revanche le plus possible d'exemples du style poé- 
tique et fleuri, partie difficile de la langue chinoise, où M. Jul- 
lien a déjà fait tant de progrès , et sur laquelle nous appelons la 
continuation de ses efforts et de ses succès. 

Enfin deux chaires furent créées pour les deux hommes qui 
avaient créé une étude , une branche de savoir dans leur patrie. 
M. Rémusat vint au Collège de France fonder un enseignement 
qui ne s'éteindra plus parmi nous. Dans son discours d'ouverture, 
il rendit un hommage, que personne ne peut désavouer , à cette il- 
lustre mission de la Chine, qui a produit tant d'hommes distin- 
gués , et d'où sont sortis tant de travaux utiles ; il apprécia avec 
impartialité le zèle et les efforts de Fourmont, admira sans restric- 
tion DesHauterayes et de Guignes, et réclama en leur nom pour la 
France la suprématie dans un district de l'érudition où les étran- 
gers n'étaient entrés que quand nous l'avions quitte', et où ils n'a- 
vaient paru que pour rehausser notre gloire par leur infériorité. Il 
attaquait avec chaleur les préjugés si répandus sur la difficulté de 
la langue chinoise et son peu d'importance. Il s'écriait : « Une lit- 
térature immense, fruit de quarante siècles d'efforts et de travaux 
assidus, l'éloquence et la poésie s'enrichissant des beautés d'une 
langue pittoresque, qui conserve à l'imagination toutes ses cou- 
leurs ; la métaphore , l'allégorie , l'allusion concourant à former les 
tableaux les plus rians , les plus énergiques ou les plus imposans; 
d'un autre côté, les annales les plus authentiques que nous te- 
nions de la main des hommes , déroulant à nos yeux les actions 
presque ignorées, non-seulement des Chinois, mais des Japonais, 
des Coréens , des Tartares , des Thibetains , ou des habitans de la 
presqu'île ultérieure de l'Inde , ou nous développant les dogmes 
mystérieux de Bouddha, ou ceux des sectateurs de la Raison, ou 
consacrant enfin les principes éternels et la philosophie politique 
de l'école de Confucius : voilà les objets que les livres chinois of- 
frent à l'homme studieux qui, sans sortir de l'Europe, voudra 
voyager en imagination dans ces contrées lointaines. Plus de cinq 
mille volumes ont été rassemblés à grands frais à la Bibliothèque du 



DE LA CHINK. 385 

Roi ; leurs titres ont été à peine lus par Fourmont; quelques ou- 
vra^^es historiques ont été entr'ouverts par de Guignes et Des 
Hauterayes , tout le reste attend encore des lecteurs et des traduc- 
teurs. » 

Tout cela était vrai et l'est encore. 

Tandis que M. Rémusat se préparait à puLlier dans sa gram- 
maire les fruits de son enseignement, il fut amené , par une étude 
toujours plus approfondie de l'écriture chinoise, à examiner les 
caractères figuratifs qui lui ont servi de base. Les résultats auxquels 
cette recherche le conduisit sont assez curieux pour nous y arrêter 
quelques momens. 

Tous les caractères chinois sont formés par la combinaison d'un 
certain nombre de signes que la fantaisie des écrivains a grouppés, 
brisés et entrelacés de mille manières , mais dont le nombre ne 
s'élevait pas originairement au-delà de deux cents. Ce sont les élé- 
mens fondamentaux de la langue écrite; ce sont les molécules pri- 
mitives qui constituent cette énorme aglomération. M. Rémusat 
eut l'idée simple et féconde de prendre un à un ces signes élémen- 
taires , d'examiner successivement chacun d'eux sous sa forme la 
plus ancienne , et de demander à cet examen des lumières sur l'é- 
tat primitif de la société chinoise, que nul autre monument ne pou- 
vait lui fournir. Il est évident en effet que les images primordiales 
qui depuis ont servi à former toutes les autres, devaient contenir 
l'expression fidèle et comme le registre exact des idées et des con- 
naissances possédées par ceux qui les avaient tracées. Cette vue 
était ingénieuse : M. Rémusat procéda à l'analyse des signes fon- 
damentaux de l'écriture chinoise avec l'excellente méthode qui le 
caractéi'isait ; voici à quels résultats il fut amené. 

D'abord, le nombre seul de ces signes est une chose frappante, 
car il ne passe pas deux cents. C'est déjà une induction pour un 
bien petit nombre d'idées et de besoins , par conséquent pour un 
degré de civilisation bien peu avancé à l'époque où ils furent in- 
ventés. Toute la suite du travail le confirma dans cette présomp- 
tion. Ainsi , il reconnut que le ciel n'avait fourni aux inventeurs 
de l'écriture chinoise que sept caractères ; on voit qu'ils n'étaient 
pas grands astronomes ; ils n'étaient pas non plus bien avancés 
en métaphysique et en théologie. Toute idée abstraite de Dieu est 



386 REVUE DES DEUX MONDES. 

absente de ce vocabulaire figuratif , mais on y trouve la repré- 
sentation d'une victime offerte en sacrifice, et la tête d'un démon 
ou mauvais génie. Ainsi , comme l'observe l'auteur du mémoire , 
ils étaient superstitieux avant d'être religieux; il ajoute : « Cela 
sans doute n'a rien d'étonnant pour qui connaît la marche de 
l'esprit humain. » Je crois au contraire que plus on l'a étudiée, plus 
on a lieu d'être surpris d'un pareil résultat ; mais le fait , pour être 
embarrassant n'en est pas moins certain. Ce n'est pas du reste le 
seul cas où la Chine semble une exception en dehors des lois gé- 
nérales de l'humanité. 

On ne trouve parmi ces signes primitifs ni tours , ni jardins , ni 
ville , ni rempart, ni roi , ni lettré, ni généx-al, ni militaire, mais 
la figure d'un homme qui se courbe en avant, laquelle a fourni 
depuis le caractère qui signifie sujet ou ministre, et celle d'un 
sorcier; l'une emblème de souplesse servile, l'autre de superstition 
craintive , elles annonçaient le peuple des lettrés et des bonzes. 
Il est curieux de trouver dès-lors un homme faisant la révérence , 
je ne sais pas devant qui, car il n'y a pas encore de roi, mais il 
y a déjà un sujet qui s'incline en attendant; peut-être est-ce de- 
vant le sorcier. 

Les vêtemens sont extrêmement simples. C'est la pagne et le 
bonnet; le seul ornement qu'on trouve ici consiste en deux grains 
enfilés semblables au collier dont se parent les sauvages. Du reste, 
ni instrumens de musique, ni monnaies, ni verre , et ce qui est le 
plus significatif, point de métal. 

Les armes ne manquent pas cependant; il y a, pour cet article, 
neuf à dix signes , mais rien n'y indique l'emploi des métaux. 
Même à présent, le'caractère de hache contient l'image àe pierre, 
comme pour rappeler de quoi furent faites les premières haches : 
probablement elles étaient en silex comme celle des Germains et 
de tant d'autres peuples barbares. 

Les animaux désignés par un signe simple sont , parmi les ani- 
maux domestiques, le chien, le cheval , le mouton , le cochon et 
le bœuf, les premiers serviteurs de l'homme ou ses premières 
victimes ; parmi les animaux sauvages, le léopard, le cerf, le rat, 
l'élan, le rhinocéros, deux sortes de lièvres. Cette distinction 
entre deux espèces d'un même genre, dans un temps où l'on dis- 



DF. LA CHINE. 38i^ 

lingue si peu, me semble indiquer les habitudes et la sagacité 
exercée d'un peuple chasseur. Du reste , point encore de ces ani- 
maux fantastiques qui , depuis , ont joué un si grand rôle dans les 
traditions chinoises. Parmi les végétaux, on ne trouve ni le fro- 
ment, ni l'orge, mais le riz, le millet, et un petit nombre de 
plantes potagères , ce qui semble indiquer de faibles commence- 
mens de culture. 

Tel est le degré de civilisation peu avancé ovi en étaient les Chi- 
nois , quand ils inventèrent l'écriture. M. Rémusat remarque avec 
raison que les deux cents images distribuées en dix ou douze 
groupes, suivant la nature des objets qu'elles expriment, et 
considérées isolément, ramènent toujours au même résultat et 
conduisent à des conclusions qui se confirment réciproquement, 
sans que rien vienne les infirmer ouïes démentir. « On voit, dit-il, 
que ceux qui employaient ces signes étaient à peu près au même 
degré d'habileté en astronomie, en économie rurale, en histoire 
naturelle; qu'ils n'étaient ni plus savans, ni plus ingénieux, ni 
meilleurs , qu'il ne convient de supposer une réunion de familles 
sauvages sur un sol encore couvert de forêts dont nulle main n'a 
fouillé le sein ni fertihsé la surface. On croirait voir les tribus de 
la Nouvelle-Zélande ou des Iles des Amis s'essayant , dans l'en- 
fance de la société , aux arts qui marquent la naissance de la civi- 
lisation. » 

Mais faisons une remarque impoi'tante. Ces tribus sauvages , 
dont parle M. Rémusat, n'ont point inventé un système d'écriture 
qui subsiste depuis quatre ou cinq mille ans , qui , en se perfec- 
tionnant, s'est accommodé aux besoins d'un grand empire civilisé 
et d'une littérature immense. C'est un résultat prodigieusement 
curieux du travail de M. Rémusat de voir l'écriture naître , pour 
ainsi dire, avant la société. Il serait fort intéressant de suivre l'in- 
fluence de cette précocité de l'écriture, et d'une écriture idéogra- 
phique , sur la langue parlée. Il me semble probable que là est 
l'origine du monosyllabisme et de la pauvreté de cette langue. Eu 
général, l'écriture est inventée plus tard, quand les langues sont 
déjà plus riches; d'ailleurs, un système alphabétique se plie à 
toutes les variations , à toutes les flexions , à toutes les combinai- 
sons nouvelles de la parole ; il les suit et les reproduit par sa mo- 



388 REVUE DES DEUX MONDES. 

bilité. Au contraire, un système idéographique n'ayant aucun 
égard au langage, ne se prête point à ses transformations, et par 
là les arrête. Un tel système fixe et stéréotype, pour ainsi dire , 
chaque mot, qui demeure comme incrusté dans le signe unique et 
immuable auquel il est attaché. Les mots qui existaient quand 
l'écriture a été inventée , dureront à jamais immuables comme 
leurs signes. On n'ajoutera point de mots nouveaux au vocabu- 
laire, car comment les peindrait-on ? et même si de nouveaux ca- 
ractères se forment , on leur appliquera , pour les désigner , des 
mots déjà existans ; en effet , pour en inventer de nouveaux , il 
faudrait combiner autrement les élémens de la parole, et ces élé- 
mens ne sont pas analysés par l'écriture. En outre, comment ces 
mots s'uniraient-ils , se fondraient-ils , pour passer de la nature 
monosyllabique à la nature polysyllabique , quand les signes qui 
leur correspondent sont nécessairement distincts les uns des au- 
tres? comment s'infléchiraient-ils selon les cas et les temps, quand 
les signes se refusent, par leur nature, à exprimer la moindre 
flexion ? 

On voit donc , selon moi , que les principaux attributs de la 
langue chinoise parlée , savoir : le monosyllabisme, le petit nom- 
bre et l'inflexibilité des-mots, dérivent de cet accident si curieux 
d'une écriture idéogi-aphique inventée à une époque très-primi- 
tive et toujours conservée depuis, fait que M. Rémusata su lire 
dans cette écriture elle-même. 

En 1821 , M. Rémusat publia ses élémens de grammaire chi- 
noise, et l'étude du chinois fut complètement établie en l'rance. 
C'est aussi de cette époque que date l'institution de la Société et 
du Journal asiatique à laquelle il coopéra si ardemment. Dans 
une letti'e adressée au rédacteur de ce journal , il s'applaudissait, 
avec un juste orgueil et une convenance parfaite , des progrès qu'a- 
vait faits en France la connaissance du chinois depuis huit années, 
des préjugés vaincus, des entreprises commencées des élèves qui 
s'étaient déjà formés autour de lui. Heureux s'il n'avait jamais 
mis son ambition d'influence et son activité qu'au service de si 
nobles intérêts ! lui et la science y auraient gagné. — Mais reve- 
nons à sa grammaire. 

Les Chinois , qui ont un grand nombre de dictionnaires , dont 



DE l.A CHINE. 38() 

un surtout, le Dictionnaire impérial de Kan^jhi , fait sur un plan 
analof^ue à celui do Johnson et de laCrusca , n'est pas inférieur à 
ces modèles de la lexicographie européenne , les Chinois n'ont 
pas de granunaire de leur propre langue. On le conçoit d'après la 
nature de celte langue ; ils apprennent une partie de ses règles en 
apprenant à parler, et l'autre en apprenant à écrire. Dès i8i2, 
M, Re'musat avait placé à la suite du Plan d'un Dictionnaire chi- 
nois , dont j'ai parlé, un plan de grammaire chinoise plus vaste 
que celui qu'il a rempli, mais dans lequel , obéissant à une dis- 
position d'esprit que j'ai déjà signalée en lui à cette époque , il 
donnait une trop grande place aux variations de la prononciation 
et de l'écriture. Ce plan était précédé d'un compte-rendu succinct 
des travaux européens sur la grammaire chinoise; il y jugeait ces 
travaux avec impartialité , ne négligeant pas les anecdotes qui 
pouvaient amuser la malice de son esprit. Dans cette notice , telle 
qu'elle a été insérée par son auteur dans les Mélanges asiatiques, 
on peut voir comment le grave Fourmont, qui, à l'en croire, avait 
tiré tout ce qu'il savait des livres chinois lus et pénétrés à force 
de travail et comme par divination , s'était toutefois aidé de la 
grammaire d'un père Varo qu'il eut l'audace de pul>lier sous son 
nom, quoiqu'il n'evit eu d'autre peine que de la traduire d'espa- 
gnol en français et de français en latin. On est confondu de la 
candeur effrontée avec laquelle Fourmont raconte que lui et un 
père Horace de Costerano s'exprimèrent réciproquement leur 
étounement de l'extrême ressemblance de leurs deux ouvrages. 
Il y avait à cela une explication bien simple qu'a mise en lumière 
M. Rémusat, c'est que le jîère Horace avait , comme Fourmont , 
pillé le père Varo , et mes bons savans admiraient la similitude 
de deux copies , faites sur le même original. Cependant ils de-r 
valent connaître cet axiome des mathématiques éléiuentaires : 
deux quantités semblables à une troisième sont semblables entre 
elles. 

Le procédé de Fourmont, au sujet de la grammaire du père 
Prémare, n'est pas non plus très-édifiant. Voici le fait : le père 
Prémare , un des plus savans missionnaires , avait envoyé, de la 
Chine à Fourmont, une grammaire de sa composition. L'arrivée 
de cet ouvrage , qui pouvait être d'un grand secours à Fourmont , 

TO^II■. YIU. 26 



3qo REVUi: PliS DtbX MOJNDliS. 

et aurait dû lui faire crand plaisir , lui perça le cœur. Son siège 
était fait, avec les troupes du père Varo, il est vrai; n'importe, 
au lieu d'étudier l'ouvrage du père Prémare , il n'eut de repos 
que quand il eut persuadé à tous ceux qui ne savaient pas le chi- 
nois , et à lui-même qui ne le savait guère , que sa grammaire , 
ou du moins celle qu'il appelait ainsi, était beaucoup meilleure que 
cet ouvrage, qui arrivait si mal à propos de la CLine pour troubler 
son triomphe. Enfin , il s'avisa de ce que M. Rémusat appelle une 
délicatesse étrange : ce fut d'adresser au père Prémare une critique 
de la grammaire que celui-ci avait composée en partie pour lui 
faciliter l'étude du chinois. Cette singulière épître dédicatoire est 
de la comédie toute pure. 

« Que pensez-vous vous-même, lui dit-il, de la division gé- 
nérale de votre livre , mon très-cher ami ? elle n'est assuré- 
ment pas très-philosophique vous détruisez de la main gau- 
che ce que vous avez voulu élever de la droite Je vous ai 

excusé tant que j'ai pu , mais j'ai perdu ma peine j certains hom- 
mes doctes trouvent que votre ouvrage manque de méthode , 
qu'il est ti'onqué, non pour ne pas avoir été achevé , mais parce 
que les choses essentielles y sont passées sous silence... Tout ce 
que vous dites de quelques verbes et particules leur semble su- 
perflu... Ce qui abonde, leur dis-je , ne vicie pas... mais ils vou- 
draient que vous eussiez été plus concis , en cela je ne suis pas 
tout-à-fait de leur avis...» 

Il est impossible de ne pas penser à certaine scène du Misan- 
thrope : 

Hier j'étais chez des gens de vertu singulière, 
Où sur vous du discours on tourna la matière. 



Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre. 



Certainement, si Arsinoé eût su le chinois, elle eût écrit au 
père Prémare une lettre dans le goût de celle de Fourmont. 

Du reste , ni la grammaire du père Yaro , publiée sous le nom 
de Fourmont , ni celle du père Prémare , infiniment meilleure , 
mais manquant, à ce qu'il paraît , de méthode et de choix , ni la 
dissertation publiée en 1809, à Sirampour , par M. Marsbman, 



DE LA cui.nl:. 3qf 

ne remplissaient le cadre que M. Réinusat avait tracé. Lui-même 
n'a pas atteint complètement le but qu'il s'était d'abord proposé. 
Ses Elémens offrent des défauts qu'aurait pu corriger le progrès de 
son enseignement , mais cet ouvrage n'en est pas moins une base 
excellente pour l'étude du chinois. L'exposition est pleine de 
clarté et de netteté; l'ordre des règles et le clioix des exemples 
sont parfaits ; seulement on peut trouver quelques lacunes dans 
les premières , et reprocher aux seconds trop de sobriété. 

§ IL Langues tartares , japonais, coréen. 

L'utilité de la langue cliinoise ne se borne pas à nous faire con- 
naître le peuple qui la parle ; elie peut encore servir à nous mettre 
en relation avec d'autres nations qui entourent le royaume du 
milieu, et sont comme les satellites de cette grande et lointaine 
planète. Nous en aurons la preuve quand nous parlerons des tra- 
vaux de M. Rémusat sur l'histoire du haut Orient; nous Talions 
voir dès à présent à propos de diverses langues auxquelles il a 
étendu ses recherches en s'aidant pour leur étude de la connais- 
sance du chinois. Tels sont les idiomes tartares, le japonais et le 
coréen. N'oublions jamais, en effet, que nous sommes à la Chine, 
chez un peuple savant et lettré, curieux de tout ce qu'il ne méprise 
pas trop , qui d'ailleurs , malgré son me'pris pour ses conquérans, 
a été forcé d'apprendre la langue des différentes nations qui l'ont 
soumis. En dépit du rempart qu'élèvent autour de lui ses préjugés 
nationaux, rempart plus difficile à surmonter que la grande 
muraille, il n'est pas resté sans contact avec les autres peuples. 
Il a négocié avec des nations tartares et gothiques , il a soumis le 
Japon , il a reçu dans son sein des popidations mahométanes et 
bouddhistes; enfui , il a traduit des livres sanscrits , thibetains et 
arabes; il possède des grammaires mantchoues, des dictionnaires 
mongols, des dictionnaires polyglottes, et entre autres un voca- 
bulaire philosophique en cinq langues, sur lequel nous revien-, 
drons. 

Dans son beau travail sur les langues tartares , dont malheu- 
reusement il n'a publié que la première partie, M. Rémusat 
a donné une idée juste et souvent nouvelle des principales d'entre 



3û2 REVUE DES DEUX MONDES. 

ces langues ; un des premiers, il a montré les ressources que l'his- 
toiie devait trouver dans un sage emploi de la philologie com- 
parée. Sa préface renferme sur ce sujet des aperçus aussi ingé- 
nieux que solides, alors assez neufs en France , et que la critique 
historique a entièrement adoptés. 

M. Rémusat avait à cœur de combattre les hypothèses vagues 
et sans fondement sur l'histoire de la haute Asie qui avaient 
cours avant lui. Par un examen approfondi des langues tartares , 
il a montré que ce n'étaient point ces langues ni les peuples qui 
les parlent, qui avaient pu être dépositaires d'une antique 
civilisation , communiquée ensuite par eux à l'Inde et à la Chine. 
L'hypothèse du peuple primitif, du moins telle que l'avaient 
rêvée Bailly et quelques autres, s'est évanouie devant l'évidence 
des faits. Le Thibet, qu'on avait particulièrement désigné comme 
le point de départ de ce peuple imaginaire , n'a plus conservé 
aucun droit à cet honneur. Ce n'est pas au moins dans les tra- 
ditions nationales qu'il faut en chercher la trace. Le thibetain, 
idiome assez barbare et yraie langue de montagnards long-temps 
isolés sur leurs plateaux neigeux , ne paraît posséder d'autres 
monumens littéraires que des monumens bouddhiques, venus de 
l'Inde et traduits du sanscrit. Son alphabet n'est qu'une cor- 
ruption de l'alphabet sanscrit accommodé à la peinture de quelques 
sons qui lui sont propres; en un mot, la langue et l'écriture, 
comme la civilisation et la rehgion du Thibet , ont reçu l'in- 
fluence dp l'Inde, et l'Inde n'a rien reçu de lui. En attendant 
qu'on pénètre librement dans ce pays curieux et ignoré , voilà 
que des comparaisons d'alphabets, des investigations faites à 
Paris , dans des historiens chinois , renversent un des systèmes 
auxquels avaient prêté le plus de vogue les deux complices de 
tout système qui réussit, l'ignorance et le talent. 

L'iiistoire de l'alphabet des Mantchoux n'est pas moins cu- 
rieuse : ceux-ci l'ont reçu des Mongols , leurs devanciers dans 
la conquête de la Ciiine. Les Mongols l'avaient reçu des Oigours, 
population turque voisine des Mongols ; car il n'y a pas des 
Turcs seulement à Constantino])le : les Osmanlis ne sont qu'une 
fraction célèbre d'une grande famille dont les tribus obscures 



DE l.A CHINE. 393 

sont dispersées à travers presque toute l'Asie. Or ces Oigours , 
qui donnèrent aux Mongols l'écriture que ceux-ci ont passée 
aux Mantclioux , de qui l'avaient-ils reçue ? L'étude de cette 
écriture a montré qu'elle n'était autre chose que l'alphaljet sy- 
riaque, porté au fond de l'Asie, dans les premiers siècles de notre 
ère , par des prêtres chrétiens. En effet , certaines sectes dissi- 
dentes , les Manichéens , les Nestoriens , s'enfoncèrent de bonne 
heure dans l'Orient, fuyant le siège de l'orthodoxie et de la 
persécution. Un des résultats de ces émigrations religieuses fut 
de donner aux nations tartares un alphabet qui , sous une de 
ses formes, devait être celui de Gengiskan. Or cet alphabet des 
langues tartares, qui s'est légèrement modiûé pour s'accommoder 
à chacune d'elles , cet alphabet , syriaque d'origine , était lui- 
même une forme de l'alphabet des peuples sémitiques, dont les 
caractères hébreux et les caractères arabes sont des variations 
en apparence bien diverses , mais au fond identiques , dont le 
type le plus ancien fut cet alphabet phénicien qu'adopta la 
Grèce , et qui a été le père de tous ceux qu'emploient les 
peuples européens, tant ceux d'origine latine que ceux d'ori- 
gine germanique , celtique ou slave. Ainsi voilà une transfor- 
mation de plus ajoutée à la série des métamorphoses qu'a subies 
l'alphabet de Cadmus , et la Tartarie jointe à son vaste em- 
pire. 

L'écriture mantchoue avait été l'objet d'une prétention singu- 
lière de la part d'un homme dont les prétentions dépassaient 
quelquefois le savoir. M. Langlès avait cru découvrir la nature 
alphabétique des caractères mantclioux , ignorée , selon lui , des 
Mantclioux eux-mêmes ; malheureusement quelques passages, tra- 
duits par M. Rémusat, d'une grammaire chinoise de la langue 
mantchoue, ne purent laisser à M. Langlès l'illusion d'avoir 
découvert que les conquérans de la Chine avaient un alphabet 
sans le savoir. 

A côté des résultats importans auxquels peut conduire l'étude 
comparée des langues, il en est qui ne sont qu'un caprice piquant 
du hasard : telle est l'analogie bien probablement fortuite entre 
certains mots mongols et certains mots français. L'exemple le 



3q4 RE\IIE DES DEUX MONDES* 

plus frappant, c'est le- mot amour , qui est le mèine dans les 
deux langues. Il est bizarre que cette ressemblance de nom se 
rencontre là où on l'attendrait le moins ; car il est à croire que la 
chose est assez différente au bord de la Seine et aux rives du lac 
Baikal. 

Des rapprocliemens moins frivoles se sont présentés à M. Ré- 
musat : telle est l'histoire du mot bey. N'est-il pas curieux qu'il 
vienne du chinois Pe , et que ce soit une expression empruntée 
à la Chine qui serve à désigner en Turquie une fonction politique. 
Les mots sont des voyageui's qui font le tour du monde et se 
naturalisent bien loin de leur berceau. 

Un peuple remarquable à plus d'un égard, c'est le peuple 
japonais. On connaît la bizarrerie de son double gouvernement, 
et comment le pouvoir temporel et le pouvoir ecclésiastique y 
siègent à côté l'un de l'autre ; on connaît ce caractère sombre et 
violent qui forme un si parfait contraste avec la douceur humble 
et souple des Chinois ; on sait cet usage auprès duquel notre 
duel n'est que de la demi-barbarie , ce point d'iionneur étrange 
qui commande à un Japonais offensé de proposer à son ennemi 
de s'ouvrir le ventre au même instant que lui , comme 
en Angleterre on s'adresse entre convives la proposition de 
boire ensemble lui verre de vin. Le langage de ce peuple 
extraordinaire offre aussi des particularités dignes de remarque ; 
au fond essentiellement difféi^ent du chinois et des idiomes 
tartares, on voit cependant que le voisinage de ces langues n'a pas 
été sans influence sur lui : civilisés par les Chiiiois, les Japonais 
ont subi le joug de leur grammaire ; ils ont conservé les mots 
indigènes , mais ils ont appris à les construire à la chinoise et à 
les décliner à la tartare. De plus, le bel usage a introduit dans 
le japonais l'usage du mot chinois un peu défiguré par la pro- 
nonciation , à côté de celui des mots nationaux , de sorte qu'il 
y a deux noms pour toutes choses , le nom japonais et le noni 
chinois. On emploie de préférence la dénomination chinoise 
dans les sujets qui tiennent à la politique , à la législation , à 
la religion , aux belles-lettres, aux sciences, et le terme japonais 
pour tout ce qui se rapporte aux métiers, aux occupations du 



PE 1,.\ CHINE. 3g5 

peuple cl aux liabitudes nationales. Il en résulte quelque chose 
d'assez singulier, dit M. Rémusat, .< c'est que les ouvrages dont 
la matière n'est pas bien déterminée , ou qui ne sont pas spécia- 
lement destinés soit aux gens de lettres soit au vulgaire , offrent 
vui assemblage bizarre de mots chinois et japonais qui se com- 
binent entr'eux dans la même page , dans la même ligne , et 
bien souvent dans la même phrase. » 

Ainsi ces deux langues se pénètrent, pour ainsi dire, l'une 
l'autre, comme s'entrelacent les deux nationalités qu'elles 
représentent ; mais cette confusion est la moindre de celles que 
le japonais présente, et la diversité des systèmes d'écriture 
appliqués à cette langue produit une bien autre complication. 
Ces systèmes d'écriture sont au nombre de trois. 

D'abord les Japonais se servent souvent , pour leurs ouvrages 
scientifiques , des caractères chinois ; comme ces caractères sont 
de leur nature indifférens à tout mode d'articulation , les livres 
ainsi écrits sont pour nous de véritables livres chinois , car il nous 
importe peu de quelle prononciation les Japonais peuvent se ser- 
vir en les lisant; et s'ils écrivaient toujours de cette sorte, l'étude 
des Japonais serait à peu près inutile en Europe ; mais ils ont 
deux autres systèmes d'écriture , l'un très-simple , l'autre très- 
embrouillé. 

Dans ce dernier, on semble avoir pris plaisir à multiplier les 
difficultés de la lecture, à tel point que la simple exposition de 
ces difficultés en est elle-même une assez .grande. Qu'il suffise de 
dire ici que les caractères chinois sont employés, dans ce système, 
à représenter , non les idées dont ils sont le signe , mais le son 
qui leur est arbitrairement attaché. De plus, les caractères, pris 
ainsi comme signes phonétiques , ne représentent pas toujours 
le son qui leur correspond en chinois , mais quelquefois le syno- 
nyme japonais, qui n^ aucun rapport avec le mot chinois ; c'est, 
comme on voit , à la fois un rébus et un calembourg perpétuel. 
Ainsi , le caractère qui désigne en chinois un arbre représente 
tantôt la syllabe mo , nom chinois , tantôt la syllabe ki , nom ja- 
ponais de l'arbre. On conçoit dans quel embarras doit jeter ce 
double emploi dont rien n'avertit. Ce n'est pas tout , il y a en 



3q6 revue des deux mondes. 

chinois beaucoup de caractères entièrement diftérens et expri- 
mant des idées entièrement différentes , auxquels une même 
syllabe correspond dans la prononciation. Eh bien ! chacun de 
ces caractères peut être employé à peindre le son des divers mots 
japonais , synonymes des nombreux mots chinois auxquels cor- 
respond une syllabe commune. Ainsi le même signe peut servir à 
écrire des mots qui diffèrent entre eux à la fois par le son et par 
le sens. Je n'ai pas l'espoir de rendre bien sensible cette 
obscurité , quoique j'omette à dessein diverses circonstances qui 
la redoublent encore ; j'espère seulement cjue l'impuissance même 
de mes efforts pour exprimer toute la difficulté que présente ce 
second système d'écriture , la fera sentir jusqu'à un certain point. 
Quant au troisième , il est beaucoup plus aisé à comprendre. 
Pour le former, il a suffi de prendre un certain nombre de carac- 
tères chinois, sous une forme abrégée, de faire complètement ab- 
straction de leur sens , et de charger chacun d'eux de représenter 
d'une manière constante , dans la langue japonaise , le son de la 
syllabe à laquelle il correspond en chinois. Ceci est un véritable 
syllabaire. Ce qu'il offre d'intéressant, c'est de montrer comment 
s'opère le passage d'une écriture qui représente les idées et les 
objets, à une écriture qui représente les .sons. On surprend ici 
l'esprit humain s'élevant de l'hiéroglyphe à l'écriture syllabique. 
Une fois airivé là , il ne s'arrêtera pas en chemin ; il n'aura qu'à 
choisir parmi les signes attribués aux syllabes un plus petit nom- 
bre de signes, et les appliquer aux lettres , pour que l'alpliabet 
soit trouvé. Tel a été probablement partout la marche des choses. 
Il est vraisemblable que partout les lettres ont été, dans l'origine, 
des hiéroglyphes , d'abord idéographiques , puis phonétiques , 
d'abord signes d'idées , puis de syllabes ou d'articulations sinr- 
ples ; ce qui n'était qu'une hypothèse au temps de Court de 
Gebelin , s'est réalisé en fait par le passage de l'écriture chinoise 
au syllabaire japonais: on pourrait objecter qu'un syllabaire n'est 
pas un alphaloet , et que le dernier terme de la progression n'a 
pas été atteint ; mais M. Rémusat a complété ce tableau du dé- 
veloppement progressif de l'écriture , en trouvant chez les Coréens 
un véritable alphabet de vingt-quatre lettres, construit avec des 



UE LA CHINE. 897 

taractcres chinois , par un procédé analogue à celui qui donne 
naissance au syllabaire japonais. On voit ce qui peut se cacher 
d'important pour l'histoire des procédés de l'esprit humain dans 
les régions les plus lointaines, les moins connues, dans le Japon 
et la Corée. C'est là cpi'on devait découvrir le secret de la for- 
mation de l'alphabet. Ajoutons que sur un autre terrain, M. Cham- 
pollion arrivait à des résultats parallèles , et voyait en Egypte 
s'accomplir, suivant la même loi, la transformation do l'écriture 
hiéroglyphique en écriture alphabétique. 

^ IIÎ. Histoire littéraire, belles-lettres. 

L'un des grands avantages qu'offre l'étude de la littérature 
chinoise, c'est qu'au lieu d'avoir à faire à des manuscrits rares et 
d'une lecture difficile, on a sous la main, et l'on peut facilement 
faire venir du pays même des milliers de livres imprimés. Quel- 
ques personnes parlent encore par habitude des manuscrits 
chinois; elles ne réfléchissent pas que l'imprimerie a été inventée 
à la Chine environ cinq siècles avant qu'elle fût connue en 
Europe. Dans ce pays immense et si anciennement civilisé, où la 
littérature se confond avec le gouvernement et presque avec la 
société , on doit s'attendre à rencontrer tous les secours dont 
la philologie aide et parfois accable l'érudition. 

C'est ce qui a lieu en effet : renseignemens bibliographiques 
et littéraires de toutes sortes, préfaces, notes, commentaires, vé- 
ritables éditions variorum, voilà ce qu'on trouve à la Chine, 
voilà ce cpie , pour des sommes fort modiques , on peut faire 
venir en Europe et qu'on y possède déjà en fort grande abon- 
dance. On n'a véritablement que l'embarras de la richesse. 
Comment s'orienter au milieu de ces ouvrages, qui procèdent 
par centaines et par milliers de volumes? témoin cette collec- 
tion d'auteurs choisis qui n'en a pas moins de cent quatre vingt 
mille. Il est vrai que nous n'en sommes pas encore là , et que 
la Bibhothèquc du Roi ne possède guère que huit mille vo- 
lumes chinois ; mais c'est encore un fonds assez considérable 
pour que notre curiosité et notre patience ne risquent pas de 



3o8 REVUE DES DEUX MO.NDES. 

répuiser si lût : c'est une masse qu'il est assez dilHcile d'en- 
tamer. On sent combien y aiderait un bon catalogue de ces 
livres. M. Rémusat l'avait senti; en 1816, il avait conçu le plan 
d'un catalogue qui eût été un véritable traité de bibliographie 
raisonnée et de littérature chinoise. 

Il était d'autant plus urgent de s'en occuper que cent soixante- 
quinze articles, formant environ 2,000 volumes n'avaient pas été 
catalogués, et que le reste l'avait été par Fourmont, qui, à la ma- 
nière d'un autre savant, quiprenaitlePiréepour un homme, voyait 
toujours un nom d'auteur ou de personnage dans le titre d'un livre 
cliinois, qu'il voulût dire énigme, guitare ou mariage, et donnait 
un recueil de mémoires scientifiques pour un ouvrage de cabale. 

M. Rémusat s'occupait de ce catalogue depuis plusieurs an- 
nées, quand il fut nommé conservateur des manuscrits orien- 
taux de la Bibliodièque du Roi, et dès lors conduit par la nature 
même de son emploi à s'occuper plus spécialement de l'his- 
toire littéraire de la Chine. 

A cette époque, ses idées s'étaient encore étendues, son cata- 
logue devait avoir pour base les soixante-seize livi'es de l'histoire 
littéraire de Ma-touan-lin , auteur d'une espèce d'encyclopédie 
critique, dont nous allons parler tout à l'heure. M. Rémusat se 
proposait de traduire les soixante-seize livres du savant chinois , 
d'en faire comme le texte auquel il voulait rapporter, sous forme 
d'annotations, toutes les observations bibliographiques qu'il 
pourrait se procurer, et d'y joindre tous les éclaircissemens que 
lui auraient fournis d'autres ouvrages historiques. Ainsi on au- 
rait eu non plus un simple catalogue déjà précieux, mais, comme 
disait M. Rénmsat , un tableau vaste et complet de la littérature 
de tous les âges ; des index étendus contenant les noms des au- 
teurs et les titres des livres et une histoire sommaire des monu- 
mens bttéraires de la Chine eussent été l'utile complément de ce 
grand travail ; il devait former deux volunies in-foho , et être 
terminé dans l'espace de deux années. 

Cet ouvrage est un de ceux que M. Rénmsat n'a pas ternunés ; 
mais on a lieu d'espérer qu'on pourra profiter des matériaux 
que dans ce but il avait déjà recueillis. 



DE LA CHINE. 0(JC) 



Ondoiuonsidérer, comme un JéJomiuagcnientde cette îiistoire 
littéraire de la Cliine qu'avait conçue M. Rémusat, et qu'il n'a 
pas eu le temps d'achever, les notices biographiques sur quelques 
auteurs chinois , qu'il a rédigées d'après les sources nationales. 
Telles sont celles qui ont pour objet la famille des Sséma , fa- 
mille vouée au ministère d'historien, comme à un sacerdoce 
héréditaire , qui , au second siècle avant Jésus-Clirist, renouvela ^ 
et perfectionna l'histoire presque aussi ancienne que l'empire. 
Environ cent ans auparavant (21 3), avait eu lieu le fameux in- 
cendie des livres. Dans ce pays, si plein de respect pour la tradi- 
tion , il s'était rencontré sur le trône un esprit despotique et no- 
vateur tout ensenJjle ; il avait compris que la secte des lettrés, 
à l'aide des idées morales et politiques de Confucius , s'achemi- 
nait vers le pouvoir qu'ont mis entre ses mains dix siècles de plus 
d'efforts et de patience, et ne se souciant pas de partager avec eux 
l'autorité qu'il exerçait, ou de l'exposer à leur contrôle, il fit un 
jour brûler tous les livres et tous les lettrés qu'on put trouver . Com- 
me Hoang-ti était un honnne positif et pratique, il avait excepté 
les ouvrages de médecine, et de divination d'agriculture. Mais 
une mesure aussi atroce heurtait trop violemment des habitudes 
déjà enracinées pour pouvoir produire un effet durable. Le tyran 
mort, une réaction puissante se manifesta en faveur de la science 
qu'il avait proscrite. On déterx-a les ouvrages qu'avait enfouis la 
piété courageuse de quelques lettrés. D'autres s'étaient conservés 
dans la mémoire des vieillards , d'où les bourreaux n'avaient 
pu les aller arracher. C'est ainsi cju'ont été sauvés les Rings, les 
livres moraux de l'école de Confucius, et enfin tous les ouvrages 
qu'on possède , et dont la date est antérieure au iii^ siècle avant 
J.-C. Mais que de trésors avaient péri ! 

Il fallut alors rassembler les débris des anciennes chroniques, 
recueillir les vestiges des vieilles traditions pour recomposer 
l'histoire. C'est ce que fit Ssé-ma-tîisian, qu'on a appelé l'Héro- 
dote de la Chine. 

Les pertes causées par l'incendie des livres sont d'autant plus 
à déplorer pour l'histoive, que, de tout temps, chaque empereur, 
et même chaque prince indépendant , avait son historiographe ; 



i^OO REVUE DES DEUX MONDES. 

pour garantir la véracité de ce fonctionnaire des séductions du pou- 
voir, on avait sagement établi que les documens recueillis chaque 
jour par l'historiographe, témoin de tout ce qui se passait, ne 
seraient publiés que sous la dynastie suivante. A partir de Ssé- 
ina-thsian jusqu'à la dynastie actuelle, on a une suite non in- 
terrompue d'histoires , dont les matériaux ont été rassemblés 
par des contemporains, et dont la rédaction est postérieure , ce 
qui réunit toutes les conditions d'exactitude et d'impartialité 
qu'on peut désirer. 

Au nombre des auteurs dont les travaux composent cette série 
historique , la plus longue et la plus authentique que puisse of- 
frir aucune nation, se trouve Sé-ma-Rouang, qui vivait au onzième 
siècle de notre ère ; il appartenait probablement à cette famille 
dont les diverses générations semblaient toutes avoir la vocation 
et comme la mission de l'histoire. Celui-ci réunissait, à la charge 
d'historiographe , les fonctions de censeur, fonctions honorables 
à la Chine , car les devoirs qu'elles imposent s'étendent au sou- 
verain comme au peuple. Son biogi-aphe rapporte un trait qui 
fait honneur à l'indépendance de Sé-ma-Kouang. C'est une opi- 
nion reçue en Chine , que l'influence du gouvernement s'étend 
non-seulement à la société, mais à l'harmonie et à l'économie de 
l'univers ; on rend le pouvoir responsable de tous les désor- 
dres de la nature. Un tremblement de terre fafit murmurer le 
peuple, une inondation fait détrôner l'empereur, une éclipse est 
un sujet grave de mécontentement. Du temps de Sé-ma-Kouang, 
la flatterie avait exploité ce préjugé à l'occasion d'une éclipse 
de soleil qui eut lieu en 1 06 1 . Cette éclipse , selon l'annonce 
des astronomes , devait être de six dixièmes du disque du 
soleil ; elle ne fut que de quatre dixièmes : les courtisans vinrent 
en céi'émonie en féliciter l'empereur, comme d'une dérogation 
formelle que le ciel avait permise aux lois de ses mouvemens , et 
qui faisait le plus grand honneur à la sagesse du gouvernement. 
Sé-ma-Kouang eut le courage de les interrompre, et de dire, en 
présence de l'empereur, qu'il n'y avait là nul sujet de lui adres- 
ser des félicitations , et que si l'éclipsé était moindre qu'on ne 
l'avait annoncée , c'est que les astronomes s'étaient trompés. — 



I>E l.,\ CHINE. 4oi 

Grande hardiesse qui aurait pu perdre Sé-nia-Kouaug, et ])our- 
tant lui réussit ! 

Tel était l'iionirae qui composa une vaste histoire, embrassant 
un espace de 1 362 ans , où les faits , disposés chronologique- 
ment , forment, suivant l'expression chinoise, comme un vaste 
tissu, dont la chaîne suit l'ordre des temps, et dont la trame 
s'étend à tout l'empire. C'est, dit M. Rémusat, expliquant cette 
métaphore , une chronicjue où tous les faits sont ramenés à un 
ordre unique, au lieu d'être classés, comme chez Ssé-ma-thsian, 
en différentes parties, consacrées à la biographie , à l'histoire des 
arts et des institutions. Mais, des lettrés chinois auxquels M. Ré- 
musat a consacré des biographies, nul n'en était plus digne que 
Ma-Touanlin, qui vivait au xiii"' siècle, au commencement de la 
dynastie des Mongols. Ce savant, après vingt ans de travaux as- 
sidus , publia un ouvrage en cent volumes , qui contiennent 
la valeur d'environ vingt ou vingt-cinq de nos in-quarto, et dans 
lequel toutes les parties de l'érudition chinoise sont traitées avec 
une profondeur et un savoir sur lesquels il n'y a qu'une yoix en 
Chine et en Europe. Cet ouvrage, intitulé Recherches approfon- 
dies des anciens Monuniens, dit M. Rémusat, vaut à lui seul toute 
une bibliothèque, et quand la littérature chinoise n'en offrirait 
pas d'autres, il vaudrait la peine qu'on apprît le chinois pour le 



lire 



On voit que l'attention de M. Rémusat était tournée surtout 
vers la partie grave et positive de la littérature chinoise , vers tout 
ce qui tenait à l'érudition et à l'histoire ; quant à la littérature 
proprement dite , aux ouvrages d'imagination, il les estimait 
moins, pas assez peut-être. Il est vrai que ce n'est pas la poésie 
qui est le côté brillant de la Chine ; là point de ces vastes épopées, 
qui, comme dans l'Inde et la Perse, contiennent d'antiques tradi- 
tions nationales. L'écriture a été trouvée trop tôt, on n'a pas eu le 
temps de chanter; l'histoire a suivi de près l'écriture, l'histoire a ab- 

' On ne trouvera pas cet éloge exagéré, si on parcourt les titres des livres 
donnés par M. Rémusat [niél. as. t. 11, p. 41^ , et surtout le sommaire 
des objets qu'ils contiennent, inséré par M. Klaproth, dans le journal 
asiatique de 1882. ( Numéros de juillet et août. ) 



i^oa REVUE DES DEUX MONDES. 

sorbe le domaine de la poésie. Le peuple cliinois a été comme ces 
enfans précoces, raisonnables de bonne heure, qui seront des sa- 
vans peut-être, jamais des poètes. Malgré cela, ou plutôt à cause 
de cela , c'est le peuple qui a fait le plus de vers ; faire des vers 
est à la Chine l'occupation et l'amusement journalier de tout 
homme cultivé : on fait des vers pour passer le temps quand on 
est ensemble , comme on joue, comme on fume , comme on boit. 
Mais à juger de cette poésie d'impromptus, d'acrostiches, de 
bout-rimés , par ce que nous en connaissons, elle est ce cju'elle 
doit être chez une société raffinée et blasée par une civilisation de 
tant de siècles. Ce qui lui agrée surtout, c'est l'emploi d'un lan- 
gage contourné, auprès duquel celui des précieuses et de l'hôtel de 
Rambouillet est une merveille de simplicité ; ce sont des allu- 
sions d'autant plus goûtées qu'elles sont plus détournées et plus 
obscures, c'est une élégance molle et recherchée , c'est le re- 
tour constant des mêmes images empruntées de préférence à ce 
que la nature offre de plus pâle et de plus frêle, la fleur du 
pêcher, la feuille du saule, l'eau ridée par la brise, la neige 
éclairée par la lune ; le genre descriptif domine dans ces com- 
positions, et la description y est à la fois minutieuse et vague. 
Cette poésie fleurie, précieuse, mignarde, a été portée à sa per- 
fection par deux poètes du viii* siècle, à l'un desquels (Tou-Fou) 
M. Rémusat a consacré une trop courte notice. 

Je conçois sans peine que cette sentimentalité fade ne dut pas 
avoir un grand attrait pour un esprit judicieux et solide. Mais il est 
à regretter qu'il ait étendu son indifférence à des monumens poé- 
tiques d'une autre importance. Ainsi, il n'appréciait pas assez 
celle du Iwre des vers (Chi-King) : n'est-ce rien qu'un recueil de 
poésies fait par Confucius, cjui étaient déjà très-anciennes de son 
temps, et dont plusieurs étaient certainement populaires au moins 
douze cents ans avant Jésus-Christ ; il faut dire cependant qu'il 
encouragea la publication de la traduction latine du livre des vers 
par le père Lacharme, que nous devons aux soins de M. Mohl. 

Il est deux genres d'ouvrages d'imagination qui ont pour nous 
un intérêt particulier eu ce qu'ils nous offrent une peinture fidèle 
et vivante des mœurs chinoises, ce sont les drames et les romans. 



t>F. LA CHlNi. ^o3 

Tous deux sont dédaignés à la Chine et mis en dehors de la lit- 
térature savante. Cette exclusion même est un mérite pour des 
Européens, car elle nous garantit que les auteurs n'ont eu pour 
guide que leur goût ou celui de leurs lecteurs, et n'ont point été 
obligés de soumettre leurs idées et leur style à des données de 
convention ou à une symétrie pédantesque. Il y a chance pour 
qu'il se glisse quelque vérité dans ces compositions vulgaires 
qu'on n'estime pas assez pour les fausser entièrement. M. Ré- 
musat n'a point traduit de drame. Les drames chinois sont com- 
posés de prose qu'on récite et de vers cpi'on chante. Cette seconde 
j>artie, comme tout ce qui est en vei'S à la Chine, est fort difficile à 
entendre. IM. Rémusat avait fait peu d'efforts pour surmonter ce 
genre de difficulté c[v\'il ne tenait pas beaucoup à vaincre ; d'autre 
part il sentait qu'on ne pouvait , comme l'ont fait le père Amyot 
et M. Davies qui nous ont donné chacun la version tl'un drame 
chinois, passer entièrement la portion versifiée et chantée, celle à 
laquelle les spectateurs et les auteurs chinois attachent le plus 
d'importance. M. Jullien est le premier qui ait traduit une pièce 
chinoise toute entière, vers et prose ; c'est un tour de force qu'il 
renouvellera, nous l'espérons , pour quelques portions du réper- 
toire chinois dont il a cent volumes à sa disposition, et qui en con- 
tient des milliers. ' / 

Quant aux romans , tout le monde a lu les deux Cousines et la 
spirituelle préface de M. Rémusat, mais on a élevé des doutes 
sur la fidélité de la traduction. Mettant à part les vers placés à 
la tête des chapitres ou jetés dans le récit, etcpieM. Rémusat con- 
fessait ne pas entendre toujours , on peut affirmer qu'il traduit 
non-seulement avec exactitude, mais encore avec minutie et 
scrupule, calcjuant autant qu'il est possible la phrase française sur 
la phrase chinoise, et suivant pas à pas son original. Il est même 
supérieur, sous ce rapport, au traducteur anglais d'un autre roman 
chinois, l'L mon bien assortie, cjui de son côté entend mieux les 
vers. 

La conscience du lecteur étant mise en repos sur ce point , il 
peut chercher avec toute sécurité dans /c^ deux Cousines une t^gwï- 
ture des mœurs d'un grand peuple au moins aussi fidèle que celle 



;|o4 REVUE DES DEUX MONDES. 

que lui présenterait le roman le plus historique. N'a-t-on pas dans 
celui dont je parle le spectacle de cette vie oisive , efféminée , 
corrompue, qu'une civilisation très-ancienne et depuis long-temps 
immobile a faite au plus vieux peuple de la terre ? Yoyez ces let- 
trés, qui, dans une bibliothèc{ue élégante, entourés de livres et de 
fleui's, riment et boivent tour à tour ou conversent indolem- 
ment, un imperturbable sourire sur les lèvres. Voyez-les toujours 
ffraves et posés, même dans l'abandon de l'intimité, s'adresser froi- 
dement des révérences et descomplimens sans fin. Voyez, sous cet 
air de politesse et de réserve , les plus basses passions triomphant 
sans combat , les plus honteuses manœuvres employées sans hé- 
sitation et sans remords , ne déshonorant pas même quand elles 
échouent. Ne découvrez-vous pas quelque chose de raide, de glacé, 
de compassé , dans les mouvemens et les discours de tous ces 
personnages? On dirait qu'ils ne sont pas faits d'os et de chair, 
mais de bois ou de fa'ience. Qui ne sera curieux de passer quel- 
ques momens au milieu de ce monde où il serait insupportable de 
vivre? L'impatience même qu'inspirent le flegme de ces êtres cau- 
teleux et douceâtres et l'impassible sécurité de leur pédanterie , 
cette impatience donne un vif sentiment de leur manière d'exis- 
ter. Enfin, si l'on s'ennuie de leurs courbettes, de leur bavardage 
littéraire, de leurs petites allusions et de leurs épigrammes émous- 
sées ; cet ennui même est instructif, il complète l'illusion, il ré- 
vèle le vide que recouvre cette pâle élégance, la mort qui est sous 
cette ombre de vie. 

Une chose me frappe en lisant ce roman, c'est combien ce qu'il 
nous montre nous ressemble et en même temps diffère de nous. 
C'est une civilisation complète comme la nôtre. C'est une hiérar- 
chie administrative comme la nôtre , c'est une société oisive cor- 
romjîue et polie comme la nôtre , c'est de l'esprit subtil et de la 
conversation maniérée, de la poésie artificielle comme les nôtres; 
ce sont des sentimens et des passions alambiqués comme les nôtres. 
Mais cette société, elle est immobile, et nous marchons ; mais cette 
hiérarchie, elle repose sur le principe tout oriental de l'omnipo- 
tence suprênie de l'empereur fils du ciel, roi du monde ; mais ce 
qui liinite cette puissance, ce n'est ni une aristocratie, ni un clergé, 



DE LA CHINE. 4o5 

îiî la propriété : c\>st un corps de letti'és dont le lien est une doc- 
trine purement morale et politique, et qui se recrute par l'exa- 
men. Cette société, au lieu de parler politique, fait des vers et les- 
pire le parfum des marguerites ; elle est pédante au lieu d'être 
.<i[alante , enferme les femmes et s'entoure de livres, attache plus 
de gloire à l'étude qu'à la guerre, à une thèse bravement passée 
qu'à un fait d'armes; ses finesses et ses recherches de langage ont 
aussi un cachet tout particulier ; et quant au sentiment dont les 
conditions et la nature sont le mieux fixées en Occident, l'amour 
n'est-il pas là soumis à d'étranges lois ? D'abord ce qui touche une 
beauté , ce sont de brillans examens et des bout-rimés , comme 
ailleurs d'héroïques aventures : ce qui perd un soupirant, c'est de 
ne pas bien posséder ses classiques et de prononcer par exemple 
dans un vers du Chi-King ko pour koii. Mais que dirons-nous de 
ce singulier partage du sentiment chez nous le plus exclusif, cjui 
fait que dans ce roman, comme dans j^lusieurs autres, le héros 
épouse , à leur grand contentement, les deux héroïnes , et avec 
leur agrément trouve encore moyen de récompenser la soubrette 
qui a servi ses amours? On pense rêver en lisant tout cela, et tout 
cela est à côté de ces conversations qu'on croirait tenues à Paris en 
i832, si tout à coup une formule bizarre de politesse, une com- 
paraison étrange, dite comme la chose la plus simple , ne venait 
vous avertir que vous n'êtes pas chez vous et vous renvoyer au 
bout du monde. Tel est sur moi le double effet tUi roman chinois. 
Par momens je m'étonne de me sentir si complètement dépaysé, 
un instant après je m'étonne encore plus de l'être si peu, et il 
me semble que ces deux impressions contraires me révèlent , 
mieux que quoi que ce soit , cette civilisation c|ui est à la nôtre 
comme sont deux pôles similaires et opposés , deux lignes tirées 
parallèlement, à une distance infinie. 

J. J. Ampère. 



■JOME VIII. 



27 



ESQUISSES DU COEUR, 



III. 



îPiK^iaiîiia 



He ^voiild not play and gambol wilh a hcail; 
— he would not love for a dny , • — Imt fur 
lifo — and tlirough lifc. 

Lord Feelisg, 



Depuis six mois qu'il était revenu à Ségovie après avoir achevé 
ses cours de théologie à l'université de Salamanque, Lorenzo 
menait une vie dont chacun admirait la sagesse et l'austérité. 

A le voir traverser sur le soir YJlameda avec de gros livres sous le 
bras , sortant de la bibliothèque des moines du Parmi , chez les- 
quels il passait habituellement ses journées ; à le voir dans son 
costume noir à'cstndianie, le visage pâle, la tête et les yeux baissés, 
les seiioritas se disaient tout bas eutr' elles que c'était grand dom- 
mage qu'un si jeune et si beau garçon s'exténuât ainsi d'études 
et de veilles , et se cloîtrât d'avance avec les Hyéronimites , comme 
s'il était déjà de leur ordre. 

Lorenzo était-il en effet bien né pour l'état monastique auquel 
le destinait sa mère , veuve âgée et sans fortune ? 

Certes , quiconque eût observé avec soin quel feu brillait dans 



PAQIJITA. 407 

le regard humide et voile de ce jeune homme eût au moins douté 
que ce fût là sa vocation. 

Et puis son front rougissant , sa voix mourante sur ses lèvres 
décolorées , toutes les fibres de son corps qui tressaillaient cha- 
que fois que l'on venait à prononcer devant lui le nom de Paquita; 
ces symptômes-là ne trahissaient-ils point quelque vive et ardente 
passion , quelque violent amour que les verroux d'un cloître au- 
raient un jour grande peine à retenir captif? 

Mais qu'était-ce donc que cette Paquita dont l'influence sem- 
blait si puissante sur l'anie de Lorenzo ? 

Oh! c'était bien , en vérité, la plus belle enfant de la ville. C'é- 
tait une délicieuse brune de quatorze ans , la fille de l'alcade de 
Ségovie, qui demeurait rue San Esieban^ justement vis-à-vis du 
logement cfu'habitait Lorenzo avec sa mère. Cependant, bien que 
cette dernière , continuant d'anciennes relations de voisinage et 
d'amitié, qui unissaient les deux familles, se rendît habituelle- 
ment le soir aux lerlulias ' qui se tenaient dans la maison de l'al- 
cade , son fils ne l'y avait pas accompagnée une seule fois depuis 
son retour de Salamanque. Jusqu'à ce qu'elle rentrât, il restait 
seul enfermé avec ses livres, et nul n'y trouvait à redire. N'était- 
il pas tout simple que par une retraite anticipée il se préparât à 
celle qui devait bientôt cadenasser sa vie entière ? 

Mais chaque nuit , plus ou moins tard , lorsque toute la ville 
dormait , lorsqu'on n'y apercevait plus de loin à loin que quelques 
j-e7e«oi' accroupis à l'angle desi'ues, leur lance et leur lanterne 
eu mains, qui donc, sortant de chez Lorenzo enveloppe' d'un man- 
teau noir, s'approchait doucement d'une croisée étroite et grillée 
au rez-de-chaussée de la maison de l'alcade ? cjui donc restait là 
des heures entières et bien souvent jusqu'au jour , causant à voix 
basse et tendrement avec une jeune fille à travers les barreaux? 
Qui donc était si mystérieusement heureux? 

Il faut bien vous le dire , car vous ne le devineriez point. C'était 
l'austère Lorenzo devisant d'amour et couvrant de baisers les blan- 
ches mains de Paquita. 

Mais ce ne fui pas tout. Il y eut pour eux des nuits moins in- 

^ Réunions, soirées. 



/Jo8 lïKVl-lE DES DEUX MONDES. 

nocentes. Une clé coinplaisante se trouva qui ouvrit à Lorenzo une 
porte dérobée de la maison de l'alcade. Avant d'avoir pu prévoir 
et comprendre leur faute, les deux enfans s'étaient déjà donnés 
tout entiers l'un à l'autre. 

II. 

Lorenzo et Paquita s'enivraient ainsi d'amour, insoucieux de 
l'avenir et ne songeant qu'à profiter de leur bonheur. Mais il 
se préparait des événemens qui menaçaient , sinon de le détruire 
tout-à-fait , au moins de le traverser pour long-temps. 

Une nuit, c'était le lendemain de celle de la Sainte-Christine, 
Paquita épiait, depuis une heure à sa croisée, l'arrivée de Lorenzo , 
qui se faisait attendre contre son ordinaire. 

Enfin , quelcju'un parut dans la rue , se glissant le long des 
maisons. C'était lui. La jeune fille descendit doucement lui ouvrir 
la petite porte. 

— Comme tu viens tard, dit-elle, se jetant à son cou , voici 
qu'il est minuit ! Et puis je ne t'ai pas vu sortir de chez toi ; où 
étais-tu donc allé à pareille heure ? 

Lorenzo avait pris dans ses mains la petite tête de la charmante 
enfant , et, la pressant sur son cœur, sans répondre , lui baisait 
les cheveux et le front. 

Mais elle sentit que des larmes tombaient sur son visage. 

— Oh! mon Dieu, est-ce que tu pleures? s'écria-t-elle , se 
renversant en arrière , et levant vers lui ses beaux yeux. 

— Oui , je pleure , et j'ai bien sujet de pleurer , mon amour I 
on nous se'pare , je viens du Parral , et le père supérieur veut que 
je parte demain. Il m'envoie à Madrid , faire mon noviciat dans 
un couvent de son ordre.